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c'est à dire un événement controversé propre à attirer la curiosité, la polémique dans les médias, et la foule au musée, il faut un préjugé à détruire. Le "concept" de l'exposition Les traces du sacré est que l'art "moderne" et "contemporain" n'est pas, comme on le croit communément, athée, matérialiste, révolutionnaire et rationnel mais spirituel, métaphysique et sacré.
Première salle : une gravure de Goya un mort revient à la vie et témoigne de ce qu'il a vu : Nada. Une toile tailladée de Lucio Fontana et son titre "La mort de Dieu", une phrase au néon de Brice Nauman : "le véritable artiste vient en aide au monde en révélant des réalités mystiques".
Le parti pris de l'exposition est énoncé : Dieu est mort, l'homme est libre enfin ! Il va se révéler ! Le sacré est sans doute spirituel et métaphysique mais n'a plus l'aura du transcendant et du divin. Il émane du cosmos et de l'homme. C'est la bonne nouvelle annoncée par les Commissaires dans le catalogue, les interviews et conférences et dossiers de presse.
Tout commence avec un tableau romantique daté de 1831 de Gaspard David Friedrich, une église gothique en ruines, en hiver. La notice commente "Ce monument était debout quand l'énergie païenne innervait encore la nouvelle foi". 

La sacralisation de l'ego
Les "Lumières", la Révolution française ont brisé le monopole du sacré que détenait jusque là l'Eglise en Europe. Il était canalisé par la liturgie, les rites et le dogme catholique. Une génération a suffi pour que le sacré, l'imaginaire lié à l'invisible et au métaphysique se débride et prenne mille formes contenues jusque-là. Le Romantisme est la première manifestation esthétique de ce défoulement : Le moi n'est plus haïssable. Désormais, subjectivité, épanchements intimes, affirmation de l'ego, sont à l'honneur. C'est le génie de l'homme qui intéresse et particulièrement de l'artiste. Alors que les derniers recoins de la planète sont découverts, commence l'exploration des profondeurs de l'inconscient humain. La "folle du logis" devient la muse des poètes, les formes académiques volent en éclats et libèrent des expressions nouvelles.
Les Commissaires Jean de Loisy et Angela Lampe nous entraînent, dans un parcours de 350 oeuvres et 200 artistes allant de 1830 à 2008, du sacré transcendant au sacré d'effroi éprouvé devant la mort irrémédiable, revisitant les sacrés païens antiques, archaïques et primitifs, puis abordant les sacré modernes et postmodernes : immanents, lumineux, new age, chimiques et convulsifs .... Ils veulent prouver au passage que le christianisme n'est plus qu'une forme morte servant de terreau à un nouveau sacré fondé sur la disparition de Dieu et l'affirmation de l'homme. L'art, la culture, deviennent le sanctuaire de ce nouveau culte.

L'exposition ne manque pas d'ambition : Elle se veut "historique", exhaustive et récapitulatrice des métamorphoses du sacré dans l'art tout en étant aussi thématique, philosophique, théologique, anthropologique et sociologique ... C'est une exposition à caractère "Total", comme aurait ironisé Ionesco dans la "Cantatrice Chauve". Ses finalités multiples et contradictoires lui donnent l'aspect d'un labyrinthe ... Il ne faut pas y voir le reflet de l'histoire de l'art mais une création "d'art contemporain" en soi où Jean de Loisy serait le chef d'orchestre dirigeant 200 artistes morts ou vifs. Avec cette matière picturale, Jean de Loisy crée une réalité symphonique, emportant le public de suites chronologiques en reprises thématiques, d'images en déclarations "duchampiennes", inscrites en bas à gauche des œuvres à extraire pieusement des ténèbres avec une lampe de poche.

La grande régression

L'exposition est du plus grand intérêt, car elle fait la preuve que l'art dépérit lorsque le sacré transcendant disparaît. Nous évoquerons surtout ici certains aspects de sa deuxième partie ...
Une guerre puis l'autre, la marche fatale des totalitarismes ont mis au coeur de l'Occident l'interrogation métaphysique. Dieu est déclaré définitivement mort. Le problème du mal reste entier, les utopies ne prennent pas chair, la croyance dans le progrès et le génie s'effondre. Le sacré jadis chatoyant devient noir. Le surhomme est impuissant, les dégâts collatéraux s'avèrent multiples ... Ainsi, la prédiction de Hegel se réalise : Dieu a entrainé l'art dans sa chute. La "modernité" aussi a une fin et la postmodernité est bien différente.
Duchamp entre en scène, suivi de Cage et de Wahrol. Le grand système de l'AC (1) s'enclenche : déclaratif et médiatique fonctionnant en réseau, créant ainsi sa valeur. L'art est mort vive l'AC ! L'art sera désormais la cote, reflet du réseau fondateur. L'arbitraire et le cynisme de ce nouveau système vont entraîner l'art vers la célébration des abîmes pour compenser sa vacuité et son asservissement mercantile absolu, il lui faut s'entourer de l'aura terrible du sacré.
En Amérique de 1960 à 1980 on expérimente le dernier sacré paradisiaque avec la "Beat Generation" et son utopie "Peace and Love". On croit une dernière fois aux "possibilités illimités de notre esprit" en communion avec le Cosmos. Un art psychédélique naîtra puisé aux sources du LSD apprécié pour les visions planantes et angéliques qu'il procure. La drogue devient le sésame de la création. L'artiste va chercher la dernière énergie dans le dérèglement chimique des sens et les états dépassés de la conscience artificiellement obtenus.
En Europe, au même moment, le sacré a déjà des formes plus sombres. L'art à partir des années soixante est marqué par l'image insurmontable du mal. Les oeuvres ressemblent à des monuments funèbres érigés à la mémoire du grand massacre. L'art est dénonciateur, critique et pénitentiel. L'artiste prend la place du Christ et s'offre en sacrifice pour renouveler le monde :
"L'ascèse de l'artiste est de parvenir à cette parole dépouillée de tout ce qui n'est pas lui", explique Jean de Loisy qui donne ainsi à l'ego la monumentalité du sacré. La foi en l'artiste est nécessaire précise-t-il, la confiance est la condition de "la transsubstantiation de l'oeuvre . (...) Le "regardeur" en communiant à l'oeuvre "accède à un monde nouveau". Il devient lui aussi, grâce à la médiation de l'artiste, vraiment "contemporain" : "Vous les amateurs d'art, vous êtes contemporains, c'est à dire témoins d'un monde élargi !" (2)
Voilà comment "l'art contemporain" devient l'art sacré d'aujourd'hui
En quelques mots Jean de Loisy a ainsi, au cours d'une conférence de carême déclamée sous les voûtes de Notre Dame quelques semaines avant l'ouverture de l'exposition, brossé le portrait de l'artiste "contemporain" en idole postmoderne Catherine Grenier (3), autre conservateur de Beaubourg, prononça elle aussi en chaire en 2007, un "sermon" analogue.

Ce nouvel "art sacré" est décrit comme une liturgie inverse qui puise visibilité et puissance dans l'effet sidérant du blasphème et de la malédiction. Plusieurs formes ont cours : Une école minimaliste attachée à une pureté absolue, rejetant matière et forme, proclamant l'impeccabilité du vide, l'absolu du rien dont l'inconvénient est de programmer à court terme la disparition de l'art. Est-ce le dernier sacré ? Pas encore ... L'extrême fin du siècle et les début du millénaire voient apparaître une autre forme : Elle exprime l'étape qui suit la mort : Quand l'arbre est abattu, les organismes saprophytes se nourrissent du cadavre et le recyclent. La post-post modernité crée encore en coupant, collant et mixant tout les sacrés du monde et surtout le sacré catholique, ce sacré qui n'a pas que des sacramentels mais aussi des sacrements, pour en détourner la dernière énergie. En France, les fonctionnaires de l'art font une théorie sur ces formes de création convulsive et verbales, et s'adonnent fébrilement à l'élaboration d'une "théologie créative".

L'exclusion du sacré chrétien
Malgré la prétention exhaustive de l'exposition, une forme très spécifique du sacré n'y figure presque pas : L'art sacré chrétien qui a connu une exceptionnelle création depuis deux siècles.
Jean de Loisy s'explique : Il a délibérément exclu de son propos les artistes qui font de "l'art religieux" pour ne s'intéresser qu'aux artistes "spirituels" (4). L'énonciation de ces deux concepts aux contenus vagues et sans rigueur intellectuelle, l'autorise, selon lui, à ne pas tenir compte de l'art sacré chrétien. L'ambition historique de cette exposition en prend un coup.

La forme spécifiquement chrétienne de relation au sacré n'est jamais décrite tout au long de l'exposition, quoique partout détournée et déformée. Jamais il n'est évoqué la nécessité théologique et formelle d'exprimer un sacré transcendant et incarné. La conjonction de l'esprit et de la matière est le travail de l'artiste. Il doit assumer dans la forme la réalité du mal, de la souffrance et de la mort mais à leur place, c'est à dire vaincus. Il doit par le moyen de la forme laisser transparaître la dimension glorieuse de la matière et à la chair. Ce n'est pas une affaire de style, de forme établie ou même d'intention ou de foi de la part de l 'artiste, mais de correspondance mystérieuse entre le fond et la forme, défi toujours nouveau, tentative sans recette. Ce courant n'a jamais cessé d'exister dans de très grand chefs d'oeuvre du XIXème et du XXème siècle, il existe encore mais dans une expression intime et cachée, le domaine du monumental lui étant fermé. C'est la raison pour laquelle la distinction que fait Jean de Loisy entre "artiste spirituel" et "artiste religieux" est sans pertinence. L'Eglise n'a jamais exigé la foi, ni les bonnes intentions des artistes à qui elle passait commande, ni un style particulier, mais la réalisation d'un programme iconographique, laissant d'ailleurs une place à la subjectivité, au talent singulier. Ce qui explique le perpétuel renouvellement de l'art sacré tout au long de 2000 ans de création et ses expressions différentes dans chaque culture. Comme quantité d'artistes au XIXème et XXème siècle, un Delacroix incroyant a peint des chefs d'oeuvre profondément chrétiens. C'est un fait effacé dans cette exposition.

La mise en scène de l'abbé Couturier
Pour compenser la faiblesse de l'argument, Jean de Loisy met en scène dans son exposition le dominicain Alain Couturier et se réfugie derrière ses prises de positions pour éluder, à part quelques Matisse, Manessier, Richier, Rouault et un Maurice Denis de 10cm x15cm, tout l'art sacré du XXème siècle. Celui-ci, à partir de 1944, dans ses "Cahiers d'Art Sacré" avait condamné en bloc, sans faire de détail entre petits et grands talents, l'art pratiqué dans les "ateliers d'Art sacré". Il s'appuie pour cela sur une théorie : Si l'art est génial il est forcément sacré, s'il est médiocre il est une insulte à l'art et au sacré. Il faut donc faire appel "aux génies", figures magnifiées au XIXème siècle par le romantisme, qui a connu des fortunes diverses, dont certaines à l'origine de quelques totalitarismes du XXème siècle. L'Eglise avait résisté à ces idéologies mais comme il est fréquent, quand la chose est obsolète, ceux qui ont le plus résisté finissent par s'y rendre. Le moine prend avec cette idée simple le dernier wagon du dernier train. Il sera le dernier dans le siècle à magnifier le "génie". Cette condamnation historique et obscure, simplifiée à l'extrême, instrumentalisée de façon contestable, servira par la suite à condamner tous les artistes, croyants ou non, travaillant dans l'esprit d'un sacré chrétien. On dira simplement d'eux qu'ils ne sont pas des artistes et qu'ils ne sont pas modernes.

Nouveau clergé, nouvelle censure, nouveau culte
La méthode d'exclusion pratiquée dans cette exposition est typique du fonctionnement du système de l'AC : "est de l'art tout ce qui est agrée comme tel par le "milieu de l'art", en l'occurrence le réseau fabriquant la valeur et les Institutions élaborant la théorie et la légitimation. Les commissaires ont décidé ici ce qui est de l'art sacré et ce qui ne l'est pas, comme ils décident tous les jours ce qui est de l'art et ce qui ne l'est pas. Depuis trente ans, toutes les grandes commandes d'art sacré sont décidées au Ministère de la Culture et ses annexes, selon les critères qui lui sont propres. Ils servent à nourrir une clientèle et à fabriquer des cotes. Tout le monde sait que l'Eglise ne prend plus la peine d'imposer un programme iconologique et d'en suivre la conformité théologique. De nouveaux clercs s'en chargent.


(1) Acronyme de "art contemporain" employé par Christine Sourgins dans les "Mirages de l'Art contemporain" (Ed. de la Table Ronde, 2005) pour distinguer ce genre particulier de l'ensemble de l'art d'aujourd'hui.
(2) Citations tirées de la conférence de Carême prononcée à Notre Dame de Paris, publiée aux Editions du Cerf, mai 08
(3) Catherine Grenier auteur de "L'Art contemporain est-il chrétien ?" (Ed. Jacqueline Chambon, 2005) ; ouvrage de référence pour comprendre la théorie officielle française de l'AC vu comme substitut de l'art sacré chrétien.

(4) Interview du Figaro de Jean de Loisy sur Les traces du sacré du 9 mai 2008

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L'Europe passe aux aveux

C'est le peuple qui a dit non à l'Europe, à cette Europe-là. Il est vrai que, cette fois, le peuple était irlandais mais il y a trois ans, il était neerlandais ou français ; il aurait pu être anglais, polonais ou allemand si on lui avait donné la parole. La vérité est qu'il y a allergie mutuelle entre le peuple et l'Europe. L'Europe ne supporte pas le contact avec le peuple et réciproquement. C'est pourquoi tout referendum est pour l'Europe un supplice ; il la met à la torture ou, comme on disait, à la question. La preuve en est qu'elle passe aussitôt aux aveux.
Jugez-en.
L'Europe, volontiers, se proclame indifférente à la procédure de ratification que choisissent les Etats : c'est leur affaire. Mais, que l'Irlande recoure au referendum, et vous voyez la vérité sortir du puits. Le referendum est un mauvais système, trop simple pour des questions trop compliquées, trop vulgaire pour des enjeux trop élevés. A la rigueur, un referendum européen, où l'on serait sûr de noyer les non dans les oui, ou bien un referendum où il n'y aurait qu'une seule case à cocher, bref ! un referendum à résultats garantis ferait l'affaire. Le mieux, malgré tout, c'est pas de referendum.
L'Europe affecte le plus grand respect pour la souveraineté de ses Etats membres mais un referendum négatif suffit à lui faire changer de langage. L'Europe, entend-on, ne va tout de même pas arrêter son majestueux carosse sous prétexte qu'une nation de cinq millions d'habitants se met en travers. Une nation doit comprendre que sa souveraineté ne mérite d'être honorée que si elle a le bon goût de ne pas l'exprimer. L'Europe veut passer pour le modèle des démocraties et aime à croire qu'elle a la confiance des peuples. Mais si les peuples se mettent à trahir la confiance qu'on a la bonté de leur accorder, ils s'en rendent aussitôt indignes. Il faut que le peuple change ou qu'on change de peuple ; il faut que l'Irlande revote, et bien, ou qu'on se passe de son vote.
L'Europe se vante d'avoir substitué le règne du droit aux rapports de force. Un traité à 27 tombe s'il n'est pas ratifié à 27 : c'est le droit. Pas du tout, dit l'Europe, il nous suffit de décréter que le traité est bon s'il est ratifié à 26 ; l'Europe fait le droit, est le droit ; elle n'a pas à le raspecter ; c'est bon pour les autres, les gogos, les naïfs. L'Europe a l'habitude ; elle ouvre tout grands les bras à la Turquie qui vit depuis trente ans en violation ouverte du droit international ; elle-même trahit allègrement et sans état d'âme l'engagement qu'elle a pris de ne pas attenter à l'intégrité de la nation serbe.
L'Europe a levé le masque ; Le non irlandais l'a obligée à paraître ce qu'elle est et qu'en général elle dissimule : une machine de guerre contre les souverainetés nationales qui n'a que faire des maximes de la démocratie ni des règles du droit, de la voix des peuples ni de la foi des traités.
Peut-être serait-il temps pour les citoyens de déclarer à cette Europe qu'ils n'ont rien à faire d'elle et de lui signifier son congé. Les élections européennes en seraient une bonne occasion.

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Le Tibet, la Chine et les Jeux

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Profitant de la proximité des Jeux olympiques de Pékin de 2008, les Tibétains ont manifesté pour attirer l'attention du monde sur leurs problèmes liés à la politique chinoise au Tibet. Le monde occidental s'est alors souvenu tout d'n coup qu'ntre la Chine et l'Inde existait un territoire de hauts plateaux autour de 4000 mètres d'altitude, peuplé de moines et de paysans, contrôlé par la Chine qui, chaque année, renforce sa présence et ses prétentions. Les médias, puis, à leur suite, les politiques se sont engouffrés dans cette affaire, sans penser aux conséquences et ont émis un certain nombre d'affirmations qui ne sont pas toujours exactes.
On a, par exemple, oublié que le Tibet est, dès le Moyen Âge, sous contrôle chinois. Depuis 1241, les Mongols occupent la région que les Ming leur enlèvent au XVIème siècle ; depuis lors le Tibet est sous contrôle chinois. Bien plus : en 1907, les Britanniques qui ont tenté de s'y implanter doivent reconnaître la "suzeraineté " de la Chine sur le Tibet. De 1925 à 1950, au cours des conflits qui secouent la Chine, la région est plus ou moins livrée à elle-même mais dès 1950, le République populaire de Chine s'installe au Tibet, ce que confirme le traité de Pékin du 23 mai 1951, reconnaissant les droits de la Chine sur le Tibet.

Incontestablement, 1950 marque le début d'une nouvelle période. De 1720, installation de l'armée mandchoue à Lhassa, jusqu'en 1950, la suzeraineté chinoise est très lâche. Le pouvoir impérial est faible et le Tibet comme la plupart des provinces chinoises jouit d'une large autonomie. À partir de 1950, le pouvoir est centralisateur et le régime fondé sur le mao-marxisme est totalitaire : ce sera le temps de la Révolution culturelle, la lutte contre la religion et la destruction de nombreux temples et monastères. Dès lors, l'autonomie du Tibet disparaît et l'on assiste à une répression systématique des bouddhistes. Le Dalaï-Lama s'exile en Inde et, à Pékin, on considère comme " sécessionniste " l'action des moines bouddhistes. Simultanément débute le processus de "sinisation " du Tibet. Des centaines de milliers de chinois y sont installés par Pékin et ce processus s'accélère avec la mise en service de la voie ferrée reliant Pékin à Lhassa.
Le peuple tibétain se sent rejeté et exilé sur son propre territoire. Déjà en mars 1959, de violents combats avaient opposé les Tibétains et les Chinois. Ce soulèvement est réprimé avec une violence inouïe ; le Dalaï-Lama s'exile et le nord du Tibet est découpé administrativement entre le Yunnan, le Sichuan et le Xinjiang. Le Xinjiang, lui, demeure théoriquement autonome, mais la politique de sinisation limite peu à peu les degrés de l'autonomie et l'on assiste à une nouvelle série de manifestations en 1989 : on compte plus de 400 morts, le régime chinois est sans pitié.

Le Tibet présente un intérêt géopolitique évident. Stratégiquement, il peut faciliter l'expansion chinoise vers le Pakistan, l'Inde et la Birmanie. Que les Chinois refusent l'indépendance d'une région liée à eux depuis des siècles se comprend parfaitement. Géographiquement, le Tibet est un château d'eau. Prennent leur source au Tibet, l'Indus, le Gange, le Brahmapoutre, le Mékong, le Yang Tsé. En un temps où apparaissent les maxi-barrages, il est évident que le contrôle du château d'eau tibétain est essentiel.
Politiquement, on l'oublie un peu trop facilement, le régime chinois est un système totalitaire où l'économie se libéralise certes, mais, comme le IIIème Reich, c'est un État totalitaire. Il tolère donc mal les libertés qu'autorise un régime d'autonomie d'inspiration religieuse car cela pourrait servir de précédent aux Ouïgours (musulmans) du Xinjiang, d'autant que ces derniers risqueraient d'être soutenus par les républiques-soeurs, turcophones et musulmanes, d'Asie centrale. De surcroît, le mao-marxisme est antireligieux et admet difficilement le système tibétain où le pouvoir est partagé entre des "prêtres " et des moines. Le régime tibétain n'est pas une "démocratie" (dixit L'Express) mais une théocratie bouddhiste où le pouvoir appartient aux lamas, le Dalaï-Lama étant le chef suprême car il est l'Immensément sage.
Économiquement, le Tibet recèle nombre de potentialités minières, en particulier cuivre et uranium, dont les réserves sont importantes. De plus, les steppes d'altitude élevée peuvent devenir des régions à agriculture et élevage extensif et, par conséquent, une possibilité d'activités pour la Chine surpeuplée. Or le Tibet est à peine peuplé et il n'est pas développé : la région autonome fait deux fois la France pour une population estimée à 2,4 millions d'habitants. Ce que l'on appelle Tibet historique, partagé en trois régions chinoises, est occupé par 2,5 à 3 millions d'habitants. Il y a donc 5 millions de Tibétains.
Pour toutes ces raisons, on voit mal la Chine reconnaître une autonomie très large aux Tibétains. En face de toutes ces réalités matérielles, existe évidemment la réalité humaine et spirituelle. Il y a incontestablement une culture tibétaine fondée sur le bouddhisme lamaïque. C'est aux yeux des Occidentaux une religion qui, par la méditation, la lecture des écritures bouddhiques et la prière, veut allier la tradition et les techniques modernes et conduire à la paix, ce qui ne ressemble guère au bouddhisme tibétain tel que le rapportent les voyageurs ou les missionnaires européens jusqu'en 1950. Pour eux, les Tibétains sont un peuple "cruel et sanguinaire". Ce n'est qu'après 1959 que, à la suite de la mainmise chinoise, le Tibet est devenu "un pays gentil" !

En réalité, les manifestations actuelles sont bien davantage liées au totalitarisme chinois qu'à la situation du Tibet qui n'est qu'un prétexte, même si ce que subissent les Tibétains est réellement tragique. Dans une certaine mesure l'affaire tibétaine s'est substituée, dans les médias, aux problèmes du Darfour. De surcroît, comme au Kosovo d'ailleurs, on constate combien l'ethno-centrisme tient de place dans les réflexions actuelles de certains ; mais si on plaint Tibétains ou Kosovars, on se désintéresse des Noirs du Darfour, des Indiens des Andes ou des Moldaves victimes des ambitions roumaines, russes ou ukrainiennes.

Il ne fallait sans doute pas organiser les Jeux de 2008 à Pékin (mais il y avait eu Moscou en pleine Guerre froide et Berlin en 1936) ; toutefois, à partir du moment où cette décision était prise, boycotter n'aurait aucun sens.
Paru dans La Nef - juin 2008

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Il n'y a pas de solution militaire à...

Combien de fois n'ai je pas entendu cette expression, y compris dans dans la bouche de chefs militaires ! Alors que des régions entières sont sous la coupe réglée de chefs de guerre, petits potentats locaux qui ne puisent leur légitimité que dans la terreur qu'ils inspirent, les ministres et les diplomates occidentaux se relaient pour clamer que la solution est politique, encourageant les protagonistes à la retenue et à la recherche d'une solution négociée. Ces discours incantatoires paraissent bien illusoires, comme si la sagesse allait spontanément prévaloir alors que justement c'est la lourdeur du contentieux, les intérêts contradictoires et l'absence de dialogue qui sont à l'origine du déchaînement de violence.
Quand les affrontements font des morts par centaines, provoquent des exodes massives avec leur cortège d'atrocités et qu'il semble que rien ne puisse raisonner les belligérants enfermés dans des logiques guerrières et jusqu'au-boutistes, a t-on le droit d'affirmer "qu'il n'y a pas de solution militaire" ? Alors que justement seules les armes peuvent faire taire les armes et arrêter les massacres.
La lucidité et le courage politique consisteraient au contraire à recourir sans délai à l'action militaire. Pour que les armes se taisent, pour faire cesser les exactions, pour stopper le cycle de la violence, il faut "faire la guerre" aux prédateurs ou établir un rapport de force les contraignant à ne plus faire usage de leurs armes. C'est seulement à partir de ce moment que la solution devient… politique et la sortie de crise durable.
La solution n'est peut être pas que militaire, elle n'est sans doute jamais que militaire, mais aujourd'hui encore dans la plupart des conflits  intra-étatiques, notamment en Afrique, l'usage légitime de la force à l'encontre des milices, rebelles, bandes armées ou simples coupeurs de route est un préalable indispensable pour éviter l'enlisement qui conduit inexorablement au mieux à la crise humanitaire, au pire à la dérive génocidaire.
Alors, Chamberlain ou Churchill …?

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J'étais très jeune, dix sept ans. Et j'ai fait 68. Oui, mais dans le camp adverse. On aurait pu croire par l'idéalisme échevelé de nos anciens que les fondements de leur agitation reposaient sur une volonté réelle de bâtir un monde plus généreux, plus héroïque, moins obsédé de construction et d'investissement. On aurait pu penser que des nouveaux saints ou des héros proposeraient à la jeunesse prétendument en soif d'absolu, des actes d'une radicale générosité. Or, leurs propositions de libération évoquaient des histoires de "touche pipi" pour des élèves de cinquième, des considérations grandiloquentes et ridicules dont le contenu révélait un vide effarant. C'était le culte du Rien. Que la génération de leurs parents embourgeoisés fût ennuyeuse, matérialiste, ayant honteusement refusé de relever avec courage les défis de son histoire, sans doute. L'Algérie avait été le révélateur de la perte du sens du sacrifice qui fait une nation forte. Le "lâchage" des harkis et des pieds noirs par une métropole engoncée dans la conquête effrénée du pouvoir d'achat aurait pu provoquer une légitime prise de conscience chez les jeunes.

Mais "les jeunes" (devenus vieux depuis) accusateurs avaient le profil de bonimenteurs et de représentants placiers dont la logorrhée était d'autant plus verbeuse que les produits étaient "pipotés". On aurait pu attendre de ceux ci un héroïsme qui prenne fait et cause dans des engagements radicaux, les causes ne manquaient pas. Il suffit de les voir aujourd'hui, anciens ou toujours ministres, inspecteurs généraux de l'éducation nationale, courant d'un festival de Cannes aux salons littéraires de Michel Onfray où le tout Paris s'admire et se congratule, pour comprendre le tour d'illusionniste qu'ils effectuaient alors. Gros, gras, bien fourrés, riches, très riches ayant menti aux autres et à eux mêmes depuis l'adolescence, le champ de ruine de leur existence est terrifiant. Vivant dans un éternel mensonge, la fin de leur vie personnelle les accable, l'ironie et l'imprécation leur servent de schéma intellectuel, stérile jusque dans leur descendance.
Mai 68, marché de dupes ? marché du crime !

" Ames mortes", ils ont interdit les mots de vie, comme celui d'aimer sa patrie, d'aimer sa culture, d'aimer fidèlement sa femme, d'aimer les enfants, d'aimer la Vie… d'aimer tout simplement. Il est tragique de voir combien ces hommes et ces femmes ont fait le lit des totalitarismes modernes, totalitarisme des camps de rééducation du communisme, de l'islamisme, et aujourd'hui du consumérisme qui écrase toute notion d'appartenance, de communauté, de famille, de valeur morale. Ils se sont construit des légendes sur des phantasmes qui occupaient leurs esprits malades, légendes dont personne n'est dupe parce que leur fin de vie est piteuse et goinfrée.
Mais le prix à solder pour cette génération suffisante et idiote est redoutable. Les suicides d'adolescents, c'est eux, le meurtre des enfants handicapés dans le ventre des mères, c'est eux, l'analphabétisme d'une part de plus en plus grande des élèves, c'est eux, l'avortement, c'est eux, la sélection naturelle, c'est eux, les dictatures installées partout dans le monde, c'est eux, l'Afrique désespérée, c'est eux, le capitalisme sans frontière qui appauvrit les pauvres et enrichit les très riches, c'est eux, la pornocratie et les crimes de celle-ci, c'est eux, la drogue presque libre, c'est eux, les orphelins de parents inexistants, c'est eux.

Terrifiant constat de ces intellectuels vides de toute substance. On n'oppose pas aux machines de fer des dictatures marxistes ou islamistes la négation de soi et les orgies d'une génération qui se bâfre. Le gigantesque chaos est là sous nos yeux. Sur les débris de celui-ci quelques héros tentent de reconstruire l'intelligence d'un peuple plus que millénaire, le coeur d'une nation qui fût si souvent héroïque, la foi qui donna au monde une civilisation fascinante pour les élites du monde, une science que tous les savants enviaient.
Mon propos scandalise, j'en ai conscience. Mes trente ans de Pologne, de Chine et d'Asie du sud est au service des martyrs de ceux qui cautionnèrent les plus grands génocides de l'Histoire m'y autorisent ! Les charniers vus, les témoignages des amis rescapés furent les produits de ces intellectuels de 68 ; dois-je les citer et avec eux les journaux qui leur ont ouvert avec gourmandise leurs colonnes ?

Je tiens par ces lignes sorties de mon coeur dire mon dégoût pour cet anniversaire grotesque et dire combien le cinquantenaire que je suis, n'a jamais regretté d'avoir été l'adolescent qui s'était dressé contre eux. J'ignorais alors que leurs dégâts auraient été aussi considérables.

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Les textes sur MAI-68 vont fleurir en ce quarantième anniversaire. 
J'ai eu l'occasion, récemment, de rencontrer des auteurs de plusieurs ouvrages au cours de quelques émissions. 
C'étaient des anciens soixante-huitards et qui l'étaient restés, dans un immobilisme étonnant, ressassant la lutte des classes et toutes sortes d'idées marxisantes inaudibles. Face à ces "soixante-huités", deux jeunes trentenaires publient, toujours dans le sillage de l'anniversaire, un état des lieux après la libération sexuelle. Pourquoi le Nouvel Ordre amoureux (1) ? Parce que depuis quarante ans, l'émancipation des moeurs sacre et légitime le désordre amoureux. On dirait bien que le bonheur a été sacrifié au nom d'une idéologie.
Ce n'est pas là le discours de deux hommes jeunes mais déjà blasés du genre la-chair-est-triste-et-j'ai-lu-tous-les-livres, ni celui de deux victoriens qui se seraient trompés de siècle. C'est justement parce qu'ils aiment la vie qu'ils refusent de la réduire à une affaire d'organes : le plaisir ne suffit pas au bonheur.
Rafraîchissante commémoration ! On est bien loin des bacchanales qui fêtent l'invention de la contraception facile et garantie. L'amour a-t-il encore un avenir quand on tente de le réduire au sexe, au jeu, au rendement ?
Les auteurs les plus lointains, les plus riches et parfois les plus inédits sont convoqués pour rappeler pourquoi le mot amour est si polysémique. On rencontre ici Augustin et Marc-Aurèle, jusqu'à Chesterton en passant par l'amour courtois. L'influence de Denis de Rougemont, de son Amour et l'Occident , prédomine.
Etrange d'entendre deux hommes de cette génération remettre en ordre (et pas forcément en cause) les attendus de leurs parents. Etrange parce qu'au lieu de juger la génération précédente trop sévère, ils la jugent trop laxiste ; au lieu de réclamer une libération supplémentaire, ils affirment que la liberté ne se déploie que dans la responsabilité ; au lieu de se saisir des émancipations apportées par leurs pères et de s'enfuir avec elles sans demander leur reste, ils posent la question des limites et se demandent si les transgressions parfois ne sont pas devenues des profanations, et pourquoi.
Ils plaident pour la pudeur, car s'il n'y a rien à cacher, l'humain s'anéantit. Ils plaident pour la fidélité, parce que l'amour se vide de substance sans inscription dans le temps. L'amour est lié au temps, si l'on veut bien admettre que nous humanisons tout ce qui nous concerne, et que nous partageons pourtant avec l'animal.
En d'autres termes, ils défendent la civilisation. Le sexe seul nous laisse à l'état animal, ou plutôt, fait de nous des animaux tristes. Il s'agit donc de la maîtriser, de le canaliser, d'en faire un bel ornement de l'amour. Le sexe seul, sans limite, sans autre finalité que soi, aboutit au sadisme, à Sodome ou à Salo, c'est-à-dire à la barbarie. Tout cela peut paraître évident, et mon lecteur va dire : enfin, ces jeunes gens réinventent l'eau chaude ! Pourtant, rappelons-nous que depuis la génération de 68, non, çà n'est plus évident : la prétendue libération consiste dans la prise en compte du sexe comme finalité dernière, il suffit de voir le succès de Catherine Millet racontant ses partouzes. L'eau chaude est donc à réinventer, justement. Ou plus exactement, à relégitimer. Finalement, nos deux auteurs clament que le roi est nu : la plupart d'entre nous savent bien que l'amour humain sublime la saillie animale, faute de tomber dans des pièges honteux et même dans des cynismes fascistes. Mais une petite élite issue de 68, reine des médias, fait de la déconstruction un divertissement mondain, et parvient à reléguer dans la ringardise les quelques timides qui voudraient énoncer des évidences manifestes.


Ce n'est pas seulement le sexe comme finalité qui déchoit l'amour de son rang. Mais aussi un idéalisme malvenu, laissant croire qu'en amour tout serait facile, transparent, angélique : un "romantisme crétin". L'amour est difficile, parce qu'il unit les différences sans les anéantir. Il ne s'obtient pas, il se conquiert. Il ne se garantit pas, il s'entretient. Il se nourrit de courage ! Voilà une ancienne nouveauté. D'où une critique du constructivisme ("on ne naît pas femme, on le devient", de Simone de Beauvoir) pour le remplacer par une anthropologie ancrée dans la culture occidentale : "la femme est égale à l'homme mais pas identique ; elle n'est pas différente du seul point de vue biologique, mais aussi psychologique". D'où une apologie de la différence assumée entre les sexes et ce qu'on appelle aujourd'hui les genres. D'où une apologie du mariage, même si être deux, c'est déjà un risque : "Quand j'ose aujourd'hui me constituer en famille, où les rôles sont un tant soit peu définis, où il y a de l'homme et de la femme, où il y a de la tension, où il y a de la résolution, où il y a du courage, de l'effort, où il y a un but qui modèle les comportements ( ) dès lors, je résiste au monde contemporain." Discours à la fois si simple, si naturel, et si difficile à prononcer.
Ce petit livre est sans prétention. Il pourra à certains paraître naïf. Mais son innocence même rejoint quelques grandeurs qui font le sel de notre vie. Il veille une espérance qu'on a voulu nous confisquer : il signifie , en ce domaine tout au moins, qu'il n'est pas besoin de "liquider" Mai-68 : l'évènement avec ce qu'il suggère, est tout simplement dépassé.


(1) par Jacques de Guillebon et Falk Van Gaver (Editions de l'Oeuvre)

 
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 Du Livre blanc, lucidité ou dérapage ?
 

Le 14 mai dernier dans la rubrique "débats" du quotidien le Monde, dans un article intitulé "menace sur notre capacité militaire" le général de corps d'armée  (2ème  section) Thomann fait part de ses inquiétudes à quelques jours de la sortie du livre Blanc sur la sécurité et la Défense. Il dénonce notamment les propositions de réduction des forces terrestres et estime que les conséquences d'une telle politique ne "pourrait que conduire à une révision à la baisse de l'ambition de la France de participer à la gestion des affaires du monde".

Sur le site internet du Point le 15 mai, M. Guisnel apporte la contradiction sous le titre "Armée de terre : gare aux dérapages ! ". Dans cet article, il s'en prend à la vision corporatiste du Général Thomann prétendant que "l'Armée de terre ne sortira pas consolidée d'arguties aussi maladroites".
J'encourage nos lecteurs à lire avec attention ces deux articles car l'enjeu n'est pas seulement de savoir si les propos du Général Thomann sont contre-productifs ou si ceux de M. Guisnel traduisent une approche interarmées plus réaliste. Le véritable enjeu est bien de savoir si demain la France, notre pays, aura l'outil militaire c'est à dire les forces terrestres, maritimes et aériennes qui lui permettront d'affronter "ses obligations internationales"  (selon M. Guisnel) et "préserver son influence dans la conduite des relations internationales" (selon le général Thomann).

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(...)
Mai 68 fut bien un "événement" au sens où s'est produit là une rupture dans l'ordre des choses, rupture qui révélait des forces nouvelles mais cachées, étouffées sous le poids de cet ordre précisément, et qui ont fini par exploser à l'image de la cocotte minute. 
Un événement révèle ce qui se trame en secret, et dès lors l'exhibe au grand jour : c'est pourquoi, après lui, plus rien n'est comme avant. J'ai été atterrée de rencontrer récemment, à l'occasion de la publication d'un livre avec Matthieu Grimpret (1), d'autres auteurs d'ouvrages portant sur le même sujet. Ils demeuraient cloîtrés dans le gauchisme d'alors et dans le mythe de la lutte des classes, comme si, depuis 40 ans, rien ne s'était produit qui pût nous ouvrir les yeux… Eh bien je crois que nous ferions la même erreur si, nous qui n'avons pas été "soixantuitards", nous en restions à ce désordre d'enfants gâtés qui brandissent le Petit livre rouge sans ouvrir les yeux sur les massacres perpétrés par Mao.
Mai 68, initié par des étudiants, a été une révolte des moeurs et essentiellement une révolte contre l'autorité : rien que de banal. Que se soient greffées là-dessus des revendications salariales au moment où les salaires étaient trop bas pour le confort des Trente Glorieuses, cela me semble un phénomène secondaire. Les grévistes ouvriers ont profité de la révolte étudiante. Le fond de l'affaire n'est pas là. Il est dans la manière dont se comportait alors l'autorité de proximité, qui commence par celle du père de famille (à l'époque les femmes avaient encore peu d'autonomie), et continue avec celle du professeur, par exemple.
Je crois que nos sociétés avaient laissé se développer une distorsion entre le développement accru de l'autonomie individuelle, et les autorités qui s'exercent naturellement dans n'importe quel groupe humain. Et cette distorsion apparaissait particulièrement inconfortable dans le domaine éducatif.
Voilà un adolescent auquel on proposait des études de plus en plus sophistiquées, tout en lui signifiant qu'il lui fallait apprendre à penser par lui-même (et cela n'était qu'un développement de notre tradition la plus ancienne). On lui laissait voir qu'il n'était plus obligé, comme autrefois, de reprendre le métier de son père, et qu'il lui fallait choisir selon sa propre vocation. On lui donnait les moyens et la permission de voyager seul et de mener sa propre vie. Mais lorsqu'il rentrait chez lui le soir, il trouvait dans la plupart des cas un père de famille à l'ancienne, qui lui indiquait les "bons" et les "mauvais" métiers, qui refusait de considérer ses opinions, évidemment encore malhabiles, comme des sujets de débats, et le traitait davantage comme sa propre trace que comme une personne à part entière (je ne suis pas en train de régler des comptes avec mon propre père, qui fut au contraire avec moi un libéral, mais la plupart de mes amis d'alors vivaient sous ce genre d'autorité, et cette différence explique probablement que je ne les aies pas suivi dans les constructions de barricades). Autrement dit, le monde avait manifestement changé, mais l'autorité paternelle demeurait la même. Et la jeunesse ne pouvait que sentir là une sorte de dissonance insupportable.
Lorsque, par le développement de l'émancipation qui caractérise particulièrement l'Occident, les sociétés déploient l'autonomie personnelle accordée aux très jeunes adultes, l'autorité ne doit pas pour autant s'anéantir. Mais elle doit s'adapter à cette nouvelle donne, devenir moins cassante et plus tolérante, convaincre au lieu de forcer, prévenir au lieu de punir. Cela n'avait pas été compris.
Que cette rupture ait été l'occasion, pour toute une intelligentsia d'origine marxiste qui devint ensuite déconstructionniste, de chercher à briser l'autorité elle-même, d'effacer la famille et de rendre tous les liens aléatoires et fugaces, c'est un fait. Et c'est justement cela qu'il faut liquider, cet excès. Mais l'excès est un épiphénomène, grave sans doute, pourtant secondaire, et que l'on peut combattre sans pour autant revenir au monde d'avant….
Quand on parle de "liquider Mai 68", cela ne peut pas signifier en effacer les conséquences, car cela n'est au pouvoir de personne. Et d'ailleurs, ce ne serait pas souhaitable, parce que les forces qui portaient l'événement avaient un sens, et l'on ne fabrique pas les sociétés, on les accompagne. Cela peut signifier : prendre enfin la mesure des conséquences destructrices, les combattre, et répondre d'une autre manière aux exigences révélées par l'événement.

Paru dans La Nef - Mai 2008

(1) Liquider Mai 68 ? sous la direction de Matthieu Grimpret et Chantal Delsol,
Presses de la Renaissance, 2008, 296 pages, 21 .

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(...)
contre le Tibet a remis à l'ordre du jour le boycott des Jeux olympiques de Pékin. Fallait-il donc une telle violence pour que les belles âmes occidentales se souviennent que la Chine demeure un régime communiste avec des méthodes communistes ? L'exemple chinois montre que le libéralisme économique se marie fort bien avec toute la rigueur communiste et ne contribue que fort modérément à en adoucir les angles. Est-il temps, au reste, de s'inquiéter du sort du Tibet, illégalement occupé et persécuté depuis plus d'un demi-siècle, lorsque tous les pays occidentaux entretiennent de bonnes relations avec Pékin pour des raisons commerciales et favorisent de ce fait l'exploitation d'une main-d'oeuvre effroyablement maltraitée, ramenée au rang de bête ? C'est à ce niveau politique global que le problème doit être considéré et que le boycott devrait être envisagé. Faute de quoi, même en imaginant que nombre de pays occidentaux décident de boycotter les JO, si l'attitude générale à l'égard de la Chine ne change pas, les opposants au boycott auront beau jeu d'affirmer que cela n'aura servi à rien pour améliorer le sort d'une population martyrisée.
Nos nations n'étant prêtes à aucun sacrifice et surtout pas à remettre en cause les sacro-saintes lois du libéralisme mondialisé, Pékin peut continuer tranquillement à exploiter et opprimer les Chinois, avec ou sans Jeux olympiques. Est-ce à dire qu'il faille définitivement renoncer au boycott ? Je ne le crois pas, car même s'il ne faut pas en attendre des retombées immédiates, un tel boycott, s'il était assez suivi, gênerait énormément Pékin qui a fait des Jeux une vitrine mondiale pour son "modèle " de développement et ainsi ramener au second plan la réalité de sa tyrannie politique. Ce serait un camouflet et un coup d'arrêt pour un régime dont l'assurance et l'orgueil ne semblent connaître aucune limite.

Mais, entend-on déjà, ce serait prendre les valeurs du sport en otage et politiser un événement prévu pour rapprocher les peuples ! Passons sur le double discours qui, avant les événements du Tibet, affirmait que les Jeux contribuaient à ouvrir les dictatures et, quand ces régimes font du zèle, à assurer qu'ils sont étrangers à la politique à laquelle le sport ne doit être mêlé en aucun cas. Si l'esprit des JO était resté celui des fondateurs, un tel argument pourrait être recevable quoique discutable dans son principe, le sport n'est pas une fin en soi et doit répondre lui aussi aux priorités du bien commun lorsque celui-ci est en cause. Mais nous sommes aujourd'hui à l'opposé de ce bel esprit sportif ! Loin d'être le fait d'amateurs désintéressés pour lesquels "l'essentiel est de participer", les Jeux - comme toutes les grandes manifestations sportives, hélas ! - sont devenus une compétition d'hyperprofessionnels mettant tout en oeuvre pour gagner et, plus encore, un business, une affaire d'argent aux enjeux financiers colossaux. La Chine, de plus, détourne le sport à des fins de propagande - comme l'ont toujours fait les pays communistes ou hier l'Allemagne nazie - et la façon dont elle sélectionne et entraîne ses athlètes est proprement monstrueuse et inhumaine (1). Alors que le légitime patriotisme tend à être ridiculisé, le sport est le seul domaine où se manifeste encore un chauvinisme absurde et parfois violent, là où précisément devrait régner le fair-play. Il développe des passions et occupe une place médiatique disproportionnée (là encore pour des questions d'argent) bref comment ne pas l'identifier aux jeux du cirque des Romains, dérivatif facile et démagogique pour détourner le peuple des vrais problèmes ?

Sans doute le boycott n'est pas une mesure idéale, j'en conviens, mais rien de sérieux ne s'y oppose. La question, finalement, est celle de la morale et de la politique. Certes, s'il ne fallait entretenir de relations qu'avec les États répondant à nos critères démocratiques, nos rapports internationaux se raréfieraient rapidement. Mais, au nom de la realpolitik, faut-il alors tenir la morale à l'écart de toute considération politique ? Certes non, c'est ce qu'a montré Benoît XVI dans son remarquable discours aux Nations-Unies le 18 avril dernier. Il a même insisté sur le devoir de la communauté internationale d'intervenir lorsqu'un État n'est pas en mesure de protéger sa population contre les violations des droits de l'homme, la situation est plus dramatique encore quand c'est ce même État, comme en Chine, qui les viole pertinemment. Et il a balayé l'objection habituelle selon laquelle les droits de l'homme ne seraient qu'un concept occidental non valable pour les autres cultures. "Le mérite de la Déclaration universelle, a dit Benoît XVI, a été d'ouvrir à des cultures, à des expressions juridiques et à des modèles institutionnels divers la possibilité de converger autour d'un noyau fondamental de valeurs et donc de droits". Le fondement commun des droits est la loi naturelle qui transcende toute culture, le pape a une nouvelle fois insisté sur l'importance de sa reconnaissance : "Ces droits trouvent leur fondement dans la loi naturelle inscrite au coeur de l'homme et présente dans les diverses cultures et civilisations. Détacher les droits humains de ce contexte signifierait restreindre leur portée et céder à une conception relativiste, pour laquelle le sens et l'interprétation des droits pourraient varier et leur universalité pourrait être niée au nom des différentes conceptions culturelles, politiques, sociales et même religieuses. La grande variété des points de vue ne peut pas être un motif pour oublier que ce ne sont pas les droits seulement qui sont universels, mais également la personne humaine, sujet de ces droits". Tout un programme.
…
Paru dans La Nef - Mai 2008
(1) Cf. l'excellent livre de Luc Richard, Pékin 2008. Pourquoi la Chine a déjà gagné, Mille et Une Nuits, 2008.

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L'État d'Israël a soixante ans : du sionisme à l'indépendance

Il naît avec la publication en 1862 par un philosophe socialiste allemand, Moses Hess (1812-1875), de l'ouvrage Rome et Jérusalem qui, se fondant sur les mouvements nationaux en Allemagne et Italie, suggère de construire un État socialiste pour le peuple juif, mais sans préciser sa localisation. Un peu plus tard, un médecin juif de la Pologne russe suggère la création d'un État juif autonome à l'intérieur de l'Empire des Tzars, thème que reprendront avant 1914 les Juifs sociaux-démocrates du Bund. L'affaire Dreyfus conduit le journaliste autrichien Theodor Herzl (1860-1904) à proposer un État juif, avec son livre L'État des Juifs, recherche d'une solution moderne de la question juive (1896). Mais le livre ne propose pas la région où pourrait se construire un État juif. Il va être question de la Patagonie, de l'Ouganda ou même de Madagascar, solution qu'envisagera le IIIe Reich entre 1936 et 1941.
C'est au Congrès sioniste constitué à Bâle en août 1897, qu'apparaît l'idée d'une installation en Eretz Israël ; mais jusqu'en 1917 plusieurs thèses s'opposent ; certains préconisent un Foyer national en un lieu quelconque, d'autres défendent l'implantation en Palestine. Au début du XXe siècle, il n'y a guère qu'une cinquantaine de milliers de Juifs en Palestine, dont 25 000 environ sont des émigrés venus de l'Empire russe.
Avec le lancement du mouvement sioniste, on aurait pu s'attendre à un flot de Juifs persécutés : en Russie, les pogroms demeurent dramatiquement nombreux jusqu'au-delà de 1905. Or, de 1900 à 1964, à peine 40 000 Juifs émigrent vers la Terre promise, tandis qu'un million et demi émigre vers les États-Unis. La Palestine, pauvre et sans avenir visible, n'attire guère. Le sionisme apparaît alors comme un échec, d'autant que les communautés israélites d'Allemagne, de France ou du Royaume-Uni attachées à l'assimilation, sont plus que réticentes devant l'affirmation de l'existence d'un "peuple juif". Pour elles, on est Allemand, Britannique ou Français de religion israélite.

La Grande Guerre va permettre au sionisme de renaître. Convaincus que l'aide américaine est indispensable, Français et Britanniques conçoivent, pour complaire, croient-ils, aux Juifs américains, l'idée d'un Foyer national juif : ce sera la déclaration de Lord Balfour, Secrétaire aux Affaires étrangères, le 2 novembre 1917. Il faut s'attirer les faveurs des Juifs américains plutôt germanophiles d'autant que la majorité des israélites des États-Unis viennent de Russie, État allié de l'Entente, particulièrement antisémite. Les Britanniques pensent aussi que leur soutien au sionisme serait accueilli favorablement par les chefs bolcheviks dont beaucoup étaient Juifs et que cela les conduirait à rester en guerre ! Balfour n'avait pas compris que les bolcheviks d'origine juive se désintéressaient totalement de la création ou non d'un Foyer juif. Ajoutons que, pour le Cabinet britannique, créer un Foyer juif en Palestine permettrait de limiter au maximum les ambitions françaises sur la Terre Sainte.
Foyer national juif ou pas, il n'attire guère les Juifs d'Europe centrale. De 1919 à 1932, vont arriver en Palestine 117 000 Juifs. Pendant cette période, si les États-Unis ont fermé leurs frontières, venant de l'antisémite Pologne, 200 000 israélites s'installent en France, 150 000 en Belgique et aux Pays-Bas, et plus de 100 000 dans le Reich : partout, cela entraîne une renaissance de l'antisémitisme. Durant cette période, la première vague qui arrive aussitôt après la guerre est profondément sioniste, décidée à favoriser le développement du Yishouv (la Palestine juive). Elle est plus ou moins influencée par le marxisme et va prôner la constitution d'un parti social-démocrate, le Mapam. Mais les Alya (vague d'migration) entre 1929 et 1932 entraînent plus de difficultés que de progrès en raison de la crise économique internationale, car ce sont les plus pauvres des Juifs orientaux qui vont en Palestine.

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, c'est le IIIe Reich qui va contribuer à l'essor du Yishouv. En effet, le 27 août 1933, le Reich signe avec les organisations d'Allemagne et de Palestine un accord dit Haavarah ("transfert", en hébreu) qui permet aux émigrants juifs choisissant la Palestine de transférer une partie de leurs biens. Selon Saül Friedländer, plus de 100 millions de marks vont arriver en Palestine, facilitant l'installation et l'intégration des 60 000 Juifs allemands. Nombre d'entre eux sont des ingénieurs, des cadres, des scientifiques qui vont rapidement tenir une place éminente en Palestine et préparer la construction d'un État moderne et développé. Ils développent aussi un certain caractère de germanité qui marque encore aujourd'hui la société et la culture israéliennes. Dans ce même temps arrivent plus de 150 000 Juifs polonais qui parlent yiddish (dialecte germanique écrit en caractères hébreux). Tout cela contribue aussi étonnant que cela soit à donner au Yishouv un caractère d'inspiration germanique et à favoriser les communautés ashkénazes (Ashkenaz, rite d'Europe centrale).
Bien évidemment, l'antisémite Hitler n'aide pas les sionistes pour leur faire plaisir ! Il a compris qu'une arrivée importante de Juifs dans une région peuplée d'Arabes allait entraîner de nombreux incidents qui déstabiliseraient les Britanniques qui administrent alors la Palestine. Il y a eu des émeutes antisionistes dès 1920, et en 1929, l'émeute sera accompagnée de pogroms. De 1936 à 1939, on assiste à une véritable guerre entre Juifs et Arabes, ce qui amène les Britanniques à envisager un partage de la Palestine (plan de Lord Peel en 1937), projet accepté par les Juifs socialisants et rejeté par les Arabes. Un nouveau projet est élaboré en 1938, il est à nouveau approuvé par les Juifs et rejeté par les Arabes. Dès lors, en 1939, Londres décide de limiter les achats de terre par les Juifs et freine fortement l'immigration. La guerre, dès 1939, met fin à la guerre civile judéo arabe, mais les Britanniques, devenus antisionistes, n'accepteront la mise sur pied d'une force juive qu'en 1944.


Un conflit de fait apparaît entre Juifs et Britanniques et on assistera à de nombreux attentats terroristes : dès 1942, l'exécutif sioniste demande la constitution d'un État juif indépendant, ce que refuse Londres. En 1945, les Britanniques interdisent l'accès de la Palestine aux survivants de la Shoah et maintiennent ce veto jusqu'à l'affaire de l'"Exodus". C'est alors que les Nations-Unies adoptent un plan de partage de la Palestine avec trois ensembles bien distincts : un État arabe indépendant, un État juif indépendant et Jérusalem séparé des deux États. Les Arabes refusent, et s'engage une véritable guerre. Elle sera accompagnée de massacres des deux côtés, à Deir Azine par les sionistes et à Goush Etzion par les Arabes. Au printemps, les trois quarts de la population arabe de la zone juive, soit 300 000 à 400 000 personnes, fuient vers le Liban, la Jordanie, la Syrie, l'Égypte, l'Irak et les Émirats arabes du Golfe persique. C'est alors qu'apparaissent de nombreux camps de réfugiés qui seront très mal gérés par les Nations-Unies. Le 14 mai 1948, l'indépendance de l'État d'Israël est reconnue aussitôt par les États-Unis et l'URSS. La France, qui a approuvé le plan de partage, ne reconnaîtra Israël qu'en 1949.

Le projet des Nations-Unies découpait la Palestine en sept zones, trois arabes, trois juives, et Jérusalem. Il était plus favorable aux Arabes qu'aux Juifs, mais les États arabes le rejettent et le conflit qui a débuté en décembre 1947 s'aggrave. En octobre 1948, l'armée israélienne (Tsahal) est victorieuse sur tous les fronts. 1,3 million de Juifs l'emportent sur 25 millions d'Arabes soutenus par la Grande-Bretagne, l'armée jordanienne, la Légion arabe, sous les ordres d'un général britannique, Glubb Pacha. Durant l'hiver 1949, des armistices sont conclus avec les États arabes. Le 11 mai 1949, Israël est admis aux Nations-Unies, la Palestine arabe est absorbée par la Jordanie. Par rapport au plan de 1947, Israël a obtenu une situation plus confortable : l'État est d'un seul tenant du Liban à Eilat, la Palestine arabe qui, dans le plan Peel de 1937, laissait les 3/4 de la Palestine aux Arabes, dans le projet de 1947, leur laissait la moitié de la Palestine, est réduite à peau de chagrin, la Cisjordanie. L'intransigeance arabe les conduit à leur perte.

Depuis 1948, le conflit est latent entre Israël et ses voisins arabes. En 1956, au cours d'une guerre voulue par les franco-britanniques contre l'Égypte, Tsahal atteint le canal de Suez, mais la capitulation de fait des Occidentaux (États-Unis, France, Grande-Bretagne) fait de cette victoire une défaite diplomatique gravissime. En 1967, en six jours, Israël occupe le Golan pris à la Syrie, la Cisjordanie qu'elle occupe toujours et le Sinaï qui sera restitué à l'Égypte après la visite du Président Sadate à Jérusalem en 1977. La guerre des Six Jours marque la rupture entre Israël et la France. Dès lors, le poids des États-Unis est essentiel d'autant que les Juifs américains et les protestants évangéliques sont pro-sionistes.
Pour réhabiliter leurs armées, les États arabes attaquent Israël le jour du grand jeûne de Kippour le 6 octobre 1973. En quinze jours, les Syro-Égyptiens sont défaits mais cela ne règle rien. La Cisjordanie demeure occupée ainsi que le Golan. Soutenus par les Américains qui tolèrent l'agressivité dont Israël fait souvent preuve, les Israéliens ne remplissent pas toujours les engagements pris lors des tentatives de médiation (Camp David, Oslo) et conduisent de nombreuses actions qui entraînent des réactions à caractère terroriste : le problème palestinien devient de surcroît de plus en plus difficile à régler en raison d'implantation de colonies de plus en plus nombreuses en Palestine.


Outre les problèmes territoriaux déjà délicats, on ne peut comprendre la situation en Palestine si l'on oublie les humiliations subies par le monde arabe : humiliation militaire, les victoires d'Israël entraînent l'appel à la vengeance d'autant que les voisins arabes de l'État juif sont presque 20 fois plus nombreux (99 millions d'habitants contre 5,5 en Israël aujourd'hui). De surcroît, l'État d'Israël dont, en 1950, le niveau de vie était analogue à celui de la Syrie, connaît aujourd'hui une prospérité économique et technologique qu'ignorent ses voisins (le PIB par habitant syrien est sept fois inférieur à celui d'Israël).
Créer un État palestinien pose d'autre part des problèmes que l'on n'aborde guère : on pense parfois aux colonies israéliennes, elles sont multiples. Doit-on les maintenir ou rapatrier les colons vers Israël ? On parle aussi des réfugiés ; ils sont aujourd'hui près de 4 millions, soit 1,5 million de familles. Il est inconcevable qu'ils reviennent en Israël. Que faire sinon leur donner les moyens de s'installer dans des régions adéquates en leur attribuant un pécule leur permettant de refaire leur existence ? Cela demande 15 à 20 milliards d'euros. Qui paiera ? Se pose encore une question généralement laissée de côté. Israël, pays développé, consomme cinq fois plus d'eau par habitant que les États arabes ; pour l'essentiel, l'eau consommée en Israël vient actuellement des nappes phréatiques de Cisjordanie. Qu'en sera-t-il dans une Palestine indépendante, au moins tant que le canal de la Mer Rouge à la Mer morte ne fonctionnera pas ? Sa mise en service est envisagée entre 2020 et 2025 ...

Reste un problème, sans doute crucial, celui de la démographie : il y a aujourd'hui près de 20 % d'rabes musulmans dans l'État d'Israël. Leur taux de fécondité est de 4,5 %, presque le double de celui des Juifs (2,5 %). En 2025, il y aura un tiers de musulmans dans la population israélienne, ce qui risque de poser quelques questions. N'oublions pas que l'État d'Israël connaît déjà aujourd’hui des difficultés ethniques que les romans venus pour la foire du livre de Paris ont permis de découvrir : il y a conflits entre Juifs orthodoxes (15 % de la population israélite), réformés (40 % de la population) et laïcs (45 % de la population), mais il y a conflit aussi entre les Israéliens d'origine ashkénaze (divisés d'ailleurs entre les émigrés venus d'URSS et les vieux immigrés venus d'Allemagne et de Pologne) qui tiennent le haut du pavé, et les sépharades venus des États arabes (Maroc-Tunisie-Irak-Yemen) sans oublier les Falachas venus d'Éthiopie, et de couleur !
Tout cela d'ailleurs confirme que, ethniquement, les notions de peuple juif ou de race juive sont un mythe comme le soulignait en 1884 l'historien Theodor Reinach dans son Histoire des Israélites. Il n'y a ethniquement rien de commun entre un descendant d'universitaire ou de commerçant allemand et le descendant d'un commerçant yéménite ou un paysan falacha.
Admettons que, devenus sages, les Israéliens fassent leur la formule de Pierre Mendès-France : "Les Israéliens doivent comprendre que les Palestiniens ont le droit de réclamer pour leur peuple ce qu'ils ont obtenu pour eux : un État ". Mais ces deux États devront renoncer à Jérusalem comme capitale. La Ville Sainte devrait être une ville libre qui pourrait abriter le siège mondial des Nations-Unies ! C'était le voeu du Saint-Siège. Il demeure valable aujourd'hui.

Paru dans
La Nef
- Mai 2008

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