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Le massacre de Bombay

(...) (site endommagé en 2013)
à la suite des attentats islamistes de Bombay et le monde entier s'enflamme.
Mais le massacre de plusieurs milliers de chrétiens dans l'Inde du Nord-Ouest n'a guère ému les médias. Pourtant les uns comme les autres sont victimes de l'intolérance qui est aussi grande chez certains Hindous que chez les islamistes. Dans un cas comme dans l'autre, les mêmes causes - la misère, le sous-développement des masses paysannes en Inde - entraînent les mêmes effets. Sous l'influence de Gandhi, et du musulman Ali Jinnah, l'Empire britannique des Indes fut partagé le 15 août 1947 et de nouveaux États furent créés : la Birmanie, Ceylan et le Pakistan, ce dernier rassemblant les régions où les musulmans étaient majoritaires. Le partage ne se fit pas sans difficultés, entraînant échanges de populations, conflits et massacres. Dès lors apparaissent des conflits interreligieux provoquant d'autres massacres. Les musulmans et les chrétiens en sont régulièrement victimes.
Longtemps les uns et les autres subissent en silence ces avanies souvent dramatiques, mais, depuis 2001, les musulmans se rebiffent et reçoivent le soutien des milieux islamistes du Pakistan.  À la suite des massacres perpétrés contre les musulmans, est née une organisation secrète, les Moudjahidin indiens (MI) qui ont à leur actif bon nombre d'attentats. L'opération de Bombay a été trop bien montée pour que l'on puisse en accuser le MI. Les terroristes venaient du Pakistan : étaient-ce des éléments des services spéciaux pakistanais, que l'on sait plus ou moins infiltrés par Al Qaïda, un groupe proche de ce mouvement ou un groupe autonome hostile au rapprochement en cours entre l'Inde et le Pakistan ?
Pour nombre d'observateurs, l'opération aurait été organisée par un mouvement pakistanais wahabiste lié à Oussama ben Laden, le groupe djihadiste Lashkar e Taïba. Il s'agit de gêner la politique américaine dans la région, qui vise à réconcilier les deux grands États de l'Asie du Sud-Est. Or la tâche est rude. Les populations sont dans leur grande majorité hostiles à l'intégrisme musulman, mais elles le subissent en le soutenant intérieurement car le djihadisme rend sa dignité au peuple musulman humilié depuis plus de soixante-dix ans par les Occidentaux et les Indiens. Elles sont unanimes dans leur hostilité à la politique américaine qui interdit, pour le moment, le contrôle de l'Afghanistan. Les Pakistanais souhaitent empêcher l'arrivée au pouvoir des Talibans, dont les bases se situent au moins autant dans les provinces tribales quasi indépendantes du Pakistan qu'en Afghanistan.
En 2004, ces mouvements ont été interdits et obligé d'arrêter leurs actions par les services spéciaux du Pakistan. Certains d'entre eux se sont regroupés dans le Sud-Est du Pakistan, voulant amener l'armée pakistanaise à se retirer de la frontière afghane où elle lutte - au moins en apparence - contre les Talibans, pour se porter sur la frontière indienne.

Ces mouvements pakistanais proches des Talibans contribuent aussi à la politique de la terreur que subissent les populations urbaines. Si l'on en croit le journaliste Ahmed Rashid, spécialiste des Talibans, s'exprimant dans Le Nouvel Observateur, on peut s'attendre "dans les mois à venir… à un bain de sang, une attaque massive d'Al Qaïda en Afghanistan et au Pakistan", afin de démoraliser les forces de l'OTAN prêtes à envoyer des renforts. Ils "sont prêts à tout pour conserver les provinces tribales et le sud de l'Afghanistan", quitte à ouvrir de nouveaux fronts pour "distraire l'ennemi". Bombay ne serait que la première manche de cette stratégie de diversion.
Al Qaïda n'aura guère de difficultés à recruter des volontaires pour lutter contre les Hindouistes et l'Inde. Le Pakistan est jaloux de l'Inde qui a réussi son décollage économique. Il ne faut pas négliger non plus l'impérialisme pakistanais : la sécession du Bangladesh a été un coup dur pour l'orgueil national ; et il y a un territoire qui fait envie au Pakistan, c'est l'Afghanistan : ici le Pakistan se considère comme l'héritier direct de l'Empire britannique des Indes.
Or l'intérêt pakistanais pour l'Afghanistan ne laisse pas Pékin indifférent. Ces dernières années, Chine et Pakistan ont décidé de construire un port moderne à Gwadar, au Balouchistan occidental, à proximité de la frontière iranienne. Ce port sera en fait une base chinoise, à la porte du Golfe persique et l'on a envisagé de construire un oléoduc qui éviterait l'utilisation du détroit de Malacca entre Indonésie et Malaisie. Sur cette route du pétrole, la base chinoise est un élément essentiel pour faire face aux forces navales américaines disposées dans la région. Mais cela suppose un retour à la stabilité dans la région, ce qui paraît bien aléatoire pour le moment. Or la Chine, qui s'est rapprochée de l'Inde, ne semble pas vouloir intervenir actuellement, même si elle se méfie elle aussi de l'islamisme.

On le voit, l'affaire de Bombay nous amène à réfléchir sur la stratégie d'Al Qaïda qui semble s'étendre à des zones qui paraissaient à peu près tranquilles.
Paru dans La Nef  n°200 de janvier 2009 - www.lanef.net 

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Les élections américaines, une fausse révolution !

(...) (site endommagé en 2013)
lançaient la Gorbymania. Quelques années plus tard, M. Gorbatchev obtenait péniblement 0,5 % aux élections présidentielles de Russie. L'Obamania qui nous submerge aura-t-elle les mêmes conséquences pour le Président élu ? Barack Obama est une personnalité brillante, intelligente, dynamique, mais il ne faudrait pas oublier qu'il a été élu par les blancs. L'électorat "coloured" représente moins de 25 % de l'électorat américain ; si près de 90 % des noirs ont voté Obama, c'est seulement le cas de 60 % des hispanos. Ce sont les blancs qui ont élu le nouveau président. Si les présidentielles américaines avaient eu lieu au printemps avant la crise économique et financière, McCain aurait été élu : ceux qui ont fait l'élection, ce sont 60 % des Américains gagnant moins de 100 000 dollars auxquels s'ajoutent près des deux tiers des jeunes de moins de 35 ans !
En réalité, B. Obama a été élu par une coalition assez extraordinaire qui regroupe acteurs de cinéma, chanteurs de rock, journalistes, intellectuels de gauche, fidèles des églises protestantes historiques (luthériens, épiscopaliens, prespbytériens, méthodistes), bon nombre de catholiques et la moitié de la communauté juive. Il est intéressant de comparer la carte religieuse des Etats-Unis et la carte électorale : les fidèles pieux du Sud (généralement Born Again) qui sont près de 70 % de la population ont voté Mc Cain. Les électeurs pieux du Nord-Est, du Minesota à l'Atlantique, du Vermont à la Virginie, pieux à 65 %, ont voté Obama. Or, il n'y a guère de noirs dans nombre d'Etats de cette région (- de 5 %), dans le Minesota, l'Iowa, l'Ohio, la Virginie occidentale, le New Hampshire ou le Vermont.
On oublie un peu trop que la moitié des noirs vit dans le Sud qui a voté Mc Cain. Fort intéressant à cet égard, le cas de la Floride. Il y a là moins de noirs ou d'hispanos qu'en Louisiane ; la Floride vote Obama, la Louisiane vote McCain. Tout cela doit nous amener à nuancer sérieusement les grandes affirmations sur le vote noir dans la victoire d'Obama.

Ont voté Obama les victimes de la crise et les jeunes. Très caractéristique est ici le vote catholique : face aux Républicains marqués par la pensée WASP, les catholiques américains votent Démocrate depuis des décennies. Avec le renouveau évangélique et son combat pour la vie, ces catholiques avaient voté Bush en 2000 et en 2004. Mais, on le sait, les catholiques américains sont économiquement moins favorisés que les proptestants et les juifs ; ils ont été particulièrement touchés par la crise et après avoir envisagé de voter McCain au printemps, ils ont mis de côté les problèmes éthiques et ont rejoint les électeurs d'Obama.
La victoire d'Obama n'est pas sociologiquement la révolution que l'on nous présente depuis le 4 novembre : noirs et hispanos y ont contribué mais ce sont les blancs (ceux qu'aux Etats-Unis, on appelle "caucasien") qui ont fait l'élection.

En votant Obama, on a voté la politique de Bush et l'on attend d'Obama de profondes réformes : les Américains souhaitent la résolution de trois problèmes : la mise en place d'un vrai régime d'assurance-santé, une nouvelle politique de l'environnement, une politique de renouveau économique favorisant l'emploi. Or, selon les économistes proches de Barack Obama, cela impliquerait d'investir 65 à 80 milliards par an dans les années à venir. En juin, le déficit budgétaire était de plus de 500 milliards de dollars. Or la crise aggrave sensiblement le déficit et ce ne sera pas la hausse des impôts payés par les détenteurs de revenus supérieurs à 250 000 dollars / an qui réduira ce déficit.

Au printemps dernier, la campagne électorale tournait autour de deux thèmes : le combat "pro-vie" et la politique extérieure.
Le premier thème est passé à la trappe et il y a peu de chance que l'on revienne sur l'arrêt de la Cour suprême.
Le second demeure d'actualité même si on ne voit pas très bien ce que sera la politique du nouveau Président.
Face à la Russie, on peut penser qu'il aura une vision plus saine des problèmes et ne soutiendra pas, comme l'a fait Bush, une politique d'intimidation anti-russe en Géorgie ou en Ukraine ou en Europe de l'Est. La réaction du président Medvedev d'installer des missiles à Kaliningrad fera sûrement réfléchir Washington. Plus délicate sera la politique au Moyen-Orient. Obama s'est placé dans une position difficile. Il veut soutenir Israël comme ses prédécesseurs, proclame que Jérusalem doit demeurer israélienne et simultanément il cherche visiblement à se rapprocher de l'Iran. Or, les Israéliens sont hostiles à toute idée de ce genre tant que les dirigeants iraniens actuels proclameront leur volonté de détruire Israël. Obama, par ailleurs, promettait que les forces américaines quitteraient l'Irak dans les 16 mois suivant son arrivée au pouvoir. Les choses étant ce qu'elles sont, cela paraît un voeu pieux. Les Américains , en intervenant de manière inconsidérée en Irak, en luttant contre le système laïc du Baas et de Saddam Hussein, ont favorisé la renaissance des conflits entre sunnites et chiites. Ces derniers sont soutenus par l'Iran qui voudrait bien intégrer les zones majoritairement chiites. Ces régions - comme par hasard - sont également riches en pétrole : de plus, cette mainmise iranienne sur le Sud de l'Irak enlèverait aux sunnites et aux Kurdes tout accès au golfe persique.

Obama veut renforcer la présence de l'OTAN en Afghanistan. Pour lutter contre les Talibans de manière sérieuse, il faut presque tripler les effectifs actuels, c'est-à-dire passer de 70 000 à 200 000 hommes. Qui va les fournir ? Il est évident que si l'on fait plus largement appel à des contingents de l'Union européenne, il faudra que Washington accepte de partager la conduite de la guerre avec les Européens, en l'espèce essentiellement Allemands, Britanniques et Français. Dans les conditions actuelles, on voit mal le Pentagone et la Maison Blanche accepter ce partage du pouvoir.

En réalité, le vrai problème est de savoir quelle est la vision globale du futur Président : qu'entend-il quand il parle dans son discours de Chicago le 4 novembre dernier de "donner aux Etats-Unis un nouveau leadership dans le monde" ? Est-ce pour lui une manière de reprendre à son compte la déclaration de ce pasteur puritain du XVIIème siècle sur la nécessité pour les Américains du Massachussets de montrer au monde ce qu'il doit faire, vision qui marquera la diplomatie de Monröe, Lincoln ou Roosevelt avant G.W. Bush ? Au contraire voudra t-il jouer la concertation avec les Etats occidentaux membres de l'OTAN ? L'avenir le dira.

Paru dans Politique Magazine - 8 décembre 2008

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Fondements philosophiques d'une fédération européenne

Une fédération est un ensemble d'entités diverses qui, trop faibles séparément, s'entendent pour déléguer certaines de leurs compétences à une instance supérieure commune.
Chaque entité gagne en protection et donc en liberté, sans perdre son autonomie puisqu'elle ne délègue, volontairement, que la liberté qu'elle estime ne pas pouvoir assumer. Dans ce cadre, les nations d'Europe délégueraient à une instance européenne les compétences pour lesquelles elles sont devenues insuffisantes : essentiellement la défense, la monnaie, une partie de la politique étrangère. Ce qui impliquerait l'émergence d'un véritable pouvoir politique européen dont les modes restent à définir. Par ailleurs, les Etats conserveraient toutes les autres compétences, pour lesquelles ils se jugent suffisants.
Aujourd'hui, il semble bien que nous ne nous dirigions pas vers une Europe fédérale, car nous faisons tout le contraire. Nous répugnons à créer une véritable instance politique européenne, car nous vivons encore dans l'illusion de la souveraineté absolue, dont les circonstances historiques nous ont pourtant largement dépossédés. Autrement dit, les Etats hésitent à confier à un gouvernement européen ce qu'ils n'ont déjà plus. Et de l'autre coté, nous attribuons à une administration européenne la capacité d'exercer des compétences que nous pourrions parfaitement exercer par nous-mêmes. Ce qui fait de l'Europe un dangereux hybride dont les autorités réglementent la définition du chocolat pendant qu'elles demeurent incapables d'enrayer une guerre dans les Balkans.
Les peuples d'Europe souhaiteraient que la Communauté se donne les moyens politiques et militaires pour intervenir dans les Balkans avant que les Américains ne s'en mêlent. Mais ils sont fatigués de voir l'administration bruxelloise s'occuper des oiseaux, du fromage et du chocolat. Ils ressentent fort bien cette inversion de sens, et l'agacement que cela provoque chez eux pourrait bien, dans les années prochaines, faire reculer le processus d'intégration sur lequel les rescapés d'après-guerre avaient fondé tant d'espoirs.

La création d'une Europe fédérale signifierait l'application véritable du principe de subsidiarité : l'autorité supérieure - ici, Bruxelles - ne peut intervenir que si les autorités plus petites - ici les Etats - sont insuffisantes pour résoudre une question jugée par elles essentielle.
Mais si les Etats sont insuffisants, alors l'autorité européenne doit intervenir. La décision d'intervention de l'instance européenne prendrait donc effet seulement en cas d'insuffisance des Etats nationaux, mais dans ce cas, elle devient un devoir.
Prenons un exemple dans le cadre infra-national : une petite municipalité est en principe capable de gérer elle-même ses affaires, et en conséquence, le préfet n'a pas à intervenir dans sa gestion ; mais s'il arrive qu'une très mauvaise gestion ait rendu la municipalité exsangue, ou si des circonstances malheureuses la privent momentanément de toute capacité, la loi prévoit que l'Etat prenne les choses en main en attendant la restauration de l'autonomie perdue.
Ce dernier exemple est révélateur des conditions d'une fédération. Le régime fédéral se fonde sur une anthropologie, une idée de l'homme, de ses capacités et de ses besoins. En réalité, il s'agit de cette même anthropologie qui fonde la démocratie comme régime politique. Elle décrit le bonheur humain d'une certaine façon, d'ailleurs typiquement européenne.

Nous pouvons décliner cette anthropologie en quatre principes qui conditionnent la possibilité d'une fédération.

Autonomie
Le premier : l'Homme est plus heureux s'il est autonome, c'est-à-dire maître de ses actes et de son destin, au moins autant qu'il en a la capacité. L'autonomie personnelle et celle des groupes (personnes morales) comporte donc autant de valeur que les biens matériels et marchands.
Aujourd'hui le principe de subsidiarité est compris de manière erronée, eu égard en tout cas à sa définition historique et à son application dans les pays fédéraux.
Le critère d'ingérence de l'autorité la plus haute (ici, l'Europe) a été subrepticement remplacé : ce critère n'est plus l'insuffisance des acteurs plus petits (ici, les Etats), mais leur moindre capacité. Cela est clairement exprimé dans l'article 3B du Traité de Maastricht, et cela est appliqué couramment dans le processus d'intégration. Il y a une grande différence entre l'insuffisance et la moindre capacité.
Reprenons l'exemple précédent. Une municipalité villageoise se donne souvent un maire inexpérimenté, qui va gérer avec passion mais dans la fantaisie : ce n'est pas pour autant que l'Etat doit dépêcher un polytechnicien pour le remplacer. Car le village sera plus heureux s'il est administré par son propre maire, même moins bien, à condition que cette gestion suffise aux besoins essentiels ; autrement dit, à condition qu'elle soit suffisante. Ses réverbères seront peut-être placés aux mauvais endroits, mais au moins ce seront ses réverbères : n'importe quel habitant d'un village comprend fort bien ce langage. On peut être suffisant mais moins capable que d'autres. C'est d'ailleurs le cas la plupart du temps : on trouvera toujours plus capable que soi.
Chaque pays est capable de prendre des décisions concernant la chasse ou la protection de l'environnement, selon ses coutumes. Et même si l'on admet que les hauts fonctionnaires européens sont plus capables que les gouvernements nationaux, mieux vaut encore qu'ils n'interviennent pas. Car en cas de non-intervention, ce que chaque nation perdrait en qualité de l'action (des oiseaux moins bien protégés, des fromages moins hygiéniques), elle le gagnerait en autonomie. Et cette autonomie compte et pèse lourdement dans la balance, au moins au regard du système fédératif qui valorise la liberté des acteurs divers.
Laissons les Etats nationaux entrer dans la concurrence en faisant preuve d'imagination. Laissons-les faire des expériences difficiles, au lieu de les libérer de la difficulté d'adaptation en les privant de leur liberté.
La France est en train de s'apercevoir que ses entreprises nationalisées - Air France -, déficitaires et financées par le fisc, s'effondrent devant la concurrence extérieure. Mieux vaut que les gouvernements successifs comprennent cette réalité et changent d'eux-mêmes leur politique économique, plutôt que de se voir imposer d'en haut de nouveaux comportements, plus libéraux. On dira que pendant ce temps, Air France (par exemple) souffre, et la France en pâtit.
Certes. Mais la décision d'abandonner un tel système sera une décision française, autonome, donc intégrée à la conscience nationale, et assumée. Tandis que si cette transformation se fait par contrainte extérieure, elle laissera des frustrations et des aigreurs, et ne sera jamais assumée pleinement : les partisans des nationalisations croiront toujours que c'est le despotisme européen qui a brisé leur utopie, ils en voudront à l'Europe et ne perdront pas leurs illusions.
Lorsque les autorités européennes réglementent, elles disent toujours : de toutes façons, cela était rendu obligatoire par le marché mondial, ou par la concurrence internationale. Ce qui est vrai. Mais mieux vaut que les acteurs étatiques eux-mêmes aperçoivent cette nécessité et y répondent : il n'y a aucune raison de les traiter comme des enfants.

Responsabilité
Le second principe découle de l'expérience du premier : l'autonomie n'est pas seulement une valeur, mais une fonction. Elle s'atrophie si elle n'est pas utilisée. Car elle suppose la responsabilité, vertu difficile. Et parce que l'autonomie rend l'individu plus heureux, un régime politique qui la néglige est criminel : non seulement il en prive l'homme d'aujourd'hui, mais aussi l'homme de demain, qui ne saura plus s'en servir. Regardons à quel point les peuples de l'Est de l'Europe souffrent à devoir utiliser leur liberté retrouvée.
Cela nous permet de comprendre pourquoi nous avons tant de mal à appliquer le principe de subsidiarité en Europe. Il faudrait pour l'appliquer que les acteurs plus faibles, ici, notamment, les Etats, désirent exercer leur autonomie, qu'ils la défendent, qu'ils en assument les difficultés et les conséquences.
Les instances européennes font remarquer à juste titre que très souvent, ce sont les gouvernements nationaux eux-mêmes qui réclament l'intervention européenne, alors qu'ils seraient parfaitement suffisants pour répondre à leurs problèmes. Pourquoi réclament-ils cette intervention ? Par crainte de perdre des électeurs : dans le cas de la chasse, par exemple, cas sensible où les lobbies électoraux sont très puissants. Par crainte en général de devoir assumer la responsabilité de décisions qui mettraient en cause des habitudes ou des droits acquis.
Il Y a là un abandon de responsabilité qui rend l'établissement d'une fédération absolument impossible. Pour qu'une fédération existe, il faut nécessairement que chaque groupe, à son niveau, veille jalousement sur ses compétences, et les défende pied à pied. On voit les cantons suisses ou les Hinders allemands se regrouper pour résoudre certains problèmes, afin d'éviter l'ingérence de l'Etat fédéral qui interviendrait en dernier recours. La réalisation d'une fédération implique une culture d'autonomie, une mentalité d'autonomie.
Ici le problème devient crucial : une mentalité ne se décrète pas. Elle s'apprend, et volontairement, au fil du temps. D'autant que l'on peut énoncer une règle d'or historique, bien connue depuis Aristote : l'autorité la plus haute raflera toute compétence et tout pouvoir que les petites autorités laisseront pour ainsi dire traîner, car tout pouvoir est naturellement avide d'augmenter encore sa puissance.
Si nous voulons une Europe fédérale, il faudra donc que chaque Etat défende ses compétences, en assumant les responsabilités attenantes, sinon nous avancerons tout naturellement vers une centralisation des décisions. Ici, il faut faire remarquer aux Français qu'ils se trouvent en pleine contradiction, quand ils reprochent à leurs gouvernants d'avoir abandonné des compétences entre les mains de Bruxelles, alors que ces mêmes Français réclament constamment plus d'assistance et moins de responsabilité pour eux-mêmes. Nos gouvernants sont simplement à notre image. Choisir la fédération européenne, réclamerait que nous adoptions un état d'esprit de responsabilité.

Bien commun
Le troisième principe tient encore à l'autonomie, mais dans le domaine de la définition du bien. Chaque acteur, et chaque groupe d'acteurs du plus petit (la famille) jusqu'au plus grand (la nation), est considéré comme capable de savoir où se trouve son bien, ce qu'il faut à son bonheur et à son avenir.
A cet égard, aucune fédération européenne ne pourra être construite tant que survivra la tendance technocratique qui caractérise les instances européennes, à l'image d'ailleurs des dirigeants français. "Technocratique" est un mot si utilisé à présent qu'il a perdu déjà une partie de son sens. Il signifie que c'est la science qui gouverne, ou que les dirigeants peuvent se prévaloir d'une connaissance objective du bien commun : ils savent ce qu'il faut pour le peuple qui, lui, l'ignore.
Ainsi s'expriment la plupart des arguments qui vont dans le sens de la normalisation européenne et de la réduction des diversités. L'instance supérieure - l'Europe - connaît la bonne manière de faire régner l'ordre, donc la justice, tandis que si chaque Etat agit de son coté, ce sera le chaos et le triomphe des forts sur les faibles. L'instance supérieure connaît le Bien, par exemple comment il faut préserver les espèces ou traiter les animaux dans les étables, tandis que les Etats nationaux ne connaissent que leurs intérêts.
L'argument caractéristique de la technocratie moderne, rappelle exactement celui de l'ancienne monarchie : seul le prince, situé au-dessus des intérêts particuliers, peut identifier sa volonté au bien commun. Les instances européennes seraient-elles plus capables, parce qu'elles regardent la situation d'en haut ? Rien n'est moins sûr. Car même si elles prétendent apercevoir le bien commun européen, alors que chaque nation n'aperçoit que son intérêt national, les instances européennes peuvent fort bien se trouver entre les mains de puissants lobbies, qui détourneront le bien commun européen à leur profit.
Cet argument ne devrait plus avoir cours dans une période qui croit à la démocratie : laquelle suppose que tous sont capables de discerner et de vouloir l'intérêt commun, au même titre que tous sont capables de fonder une famille et d'élever leurs enfants.

Quelle souveraineté ?
Enfin, le quatrième principe est celui de l'ancienne Allemagne, peut-être la première véritable fédération européenne : "l'Homme est plus vieux que l'Etat". Il signifie que les structures politiques représentent seulement des moyens au service de l'humanité présente et de ses besoins. Aucune structure politique ne doit donc être sacralisée, car en ce cas, elle utiliserait les Hommes comme des moyens pour sa propre sauvegarde.
Cela signifie qu'aujourd'hui, il nous faudrait être suffisamment raisonnables pour abandonner la structure de l'Etat-nation souverain, au sens de la souveraineté absolue, née avec Bodin il y a quatre siècles.
Dans un certain nombre de domaines, les Etats demeurent insuffisants pour réaliser le bien commun européen, défini par une sorte d'opinion ou de consensus général : par exemple, nous sommes nombreux à estimer que les Européens doivent pouvoir empêcher la guerre de renaître dans les Balkans sans appeler les Américains au secours ; ou à estimer qu'il faudrait pouvoir lutter ensemble contre la concurrence économique mondiale, contre le terrorisme international, contre tout ennemi éventuel qui se présenterait à nos frontières.
Mais nous savons que pour ces tâches, chaque Etat national demeure insuffisant. Une fédération européenne supposerait donc que chaque Etat transfère une partie de sa souveraineté à un Etat fédéral européen, dans le seul but de répondre à ces problèmes pour lesquels il se juge insuffisant. Il s'agirait là d'une instance politique, et non administrative comme c'est le cas actuellement. Politique au sens où elle endosserait la responsabilité de ses décisions, devrait rendre des comptes devant les peuples, serait remise en cause par des élections régulières.
On a coutume aujourd'hui de regretter le manque de "citoyenneté européenne". Mais il n'y a pas de citoyen quand il n'y a pas de politique démocratique. Il n'y a citoyen que lorsque le pouvoir est connu, et se trouve à un jet de pierre de ceux qu'il gouverne. Une administration est par définition anonyme et irresponsable - c'est à dire qu'elle n'a pas à rendre des comptes : c'est pourquoi les Européens ne se sentent pas citoyens de l'Europe.
Il nous faudra donc abandonner l'idée de la souveraineté absolue, érigée il y a quatre siècles par Jean Bodin, et en honneur depuis. Il faudra accepter que les Etats se contentent d'une souveraineté relative et partagée, puisqu'ils en transféreront une partie à un Etat fédéral.

Une fédération européenne supposerait donc que l'instance européenne respecte l'autonomie des Etats nationaux dans les domaines où ils sont suffisants pour s'organiser selon leur culture et leur imagination propre. Que les Etats nationaux reconnaissent avec lucidité qu'ils ont déjà perdu la souveraineté absolue d'avant la mondialisation, et acceptent dès lors de déléguer à une véritable instance politique européenne, les compétences régaliennes pour lesquelles ils sont devenus insuffisants.

Ces quatre conditions respectées replaceraient l'entité européenne dans le contexte profond de notre culture, qui depuis les origines valorise l'autonomie, tient les Hommes pour des adultes capables de maîtriser leur destin, et considère les structures politiques comme des moyens au service des personnes et des communautés.

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L'effondrement du "financial art"

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depuis presque quatre décennies. New York a fait de l'art contemporain (AC) un "financial art", dont la valeur s'élabore grâce à un jeu entre collectionneurs tout à la fois membres des conseil d'administration des musées et des fondations, propriétaires de supports médiatiques, de maisons de vente et de galeries.
C'est un produit financier haut de gamme, dont la dernière version, élaborée après l'effondrement du marché de l'art en 1990, ressemble aux produits dérivés créés au cours de ces mêmes années. Il est fondé sur un système qui recherche la sécurité avant tout. Comme pour ces derniers, ce qui compte n'est pas la valeur intrinsèque, mais la solidité du réseau qui garantit le produit.

New York a allié cette technique de fabrication de cotes à l'expression d'un dogme, élaboré dès la fin des années 1960, arrivé à maturité à la fin des années 1990 : "Les Etats-Unis sont la maquette du monde de demain, qui doit réunir dans la paix et la prospérité toutes les cultures." Son message : "Venez créer en Amérique, venez vous faire reconnaître, vous mêler à toutes les cultures, vous mettre en concurrence. Vous rentrerez chez vous auréolés de gloire et visibles par le monde entier !"
New York n'est pas une capitale de l'art au sens où nous l'entendons en Europe : un lieu de culture, d'échanges intellectuel et artistique à caractère universel, où l'argent et la cote ne sont pas la finalité. Ce n'est pas le lieu privilégié d'une activité mystérieuse et désintéressée qui se nomme création. La notion de créativité, de production convulsive d'idées et de nouveautés propres à alimenter un marché spéculatif, une consommation de masse, base de l'économie. Le principe est : "Venez créer à New York, la production industrielle se fera dans le reste du monde. Nous comptons sur l'apport d'artistes venus de partout pour entretenir le nécessaire climat de créativité multiculturelle, fruit d'un grand métissage, source de prospérité universelle."

La grande métamorphose de 2008 s'est ainsi caractérisée par l'émergence de l'Asie comme lieu de création et comme marché de l'art contemporain. Le Rapport 2008. Marchés de l'art contemporain, publié par Art Price, constate que, sur les dix maisons de vente les plus importantes du monde, six sont chinoises, et que, sur les dix plus fortes enchères obtenues par des oeuvres d'artistes nés après 1945, cinq sont celles d'artistes asiatiques. Un seul Américain se place dans les cinquante premières positions pour des artistes ayant connu leur première vente aux enchères cette année.
Parallèlement, le marché de l'art contemporain à New York s'est effondré cet automne. La conséquence immédiate devrait être, faute de marché financier et de réseaux de consécration, le départ des artistes qui y vivent et y travaillent vers d'autres cieux.

Shanghaï ne le remplacera pas. Son fabuleux marché vient aussi de s'effondrer. Les défenseurs de la valeur du produit dérivé art contemporain, après avoir vanté ses qualités de valeur refuge restent pourtant rassurants : "L'effondrement du marché de New York n'est qu'une péripétie, la troisième du genre. Chaque fois le marché a rebondi." La crise a du bon : "Elle assainit le marché, elle est conjoncturelle et atteint tous les marchés de l'art sans distinction, y compris ceux de l'art ancien, impressionniste et moderne."
Ces affirmations "duchampiennes" visent à protéger l'AC, produit financier et médiatique ne reposant sur aucun critère vérifiable et compréhensible, fruit d'un délit d'initiés. Si le réseau souffre, la valeur s'effondre. L'amalgame fait entre l'art ancien et moderne ne tient pas. Sur ces marchés, seules les oeuvres médiocres verront leur cote s'effondrer. Les critères d'évaluation existent. Ces divers marchés ne sont pas de même nature et ne connaîtront pas le même destin.

Le XIXe siècle s'est achevé par la guerre de 1914, c'est la "très grande crise" qui clôt le XXe siècle. Cet événement touche la planète entière. Tout le monde sait aujourd'hui que la finance ne dit pas la valeur réelle des choses. D'autres critères s'imposent. La crise révèle qu'il y a en réalité deux entités : l' "art" et le "financial art", dit art contemporain. La confusion sémantique s'évanouit. On peut distinguer désormais des artistes libres créant des oeuvres destinées à des amateurs, fortunés ou non, dont la valeur se fait et se vérifie avec le temps, et des artistes au service de réseaux de collectionneurs hyper-riches, fabriquant les cotes en deux ans. Retour au réel ?

En France, cet événement condamne une politique, menée par un corps de fonctionnaires de la culture, les "inspecteurs de la création", qui ont consacré, trente ans durant, 60 % du budget destiné aux acquisitions d'artistes vivants à l'achat dans les galeries new-yorkaises d'oeuvres d'artistes "vivant et travaillant à New York". Ils ont conforté la place financière de New York et ruiné la place artistique de Paris, où des artistes du monde entier venaient aussi vivre et travailler. Dans ces circonstances, le projet faisant partie des "33 propositions pour relancer les artistes français sur la scène internationale", annoncé en octobre par la ministre de la culture et prévoyant la création d'une Villa Médicis à New York, paraît appartenir à une autre époque.

Paru dans Le Monde - 23.12.08

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Barack Obama et le "rêve américain"

(...) (site endommagé en 2013)
compte une forte dimension démographique, car il est indissociable des courants migratoires liés aux États-Unis. Or, l'élection de Barack Obama est inséparable de cette notion, puisque le nouveau président a déclaré pendant sa campagne qu'il souhaitait "maintenir le rêve américain en vie". D'abord, Barack Obama est un enfant du rêve américain et, donc, un témoin de sa possible réalisation. Cette formule (American Dream) est tellement devenue un concept qu'elle se trouve dans de nombreux dictionnaires. Dans sa version idéalisée, elle signifie que toute personne vivant aux États-Unis, peut, par son travail, son courage et sa détermination, réussir. Le rêve américain, c'est donc l'égalité des chances, comme valeur fondamentale, et la possibilité de pouvoir appartenir à une nation à nulle autre pareille. Et cette possibilité doit être offerte à tous les Américains, donc à tous les immigrants puisque, à l'exception des Amérindiens, tous les États-Uniens sont des immigrants ou des descendants d'immigrants. Or, puisque son père est Kenyan, Obama atteste que le rêve américain n'est pas réservé aux immigrants venus d'Europe, mais qu'il est aussi accessible aux immigrants venus d'Afrique.

En conséquence, l'élection de Barack Obama a accru la mondialisation du rêve américain au moment même où les États-Unis faisaient l'objet d'un fort rejet dans le monde. Le jour férié décrété au Kenya pour marquer la victoire de Barack Obama symbolise tout particulièrement cette mondialisation, car l'Afrique s'est trouvée galvanisée par cette élection historique. En outre, parce qu'il témoigne aussi du triomphe de la démocratie, le succès de Barack Obama offre un saisissant contraste avec nombre de dictatures ou de potentats africains, souvent plus attachés à la préservation de leur pouvoir qu'à la recherche du bien commun de leur population, comme en témoignent les multiples décisions dont le seul objet consiste à prolonger le pouvoir des mêmes.

L'élection de Barack Obama pourrait aussi avoir plusieurs effets démographiques.
Un premier concerne la politique migratoire des États-Unis. Même si Obama, comme Mc Cain, a soutenu le mur prévu sur une partie de la frontière mexicaine, la régularisation des millions de travailleurs immigrés ne pourra être éternellement écartée et la voie de la naturalisation pourrait en conséquence s'ouvrir à de nombreuses personnes aujourd'hui considérées en situation irrégulière au regard de la réglementation fédérale, même si elles possèdent une attestation d'affiliation à la sécurité sociale et, donc, une pièce d'identité dans leur État de résidence.

Un second effet tient à la ferveur mondiale, et notamment africaine, qui s'est manifestée à l'occasion de l'élection de Barack Obama. Déjà, l'Europe n'est plus le seul continent de destination de l'émigration africaine (1) et les flux de cette dernière vers les États-Unis ont progressé. La présidence de Barack Obama est de nature à polariser encore davantage le regard porté par les Africains vers les États-Unis, une partie active d'entre eux considérant "l'eldorado européen" comme moins attirant que le "rêve américain", toujours un des principaux moteurs du courant migratoire vers les États-Unis.
Paru dans Population & Avenir, Editorial, Janvier 2009


(1) Kante, Seydou, "Les Sénégalais émigrent aussi vers les États-Unis", Population & Avenir, n° 689, septembre-octobre 2008, www.population-demographie.org

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Une politique étrangère à double langage

Nos autorités ont un argument pour justifier l'envoi de soldats en Afghanistan : le terrorisme est notre ennemi mortel et plutôt que d'attendre qu'il vienne sévir chez nous, il faut aller le traquer chez lui, dans ses repaires, si loin que ce soit. Il faut frapper à la source. L'Inde est fort tentée de faire sien ce principe et de suivre notre exemple en allant attaquer chez eux les commenditaires ou les complices des attentats de Bombay, c'est à dire au Pakistan. N'en faites surtout rien, supplient les Occidentaux ; vous déclencheriez une catastrophe. Nos principes ne sont bons que pour nous.
On n'a pas oublié avec quelles mines horrifiées on a, l'été dernier, dénoncé dans les capitales européennes et à Washington le caractère manifestement disproportionné des réactions russes aux provocations géorgiennes qui, pour autant qu'elles aient existé, étaient pourtant si bénignes.

Israël écrase sous les bombes le territoire surpeuplé de Gaza pour la raison qu'il en part des missiles qui, après plusieurs années de tirs, n'ont pourtant fait qu'un tout petit nombre de victimes du fait de leur imprécision. La disproportion crève les yeux ; elle est d'ailleurs revendiquée comme partie intégrante de l'opération puisque les réprésailles doivent être sans commune mesure et terrorisantes pour être dissuasives.
Pas un mot en Occident ; c'est à croire qu'il ne voit rien ou qu'il ne donne pas le même sens au mot disproportion selon le pays auquel il l'applique.
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L'Homme est la seule valeur de l'homme

(...) (site endommagé en 2013)
est un rappel extraordinaire au Réel dont l'homme est l'acteur. Séparer l'ouvrier des résultats de son travail, ignorer les fruits de son courage, obtenir des gains fantastiques par des jeux virtuels nous fait pénétrer dans un univers structurellement schizophrénique d'où l'homme est exclu. Exclusion radicale qui a commencé par celle de l'enfant gênant, du malade trop cher, du vieillard inutile, du travailleur en surnombre et maintenant celle de l'homme "matériellement" capable, compétent et apporteur de richesse mais dont on n'a plus besoin ! Car il n'y aurait de richesse que virtuelle, celle ci étant devenue la propriété de moins en moins de monde et de groupes de plus en plus riches. Ces groupes sont transnationaux et ont soumis les nations à leurs appétits prométhéens.

L
orsque le président du Sénégal après avoir doublé sa production agricole nous fait en substance comprendre que les nervous breakdowns  de nos traders sont des bobos d'enfants gâtés, il n'a pas tort. Il nous laisse entendre qu'il ne pleurera pas sur nos faillites boursières. On sait combien il a été révoltant pour les pays du Sud dont l'obsession était de nourrir leurs populations, de constater que nous stérilisions nos terres par l'implantation des jachères à grand renfort de fonds européens. Aujourd'hui où la pérennité de la chaîne d'approvisionnement alimentaire, même en Europe inquiète les meilleurs experts (cf. Nourrir l'humanité, Bruno Parmentier,  éd. La Découverte), le procès des technocrates et des apprentis sorciers du "tout financier" est à ouvrir.

L'exploitation de peuples pour "l'empiffrement" d'une minorité a toujours été une pratique sur laquelle on jetait un regard plus ou moins pudique. Mais aujourd'hui les proportions sont gigantesques et tout le monde est responsable de l'exploitation des plus pauvres. On sait que les produits souvent de mauvaise qualité que nous achetons massivement en Chine, ont transformé ce pays en atelier du monde. Qui fait tourner cet atelier si ce n'est l'armée des Min gong, modernes esclaves, dont la description faite par Luc Richard renvoie Zola à la bibliothèque rose (La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? éd. Mille et une nuit). On comprend le silence assourdissant des syndicats français. En se vêtant de chemises chinoises, en achetant des échelles métalliques ou du matériel électrique fabriqués par des enfants de dix ans ou des esclaves couchés la nuit par -5°C  à deux cent par hangar  - je les ai vus -, on comprend que cela puisse perturber un peu l'harmonie de leur chant : "Prolétaires de tous les pays unissez vous ! ". 

Les riches ne sont pas touchés. L'impudeur irresponsable des cadres dirigeants d'AIG se faisant payés des vacances de milliardaires en Californie au Palace St Regis Monarch Beach après avoir été, une semaine plus tôt, sauvés de la faillite par l’Etat Fédéral américain (Figaro du 9 octobre) ou Fortis au bord du crash qui organise un événement culinaire ( !) à 150.000 - à Monaco au Louis XV  (De Morgen du 10 Octobre), dénonce l'abyssale immoralité de ces hommes irresponsables. "Irresponsables" à la tête des empires qui conditionnent la vie des humbles. Si la faillite est pour eux virtuelle, la souffrance et la ruine des petits assurés est bien réelle. Leur impudeur va les rendre haïssables. Et c'est là le vrai risque.

La confidence que me faisait il y a trois ans, un gendarme du centre d'étude financière, revenu écoeuré de l'analyse du budget des frais de bouche d'un très haut personnage en dit long de l'état d'esprit des gens honnêtes : "On peut se faire grassement entretenir, peut être ! Mais "il" ne peut pas demander au même moment aux pères de famille qui n'arrivent pas à boucler leurs fins de mois de serrer un cran supplémentaire à leur ceinture ! C'est odieux !". Si un gendarme réservé et bon esprit par état, ose dire cela, que pense le jeune professeur des zones sensibles ?  C'est ainsi que sont nées toutes les révolutions. L'histoire bégaie. M. Besancenot a une autoroute devant lui.

Une seule analyse devrait nous faire froid dans le dos : De 1815 à 1945, le rapport entre le revenu des grands patrons et la moyenne des salaires étaient de 1 à 40. A l'arrivée des socialistes en Europe, le rapport est monté de 1 à 60 pour atteindre en 1999, 1 à 80 et enfin pour bondir en 2006 de 1 à 900 !
1 à 900 ! A qui profite la mondialisation ?


Des Pol Pot vont naître et ramasser la mise. Ils vont dénoncer les injustices, les inégalités et les scandales. Avant qu'ils ne s'enrichissent eux même, ils vont témoigner d'une ascèse publique de circonstance qui fascinera les jeunes épris de générosité et d'idéal. Ceux qui sont dans le virtuel pour une richesse bien réelle ne seront pas touchés. Ces modernes apatrides branchés ne risqueront rien. D'un saut de jet  ils iront dans les paradis fiscaux. Quitter la côte d'Azur pour la mer noire ou les Antilles ne les gênent pas. Les mêmes suites des St Regis Monarch beach  leur donnent les horizons auxquels ils sont habitués et leur participation aux "événements culinaires" ne risquent que de faire monter leur taux de cholestérol ! En revanche les nouveaux pauvres, les pieds dans la patrie de leur pavillon de banlieue sous séquestre ou de leur squat ne pourront que céder aux sirènes des manipulateurs de foules et des promesses à cent balles et leur servir de chair à canons.

Pour mettre un terme à ces cycles infernaux, il importe d'investir sur l'Homme. Il est urgent d'investir sur l'éducation morale et spirituelle de l'homme. L'homme attentif au bien commun, désireux d'intégrer au centre de la préoccupation d'une nation, le sort du plus humble, du plus pauvre. Nous avons la nostalgie des hommes qui gouvernaient le pays avec le sens aigu de leurs devoirs. Achetant leurs timbres pour leur courrier personnel ou exigeant la facture des goûters offerts à leurs petits enfants au cuisinier de l'Elysée, vieillissant modestement dans des maisons de famille menaçant ruine et laissant leur veuve finir leur séjour chez les petites soeurs des pauvres. "Probus vir" à la tête de toutes les communautés humaines qu'elles fussent politiques ou économiques ; il est faux de penser que pour attirer les meilleurs il faille trouver des mercenaires payés neuf cent fois la moyenne générale de leurs salariés. Il existe  des seigneurs animés par le sens du bien public. Je ne citerai pas leurs noms car ils sont connus. "Ce sont d'authentiques hommes d'état". Ils ont un ordre dans leur tête : la finance au service de l'économie, elle-même au service de la politique. La volonté de lier par la loi, l'intérêt et l'investissement au travail accomplis. Cette politique dont l'objet n'est pas l'enrichissement vertigineux de structures transnationales immaitrisables mais bien celui d'une nation qui défend l'intérêt de son peuple. Il faut remettre en cause la mondialisation qui dépasse la capacité de l'Homme.

Le meilleur investissement de père de famille est dans l'éducation morale et humaine des enfants des pays qui détermineront l'avenir du monde. A ceux là, il faut donner comme exemple l'Homme de bien et leur donner le désir ardent d'en être. Il faut leur donner le désir d'imiter non pas les puissants égocentristes et souvent déséquilibrés mais les puissants sages et obsédés du bien commun. Leur donner le goût de l'honneur de servir.

C'est la raison pour laquelle nous avions invité les plus grands experts de la finance et de l'économie qui nous avaient semblé être soucieux du bien commun. Nous les avions invités à confronter leur point de vue avec les acteurs de la plus grande pauvreté à l'UNESCO les 22 et 23 novembre dernier. Jean Vanier et Augustin de Romanet (D.G de la CDC), des petites religieuses plantées depuis cinquante ans au milieu des slums de Saigon ou de Phnom Penh et Jean Hervé Lorenzi (Pdt du cercle des économistes),  Joe Dean, charismatique apôtre des enfants des rues de Manille et Jacques Rigaud (ADMICAL) et une cinquantaine d'autres. Tous ont proclamé solennellement : "L'homme est la seule valeur de l'Homme " !

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Dialogue sur la permanence du Gaullisme

Ne croyez-vous pas, comme beaucoup le disent, que la référence au général de Gaulle soit un peu dépassée aujourd'hui, trente huit ans après sa mort ? A ceux qui posent cette question, que l'on entend en effet souvent, je voudrais rappeler qu'au temps où le général de Gaulle exerçait le pouvoir, soit dans les années soixante, on le disait déjà. La gauche le disait, Lecanuet et les centristes le disaient, les révoltés de mai 68 le disaient encore plus. On le disait pour toute une série de raisons : le fait qu'au lieu de l'URSS, il disait le plus souvent la Russie, ce qui paraissait d'un autre âge, sa volonté de revenir à l'étalon-or, son attachement à l'Etat, qui faisait un peu louis-quatorzien. D'ailleurs Le Canard enchaîné le représentait en Louis XIV.

Et alors, qu'en tirez-vous ?
Que sur tous les points ou presque où on le considérait alors comme dépassé, il s'est avéré être au contraire très en avance sur son temps. La Russie s'appelle à nouveau la Russie et Léningrad, qui l'eût cru ? Saint-Petersbourg. L'étalon-or n'a certes pas été encore rétabli mais on en parle ; surtout on sait que l'effroyable crise mondiale que nous connaissons est due pour l'essentiel à ce que de Gaulle dénonçait : l'étalon dollar, le privilège insigne que les Etats-Unis se sont arrogés depuis la guerre de fournir au monde sa monnaie en achetant des denrées aux autres pays sans rien leur donner en échange que des billets verts (ou plutôt des lignes de crédit électroniques !). S'agissant de l'Etat, après trente ans de libéralisme sans frein, voilà que tout le monde nous parle de son retour ! 

L'histoire serait donc cyclique : c'est l' "éternel retour" comme disait Nietzsche
Je ne le crois pas. Ce qui faisait la force de De Gaulle, ce qui explique qu'il ait pu à la fois avoir raison avant tout le monde - sur les sujets que je viens d'évoquer et aussi sur bien d'autres comme la défaite ultime de l'Allemagne en 1940 ou la décolonisation en 1958 - et rester d'actualité quarante ans après sa mort, c'est qu'il a fondé toute sa réflexion politique, non pas sur les changements et les modes mais sur ce qu'il y a de permanent dans l'histoire. Je dis bien sa réflexion politique parce que dans d'autres domaines, comme l'art militaire ou l'économie, il fut au contraire très conscient des nécessités du progrès technique. Qu'est-ce qui est permanent ? Peu de choses à vrai dire mais des choses essentielles : les nations ou plus généralement les groupes humains, les peuples auxquels il pensait qu'on n'arrive jamais à imposer durablement une volonté étrangère : voyez ce qu'il disait des Vietnamiens à Pnom Penh et appliquez le aujourd'hui aux Afghans, ce qu'il disait des Palestiniens et qui vaut toujours ; voyez ce qu'il disait de l'Europe : l'impossibilité de l'unir en voulant faire table rase des nations et qui explique en partie la crise actuelle de la construction européenne, le caractère passager des idéologies comme on l'a vu en Russie.
Autres permanences : le rôle du chef, qu'il soit un roi, un premier ministre ou un président démocratiquement élu, qui est selon lui de défendre bec et ongles l'honneur et les intérêts de son peuple sans se fixer à une idéologie, surtout sans donner la priorité à l'idéologie qu'elle soit la Révolution nationale, le socialisme, le libéralisme ou... l'européisme sur ces intérêts fondamentaux. Permanence encore : que les Etats sont des monstres froids et qu'il ne faut jamais compter que sur soi-même pour défendre ses intérêts vitaux, la nécessité donc de préserver à tout prix l'indépendance nationale. 

Cela reste très général
Certes, et c'est pour cela que le gaullisme sera toujours d'actualité parce qu'il s'attache à des principes généraux et permanents. Mais ne croyez pas que pour autant, il s'agisse d'évidences. La preuve : rappeler ces principes gêne encore beaucoup de monde. Et si on vous dit que ces principes sont dépassés, c'est qu'en réalité on en a peur, on n'en veut pas. Il y a ceux qui vous disent que la France est devenue trop petite, qu'elle doit rentrer dans l'OTAN (alors que l'OTAN a moins que jamais de raison d'être, la guerre froide terminée). Il y a ceux qui vous disent que construire une grande oeuvre - parfaitement idéologique selon moi comme l'Europe - vaut bien que l'on sacrifie notre intérêt national supposé "étroit ou égoïste". Il y a ceux enfin qui vous disent que l'Etat "régalien" est dépassé, qu'il doit se faire "modeste", que le laissez faire généralisé, dans le champ économique et même social assure spontanément les équilibres . On voit où nous mène aujourd'hui, par exemple en matière bancaire, la déréglementation généralisée ... 

De Gaulle n'avait pas que des idées générales ; il avait aussi une "certaine idée de la France". C'est à partir de sa politique que l'on a construit l'idée d' "exception française"
On peut débattre pour savoir si De Gaulle partait d'abord d'une idée de la France ou bien d'une philosophie générale sur le rôle des nations. Mais comme il n'était pas un philosophe de métier mais un homme d'action et un chef et qu'il parlait aux Français, il leur a d'abord parlé de la France. "La France n'est elle-même qu'au premier rang" a t-il dit par exemple. On en rit aujourd'hui mais je pense qu'il y a bien là une permanence du tempérament français - analogue à celle de certains individus d'ailleurs - : dès que la France veut rentrer dans le rang, quand elle commence à s'auto-dénigrer, à se repentir de tout, elle se divise, elle déprime et, ajoutons que loin d'être mieux aimée des étrangers, elle l'est encore moins : on le voit aujourd'hui où malgré - ou à cause - des tortillements du président actuel pour faire rentrer notre pays dans le rang, les Français n'ont jamais été aussi mal vus dans le monde et leurs dirigeants plus méprisés.
Mais De Gaulle savait aussi se faire entendre comme personne des autres peuples. Parce qu'il s'appliquait à saisir leur génie propre. Je note au passage qu'il parlait mieux les langues étrangères que la plupart de ses successeurs qui se veulent modernes et ouverts au monde. S'il pensait qu'il y avait une exception française, il n'eût pas, je pense, renié l'idée qu'il y avait une exception de chaque pays.

Mais alors pourquoi se référer à de Gaulle. Pourquoi pas à une philosophie politique plus générale ?
Pourquoi pas en effet ? Après tout, je pense que saint Louis, François Ier, Henri IV, Richelieu et peut-être aussi le Gambetta de 1870 ou le Clémenceau de 1918 ont été gaullistes avant la lettre.
U
n philosophe très à la mode en Amérique comme Léo Strauss propose de refonder la politique sur certaines permanences qui transcendent les époques. Il recherche ces permanences dans les auteurs grecs, Platon et surtout Aristote. La notion de "bien commun" que saint Thomas d'Aquin nous a transmise vient d'Aristote. Le rôle premier du chef politique, dans cette perspective, c'est de rechercher le "bien commun" d'une cité, d'une nation, d'un groupe humain particulier. Cette formule, assez proche de la res publica, de Gaulle ne l'eut certainement pas reniée à condition de ne pas lui donner un sens étroit, purement économique. Il pensait que chaque peuple devait non seulement prospérer mais être fier de lui, cultiver son génie propre, faire rayonner ses valeurs, de manière pacifique certes mais active. Le gaullisme, c'est la défense du bien commun mais pas dans la grisaille d'un conseil d'administration, avec de la couleur et du panache. Ce bien commun au sens large, c'est au chef qu'il convient de le promouvoir. Avec la foire aux intérêts particuliers qu'est devenue notre République, sur fond s'abaissement national, on est, vous le voyez, loin du compte.

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La culture générale, c'est la liberté

Il semble que l'on reconnaisse désormais un homme de droite à sa balourdise : après les avoir refusées pendant quelques années, il finit par faire siennes les idées que la gauche promeut depuis quinze ou vingt ans. En dénonçant la culture générale dans les concours de la fonction publique, André Santini retarde, lui, de quarante ans. En accusant la culture générale de favoriser les candidats aux concours issus des classes aisées ayant hérité dans leur famille d'une meilleure assise culturelle, il ne fait que reprendre, le sait-il ? les idées répandues au cours des années soixante par le sociologue d'extrême gauche Pierre Bourdieu et par son école. M. Santini, héritier de mai 68 ? Même s'il officie auprès d'un président qui a prétendu liquider l'héritage de cette "révolution", rien de devrait nous étonner.
Le propos de M. Santini est saugrenu à plusieurs titres :

D'abord on se demande combien d'enfants de la bourgeoisie grande ou moyenne se précipitent sur les concours de la fonction publique des catégories B et C, puisque apparemment ceux-là seuls - pour le moment - sont visés par l'ire du ministre.
On pourrait ensuite demander à M. Santini si à l'heure de la culture audiovisuelle de masse, d'internet et des familles recomposées, il connaît encore beaucoup de tables bourgeoises où les enfants, ne prenant la parole que quand leurs parents les y autorisent, forment leur esprit à écouter des conversations quotidiennes à haute teneur littéraire ;
M. Santini, pourtant ministre de la fonction publique, ignore sans doute qu'on ne l'a pas attendu pour appliquer au moins en partie les idées de Bourdieu dans certains concours d'Etat et pas des moindres : celui de l'ENA.
Dès 1970, pour ne pas défavoriser les fonctionnaires besogneux sortis du rang, le poids des épreuves de culture générale fut réduit au profit de notes de synthèse sur dossier ne présupposant aucune connaissance antérieure. M. Santini ignore a fortiori les effets désastreux de ces réformes - jamais remises en cause à ce jour - auxquelles on doit pour l'essentiel les accusations justifiées de formalisme à l'encontre de l'enseignement (ou plutôt du non-enseignement) qui est dispensé dans cette école. Le mépris pour les connaissances a vidé de sa substance l'enseignement dispensé à l'ENA (mais aussi dans beaucoup d'autres écoles "d'application") et entraîné un grave recul du niveau de notre haute fonction publique. Ainsi les hauts fonctionnaires français qui comprennent l'économie théorique se compte-t-ils sur les doigts de la main, y compris à l'Inspection des finances. Faute de considération, l'épreuve de culture générale est devenue une caricature se résumant à l'art de mettre en ordre dans un français passable les poncifs du jour. Et dans les concours de catégorie inférieure, l'épreuve s'est transformée en jeu des 1000 francs à base de Q.C.M. Pour le coup, M. Santini a raison de dénoncer cette épreuve. Mais ce qu'il faut, c'est lui redonner de la substance, sûrement pas le coup de grâce.


Loin de favoriser la justice sociale, les épreuves de type nouveau ont presque toujours eu l'effet inverse. Les notes de synthèse ont donné lieu à une scolastique d'autant plus sélective qu'elle était occulte (alors que les qualités qui faisaient une bonne dissertation de culture générale étaient connues dans toute l'Université). En opposant le bon sens à la culture générale (on frémit de penser à ce que pourra être une épreuve de bon sens dans un Etat où cette vertu semble avoir disparu à tous les échelons), André Santini a l'air de penser que l'on peut avoir dans un domaine donné la science infuse - prendre en tous les cas la bonne décision - sans rien connaître du sujet que l'on traite. C'est au nom de cette illusion qu'a prévalu dans nos concours le plus inique élitisme. Il est bien connu qu'il suffisait d'être un jeune homme de bonne famille, grand et si possible au regard clair, bien habillé, regardant en face le jury, ayant de la répartie mais courtois, sachant quelques généralités mais sans érudition pesante, pour l'emporter haut la main en impressionnant des jurys composés de fonctionnaires moyens toujours fascinés par les jeune maîtres. Il est notoire que si Jacques Chirac est bien sorti de l'ENA, c'est bien plus à cause de son culot ou de sa prestance (la "note de gueule", autre nom sans doute du bon sens cher à A. Santini) que de ses connaissances. Le refus de juger sur les connaissances s'est répandu dans d'autres épreuves, les écoles de commerce par exemple. Au lieu de l'interroger sur un sujet, de plus en plus on demande au candidat de se présenter, de faire part de ses expériences. Le concours de connaissances a été remplacé par le concours de mensonges. Ceux que leur famille ou leurs amis ont instruits savent quel subtil cocktail de voyages à l'étranger, d'action humanitaire et de hobbies originaux, il faut présenter pour être dans le vent et emporter la conviction 
M. Santini ignore aussi que les idées de Bourdieu, ce grand républicain de gauche ont fait plus que tout pour détruire l'égalitarisme républicain. La culture générale, l'orthographe, les bonnes manières que l'école primaire apprenait laborieusement aux petits campagnards du temps de Jules Ferry favorisent, dit-on, les enfants les mieux nés. Rabaissons donc les exigences pour plus d'égalité. Le résultat : un affaissement des niveaux et surtout des méthodes de travail, de la rigueur, dont pâtissent d'abord les enfants du peuple doués qui n'ont pas de solution alternative à l'école publique et dont bénéficient au contraire les authentiques bourgeois qui peuvent compenser les déficiences du système public par la famille, par les cours particuliers ou tout simplement du fait que les diplômes étant dévalorisés, ils auront plus facilement le pied à l'étrier à l'entrée dans la vie. Le recul de l'égalité des chances en ce début de XXIe siècle, bien réel, a pour principal responsable l'auteur des Héritiers, inspirateur de M. Santini. 

"Il vaut mieux une tête bien faite qu'une tête bien pleine" (Rabelais) ; "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée" (Descartes). On ne saura jamais quels abus ont permis ces deux maximes si typiquement françaises. Descartes parlait sans doute par antiphrase. A son époque, Richelieu, Colbert étaient des hommes de bon sens. Mais aujourd'hui ? M. Santini peut-il citer une seule décision prise par son gouvernement qui soit irrécusablement marquée au coin du bon sens ? Qui donc dans notre univers devenu fou jugera du bon sens de l'apprenti policier ? Sûrement pas ceux qui ont promu l'absurde fusion de la police et la gendarmerie.
Et qu'est-ce qu'une tête bien faite ? Faute de le savoir, on préjuge aujourd'hui qu'elle est bien faite si elle est vide, pourvu qu'elle ait quelque allure. Si les Français sont aussi mal vus dans les enceintes internationales, c'est que beaucoup y arrivent sans connaître les dossiers et néanmoins s'y expriment avec assurance, sûrs qu'ils sont que leur tête, dont la bonne facture a été validée par des concours prestigieux, les fonde à parler sans savoir.
Je ne connais rien en mécanique automobile et pourtant je crois avoir la tête bien faite. L'apprenti mécanicien n'a que son BEP, mais dès qu'il s'agit d'automobile, il raisonnera plus juste que moi. Préfère-t-on être opéré par un chirurgien qui a un QI de 150 et connaît mal l'anatomie ou un autre qui ne l"a que de 110 mais est un spécialiste reconnu ? La réponse semble aller de soi. Nous ne connaissons personne qui, sachant très bien son sujet, y déraisonne. Nous en connaissons au contraire beaucoup qui s'égarent, si brillants soient-ils, dans une matière qu'ils ignorent.
Cela est vrai des spécialités mais cela est vrai aussi de l'intelligence générale : le bon sens, la capacité à raisonner juste dépendent bien plus de connaissances ou d'une expérience étendues que de vertus innées. S'il est, dans un monde aussi complexe que le nôtre, quelque chose qu'il ne faut pas dévaloriser, c'est le savoir et un large savoir étendu à beaucoup de domaines, n'est-ce pas précisément la culture générale, ce qu'on appelait autrefois la "science des rois" parce qu'elle était nécessaire au bon gouvernement des hommes. Qui a dit "la véritable école du commandement est la culture générale" ? Un cuistre obscur ? Non, Charles de Gaulle.

On aura compris que la foucade d'André Santini, qui lui ressemble bien peu puisqu'il semble être un des rares hommes politiques un peu cultivés de sa génération, visait à complaire à un président, lui, notoirement inculte. Ce dernier crut bien faire il y a quelques mois, dans son apologie de l'inculture, de prendre pour cible La princesse de Clèves. Je ne connais pourtant pas beaucoup de candidats à des concours qui aient été jamais été interrogés sur La Princesse de Clèves. C'est d'ailleurs dommage. Non parce que ce beau roman français est un éloge de la fidélité conjugale mais parce que l'auteur (l'auteure ?) s'y attache à mettre en forme romanesque les maximes de son ami La Rochefoucauld qui sont précisément un des meilleurs textes qui soient pour former le bon sens.

Jean Baechler a pointé un autre lien entre la culture générale et le bon sens. Le terreau de l'idéologie, dont on connaît toutes les grandes et les petites folies auxquelles elle conduit est, dit-il, une culture insuffisante. Sans culture, les hommes ne sont guère attirés par les idées générales. Très cultivés, ils savent la complexité du monde et se méfient des idées trop simples. A moitié instruits, ils seront vulnérables à toute conception du monde un peu simplifiée qui leur donne l'illusion de tout comprendre, ce qu'est précisément l'idéologie. Or dès que l'on creuse les multiples décisions dépourvues de bon sens prises par nos gouvernants, on trouve une forme ou une autre d'idéologie ou à tout le moins une simplification abusive.

Mais il faut sans doute aller plus loin pour comprendre la haine de la culture générale répandue dans certaines élites, et là nous touchons quelque chose d'inquiétant : le fait que la culture générale est la condition de la liberté. La culture tout court, à tous les niveaux, est source de liberté : celle du paysan dépositaire de la longue mémoire des jours, de l'artisan héritier d'une tradition ancestrale, comme celle du haut fonctionnaire qui connaît les combats pour la liberté qui sous-tendent les principes généraux de notre droit, celle du journaliste qui connaît l'histoire de France ou celle du cadre d'entreprise qui connaît l'histoire sociale. Burke l'a dit, on ne peut critiquer le présent qu'en s'appuyant sur autre chose : des valeurs permanentes, la connaissance du passé ou généralement les deux. Celui qui n'a aucun point d'appui intellectuel ou moral en dehors de l'immédiateté des choses se trouve livré pieds et poings liés aux puissances de l'heure, qu'elles soient idéologiques ou économiques. Une société sans culture, c'est une société amnésique, qui vit au présent. On pourra lui imposer n'importe quoi sans qu'elle y trouve à redire : la régression sociale aujourd'hui, la fin de la démocratie demain, les aventures militaires après-demain. L'anti-intellectualisme des mouvements fascistes qui cherchaient l'obéissance inconditionnelle, n'avait pas d'autre raison. La culture fait un peuple. L'inculture ne fait que des masses.

Tous ceux qui ont contribué à saper la culture générale au cours de la dernière génération, M. Bourdieu en tête, ont préparé le retour du fascisme ou à tout le moins d'une société inhumaine où des masses anonymes, ne sachant plus d'où elles viennent ni qui elles sont, seront une masse facile à manoeuvrer pour une élite mondialisée qui ne craint rien tant que la survivance de l'esprit de liberté.

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Un des effets méconnus du quinquennat est que le président en place est quasiment inéligible ; il ne sert à rien que la révision de la constitution ait prévu d'interdire plus de deux mandats consécutifs. Il n'y en aura pas plus d'un. Pourquoi ?

 Dans l'état de frustration où se trouve l'opinion française depuis trente ans, les majorités sortantes sont presque systématiquement désavouées par le peuple.
De Gaulle est en fait le seul président de la Ve république qui ait été vraiment réélu. C'était en 1965 et ce fut avec une majorité bien plus courte que prévu : 55 % contre 45 %. Ensuite ? Pompidou mourut avant d'être soumis à réélection. Giscard d'Estaing fut battu au bout d'un mandat. Quant à MM. Mitterrand et Chirac qui furent l'un et l'autre réélus une fois, on oublie que cela ne leur fut possible que parce qu'ils "bénéficièrent", si l'on peut dire, d'un temps de cohabitation avec un premier ministre du bord opposé où, privés de l'essentiel de leur pouvoir, ils purent se refaire une virginité, devenant de facto, tout en demeurant sous les lambris de l'Elysée, le chef de l'opposition. Sinon, il ne fait aucun doute qu'ils eussent été balayés à la fin de leur premier mandat.
En raison du quinquennat, dont un des buts était de faire coïncider le mandat présidentiel et le mandat législatif, Nicolas Sarkozy ne bénéficiera pas (sauf à provoquer une dissolution difficilement compréhensible) d'un temps de cohabitation. Malgré le redoux de la présidence européenne, sa cote de popularité demeure basse et, la crise économique s'approfondissant, s'abaissera encore. Cela sans espoir de retour : la partie de l'opinion qu'il a déçue ne veut plus entendre parler de lui et il n'a aucune chance de se la réconcilier.
Donc pour M. Sarkozy, on peut le dire aujourd'hui : aucune chance de réélection.
Comment cela se passera ? Qu'importe. En pleine pantalonnade du Congrès de Reims, Arcachon, une des circonscriptions les plus à droite d'Aquitaine a élu un socialiste. Il y a de fortes chances qu'en 2012, n'importe quel socialiste batte le président sortant. A moins qu'il ne soit pas présent au second tour : soit parce qu'il aura été éliminé au premier par un rival de son camp : MM. Bayrou, Dupont-Aignan ou quelque autre dissident ; soit que la majorité, dans un réflexe de survie ne le laisse pas se représenter comme elle le fit avec M. Chirac la dernière fois.
Le scénario importe peu. Dès que les députés de l'UMP auront tous compris que leur destin politique ne dépendra pas de Nicolas Sarkozy lors du prochain renouvellement de l'Assemblée, il y a fort à parier que la vie du président ne sera pas une partie de plaisir.
Cela sans compter les effets de la réforme constitutionnelle qui a vu l'élargissement des pouvoirs de l'assemblée (en permettant au Parlement de ne discuter qu'un projet gouvernemental revu en commission et en renonçant presque aux facilités au vote bloqué, dit 49-3), dont le caractère imprudent ne s'explique que parce que le président était sûr de tenir sa majorité, ce qui sera de moins en moins le cas.

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