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Le moins qu'on puisse dire est que le grand emprunt populaire annoncé annoncé à grand fracas par le chef de l'Etat à Versailles le 22 juin 2009 ne fait pas l'unanimité. Les uns soulignent qu'il vient aggraver un déficit courant de l'Etat déjà abyssal ; les autres que cet argent coûtera plus cher, d'environ 2 %, que celui auquel l'Etat trouve aujourd'hui sur les marchés financiers. Sur le plan de la procédure, le fait que le Parlement soit tenu à l'écart des réflexions sur son utilisation est critiqué, à commencer par les parlementaires eux-mêmes.
Quant au fond, son utilisation est, elle aussi, problématique. Deux ex-premiers ministres, inspecteurs des finances l'un et l'autre, Michel Rocard et Alain Juppé, phosphorent pour faire des propositions à ce sujet. Les nouvelles règles de la concurrence européenne interdisent de l'employer directement à des investissements industriels, comme on le faisait dans les années cinquante et soixante, ce qui aurait sans doute été préférable; or nos équipements publics sont déjà luxueux par rapport à ceux d'autres pays, grâce notamment à des collectivités locales qui ne regardent guère à la dépense. L'investissement immatériel, préférable dans une économie avancée, peut être source de gaspillages. Au demeurant la formation, puisque c'est d'abord de cela qu'il s'agit, ne devrait-elle pas être financée par les recettes ordinaires plutôt que par l'emprunt ?
Est-ce sous le feu de ces critiques que le montant de l'emprunt projeté se dégonfle au fil des jours ? Juppé vient de parler de 20 à 35 milliards d'euros seulement, soit à peine plus que le seul déficit courant de la sécurité sociale.
Il est vrai que si cet emprunt est d'un montant limité et avantageux pour le public, il sera souscrit en très peu de temps, ce qui permettra de le faire apparaître comme un grand succès politique, selon une méthode déjà expérimentée par Balladur premier ministre et Sarkozy ministre du budget à l'automne 1993.
Il se peut donc que la montagne accouche d'une souris.
Il y aurait pourtant bien des choses intéressantes à faire avec un grand emprunt. Nous en mentionnerons deux qui n'ont guère émergé dans le débat public.

La première aurait été, quand la Bourse était au plus bas - ou si elle rechute -, de doter un fonds qui achète massivement des titres pour le compte des caisses de retraite du régime général. Non point que nous pensions que la capitalisation soit la panacée en la matière. Mais un peu de réserves permettraient tout de même d'alléger les charges faramineuses qui pèseront bientôt sur les jeunes générations, en raison de la démographie. Il y a longtemps qu'il aurait fallu faire une opération de ce genre ; il est trop tard pour la faire à grande échelle. Mais un peu vaut mieux que rien et tard mieux que jamais. Puisque la puissance publique a le temps devant elle, autant qu'elle achète des titres quand la Bourse est au plus bas. Ceux qui en ont à vendre ne s'en plaindront pas. Les titres les plus sûrs à racheter seraient ceux des grands services publics privatisés récemment : sociétés d'autoroute ou de télécommunications, aéroports. Par un étonnant paradoxe, c'est aux fonds de pension des Etats-Unis, d'un pays encore plus endetté que le notre, que, pour combler nos déficits, nous les vendons aujourd'hui !
Faut-il préciser que le gouvernement n'a pas du tout pris cette direction ? Un fonds de réserve pour les retraites, doté aujourd'hui de 30 milliards d'euros, avait été créé en 2004 et confié à la Caisse des dépôts. On n'a rien trouvé de mieux que de le mettre à contribution en 2008 pour réduire un peu les déficits courants alors que c'est évidemment le contraire qu'il eut fallu faire.

Une autre utilisation possible d'un grand emprunt national serait de consolider une partie de la dette de l'Etat de telle manière que le jour où l'euro se disloquera et où la nouvelle monnaie nationale se dévaluera de 20 ou 30 %, la charge d'emprunt pesant sur le budget n'en soit pas aggravée d'autant. Tous les économistes sérieux en conviennent : la rupture de l'euro est inévitable compte tenu du déficit croissant de la balance des paiements de la France et de la plupart des autres pays de la zone, en dehors de l'Allemagne. En régime classique, un tel déséquilibre se termine par une dévaluation. L'euro nous donne un large sursis, mais, faute d'un improbable redressement, nous ne faisons que reculer pour mieux sauter : un jour ou l'autre l'ajustement se fera. La Grèce est déjà au bord de la rupture. Veiller à ce que d'une manière ou d'une autre les titres de l'Etat français soient entre les mains de nationaux serait en l'état actuel de choses une sage précaution. Cela impliquerait naturellement un emprunt d'un montant plus significatif que celui dont il est question aujourd'hui.

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Quand le président Obama, futur prix Nobel de la paix, a proposé, d'abord à Prague le 6 avril, puis à New York le 23 septembre 2009, que le monde s'oriente vers un désarmement nucléaire général, il a pris la précaution de rappeler qu'il était favorable à ce que le Etats-Unis ratifient le traité d'interdiction totale des essais nucléaires, ce que la France et la plupart des autres pays ont déjà fait mais pas eux.  Il serait sans doute de mauvais goût de rappeler que sa position ne préjuge pas de celle du Congrès. Il est vrai que les Etats-Unis, disposant de très loin de la première armée classique du monde, ont un intérêt évident à ce qu'aucun autre pays ne dispose de l'arme de dissuasion.
Quand plusieurs personnalités allemandes lancent un appel analogue, cela non plus n'a rien d'étonnant venant d'une puissance non nucléaire. L'Allemagne verrait abolir, par une telle décision, la  grande discrimination qui résulte de sa défaite de 1945.
On est en revanche plus étonné que deux ex-premiers ministres français proposent  la même chose dans un appel récent publié par un grand quotidien du soir (1). Tous deux y expriment "le voeu que la France affirme résolument son engagement pour le succès de ce processus de désarmement et sa résolution d'en tirer les conséquences le moment venu quant à ses propres capacités... ". Ses amis socialistes savent Rocard prêt à se précipiter sur toutes les lubies. Mais on pensait Juppé plus prudent. A supposer qu'un tel processus aboutisse un jour (mais qui peut croire que la Russie, la Chine ou l'Inde y souscrivent jamais ?), un pays comme la France subirait une diminutio capitis  plus importante que d'autres, plus que tous ses partenaires européens en particulier. Elle bénéficie aujourd'hui, face aux Etats-Unis et à la Russie du "pouvoir égalisateur de l'atome", alors qu'elle est, parmi les grands pays nucléaires, celui dont l'armée classique est la plus réduite. Tel ne serait plus le cas dans un monde dénucléarisé.
A supposer, ce qui est évidemment le plus probable, que le processus n'aboutisse pas, le risque est cependant, qu'à force de déclarations de ce genre, l'opinion française s'habitue à l'idée de renoncer à notre arsenal nucléaire et que, par quelque mouvement d'idéalisme inconsidéré, comme on en trouve tant dans notre histoire, un gouvernement décide un jour que la France doit montrer l'exemple du désarmement même sans être sûre qu'on la suivra. Les Etats-Unis auront ainsi joué le rôle de ces spéculateurs à la baisse (bears) qui créent un mouvement de fuite de telle ou telle valeur mais la rachètent à temps pour laisser les petits porteurs - la France en l'occurrence - seuls déplumés.
Il ne faut pas seulement considérer les intérêts de la France mais aussi ceux de l'ensemble de la planète. Une des raisons pour lesquelles l'idée d'une renonciation générale à l'arme atomique est lancée est la crainte d'une prolifération générale.

Une prolifération limitée
Même si l'évolution récente d'un conflit comme celui de l'Inde et du Pakistan semble l'étayer, nul n'est tenu d'adhérer à la thèse chère au général Gallois, du pouvoir non seulement égalisateur mais aussi pacificateur de l'atome, ce qui veut dire que la dissuasion aidant, les pays qui se dotent de l'arme nucléaire sont contraints de devenir raisonnables à partir du moment où leurs ennemis en disposent également. On peut considérer en effet que cette idée ne vaut que pour les grands pays, pas pour quelque petit Etat tyrannique (mais aurons nous jamais pire que la Corée du Nord qui vient de se doter de la bombe ?) ou pour des groupes terroristes qui auraient réussi à mettre la main sur une arme nucléaire.
Reste ce fait pas assez souligné que la diffusion de l'arme atomique n'a pas le caractère galopant qu'on lui prête généralement. De grands pays ayant disposé de cette arme l'ont abandonnée : l'Afrique du Sud, l'Ukraine, le Kazakhstan. Les pays d'Amérique latine y ont renoncé collectivement : si on met cette région du monde en parallèle avec l'Asie du Sud, on a là la preuve que c'est le conflit qui est premier et non la course aux armements : pas de conflit, pas de prolifération. Or en dehors de l'Iran, qui cherche aujourd'hui sérieusement à se doter de l'arme nucléaire ? Le monde arabe verrait certes d'un mauvais oeil d'être privé d'une arme dont deux pays musulmans non arabes seraient dotés, mais lequel d'entre eux se trouve aujourd'hui de près ou de loin à même d'accéder au savoir faire atomique ? Ne parlons pas de l'Afrique noire. L'Indonésie et le Vietnam ne semblent pas y aspirer. Restent le Japon, la Turquie et les grands pays non nucléaires d'Europe occidentale : même si on peut penser qu'il ne durera pas éternellement, aucun changement du statu quo n'est en ce qui les concerne à l'ordre du jour. Entre les pays qui pourraient se doter de l'arme nucléaire mais y ont renoncé et ceux qui voudraient s'en doter mais ne le peuvent pas, les risques de prolifération paraissent  aujourd'hui limités.

Enfin il n'est pas dans les habitudes de notre vieille humanité de se dessaisir volontairement d'une technique qu'elle maîtrise, même létale. Cela n'aurait en tous les cas aucun précédent. Le faut-il d'ailleurs ? L'hypothèse qu'une météorite se dirigeant vers la terre, du genre de celle qui fut, dit-on, fatale aux dinosaures, ne puisse être déviée que par la coalition, dûment ciblée, des puissances nucléaires n'est après tout pas à exclure !
(1) Le Monde, 15 octobre 2009

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L'égalité des conditions est une belle chose : que le système éducatif permette à chacun de s'élever selon ses mérites, même s'il vit dans un environnement familial et social décourageant. On en a tiré la conclusion (pensée linéaire) que tous doivent recevoir en fin de compte les mêmes diplômes : pas de classes de niveaux, le bac pour 80% des élèves, l'entrée à l'université pour tous. Et dès qu'on parle de sélection, les banderoles se préparent déjà : le ministre, fusible du chaos, peut faire ses bagages.

Dès lors une masse d'élèves parviennent au bac confondant le nom et l'adjectif, et prenant le Pirée pour un homme. Une masse d'étudiants terminent leurs études supérieures sans avoir lu sérieusement un seul livre classique. Au bout du compte, au moment d'entrer dans le monde professionnel, c'est la vie qui sélectionne, et violemment, laissant des victimes ahuries et frustrées. Quant au 20% qui ont raté le bac, ils se considèrent (à tort) comme des crétins définitifs : une livraison d'enfants pour le malheur.
Mais la réalité est encore plus tordue que cela. Car la sélection existe bien dans les grandes écoles. Et là, personne ne la fustige. C'est que nos idéologues ne veulent pas subir eux-mêmes les aberrations de leur système. L'égalitarisme est fait pour les enfants des autres, qui servent de chair à canon à la bien-pensance. Les classes de niveaux sont instaurées en catimini, et sous des appellations hermétiques, pour les fils de l'élite sermonneuse. Quelques lycées de haut vol instruisent les esprits de la nomenklatura, avec discrétion, et mépris de la carte scolaire que par ailleurs les mêmes louent avec emphase. Ainsi, on prône l'égalitarisme, parce qu'on ne peut pas se dédire. Mais enfin, il faut bien que nos enfants appartiennent à l'élite vraie, celle qui passe par une sélection.
Quand l'idéologie régnante cessera t-elle de détruire les jeunes coeurs pour se donner le sentiment d'avoir encore raison ? La majorité des enfants de France sont les otages malchanceux d'une poignée d'idéologues attardés, qui, autrefois stupides, aujourd'hui sont devenus cyniques.

Paru dans Le Figaro Magazine, 21 novembre 2009

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Les parents d'un soldat français mort au combat en Afghanistan portent plainte contre l'armée. Ils estiment que leur fils a été abusivement exposé par sa hiérarchie et exigent réparation. On comprend leur douleur, on peut comprendre leur colère. Il est fort possible que leur fils ait été victime de l'incurie d'un gradé : il y a des précédents, hélas, en nombre presque illimité. C'est le principe même de la plainte qui paraît contestable et à terme dangereux. Un soldat professionnel accepte par définition de risquer sa vie et d'obéir à ses chefs, quelque jugement qu'il puisse porter en son for sur leurs ordres.
L'air du temps incite à la judiciarisation tous azimuts, elle harcèle les médecins ; les sportifs et les enseignants sont dans sa ligne de mire. En avalisant cette démarche, la justice créerait un précédent fâcheux pour nos forces armées. Elles sont engagées en Afghanistan, auprès de nos alliés, dans une aventure difficile. On peut contester l'opportunité de leur présence et militer pour leur retrait. Mais le "risque zéro" n'existe que dans la sphère des abstractions idéales : toutes les guerres font couler le sang, et toute initiative sur un champ de bataille est hasardeuse. Avec le recul, certaines nous paraissent inconséquentes, d'autres complètement absurdes. À la guerre, on meurt toujours bêtement. C'est l'honneur de nos démocraties d'exposer les vies de leurs soldats aussi parcimonieusement que possible. Les talibans n'ont pas ces scrupules. En revanche, ils manipulent volontiers les nôtres, sachant combien les opinions publiques occidentales sont faciles à ébranler. À cet égard, la recevabilité de la plainte en question serait pour eux une aubaine.

Paru dans Valeurs actuelles, 19 novembre 2009

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Je suis sidéré par les réflexions de certains sur l'identité nationale : pour eux, il faut mettre en avant l'identité républicaine ; pourquoi pas ? Cette identité républicaine se constitue à partir des années 1840 : elle est anticléricale et nationale, peut-être même nationaliste. Elle défend un ordre moral laïc qui n'est pas moins rigoureux que celui de la République des Ducs. Elle promulgue des lois dures, telles celles du 8 août 1893 ou du 10 août 1932 sur "le séjour des étrangers en France" et "la protection du travail national" ou encore interdisant la mendicité ou encore sur la francisation des noms et prénoms des naturalisés, ou encore sur les prénoms autorisés.

 La IIIème République, c'est aussi la politique de colonisation dont le but est d'apporter la civilisation à des peuples sous-développés (J. Ferry);
La IIIème République, c'est encore la politique de la canonnière louée par tous les partis d'alors ;
La IIIème République, c'est également refuser le droit de vote aux femmes ou encore l'intolérance fondée sur un laïcisme forcené.
Ne l'oublions pas : l'identité républicaine est assimilationniste …
 

 

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(...) (site endommagé en 2013)
aggravé lors des dernières élections européennes par les fatales divisions du camp des patriotes (un mot que nous préférons à celui de souverainistes), mais aussi l'amitié qui me lie aux deux contradicteurs, m'ont amené à différer le commentaire que je voulais faire de l'article de Bernard Seillier paru dans La Nef de mai 2009 sur la notion de souveraineté en réponse à un article de Paul-Marie Coûteaux.
Je partage l'avis de Bernard Seillier sur beaucoup de points, en particulier l'idée que l'Europe est notre espace commun et que le légitime souci de la souveraineté nationale ne saurait faire de nous des europhobes ou nous détourner du souci de promouvoir par les moyens adaptés une Europe prospère et unie, forte et libre, ce qui ne veut naturellement pas dire supranationale. Ce fut d'ailleurs là un des grands messages laissés par celui que l'archiduc Otto de Habsbourg a qualifié comme un des pères de l'Europe, Charles de Gaulle.
Il est certain aussi que les gouvernements, quels qu'ils soient, ne sont pas par-delà le bien et le mal, ne se situent pas au-dessus de la loi morale et qu'ils doivent soumettre l'exercice de leur pouvoir à une règle qui les transcende, à commencer par le souci du bien commun et du droit naturel. Paul-Marie Coûteaux a-t-il d'ailleurs dit autre chose ? Je n'ai pour ma part jamais compris que le souverainisme, trop souvent caricaturé, soit autre chose que l'attachement à la souveraineté nationale. Or celle-ci n'est ni "illusoire" ni "hérétique".

Ni illusoire
Illusoire ? Hannah Arendt a montré que tous ceux qui ont au XXe siècle tenté de supprimer les libertés pour les broyer dans les machines totalitaires, ont commencé par en nier l'existence philosophique. L'homme, disaient-ils, n'est que le produit de sa classe sociale ou de sa race, sa liberté n'est qu’illusion. Je me souviens d'avoir un jour rencontré un vieux maréchaliste qui disait à la cantonade qu'aucun Etat n'était vraiment libre, ce qui tendait à excuser le régime qu'il voulait défendre - et dans la foulée, la construction européenne. Je lui demandai : "Vous dites que les Etats ne sont pas libres. Et les individus le sont-ils ?" - "Pas davantage" me fut-il répondu ? Si on nie la liberté des communautés, comment reconnaître celle des individus ? Je suis sûr que cette philosophie holiste n'est pas celle de Bernard Seillier.
Bien entendu les gouvernements concluent des pactes qui les lient. Mais ils ne les concluent pas comme les individus. Aucune autorité ne vient au-dessus d'eux, en leur lieu et place, juger de la manière dont ils respectent ces pactes, ni leur en imposer par la force le respect. Ces pactes, ils les honorent comme ils peuvent, rebus sic stantibus selon la formule du droit international, et sans jamais perdre de vue les intérêts de leur peuple ; si ceux-ci leur commandent un jour de les dénoncer, ils doivent être en mesure de le faire.
Pour cela, celui qui est responsable d'une nation doit garder les mains libres. Le Père Gaston Fessard, le théologien de la Résistance, a montré comment la notion de "prince esclave" (prince signifiant toute forme de gouvernement, individuel ou collégial) était une contradiction en soi. Car si le prince est lié de quelque manière à une autorité supérieure à la sienne, qu'elle soit interne ou externe, fut-elle cléricale, il ne saurait être disponible à 100 % à ce qui est sa seule mission : le bien matériel et spirituel de son peuple. Il sera conduit à obéir à d'autres contraintes et son action ne saurait dès lors être la même que s'il était libre. C'est ce qui fonda les Capétiens à affirmer que "le roi de France est empereur en son royaume". Cette exigence d'indépendance à l'égard d'intérêts particuliers ou étrangers, vaut aussi vis-à-vis de toute considération idéologique. Un gouvernement, quel qu'il soit n'a pas pour finalité de réaliser un "grand oeuvre", une grande mission : construire le socialisme, faire l'Europe, étendre le libre-échange sur la terre. Il ne doit avoir en vue que les intérêts de son peuple. La souveraineté a donc une signification.
On prétendra limiter la souveraineté des Etats par le principe de subsidiarité, instaurant ainsi une sorte de grandiose hiérarchie des pouvoirs allant de l'ONU à la cellule familiale. Même si Bernard Seillier reconnait que l'Etat tient dans cette hiérarchie "une place particulière", il faut aller plus loin. Seul l'Etat, dit saint Thomas d'Aquin, est une "société parfaite", ce qui veut dire pouvant être dans les cas limites auto-suffisant. Le principe de subsidiarité n'oblige donc les gouvernants qu'à l'égard des autorités de rang inférieur et il se confond dès lors avec le respect des droits des individus mais aussi des collectivités propre à tout Etat soucieux de justice. Et comme l'a montré John Laughland, ce n'est pas la philosophie politique qui détermine ces droits, c'est l'histoire particulière de chaque peuple.

Ni hérétique
La théorie de la souveraineté nationale n'est pas non plus hérétique. Pour affirmer cela, il eut fallu se référer à quelque texte. On ne voit pas lequel. Richelieu, cardinal de l'Eglise romaine, si soucieux de rectitude doctrinale, aurait-il été hérétique ?
La souveraineté appartient à Dieu seul, dit-on.
Si on veut dire par là que le pouvoir, qu'il soit monarchique, aristocratique ou démocratique n'a pas compétence pour fonder ou a fortiori changer la règle morale ou encore en affranchir les gouvernants ou qui que ce soit, nous sommes bien d'accord. Sachant que cette règle, permanente par définition, ne se confond pas avec telle ou telle de ces décisions particulières qui font le quotidien de l'action politique. Si on veut dire encore que tout dans le monde, par delà les apparences, est gouverné par la divine Providence, on veut le croire.
Mais s'il s'agit d'opposer la souveraineté de Dieu et celle des gouvernants, alors on met en concurrence ce qui ne saurait l'être. Ce fut l'erreur de certains théoriciens de la monarchie de droit divin, d'abord de penser que les autres pouvoirs ne l'étaient pas, ensuite que cette origine divine les dispensait de payer, comme tous les pouvoirs le font, leur dû aux exigences pratiques, "machiavéliennes" dirons-nous, qui conditionnent l'exercice du pouvoir, tombant ainsi dans un idéalisme suicidaire. Louis XVI, en cela plus disciple de Fénelon que de Richelieu, n'échappa pas à ce travers.
Or si l'on suit à la lettre Paul dans Romains XIII , il est clair que tout pouvoir est de droit divin, à l'exception dirions nous aujourd'hui, d'un pouvoir "intrinsèquement pervers" destructeur du bien commun (et encore n'oublions pas que Paul, écrivant pourtant sous Néron, ne fait pas cette restriction). Mais qu'il soit monarchique, oligarchique ou démocratique, le pouvoir a beau venir de Dieu, pas plus qu'il ne peut s'exonérer de la règle morale, il ne saurait non plus faire l' économie du souci proprement politique de sa propre conservation et cela par les moyens propres à la politique. Souci égoïste, dira-t-on ? Que non puisque derrière il y a les intérêts de tout un peuple. Si un pouvoir légitime se laissait, par faiblesse ou angélisme, déposséder - ou s'il prenait indûment comme émanant de la souveraineté de Dieu les injonctions de quelque puissance étrangère, l'Empereur germanique ou le roi d'Espagne, sans oublier la commission de Bruxelles, - voire le pape dans l'ordre temporel - , il faillirait à sa mission qui est encore une fois d'être tout à son peuple et à personne d'autre. D'autant que si ce pouvoir venait à être renversé, le pays pourrait se voir plongé dans des convulsions aux conséquences incalculables comme cela arriva avec la Révolution française.
Comme la nature divine et la nature humaine du Fils, telles qu'elles furent définies à Chalcédoine, l'ordre divin et l'ordre naturel coexistent dans la chose politique "sans confusion ni séparation". Les séparer, c'est être, en politique, nestorien, les confondre, c'est être monophysite. La souveraineté de Dieu et celle des hommes qui ont mandat pour l'exercer ne sauraient être en concurrence puisque elles appartiennent à des ordres différents.

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Deux bonnes nouvelles : le débat sur l'identité nationale passionne les Français. Du coup, il affole les gardiens de la pensée officielle. Ses mécanismes, qui reposent sur la table rase, la diabolisation des idées dissidentes et la négation des faits, n'arrivent plus à étouffer les témoignages sur Internet. Le site du ministère de l'Immigration, initiateur de la consultation, a dû préciser : "Il n'y a pas de censure", face aux soupçons qui émergeaient. Les idéologues, qui crient au fantasme quand les réalités dérangeantes sont décrites, sont les premières victimes de cette libération des esprits.

"Fantasme", est le mot qu'emploie Yazid Sabeg, commissaire à la Diversité, quand il dénonce (Le Monde, 7 novembre) ceux qui constatent la montée des communautarismes, qui, en substituant parfois une population à une autre et en exigeant des droits spécifiques, ébranlent la cohésion nationale. Le gouvernement n'est guère plus sensible à ces fractures, puisqu'il vient de charger Patrick Lozès, président du Cran (Conseil représentatif des associations noires), d'une "mission de lutte contre le racisme et le communautarisme". Autant confier à un pyromane la lutte contre les incendies.
La dénonciation de ces occultations dignes de propagandistes est même venue, cette semaine, d'un communiste. André Gerin, député PC du Rhône et président de la mission parlementaire sur la burqa, explique (La Croix) : "La France est confrontée à une dérive intégriste et à un repli communautaire promus par des fondamentalistes islamiques. (...) La situation est plus grave qu'on ne le pensait. (...) Il est urgent de sortir, au niveau national, de l'aveuglement et de l'indifférence." Gerin serait-il de ces "apprentis sorciers qui agitent la menace du communautarisme" (Sabeg) ?
Le refus de voir ce qui crève les yeux, entêtement partagé par des sociologues militants et médiatisés, est en partie responsable de la crise existentielle d'une nation tenue dans l'ignorance de ses mutations. Aussi est-il heureux que ces désinformations et mensonges volent en éclats sous les évidences. Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, dénonce "l'aboulie générale" face au fondamentalisme et estime qu'il est "trop tard" pour lutter contre le voile intégral. Il serait paradoxal que ceux qui nient encore ces dangers séparatistes, au faux prétexte qu'il ne faut pas stigmatiser des musulmans qui en sont en fait les premières victimes, persistent à vouloir imposer leurs lubies.

Critiquable "République métissée"
Les jeux seraient-ils fait
? Alors qu'il est demandé aux Français de choisir entre, d'une part, la poursuite d'un processus de libanisation de la société devenue multiethnique et multiconfessionnelle et, d'autre part, la relance de la politique d'assimilation qui manque évidemment d'allant, le gouvernement donne le sentiment d'avoir déjà consolidé ses convictions, par l'intérêt qu'il continue de porter aux discours différentialistes de Yazid Sabeg, du Cran ou encore de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations (Halde). Cette instance ne cesse de pousser aux repliements identitaires en exacerbant les ressentiments de minorités qui exigent toujours plus de passe-droits. Deux députés UMP viennent d'ailleurs de déposer un amendement réduisant son budget de 20%. Mais c'est à la suppression de la Halde que les parlementaires feraient bien de réfléchir.
Quand Fadela Amara, républicaine exemplaire par ailleurs, insiste pour parler néanmoins de "République métissée"  (France 2), elle participe à cette ambiguïté sur les intentions du pouvoir. D'autant que d'autres membres du gouvernement mettent en garde, parallèlement, contre les "relents passéistes" (Hervé Morin) que le débat sur l'identité serait présumé attiser. Le "métissage des cultures" est, avec le dénigrement de la mémoire française, ce qui permet de justifier la poursuite du multiculturalisme. Quant au métissage tout court, cette notion devrait être inacceptable dans une République qui s'interdit dans sa Constitution (article 1) des distinctions raciales. Dans sa définition officielle, la France n'est ni blanche, ni noire, ni un peu des deux mélangés.

Confusion des esprits
La confusion des esprits, née notamment de clichés récités et de mots détournés, est une autre manière de tenter d'obscurcir ce débat sur l'iden­tité vanté hier soir par Nicolas Sarkozy. En fait, l'idéologie immigrationniste, poreuse au sein même de l'État qui prend régulièrement soin de récuser toute nostalgie, aimerait laisser l'initiative principale aux nouveaux venus, singulièrement aux
7 millions de musulmans (chiffre avancé par le ministre de la Défense). Est-ce à dire que ceux-ci n'auraient pas envie de rejoindre une civilisation devenue laïque et émancipatrice ? Une partie d'entre eux l'a déjà fait. Or un relativisme persistant, qui met sur le même plan la chute du Mur et du communisme et la crise du capitalisme, l'intégrisme islamique de Ben Laden et l'intégrisme catholique de Mgr Lefebvre, se révèle incapable de promouvoir la spécificité de la culture française. Pourtant, elle a toujours su s'enrichir, à son rythme, des meilleurs apports extérieurs.

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Lettre à Anna, documentaire d'Eric Bergkraut, retrace l'engagement de la journaliste russe assassinée. Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa était assassinée à l'entrée de son immeuble, à Moscou. Elle avait 48 ans. Cette fin trafgique "n'a été une surprise pour personne", dit Eric Bergkraut, réalisateur de Lettre à Anna. Depuis ses reportages en Tchétchénie, à partir de 1999, cette journaliste russe symbolisait l'opposition au pouvoir. On avait déjà attenté à sa vie, et elle se savait menacée en permanence. "Pourquoi suis-je encore en vie ? Quand j'y pense, je me dis que c'est un miracle. Quelqu'un doit vouloir me tenir en vie sur cette terre. Je le crois vraiment", déclarait-elle en 2003.

Eric Bergkraut avait entrepris un documentaire autour d'elle, de son vivant, avec pour axe l'idée de liberté. Le film est devenu un hommage à la journaliste disparue, un témoignage sur sa personnalité, son combat, et la façon dont on a voulu étouffer l'une et l'autre.
"Mes souvenirs d'Anna sont ceux d'une femme élégante, pleine de discernement et d'autocritique", dit le réalisateur de Lettre à Anna. Son ­exigence ne rendait pas la vie facile à ses proches. Mais si son mari l'a quittée, las de la voir toujours au travail, comme il l'avoue lui-même, ses ­enfants l'ont soutenue : "Je n'ai jamais dit : non, maman, n'y va pas !", affirme sa fille.
Fille de diplomates, Anna Politkovskaïa a commencé sa carrière de journaliste en 1980 au journal Izvestia, et l'a poursuivie à la revue indépendante Novaïa Gazeta. C'est là qu'elle signera ses reportages sur la Tchétchénie. Elle dénonce les tueries qui s'y commettent comme un génocide. "Son engagement n'était pas politique, mais humain", notent les distributeurs de Lettre à Anna. "Seul le sang non versé compte pour elle. Seuls les faibles comptent.
Non seulement elle fait entendre leur voix mais, par sa claire autorité, elle devient une force symbolique. On l'appelle comme négociatrice lors de la prise d'otages au théâtre de la Doubrovka, à Moscou, par un commando tchétchène, en 2002. Cela n'empêchera pas un bain de sang. Deux ans plus tard, elle part pour Beslan, lors de la nouvelle prise d'otages, terrible, de l'école. Elle n'arrivera pas : elle est empoisonnée dans l'avion, hospitalisée dans un état grave. Les analyses de sang disparaîtront, empêchant toute authentification du poison.
Le procès qui suivit son assassinat ne fut pas moins opaque et truqué. Lettre à Anna reprend le flambeau de son héroïne pour souligner, à défaut de pouvoir les corriger, les atteintes à la vérité et à la justice qui laissent le crime impuni.

Lettre à Anna est au documentaire ce que le beau film de George Clooney, Good night and Good luck, est à la fiction. La réalité est plus tragique, mais c'est le même éloge de l'engagement moral du journaliste, du courage et de la responsabilité. A travers des entretiens avec Anna Politkovskaïa, à travers les témoignages et les réflexions de son entourage, apparaît une femme résolue et sereine, qui a sans doute sacrifié beaucoup de choses à son travail et le sait. Elle se dessine, seule et claire, studieuse et pensive, sur le paysage embrouillé des luttes de pouvoir tortueuses, des manipulations cyniques. Nul besoin de connaître tous les tenants et les aboutisants de la politique russe pour apprécier la noblesse de son combat et l'intégrité d'une femme obstinée dans sa quête de vérité, et n'écoutant que sa conscience, qui parle haut.

Lettre à Anna, documentaire d'Eric Bergkraut, avec la voix de Catherine Deneuve, durée 1h20
Paru dans Le Figaro, 18 novembre 2009

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Etre français. Cela ne va plus de soi. Ce lien non choisi est devenu difficile à admettre. Beaucoup voudraient trier leur France. En premier lieu, être français, c'est assumer tout le passé de la France : se sentir et se savoir l'héritier des rois et des abbayes bénédictines, des guerres de religion, de l'espérance et de l'intolérance révolutionnaires, de quarante millions de pétainistes, et de l'intelligentsia stalinienne. Autrement dit, ce ne serait rien comprendre à la patrie que de vouloir choisir en elle ce qui, aujourd'hui, plaît, et pire encore, de tenter de réécrire le passé qui nous chagrine ou nous indigne : la France sans les racines chrétiennes, voire l'invention de racines musulmanes, pour faire plaisir au temps présent … Quand on reçoit un héritage, on n'accepte pas le château sans les dettes. Et il en va de même pour le présent. Etre français, c'est se sentir et se savoir le compatriote des immigrés naturalisés, mais aussi des électeurs du Front national. C'est aimer ce pays avec sa cuisine et son élégance qui font pâlir d'envie nos voisins, mais aussi avec ses corporatismes étroits, son éternel ressentiment égalitaire.
Il s'agit d'aimer un pays réel, avec ses grandeurs et ses catastrophes, ses erreurs et ses gloires, son charme et ses pesanteurs. S'inscrire dans un passé et dans un présent que nous n'avons pas forcément ratifiés, accepter les conséquences de situations auxquelles nous n'avons point part : répondre de ce dont nous ne sommes pas responsables. Etre patriote, c'est aimer sa patrie sans la travestir, et sans en avoir honte. Juste parce que c'est elle, et juste parce que c'est moi.

Aussi, se sentir français aujourd'hui, c'est apercevoir, sans faux-semblant ni ruse de la raison raisonneuse, que nous héritons d'une patrie en perte de puissance. Comment cette patrie si brillante, fille aînée de l'Eglise et de la Révolution, est-elle devenue une puissance si moyenne, si essoufflée, si endettée, si enfermée dans ses propres préjugés ?
Etre français, c'est une nostalgie, et l'analyse d'un manque irrémédiable, et la lucidité devant les béances laissées par l'histoire dans tous les pays du monde où notre influence se faisait sentir, et ils sont nombreux, les soixantenaires de l'élite cultivée parlent encore français, les trentenaires parlent anglais. Mais la nostalgie n'est pas une réponse. Elle se transforme aisément en aigreur : celle qui nourrit la haine de l'Amérique, puissance qui monte pendant que nous descendons. Elle peut devenir une révolte, celle qui coupe le courant électrique pour conserver ses privilèges. Peut-on alors oublier les rêves de puissance ? Se contenter d'une place médiocre ? Accepter la diminution comme ce sage auquel on a volé une partie de ses capacités, et qui rend grâce pour celles qui restent ? Un individu peut faire son deuil de sa grandeur passée, parce qu'il se sait vieillissant et mortel. Mais une patrie ? N'a-t-elle pas pour projet l'immortalité, quoi qu'en dise Valéry ? Saurait-elle accepter de vieillir et de mourir ?
Il faut prendre alors le pays fatigué tel qu'il est et combattre pour l'arracher des ornières où il se débat inconsciemment. Les Français ne peuvent plus se reposer sur l'héritage : la richesse du pays, ses institutions archétypales, sa langue admirée, sa parole universelle. Tous ces bienfaits sont en voie de dislocation, et nous n'emmènerons plus aucun peuple derrière nous aux paroles de La Marseillaise. Etre français, c'est par affection pour la France, tâcher de comprendre les ressorts des maladies qui nous minent, oser en dévoiler les symptômes, avoir le courage de désacraliser nos certitudes qui nous entraînent par le fond : l'uniformité et l'égalité, les privilèges des corps, et autres tabernacles. C'est aimer suffisamment la France pour vouloir la redéfinir, lui proposer d'autres piliers et d'autres rêves.
Ce désarroi peut se muer en volonté nouvelle : c'est un défi, aujourd'hui, que d'être français. Car cela consiste à comprendre que la France n'est plus une sinécure, un hôtel 5 étoiles au jeu du Monopoly, un modèle par nature. Elle ne peut plus se reposer sur ses lauriers fanés. Il lui faut s'exposer pour survivre à elle-même. Nous sommes un peuple heureux, que la fortune a comblé. Longtemps, nous nous sommes crus immortels presque par nature, en tout cas par l'ampleur de l'histoire qui nous enracine dans le sol. Mais l'histoire ne produit pas de miracle. Il nous faudra, comme tous les peuples, nous battre contre nous-mêmes (nos habitudes, nos erreurs) pour conquérir temporairement cette immortalité dont aucun peuple n'a jamais cessé de rêver.

Etre français peut signifier ainsi une fin autant qu'un commencement. Celui-ci exige la lucidité. J'ai honte de ces élites qui cherchent à cacher notre diminution, afin de faire vivre le peuple dans un contentement artificiel. Les Français des faubourgs, des villages et des banlieues ressentent cet étonnement et cette diminution et ont envie de s'accrocher aux basques de Socrate : "Comment se fait-il que notre cité ait ainsi décliné ?" Nos gouvernants les renvoient à leurs affaires : de quoi parles-tu, Périclès ? Notre cité est grande et puissante, seuls nos ennemis la voient petite ; la preuve : tu conserveras tes 35 heures, que tous les étrangers t'envient … Etre français, ce n'est plus donner des leçons au monde : c'est devenu une aventure de l'esprit. Il nous faut redessiner sans les perdre les référents qui nous ont construits.

Etre français, c'est avoir ce courage-là.
Paru dans Le Figaro, 13 novembre 2009

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En ce mois d'octobre, la vie politique française a été agitée par les deux "affaires" Frédéric Mitterrand et Jean Sarkozy. Je ne vais pas revenir ici en détail sur ces scandales sur lesquels tout a déjà été dit, le meilleur comme le pire. Ce qui m'intéresse, en l'occurrence, c'est la désinvolture du pouvoir politique, encouragée par une invraisemblable complicité médiatique, au point que ce pouvoir se croit tout permis en toute impunité. Car enfin, sans chercher à accabler ce bien triste ministre, il ne faut pas oublier que c'est lui-même qui a mis sur la place publique des confessions abjectes qui, dans un pays normalement constitué, auraient dû entraîner dès leur publication des poursuites judiciaires ou, du moins, une réprobation unanime, au lieu de quoi la critique parisienne y a vu un livre de haute littérature, ce qui en dit long au passage sur le degré de pourriture de cette intelligentsia qui ne se reconnaît aucune borne, et surtout pas morale.

Dans tout pays civilisé, un tel ministre aurait immédiatement démissionné après un tel scandale. Mais les propos controversés n'ont pas gêné le moins du monde notre président qui a défendu son ministre : "Je dois défendre certaines valeurs, a-t-il dit. Je ne laisserai donc personne assimiler homosexualité et pédophilie" (1). Je ne sais quelles sont exactement les "valeurs" de M. Sarkozy, la chose est pour le moins assez peu claire, car il a l'art d'adapter ses discours au public choisi qu'il sait admirablement caresser dans le sens du poil. Sous l'influence d'Henri Guaino, il est capable de lire des textes qui sentent bon le terroir et l'enracinement, qui défendent une vision plutôt "traditionnelle" de la France et de son histoire. La première année de son mandat était sous influence libérale, la seconde, avec la crise financière, revient à des conceptions plus dirigistes. Il adresse aux catholiques des messages fort sympathiques - voir les discours du Latran en 2007 et de l'Élysée l'an dernier devant Benoît XVI - qui rompent avec une laïcité sectaire, mais il fera un discours tout aussi laudatif aux musulmans, aux francs-maçons ou aux "communautés gays" !

Où est la ligne politique directrice dans tout cela ? Ce n'est plus du pragmatisme, c'est le grand écart. Et c'est bien là qu'est le problème. M. Sarkozy a beau nous faire le coup indigné des "valeurs", le problème est que nos dirigeants politiques n'en ont plus aucune, pas plus qu'ils n'ont de convictions profondes. Et cela est vrai aussi bien à droite qu'à gauche : qu'est-ce qui différencie fondamentalement une présidence UMP d'une présidence socialiste ? Aucun des deux partis ne remet en cause l'actuelle construction européenne, ubuesque et parfaitement anti-démocratique, on a pu le vérifier encore avec cette pauvre Irlande que l'on a fait revoter jusqu'à ce qu'elle fasse ce qu'on lui demandait ; aucun ne conteste vraiment le système libéral mondialisé qui donne la prééminence à l'argent sur l'homme ; et chacun rivalise de démagogie dans une course effrénée à la "libération" des moeurs et au refus de poser des barrières claires et objectives protégeant l'homme face aux effroyables possibilités techniques de la toute puissance Science ; bref, aucun ne voit que le bien commun exige de poser la défense de la famille en priorité des priorités de toute politique intérieure, seule capable aussi de relancer notre démographie et, par là même, notre vieux pays. Mais la notion de bien commun n'appartient plus au vocabulaire politique de nos chefs de partis. Ils sont comme l'immense majorité de nos contemporains victimes des philosophies dominantes relativistes : ils sont ainsi totalement désarmés pour appréhender ce qu'est l'homme. Il y avait jadis au moins un consensus sur l'existence d'une nature humaine et d'une loi naturelle et cela seul limitait déjà le pouvoir de l'homme sur l'homme. Aujourd'hui, la "rupture anthropologique" est consommée et l'homme s'est émancipé de toute tutelle au-dessus de lui : il est désormais maître du sens, maître du bien et du mal.

Face à cette profonde dérive, à l'absence d'idées vraies et fortes, la politique des partis se résume à la prise du pouvoir et à sa conservation, d'où la primauté de la "communication" et du "clientélisme" : les "bons" gouvernants sont ceux qui sont assez habiles pour satisfaire des minorités et communautés suffisamment influentes et ainsi gagner les élections et conserver leurs places ; on est déjà en présence d'une politique communautariste qui ne dit pas son nom. Dans notre système bâtard, ni présidentiel ni parlementaire, les députés eux-mêmes ne servent à rien qu'à soutenir aveuglément leur parti, dont ils dépendent pour être investis.

M. Sarkozy est peut-être omniprésent, il n'en contribue pas moins au rabaissement et finalement à la négation du politique. Celui-ci exige du recul, de la hauteur et, plus encore, un grand dessein qui, en France, a toujours intégré une dimension internationale conforme à la vocation profonde de notre patrie - "éducatrice des peuples", résumait Jean-Paul II - qui est d'être un agent de paix dans le monde. Grâce à M. Sarkozy, la politique étrangère française est à nouveau complètement sous influence américaine, bien à sa place dans le cadre impuissant de l'Union européenne. La conséquence de tout cela est que le fossé ne cesse de se creuser entre le peuple et ses gouvernants, qu'ils soient de droite comme de gauche. Pour y remédier, ce n'est pas d'un changement de majorité dont nous avons besoin, mais d'une remise en cause fondamentale de tout un système hélas bien pourri !

Paru dans La Nef, n° 209, novembre 2009

(1) Entretien dans Le Figaro du 16 octobre 2009

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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