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Il aura fallu moins de trois ans à la classe politique pour faire passer un nouveau traité européen reprenant l'essentiel d'un texte rejeté solennellement par référendum le 29 mai 2005 par 55 % des votants (et également rejeté aux Pays-Bas le 1er juin à 61 %). Car le traité ratifié le 7 février à l'Assemblée - après que le Parlement, réuni en Congrès à Versailles le 4 février, a voté la modification de la Constitution - est bien le même dans sa substance que le projet de constitution rejeté par les Français et les Hollandais, tous les chefs d'État européens l'ont finalement reconnu pour s'en féliciter. "La substance de la Constitution est maintenue. C'est un fait", déclare ravie Angela Merkel (1). Néanmoins, pour faire passer la pilule, nos technocrates ont essayé de donner le change en proposant un « mini-traité simplifié » qui est en réalité vingt fois plus volumineux et complexe que la défunte Constitution Giscard. Celle-ci faisait un peu moins de 200 pages - ce qui était déjà bien lourd - quand le traité de Lisbonne en fait plus de 3000 avec les annexes. Et ces 3000 pages sont totalement incompréhensibles car il s'agit d'ajouts ou de modifications d'articles de traités antérieurs. Bref, tout a été fait pour que personne ne puisse y comprendre quelque chose. "Le but du traité constitutionnel était d'être plus lisible… Le but de ce traité est d'être illisible" a reconnu le ministre belge des Affaires étrangères qui conclut cyniquement : "C'est un succès" (2).

La manoeuvre est déjà en elle-même une escroquerie lamentable de la part de politiciens qui prétendent tous ne jurer que par la "démocratie", mais le pire est l'hypocrisie avec laquelle tout cela s'est réalisé dans un silence soigneusement entretenu, comme si le peuple devait désormais être tenu à l'écart d'une affaire qui ne le concernait plus. Puisqu'il est trop stupide pour ne pas accepter ce que nos géniaux technocrates lui ont proposé, il suffit de se passer de son avis. Et Nicolas Sarkozy lui-même l'a avoué avec un cynisme qui n'a ému personne : "Pour convaincre tous nos partenaires d'accepter ce nouveau traité simplifié (sic) que nous leur proposions et qui n'était plus une Constitution, il fallait qu'en cas d'accord nous nous engagions à le faire approuver par voie parlementaire. Si cette condition n'avait pas été remplie, aucun accord n'aurait été possible" (3). Donc nul débat, silence radio, le traité a été voté dans une indifférence générale comme s'il s'agissait d'une quelconque loi secondaire sur un sujet non moins quelconque. Et les députés, dans leur immense majorité, ont voté comme un seul homme cette forfaiture, visiblement sans aucun état d'âme. Telle est la classe politique qui nous gouverne ! Une fois de plus, la Constitution a été changée pour l'adapter aux réalités européennes : quel sens peut encore avoir une Constitution qui est trafiquée bien plus fréquemment que n'importe quelle loi ? Sens d'autant plus réduit que le pouvoir est désormais bien plus à Bruxelles qu'à Paris. La Ve République n'est plus qu'une enveloppe vide.

La construction européenne a réussi cet exploit qui consiste à faire du mensonge et de la dissimulation la méthode ordinaire de gouvernement : tout cela augure bien du fonctionnement "démocratique" de l'Union européenne (UE) qui, à mesure qu'elle avance - masquée mais comme inéluctablement - vers un pur système fédéral, devient de plus en plus opaque et éloignée des peuples qu'elle gouverne. Aujourd'hui, le pouvoir, au sein de l'UE, est de plus en plus détenu par des technocrates anonymes totalement inconnus du grand public, jamais élus, sans aucune légitimité et qui n'ont de comptes à rendre à personne.

Ce système technocratique est on ne peut plus contraire au principe de subsidiarité cher à la doctrine sociale de l'Église. Cela seul devrait déjà jeter la suspicion chez les catholiques envers cette Europe-là ! car il est vrai que l'Église n'a en soi pas de parti à prendre entre une forme fédérale ou confédérale pour la construction européenne dès lors que sont saufs les principes de sa doctrine sociale. Or, les évêques qui s'expriment sur ces questions - notamment ceux de la COMECE (Commission des Conférences épiscopales de la Communauté Européenne) - le font le plus souvent sans guère se référer aux principes de la doctrine sociale de l'Église : ils sont systématiquement d'une invraisemblable indulgence envers toutes les dérives européennes, au point d'avoir affirmé que la Charte européenne des droits fondamentaux, annexée au traité de Lisbonne et donc ayant force de loi dans l'UE, ne posait aucun problème. C'est effarant que des évêques n'aient rien eu à redire à une charte en rupture complète avec le droit traditionnel de la famille (porte ouverte au "mariage" homosexuel, à l'adoption d'enfants par ces « couples », à la procréation médicalement assistée) et qui restreint en prime le domaine de protection de la vie humaine (recherche sur les embryons surnuméraires, clonage embryonnaire sont compatibles avec la charte). Heureusement, Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon, a sauvé l'honneur épiscopal en publiant sur son site internet un remarquable communiqué, très net contre cette funeste charte européenne (4).


Cette Europe n'est décidément pas la nôtre (5). Méprisante des souverainetés nationales ! il n'est que de voir comment elle a favorisé la scandaleuse déclaration d'indépendance du Kosovo au mépris de la souveraineté serbe !, elle l'est également contre la famille et contre la vie. Nous ne la pleurerons pas quand elle s'écroulera comme elle le mérite.
La Nef

(1) In The Daily Telegraph du 29 juin 2007.
(2) Karel de Gucht in Flandreinfo du 23 juin 2007.
(3) Discours du 10 février, cité par Présent du 12 février 2008.
(4) www.diocese-frejus-toulon.com

(5) Pour aller plus loin, cf. l'excellent essai de Patrice André, "Mini-traité" européeen. La constitution par la force, préface de Jean Foyer, F.-X. de Guibert, 2007, 198 pages, 20 e.

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..................... D'un point de vue politique, le discours présidentiel à Riyad est justifiable. D'un point de vue éthique, la foi de Sarkozy dans le changement au sein de ce royaume est louable. Mais croire à une contribution saoudienne dans l'élaboration d'une "politique de civilisation" à même de provoquer une sécularisation au coeur de l'islam est une pure et funeste chimère. Et pour cause : on ne peut pas être et avoir été. 
L'Arabie Saoudite a été le principal financier des mouvements intégristes dans le monde. Il est vrai qu'elle était en parfaite osmose avec les intérêts géopolitiques américains. C'est le traumatisme du 11 septembre 2001 qui a infirmé ces choix stratégiques que les Etats-Unis ont fait bien avant l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS. Sous l'influence pernicieuse de la monarchie saoudienne, les dirigeants américains ont, en effet, longtemps soutenu l'islamisme comme alternative aux régimes arabes postcoloniaux. La prise de pouvoir par les talibans en Afghanistan était une victoire de l'idéologie saoudienne, un succès de la logistique pakistanaise et la consécration de la stratégie américaine.
L'attaque du 11 Septembre a changé toute la donne. Mais, par on ne sait quelle ruse de l'Histoire, plutôt que d'amorcer le déclin de cette monarchie qui incarne ce qu'il y a de plus rétrograde dans l'islam, ces événements ont donné une nouvelle vie au régime saoudien. Les wahhabites doivent au fond remercier leur compatriote et disciple Ben Laden. Pour la simple raison que, comparé à la barbarie et au nihilisme d'Al-Qaeda, la théocratie wahhabite fait maintenant figure de régime modéré. Or toutes les tendances de l'islamisme ont les mêmes maîtres à penser, les mêmes dogmes (l'islam est religion et politique, le jihad et le martyr sont un devoir religieux) et les mêmes objectifs : éradiquer les apostats (musulmans), combattre les mécréants (juifs et chrétiens), établir une théocratie coranique. "La politique de civilisation, c'est ce que font tous ceux qui oeuvrent pour un islam ouvert, un islam qui se souvient des siècles où il était le symbole de l'ouverture et de la tolérance ! C'est ce que fait l'Arabie Saoudite", disait Nicolas Sarkozy dans son discours de Riyad.
Bien au contraire, dès sa naissance en 1932, la monarchie saoudienne a effacé quatorze siècles de civilisation, a cultivé et propagé partout dans le monde un islam sectaire, sclérosé, intolérant et des plus fanatiques. C'est une erreur de prendre les dernières réformettes de cette monarchie pour des réformes stratégiques et structurelles. Ces mesures cosmétiques ont été entreprises sous la panique à l'idée d'être le maillon faible du "Grand Moyen-Orient démocratique" décrété par Bush. C'était un analgésique pour calmer le Léviathan très en colère après les attentats du 11 Septembre - dont le cerveau était Ben Laden, un proche de l'oligarchie régnante, et la majorité des terroristes, des sujets saoudiens. Cette oligarchie n'est d'ailleurs pas dupe. A la moindre réforme profonde - comme celle, primordiale, des manuels scolaires -, c'est tout l'édifice saoudien qui menacera de s'écrouler à moyen terme. Il est par conséquent évident que la France, qui souhaite moderniser l'islam, ne peut pas établir une alliance "civilisationnelle" avec une Arabie wahhabite qui n'a jamais abandonné le rêve insensé d'islamiser la modernité.
C'est une illusion de considérer ce pays comme représentatif des musulmans dans le monde, encore moins comme figure emblématique de l'islam sunnite. Certes, le pays abrite les lieux saints de l'islam, mais il n'incarne pas pour autant l'islam quiétiste et spirituel pratiqué par la majorité des musulmans. La religion de l'Arabie Saoudite n'est guère l'islam mais le wahhabisme, une secte hérétique déguisée en orthodoxie islamique, dont Ben Laden est le pur produit. Né d'une rencontre, en 1745, entre un prédicateur inculte et illuminé - Muhammad ibn Abd al-Wahhab (1703-1792) - et un chef de guerre impitoyable et ambitieux - Muhammad ibn Saoud (1705-1765) -, le wahhabisme a été d'emblée combattu par les plus grandes autorités islamiques du Caire, d'Istanbul, de Damas, de Bagdad, de Tunis et de Fès.
La réforme (religieuse) du wahhabisme est impossible et même absurde. Penser le contraire, c'est admettre implicitement que le wahhabisme puisse être l'une des expressions de l'islam. Or le wahhabisme, c'est la négation même de l'islam, c'est la nécrose de la civilisation islamique. Ce n'est pas de l'Orient arabe, encore moins de l'Arabie Saoudite, que sortira un islam des Lumières, mais de l'Occident arabe, de ce Maghreb qui a enfanté Ibn Khaldun et Averroès, le dernier philosophe né en terre d'islam.
Il est noble de croire, comme Nicolas Sarkozy, à une possible évolution de l'Arabie Saoudite vers la modernité. Le problème, c'est que l'un des dogmes constitutifs du wahhabisme est précisément le rejet du changement, considéré comme une injonction coranique. Il faut donc abolir le wahhabisme. Sans lui, l'Arabie Saoudite pourrait évoluer et se réformer. Mais sans le wahhabisme, y aurait-il encore une Arabie Saoudite ?
Paru dans Libération, jeudi 21 février 2008

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............... historique, apostolique et autochtone. Avec leur douzaine d'Eglises, ils témoignent de l'histoire de la théologie chrétienne qui a engendré différentes séparations ecclésiales, avant que des ralliements à Rome créent de nouvelles divisions. Minorité faible et éclatée, la communauté chrétienne d'Irak ne présente pas de risque politique. Mais, pour ceux qui rejettent tout paradigme laïc ou même le paradigme arabe qui a longtemps prédominé, pour y substituer un paradigme radical, cette communauté est un enjeu symbolique. D'où les menaces spécifiques dont elle fait l'objet qui expliquent, après les diverses vagues d'exode depuis l'indépendance de l'Irak, un nouvel exode depuis le chaos qui a suivi le renversement de Saddam Hussein. 
Dans le vaste territoire irakien dont les frontières résultent d'une part, du côté oriental, de celles qui furent établies en 1639 entre l'empire ottoman et l'empire perse, et, d'autre part, des décisions de la décolonisation, s'entremêlent à la fois des diversités ethniques, avec des Arabes, des Assyro-Chaldéens, des Kurdes, des Turkmènes et religieuses, avec des musulmans chiites, sunnites, alevis ou des Chrétiens. Ces ensembles religieux justifient des approches différentes. Les chiites sont ethniquement homogènes, généralement chiites et arabes , les sunnites se distinguent principalement en sunnites arabes et sunnites kurdes.
Quant aux Chrétiens, estimés à 650 000 en 2005, ils se caractérisent d'abord par des traits généraux, mais surtout par une grande diversité, puisqu'il ne faut compter pas moins de douze dénominations, issues de l'histoire religieuse et migratoire de la région. Pour comprendre ces différences, il importe de connaître leurs origines. Néanmoins, en dépit de leurs spécificités, les églises chrétiennes d'Irak se trouvent confrontées à des difficultés presque semblables, que ce soit avant la chute de Saddam Hussein comme depuis : elles expliquent des vagues migratoires conduisant à s'interroger sur un risque de disparition de la chrétienté en Irak et, donc, de la diminution de la diversité culturelle du territoire irakien.


Trois caractéristiques
La première caractéristique des Chrétiens d'Irak est qu'ils sont les héritiers d'une implantation religieuse très ancienne et, donc, antérieure à la naissance de l'islam au VIIe siècle. La communauté chrétienne est, pour la large majorité de ses fidèles, une communauté historique, composée par des descendants de populations qui vivaient en Mésopotamie antérieurement à l'ère chrétienne. Même si quelques petites églises chrétiennes d'Irak ont une présence s'expliquant par certaines migrations plus récentes ou par le jeu de déplacement des frontières, les Chrétiens d'Irak, dans leur quasi-totalité, sont redevables d'une sorte de "droit du sol" en tant que descendants des Assyro-Chaldéens qui habitaient cette région. Les membres des deux principales églises chrétiennes (chaldéenne et assyrienne d'Orient) peuvent revendiquer une filiation directe avec la terre de Mésopotamie.
Deuxième caractéristique qui vaut également pour la quasi-totalité des membres des églises chrétiennes d'Irak : les communautés chrétiennes sont autochtones puisqu’elles sont quasi-exclusivement composées de personnes nées en Irak. En conséquence, personne ne devrait songer à demander ou à contraindre leur départ sous prétexte d'obliger les Chrétiens à retourner dans leur pays, puisque leur pays, leur terre d'héritage, c'est l'Irak, la terre de naissance des actuels Chrétiens d'Irak comme de leurs ancêtres, ou, pour quelques minorités, le Moyen-Orient. Les Chrétiens d'Irak sont pleinement irakiens, descendants d'une longue tradition religieuse, non des convertis de fraîche date.
L'église chrétienne d'Irak comptant le plus de fidèles, l'église chaldéenne, catholique de rite oriental, compte une troisième caractéristique, à savoir d'être apostolique. En effet, l'analyse des sources historiques concorde pour souligner que les Chrétiens d'Irak ont été évangélisés dès le premier siècle par saint Thomas. Il est en effet écrit dans les actes des apôtres, liste cartographique de Luc, dans son récit de Pentecôte : "Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie..., nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu" . Un texte qui conduit à constater que la lumière de l'apôtre Paul, tourné vers l'Occident, et les aléas de l'histoire ont souvent repoussé dans l'ombre l'annonce de l'Évangile en Orient, d'autant que beaucoup de traces ont été effacées au cours des siècles et qu'il n'est pas facile d'aller fouiller le sol et la mémoire de pays comme l'Irak.
Néanmoins, les Chrétiens de l'Irak contemporain ne peuvent tous revendiquer cet héritage apostolique, en raison de multiples séparations intervenues au fil de l'histoire ou de la présence, faible il est vrai, de quelques églises chrétiennes issues d'apports migratoires. Le fait que l'on ne puisse trouver en Irak pas moins de douze dénominations chrétiennes est l'héritage d'une histoire féconde en séparations, puis en ralliements à Rome provocant de nouvelles divisions. Pour comprendre, il faut se rappeler que les premiers siècles de la chrétienté ont été traversés de nombreuses discussions théologiques visant à fixer une doctrine catholique unique pour l'ensemble des fidèles, mais débouchant sur des séparations, tout particulièrement au Ve siècle.


Le siècle des séparations
Les prémices d'un éclatement en diverses églises chrétiennes interviennent en 431, après le concile d'Éphèse où s'opposent Nestorius et Cyrille d'Alexandrie au sujet de l'union dans le Christ des deux natures, divine et humaine. De nombreuses églises d'Orient suivent Nestorius, fondant des églises dites nestoriennes, considérées comme hérétiques et donc détachées de Rome. L'actuelle église assyrienne d'Orient est l'héritage de cette branche nestorienne dont les membres sont des Assyriens chaldéens.
En 451, un nouveau concile écarte une nouvelle branche jugée hérétique : le concile de Chalcédoine (nom de cette ancienne ville d'Asie mineure sur le Bosphore, devenue aujourd'hui un faubourg d'Istanbul) condamne les monophysites, qui ne reconnaissent qu'une nature au Christ. Les Catholiques d'Orient qui refusent cette condamnation constituent, dans la Syrie d'alors, une église chrétienne autonome dénommée jacobite ou, aujourd'hui, syriaque-orthodoxe.
Au cours de ce même Ve siècle, de nouvelles divisions interviennent dans la chrétienté, préparant des différences religieuses futures dans les territoires correspondant à l'Irak actuel. L'église d'Alexandrie prend son indépendance par rapport à Byzance, acceptant mal une autorité au-dessus d'elle alors qu'elle porte dans ses veines l'héritage de la grande civilisation égyptienne et forme cet ensemble religieux dénommé copte. Comme ce mot signifie "égyptien" en égyptien ancien, l'église copte est d'abord essentiellement présente en Égypte, puis, sous l'effet de diverses migrations de population, elle dispose de quelques minorités moyen-orientales. La minorité copte en Irak fut plus importante avant l'envahissement du Koweït par Saddam Hussein en 1990, car l'Irak comptait alors de nombreux immigrants égyptiens satisfaisant aux besoins de main-d'oeuvre de l'économie irakienne.
En 491, c'est au tour des Arméniens de s'opposer aux conclusions du concile de Chalcédoine. Ils forment alors une église chrétienne séparée, appelée également arménienne orthodoxe. En raison des vicissitudes de l'histoire, et notamment du génocide arménien de 1915, l'exode de populations explique la présence en Irak de deux petites communautés arméniennes, distinguant les orthodoxes et ceux restés sous l'autorité de Rome, dans l'église arménienne catholique.
Mais ce Ve siècle ne marque pas la fin des divisions. Quatre siècles plus tard, une nouvelle séparation intervient avec la création de la branche orthodoxe de la chrétienté en 1054. Cette séparation explique aujourd'hui la présence en Irak d'une église grecque orthodoxe de rite byzantin.


Le premier ralliement à Rome
Dans la seconde moitié du deuxième millénaire, de nombreuses démarches sont entreprises pour effacer les effets du Ve siècle. Mais elles ne convainquent dans chaque église qu'une partie des fidèles. Il en résulte de nouvelles divisions entre des églises chrétiennes séparées de Rome et celles qui réunissent les Chrétiens souhaitant se rallier à l'église catholique romaine, à condition de conserver leurs traditions liturgiques. Les premiers fidèles à effectuer une démarche vers Rome relèvent de l'église assyrienne d'Orient, qui forme en 1552 une église réunie à Rome dénommée l'église chaldéenne : c'est une église catholique de rite oriental qui réunit aujourd'hui les deux tiers des Chrétiens d'Irak.
Cette dernière ne parvenant pas à regrouper tous les anciens fidèles de l'église assyrienne d'Orient, celle-ci conserve son autonomie, ce qui conduit à augmenter la palette des églises chrétiennes en Irak. Un scénario semblable se déroule un siècle plus tard avec d'autres églises chrétiennes. Quant à ceux qui décident de suivre le rite latin, ils créent de leur côté une petite église catholique de rite latin.


Le siècle des retrouvailles crée de nouvelles divisions
En effet, au XVIIe siècle, des fidèles de l'église syriaque orthodoxe, dite jacobite, souhaitent le rattachement à l'église catholique romaine. Fidèles à leur histoire et à leur tradition, et n'envisageant pas de rejoindre une église catholique unique - donc, celle formée par les Chaldéens - ils composent alors une église syriaque-catholique unie à Rome.
En 1709, c'est au tour de fidèles de l'église grecque orthodoxe de rite byzantin de souhaiter le ralliement à Rome. Ils créent alors une église grecque-catholique (ou melkite), tandis que subsiste une église grecque-orthodoxe de rite byzantin avec ceux qui n'approuvent pas cette démarche.
Dans ce même XVIIIe siècle, en 1740, l'Asie occidentale est à nouveau touchée par le souci d'un rapprochement avec Rome parmi les Arméniens grégoriens. Naît alors une église arménienne catholique dont la présence en Irak s'explique par diverses migrations. Enfin, en 1742, c'est au tour des certains coptes de pencher en faveur d'un ralliement partiel à Rome : se crée alors une église copte catholique qui n'a pratiquement pas de fidèles dans l'Irak actuel.
Enfin, la chrétienté d'Irak a légèrement élargi son éventail du fait de la colonisation britannique. Cette dernière a laissé en héritage l'existence d'une petite communauté anglicane, comptant environ 200 personnes, et qui vient ajouter à la diversité chrétienne irakienne.


De faibles minorités ne présentant pas de risque politique ...
Il résulte de cette histoire une douzaine d'églises chrétiennes en Irak au début du XXIe siècle, avec leurs particularités propres.
D'abord, il est clair que, même si le nombre de leurs fidèles était élevé, la chrétienté d'Irak pourrait difficilement représenter une force politique significative, compte tenu de ses divisions gravées dans l'histoire. D'ailleurs, ces divisions semblent pérennes, les efforts effectués par certains pour favoriser les rapprochements se heurtant aux traditions.
Ensuite, aux divisions historiques s'ajoute souvent une dispersion géographique, l'implantation de chaque église chrétienne s'inscrivant dans des espaces différenciés. En effet, les Chrétiens se trouvent répartis du Nord, des frontières avec la Turquie et l'Arménie, à la région de Bassora, au Sud, en passant par Mossoul et Bagdad.
Troisième élément, le nombre de fidèles de ces églises est fort peu élevé : les Chrétiens d'Irak sont environ 636 000 en 2005, toutes confessions comprises, soit environ 2% de la population. Leur relative dispersion géographique citée ci-dessus ne leur donne, dans aucune des seize provinces, un poids significatif. Cette division s'est d'ailleurs confirmée lors des élections du 30 janvier 2005, où se sont exprimés huit partis chrétiens, dont certains regroupés dans deux coalitions chrétiennes et trois dans une coalition menée par les Kurdes.
Néanmoins, on peut se demander comment ces Églises ont pu se pérenniser malgré un contexte peu favorable. D'une part, pour survivre, les Églises d'Irak ont toujours joué dans l'histoire un rôle de médiateur. D'autre part, en l'absence de liberté, et faute d'autre possibilité, les institutions ecclésiales ont été contraintes de composer avec les pouvoirs politiques pour sauver leurs communautés. Cette stratégie faite en permanence de compromis, voire de compromission, explique sans doute que les Chrétiens n'aient pas totalement disparu du paysage mésopotamien, malgré une situation peu enviable, y compris sous Saddam Hussein.


... et pourtant menacées
En effet, sous ce régime dictatorial, les communautés chrétiennes étaient, comme les autres, soumises à un fort contrôle policier pour prévenir tout ce qui pourrait remettre en cause le pouvoir en place. Mais, en même temps, les Chrétiens étaient considérés comme devant s’intégrer à l’ambition initiale du parti Baas consistant à promouvoir le nationalisme arabe en premier, ce nationalisme étant une valeur supérieure à toutes les autres appartenances, y compris religieuses. Au nom de ce nationalisme, les Chrétiens étaient dans une certaine mesure considérés comme les autres Irakiens, et le caractère non religieux du régime excluait en particulier de les traiter en dhimmis, donc en citoyens de seconde zone, ce qui se faisait au temps du califat.
À sa prise de pouvoir, Saddam Hussein assure en effet la promotion officielle de la liberté religieuse, sous contrôle strict du pouvoir, et à condition de ne pas se mêler de politique, sous peine d'une répression sévère. Les non-musulmans jouissent officiellement de la plénitude des droits civiques, étant électeurs et éligibles. Des Chrétiens participent à la vie intellectuelle, culturelle et politique du pays. Certains s'engagent dans le Parti communiste. Tous sont, bien sûr, redevables des mêmes charges, dont le service militaire, ce qui explique ces cimetières, où sont enterrés les morts de guerre, remplis non seulement de croissants, mais aussi de croix. Mais la politique d'étatisation dépossède les communautés chrétiennes de leurs écoles privées comme de leurs établissements hospitaliers.
Puis, en 1970, bien que se disant république laïque, l'article 4 de la Constitution reconnaît l'Islam comme religion d'État, ce qui va au-delà des dispositions adoptées en Syrie, où seule est mentionnée la nécessité, pour le chef de l'État, d'être de religion musulmane. De façon générale, les cultes chrétiens ne bénéficient pas des aides allant au culte islamique, tandis que le droit irakien, puisant nombre de ses dispositions aux sources de la charia, marque nettement des différences religieuses. Par exemple, une Chrétienne peut se marier avec un musulman, auquel cas les enfants issus de leur union devront être élevés dans la religion musulmane, mais non un Chrétien épouser une musulmane. Le mariage religieux musulman est valide pour l'état civil, alors que le mariage chrétien ne dispense pas d'un passage devant l'autorité administrative. La donation d'un Chrétien à un musulman est licite, mais non l'inverse.
À partir de 1991, le régime baasiste recule considérablement sur la laïcité, changeant d'orientation, et fait de nouvelles concessions aux autorités de l'Islam. Par exemple, une loi interdit les prénoms chrétiens. L'alcool est prohibé, mais seuls les Chrétiens ont le droit de le fabriquer et de le vendre. Progressivement, Saddam Hussein change de paradigme au Moyen-Orient, substituant la priorité donnée au nationalisme arabe par un discours religieux qui influence le droit et les comportements, tandis que Ben Laden assure dans le monde la promotion d'une idéologie islamiste radicale , dont le projet est de combattre "les croisés et les juifs", quels que soient les dommages collatéraux subis par des musulmans n'adhérant pas à cette vision nihiliste.


Un enjeu symbolique dans le nouveau paradigme idéologique
Il convient de préciser que le combat des islamistes radicaux n'est pas plus masqué que ne l'était celui de Hitler, dont le livre Mein Kampf, et les discours antérieurs à sa prise de pouvoir, annonçaient clairement les horreurs qui allaient suivre. Selon l'idéologie islamiste radicale, la diversité n'est pas de mise et l'occupation de la terre doit être homogène ; l'islamiste est à Ben Laden ce qu'était l'Aryen pour Hitler et il faut aux islamistes un "espace vital" comme il le fallait pour les Aryens. Toute personne habitant un territoire faisant partie de cet "espace vital" théorisé, et risquant de ne jamais adhérer à l'idéologie benladeniste, doit être combattu, y compris les Chrétiens d'Irak.
Bien qu'elles n'excluent nullement d'autres actions terroristes contre des musulmans, celles contre les Chrétiens ont donc une double utilité, idéologique et pratique. D'une part, elles visent à pousser les Chrétiens à disparaître, par exemple par l'émigration, et donc à supprimer des territoires tout ce qui peut donner l'impression qu'ils sont des terres de diversité. Autrement dit, il faut "faire table rase du passé" qui enseigne que le Moyen-Orient n'a jamais été composé d'une homogénéité religieuse, pour faire croire qu'au contraire, ce serait celle-ci qui est la règle. Il faut faire oublier que les périodes historiques les plus fastes du Moyen-Orient sont celles où les régimes politiques ont su s'enrichir de la diversité de leurs peuples.
D'autre part, le terrorisme contre les Chrétiens vise aussi à assimiler les Chrétiens de l'Irak aux "croisés", alors que ces communautés n'ont rien à voir avec les "croisés" puisqu'elles sont historiques et autochtones. On notera d'ailleurs que les Chrétiens sont visés sans distinction d'appartenance ou d'importance de leurs communautés. Le discours islamiste ne distingue nullement entre Chaldéens, Assyriens, Syriens, Latins ou Arméniens qui, tous, subissent lettres de menaces, attentats, assassinats ou enlèvements.
Certes, le paradigme religieux  avait déjà été utilisé par Saddam Hussein à la fin de son règne et une église de rite syrien avait été attaquée en septembre 2002, certainement par des mouvements islamistes. Mais, depuis la guerre et le chaos qui s'en est suivi, l'amalgame idéologique entre les Chrétiens historiques d'Irak et la nation à dominante chrétienne que sont les États-Unis est fréquemment utilisé. En août 2004, c'est l'attentat quasi-simultané contre cinq églises à Mossoul, Kirkouk et Bagdad, en quelques jours. Le 7 décembre 2004, deux attentats simultanés frappent des églises chaldéennes et arméniennes. S'ajoutent des dizaines d'enlèvements, des pressions en tout genre, comme les menaces de conversion forcée ou les appels, via des tracts distribués à l'université, à asperger d'acide les femmes non voilées. De nombreux musulmans sont opposés à de telles actions mais, s'ils protestent, ils sont qualifiés de traîtres et risquent de subir des violences. Car, pour les islamistes radicaux, l'Irak n'est pas un objectif en soi, ce n'est qu'un territoire favorable à leur combat idéologique en raison de la présence militaire américaine.


Un exode irrépressible ?

Les islamistes radicaux et la situation créée par la guerre d'Irak ne peuvent que provoquer de nouveaux exodes des Chrétiens. Certes, ces derniers ont déjà dans le passé connu des périodes d'émigration, car, pour eux, l'histoire a oscillé entre des moments calmes et des périodes d'inquiétude. Dès août 1933, sous la royauté, les Chrétiens assyro-chaldéens subissent un massacre dans l'Irak indépendant, suivi d'une vague nationaliste préjudiciable à l'ensemble de la communauté chrétienne. Dans les années 1950 et 1960, tenus à l'écart dans leur propre pays, nombre de Chrétiens choisissent l'émigration vers l'Europe de l'Ouest, les États-Unis et le Canada . Deux nouvelles vagues d'exode s'effectuent en 1980 et à partir de mai-juin 1991, au lendemain du soulèvement kurde en Irak, quand la situation devint dramatique pour les Chrétiens. La guerre du 20 mars 2003 a paradoxalement accentué ce phénomène migratoire. En effet, soulagés par la chute d'un régime tyrannique, les Chrétiens souffrent tout particulièrement de la désintégration du pays. Bagdad est une cité sans loi. Certes, Les Chrétiens s'activent en Irak et en diaspora par le biais de leurs représentants religieux, civils et politiques, auprès des autorités américaines et britanniques. Pour sa part, le Vatican déploie des activités diplomatiques pour la reconstruction de l'Irak et la défense des Chrétiens. Mais le pays est livré au pillage non seulement de ses biens matériels, mais de son âme par la mise à sac d'édifices religieux auxquels les Chrétiens sont très attachés. On a contraint des magasins à fermer à Bassorah, à Bagdad ou à Mossoul ; certains ont été pillés. Quelques Chrétiens sont portés disparus dans les zones kurdes au nord, deux ont été tués à Bassorah en mai. Des femmes ont été insultées, voire agressées à coups de pierres dans les rues. Certaines hésitent à aller à l'église. L'évêque chaldéen catholique Shlimon Wardouni a déclaré : "J'ai peur pour mon peuple. Des fanatiques veulent qu'on quitte ce pays". À Baquba (au nord de Bagdad), des fabriques de liqueurs tenues par des Chrétiens ont été attaquées par des militants armés. Et lorsque le propriétaire s'est plaint auprès des autorités américaines à Bagdad, il s'est vu répondre : "Il va falloir vous protéger vous-mêmes". La seule issue qui nous reste, conclut ce Chrétien, c'est de prendre le chemin de l'exil. Pour la seule année 2004, environ 60 000 Chrétiens d'Irak ont fui, soit près de 10% de l'ensemble. Facteur aggravant, ce sont les personnes les plus jeunes et les plus éduquées qui partent.

Sur sans doute un million de Chrétiens dans les années 1980, environ le quart a d'ores et déjà pris le chemin de l'exil à destination de l'Europe occidentale (y compris la France), les États-Unis, le Canada, l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Des villes comme Chicago et Detroit comptent chacune 80 000 Assyro-Chaldéens venus pour la plupart d'Irak, mais aussi de Syrie, du Liban, d'Iran et de Turquie. L'Europe compte en 2005 environ 200 000 Chrétiens assyro-chaldéens, dont seize mille en France, et 30% environ d'origine irakienne. Plus de 150 000 Chrétiens irakiens vivent désormais aux États-Unis, plus de 50 000 au Canada et plus de 30 000 en Australie.

Il faut donc bien constater que la guerre d'Irak de 2003 a relancé une sorte de processus de "purification ethnique", comme ce pays en avait déjà connu, et dont les Chrétiens semblent les premières victimes. Une telle évolution conduit à s'interroger sur l'avenir de la nation irakienne. En effet, si l'on considère que "la diversité est créatrice", le risque existe en Irak de perdre certains traits de cette diversité, et donc de rendre encore plus difficiles les équilibres futurs .

Paru dans la revue Géostratégiques, n° 8, 2e trimestre 2005

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Il est bien vrai que cette intervention est tombée à plat : nul n'y a fait écho, à peine une ligne ici ou là. Qu'il y ait eu là de quoi étonner, c'est cela, pourtant, qui est étonnant.
Depuis huit mois, tout a été fait pour persuader au peuple français que ce n'était pas son affaire ; que ce traité, tout simplifié qu'il est, est encore beaucoup trop compliqué pour sa petite tête, trop savant et trop subtil pour son esprit obtus ; qu'il est rempli de choses trop sublimes pour que, borné comme il est, il puisse s'élever à de pareilles hauteurs ; qu'il devait donc laisser le soin de s'en occuper à ses députés qui, ne se sentant pas assez qualifiés pour le lire, s'en sont remis à leurs gouvernants, lesquels avaient fait confiance à quelques initiés qui, seuls dans le secret, ont tenu à y rester en rendant leur chef-d'oeuvre illisible. Le peuple a bien compris le message : circulez, il n'y a rien à voir ! Il se l'est tenu pour dit et il a vaqué à ses occupations. Il n'a même pas fait au traité l'aumône d'une protestation; il lui a seulement réservé le plus haut degré de son mépris : l'indifférence !

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A propos du Kosovo, il y a une chose que la France ne devrait pas oublier : c'est qu'elle n'est pas libre, sur ce sujet, de parler ou d'agir à sa guise. Dans l'accord de Kumanovo qui a mis fin à sa guerre contre la Serbie comme dans la résolution de l'O.N.U. qui a défini le statut provisoire du Kosovo, elle a très expressément confirmé que la province relevait de la souveraineté de la Serbie et qu'elle faisait partie de son intégrité territoriale.

En reconnaissant l'indépendance auto-proclamée du Kosovo et en envisageant d'y dépêcher des troupes de sa propre autorité, les dirigeants français ne commettraient pas seulement une agression caractérisée contre un pays tiers, ils renieraient la parole de la France, violeraient ses engagements et montreraient, en dépit de leurs beaux discours, le peu de cas qu'ils font du droit international.
A vrai dire, les dirigeants français n'ont pas tout à fait oublié. Ils sont même si conscients du tort qu'ils vont faire à la réputation de la France et à l'autorité du droit international qu'ils auraient bien voulu le couvrir de la feuille de vigne d'une résolution de l'O.N.U. pour le faire passer inaperçu ; ils en veulent même beaucoup à ceux, Russes et autres, qui n'ont pas eu le bon goût de leur faciliter le recours à cet expédient . De même, ils savent très bien quel mauvais coup ils portent à un pays qui fut l'allié et le frère d'armes de la France et qui, en tous cas, ne lui a jamais créé de dommages. Tout irait mieux évidemment si la victime au moment d'être violée donnait obligeamment son consentement et, pour l'acheter, les dirigeants français étaient prêts à ne pas lésiner : ils ouvriraient à la Serbie les portes de l'Europe, de ses marchés, de ses crédits, de ses subventions. Ils n'auront pas de feuille de vigne onusienne ; la Serbie préfèrera claquer sa porte au nez de l'Europe; rien ne voilera la honte de la France. Et qu'on n'aille pas se donner bonne conscience en invoquant la démocratie ou le droit des peuples . Milosevic a été renversé et il est mort ; quant à la démocratie, elle n'est sûrement pas meilleure à Pristina qu'à Belgrade . Pour ce qui est du droit des peuples, il serait plus crédible s'il s'appliquait avec la même rigueur aux Serbes de Bosnie qu'aux Kosovars.

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Du 18 au 27 janvier, le Planning Familial a lancé en Ile-de-France, en partenariat avec le Conseil régional, une campagne publicitaire sur le thème "Sexualité, contraception, avortement : un droit, mon choix, notre liberté", campagne justifiée par le fait que "les lois sur la contraception et l'avortement relèvent aujourd'hui moins du droit que de la tolérance.
Elles ne sont pas correctement appliquées et les libertés que l'on croyait hier acquises sont de moins en moins reconnues", peut-on lire sur le site du Planning Familial. On connaît la dialectique de ces mouvements qui hurlent à la "liberté" en péril afin d'aller toujours plus loin dans la culture de mort. Il n'empêche que des signes montrent que le vent est peut-être en train de tourner. Certes, ce n'est pas le communiqué des évêques d'Ile-de-France du 22 janvier qui en est le symbole le plus probant : "Promouvoir l'avortement, c'est renoncer à nos responsabilités". Disons que ce communiqué a un grand mérite, celui d'exister et de marquer une opposition.
Mais le principal est ailleurs. De plus en plus de médecins refusent de pratiquer des avortements et le tabou sur le traumatisme qui touche les femmes qui y ont eu recours commence peu à peu à sauter. Certes, de tels témoignages, bouleversants, effrayants, ne passent pas dans les grands médias  - du moins en France -, mais ils vont inévitablement faire leur chemin, lentement mais sûrement : ils détruisent à eux seuls le mythe de l'avortement comme étant objet d'un "choix", d'une "liberté". Et puis l'on constate chez nos voisins espagnols et italiens une véritable mobilisation de l'opinion catholique, entraînée par des épiscopats qui n'hésitent plus à monter en première ligne avec pugnacité pour défendre la Vie. Deux millions de manifestants à Madrid le 30 décembre dernier défilant à l'appel de leurs évêques - avec ceux de Madrid, Tolède et Valence en tête - avec comme slogan : "Pour la famille chrétienne". Et en Italie, l'idée d'un moratoire mondial sur l'avortement a rencontré un large succès et provoqué un débat national de très grande ampleur. Il y a encore la Croatie, où les avortements ont chuté de près de 90 % depuis 1989 grâce à une politique d'éducation et de formation menée conjointement par l'État et l'Église.
Ces exemples montrent que le courant peut être renversé, que la victoire de la "culture de mort" n'a rien d'inéluctable.

En France, la quatrième Marche pour la Vie a eu lieu le 20 janvier : elle rassemble chaque année un peu plus de monde. Certes, 10 ou 20 000 personnes c'est peu en comparaison des foules madrilènes. Mais honneur aux courageux militants qui maintiennent bien seuls, dans le silence et une grande indifférence, le flambeau de la résistance publique contre la banalisation du "crime abominable" (concile Vatican II). Cette année, six évêques ont apporté leur soutien à la marche, dont le slogan était "L'avortement en tue 1 sur 4" : Mgr Aubry, Mgr Bagnard, Mgr Cattenoz, Mgr Centène, Mgr Fort et Mgr Rey. L'an prochain, ou plus tôt si l'actualité l'exige, pourquoi l'piscopat dans son ensemble ne soutiendrait-il pas une grande manifestation en faveur de la "culture de vie" avec de nombreux évêques à sa tête (rien ne vaut l'exemple) ? À force de publier des banalités sur de multiples sujets étrangers à leur vocation, nos évêques en sont arrivés à sous-estimer le poids d'une parole forte dans un domaine qui relève sans ambages de leur compétence. Pour défendre la Vie, ils pourraient, avec un peu d'organisation et d'intelligence, rassembler des foules significatives.

Car enfin, il y a un autre facteur qui joue en notre faveur, on l'oublie trop souvent : c'est la force de la vérité et de la logique. L'avortement ne peut être ni un "choix", ni un "droit" ou une "liberté", c'est un crime. Chacun comprend que l'on n'a ni le "choix", ni le "droit", ni la "liberté" de tuer son prochain. Mais ce n'est pas une personne, objectera le partisan de l'avortement. En vérité, il n'en sait rien et ne peut le prouver et c'est bien à lui et à lui seul qu'incombe la charge de la preuve. Pour que l'avortement soit moralement légitime, en effet, il ne suffit pas qu'on ne puisse pas prouver que l'enfant à naître est une personne, il faut démontrer qu'il n'en est pas une avec certitude (1). Or, la biologie montre au contraire combien le petit d'homme est déjà tout entier dans l'oeuf qui vient de se former. S'il n'est pas déjà une personne, quand le devient-il ? Aucune réponse incontestable n'a été donnée, montrant bien qu'il existe au pire un doute qui ne peut jouer qu'en faveur de la victime, l'enfant à naître, rendant ainsi l'avortement insupportable et injustifiable.

La "culture de mort" est encore toute puissante dans les médias et les institutions. Elle le devient un peu moins dans les esprits. La résistance s'organise. Ne soyons pas en France les derniers à rejoindre le mouvement qui, un jour ou l'autre, balaiera toutes ces horreurs, marques de ce temps d'indignité où l'on tue 200 000 enfants à naître chaque année …

La Nef 

(1) Henri Hude a bien développé cette argumentation dans Éthique et politique, Éditions Universitaires, 1992, p. 266-273.

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En ce 90ème anniversaire des 14 articles du président Wilson de 1918, on peut voir aujourd'hui une dramatique conséquence de ces propositions utopiques.
En effet, l'idéologie du président Wilson, en invitant au dépècement de l'Empire des Habsbourg, en proclamant comme vérité politique fondamentale le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, en imposant au monde entier des régimes démocratiques comme une fin en soi, est à l'origine de nombre de catastrophes humaines et politiques du xxe siècle ! on l'oublie un peu trop souvent.

Cette fois-ci, c'est dans les Balkans que se prépare un drame humain et politique, la vraisemblable proclamation de l'indépendance du Kosovo qui se produira sans doute dans les jours à venir avec la bénédiction des États-Unis et de l'Union européenne, au mépris du droit international : en effet les Nations Unies ont souhaité que l'on arrache le Kosovo à la Serbie au prétexte que la majorité de la population est albanophone.

Le Kosovo est le berceau culturel et spirituel de la Serbie. En juin 1914, on comptait au Kosovo 300 000 habitants dont moins de 130 000 étaient musulmans et albanophones. De 1914 à 1938, la population serbe, profitant de son niveau général supérieur à celui des Albanais, refusant la misère du Kosovo ruiné par quatre siècles d'oppression ottomane, puis par la Grande Guerre, a fortement émigré vers la région de Belgrade, mais aussi vers les États-Unis et le Canada (environ 35 000). Ayant une démographie plus dynamique, les albanophones représentent un peu plus de la moitié de la population (58 %). Le coup de grâce au Kosovo serbophone est donné par le maréchal Tito. Croate, se méfiant des Serbes, il fit du Kosovo une province autonome de la République serbe, un des États fédérés constituant la Yougoslavie : de 1948 à 1981, la population albanophone croît de 15 %, les serbophones s'accroissent de 5 % seulement. En 1990, il ne reste que 27 % de Serbes. La politique de Milosevic pousse en 1999 les albanophones à fuir vers l'Albanie : au nom des grands principes, les puissances, au lieu d'aider les Kosovars albanophones à s'installer en Albanie, qu'ils auraient contribué à moderniser et développer, obligent manu militari (on se souvient des bombardements de Belgrade) les Serbes à laisser les albanophones revenir au Kosovo. Les albanophones, triomphants, réclament leur indépendance du Kosovo, entraînant l'exode des 2/3 de la population serbophone. Il reste environ 10 % de serbophones au Kosovo aujourd'hui. Depuis les dernières élections, le gouvernement albanophone du Kosovo veut proclamer l'indépendance, avec l'accord complice de Washington. L'Union européenne se résignera à l'accepter ! Mais quelle sera la réaction de Moscou, allié depuis toujours de Belgrade qui refuse le démantèlement de l'État serbe ?

Les ressorts de la politique US
Pourquoi Washington joue-t-elle de cette manière ? Il y a, à cela, plusieurs raisons : tenant à l'amitié avec la RFA protectrice des Croates et des Slovènes, elle n'a pas d'objection à ce démantèlement de la Serbie. Les États-Unis, pas plus d'ailleurs que la France, n'ont compris que chez les Slaves du Sud, les appartenances ethniques et religieuses sont bien plus importantes qu'une relation avec un État. Rappelons-nous les conflits entre Serbes et Croates dans la Yougoslavie d'avant-guerre, les oppositions ethnoculturelles dans l'État de Tito. Au surplus, les États-Unis s'intéressent au Kosovo, car un Kosovo indépendant dépendra financièrement d'eux et cela leur permettra de contrôler de très près le débouché du gazoduc Caspienne-Grozny-Novosibirsk-Bulgarie-Monténégro. Les Russes de surcroît envisagent de reconstituer leur flotte en Méditerranée en la basant dans le fjord de Kotor au Monténégro.

D'autres solutions ?
Ainsi Washington, une fois de plus, joue avec le feu. Le monde orthodoxe, profondément attaché au symbole que représente le Kosovo dans le conflit millénaire entre chrétiens et musulmans, est hostile à cette volonté américaine. Outre les Serbes et les Russes, leurs éternels alliés, Bulgares et Macédoniens, sont fondamentalement hostiles à la mainmise musulmane sur ces trésors chrétiens du Kosovo. C'est là que se trouvent les importants monastères et églises de Gracanika, de Lieviska et de Pec, qui soulignent le poids de la chrétienté orthodoxe dans les conflits avec les Ottomans dans les Balkans depuis l'ère byzantine. Pour nombre d'orthodoxes, abandonner le Kosovo aux albanophones musulmans est un crime d'autant plus grand qu'églises et monastères, aujourd'hui toujours, ne sont pas des monuments, mais des lieux vivants, vibrant de foi, héritiers d'une longue histoire.
Y avait-il d'autres solutions pour le Kosovo, en dehors de l'indépendance ? On pouvait envisager un partage de la province en regroupant la population serbophone dans le Nord-Est de la région à proximité de la Serbie traditionnelle et donner le Kosovo albanophone à l'Albanie : cela paraît dangereux à plusieurs titres, plus précisément car cela confortait le rêve d'une Grande Albanie annexant le tiers occidental de la Macédoine et la province grecque d'Epire, grande Albanie envisagée par les Italiens en 1915 et plus tard au temps de Mussolini.
Naturellement, la vraie solution était de laisser le Kosovo à la Serbie, mais de faire du Kosovo albanophone une région jouissant d'une grande autonomie garantie par l'Union européenne. Cette solution complétée par le rattachement de la Bosnie serbophone à Belgrade, la Bosnie musulmane et catholique étant rattachée à la Croatie. Cela éviterait l'existence de micro-États qui pourraient constituer de vrais précédents dans l'Union : l'Ecosse, la Flandre, le Pays Basque, la Corse et bien d'autres.

Une fois encore, pour tancer Moscou et interdire l'extension de Gazprom, les États-Unis ouvrent des vannes dangereuses. Le drame est que les États membres de l'Union européenne se tiennent cois, n'osant pas faire de peine même légère à Washington. Or le gazoduc russe arrivant à Kotor devrait protéger l'Europe des incidents russo-ukrainiens.

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Depuis les premières révoltes ou jacqueries provoquées par la stupidité du Président Tombalbaye, les rivalités ethniques, les tentatives d'ingérences libyennes ou soudanaises, ont empêché le développement dans le calme de ce pays au coeur de l'Afrique. De plus, des Français ignorant des réalités locales - Madame Claustre, l'Arche de Zoé entre autres - n'ont en rien arrangé les difficiles relations de notre pays et du Tchad.
Avant la colonisation française, le Tchad n'existait pas comme Etat : il n'y avait que des clans, voire des fractions dirigés par des chefferies traditionnelles, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Au nord, les Turcs tenaient les postes de Fada et de Faya (Largeau pour les militaires français). Ce morcellement est toujours vivace : les Toubous se sont partagés entre Hissen Habré et Goukouni Oueddeye, les Zaghawa entre Idriss Déby et Timan Erdimi. Pendant des siècles le Sud animiste fut le terrain de chasse des négriers africains. Rabah, le dernier, tenta de se tailler un royaume. Jusqu'à l'arrivée des troupes françaises en 1909, Abéché fut le principal centre de fabrication des eunuques destinés aux harems d'Arabie et de Turquie. Le dernier convoi d'esclaves fut intercepté par nos soldats en 1919.

La colonisation française fut mise à profit par les habitants du Sud pour s'instruire dans nos écoles, s'intégrer dans notre administration. Les Musulmans du Nord, tout en acceptant notre hégémonie, refusèrent notre système scolaire et participèrent rarement à notre administration. Lors de l'indépendance les cadres sudistes  prirent en main le nouvel Etat : la plupart étaient médiocres, en particulier Tombalbaye, ancien instituteur, qui élimina les quelques cadres musulmans qui existaient dans les années 1959-1965.
Le départ des troupes françaises en 1965 se traduisit par une multiplication des exactions par les fonctionnaires et militaires tchadiens, et des jacqueries d'abord dans le Guera. Rapidement, des intellectuels canalisèrent ces révoltes et déclenchèrent une véritable insurrection.
En 1968, Tombalbaye fit appel à de Gaulle. Sous réserve d'une réorganisation administrative et militaire, l'aide fut accordée par la France de 1969 à 1972. Pour de Gaulle, il ne fallait pas accepter un processus qui pût aboutir à l'éclatement du Tchad et donner de mauvaises idées au reste de l'Afrique. Rappelons que la monnaie libyenne avait cours en 1965 à Largeau et la monnaie soudanaise à Abéché. Dès cette époque, certains pays d'Afrique accueillent sans plus les mouvements rebelles tchadiens (Algérie, Nigeria, Egypte, Irak, Ghana), se contentant de les laisser ouvrir des bureaux de propagande. En revanche, le Soudan et la Libye, soutiennent plus activement les rebelles : ces deux Etats comptaient bien récupérer de grands lambeaux du Tchad ; Kadhafi avait envahi la bande d'Aouzou en 1982, avant d'en être chassé en 1987. A-t-il, ont-ils abandonné ces projets aujourd'hui ?

En dépit des efforts des Français, la mentalité des fonctionnaires et militaires tchadiens ne changea pas : dès le départ de notre mission de réorganisation, concussion et exactions reprirent envers les populations. Au fil des ans, Tombalbaye devenait paranoïaque, imposait une révolution culturelle, le retour aux rites animistes avant d'être assassiné en 1974.
Son successeur, le Général Maloum, demanda imprudemment le départ de nos troupes. Nous lui fîmes perdre la face lors de nos négociations pour la libération de Madame Claustre. En 1982, Hissen Habré prit le pouvoir et s'opposa aux activités libyennes avant de demander notre aide, accordée par le président Mitterrand en 1983. Sa victoire sur les troupes libyennes et la reconquête de la bande d'Aouzou ne compensèrent pas l'inefficacité de son administration et son autoritarisme. Il fut à son tour chassé par Idriss Deby, lui même en butte aux bandes d'un membre de son ethnie, Timan Erdimi. Il est clair que le Soudan a utilisé cette carte pour retarder ou torpiller le projet d'une force destinée à protéger les persécutés du Darfour. N'ayons pas d'illusion : tous les cinq ou six ans, ce manège recommencera, sans changement pour le peuple tchadien, constamment pressurés par l'administration et les bandes armées.

En 1964, lors d'une conversation avec un ami, j'avais dit que l'avenir du Tchad et de l'Afrique noire était évident. Il suffisait de regarder Haïti : la dictature, la corruption, les tontons macoutes, la misère. Comme je voudrais m'être trompé !
4 février 2008

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........................; Par-delà la vive polémique qu'il a suscitée, le discours du Latran inaugure une ère nouvelle dans les relations, historiquement méfiantes, entre l'Eglise et l'Etat.
Nous assistons à un changement hautement symbolique de la politique française dans ses rapports au fait religieux en général et au christianisme en particulier.

Celui-ci, avec les autres grandes traditions religieuses y compris l'islam - à condition qu'il procède à son propre aggiornamento - n'est plus exclu au nom de la déesse Raison et de la sacro-sainte spécificité française, mais accueillies au sein d'une laïcité positive capable de les absorber dans un vaste pacte républicain et de les impliquer dans un dessein à la hauteur de la France : une politique de civilisation.

Il ne s'agit donc pas, comme cela a été écrit, d'une altération grave des principes fondateurs de la laïcité, encore moins d'une remise en question de la loi de 1905, ce "monument inviolable", selon Jacques Chirac. Il s'agit au contraire d'un retour aux sources authentiques de la morale laïque. A l'instar des laïcités anglo-saxonnes ou germaniques, qui ont entretenu des rapports confluents et non conflictuels avec le religieux, la laïcité française, "enfin parvenue à maturité", se normalise en se mettant au diapason des nouveaux défis du siècle : choc des civilisations, apothéose du matérialisme et de l'hédonisme, néant spirituel, métastase de l'intégrisme, mondialisation du terrorisme...
Ces défis ont frappé de caducité le laïcisme qui, au nom du postulat marxiste ("la religion est l'opium du peuple"), a juré la mort de Dieu et l'extinction de la religion. A l'origine, en effet, la laïcité n'entendait pas extirper du corps social toute survivance religieuse, mais limiter l'hégémonisme spirituel et temporel de l'Eglise. La séparation de l'Eglise et de l'Etat a été l'aboutissement d'un long processus de sécularisation qui a commencé au Moyen Age, s'est raffermi grâce aux Lumières, a trouvé sa première traduction politique dans le radicalisme révolutionnaire de 1789 pour rencontrer ensuite sa première phase libérale et républicaine dans le Concordat napoléonien de 1801.
Avec la loi de 1905, c'est l'idéal laïc qui est imposé en France comme norme juridique et paradigme absolu du rapport entre foi et loi. En restituant au politique et au religieux leur autonomie réciproque, la loi de 1905 a été une rupture refondatrice, une destruction constructive. Théoriquement, la laïcité ne devait donc pas s'opposer à la religion, mais lui aménager une sphère qui lui est propre. Que s'est il passé en pratique ? La religion chrétienne a été stigmatisée, culpabilisée, et progressivement rayée, pas seulement des controverses politiques ou intellectuelles, mais également du débat moral et éthique.
"Le cléricalisme ? Voilà l'ennemi !", rugissait Gambetta. En fait, la lutte de la laïcité contre le cléricalisme a tourné au combat de l'athéisme contre le christianisme. Dans ce combat où la fille aînée de l'Eglise a perdu une partie de son âme, la laïcité a sacrifié un élément constitutif de sa philosophie : la tolérance. C'est ainsi que la France, terre du baptême de Clovis, est passée de la religion d'Etat, le gallicanisme, à l'athéisme d'Etat. Dopée par sa victoire sur le traditionalisme catholique, leurrée par le mythe rationaliste suivant lequel le religieux, le sacré même sont voués à la disparition, la laïcité française a baissé la garde en tombant dans un sommeil profond... jusqu'à l'irruption fracassante d'un islam conquérant et d'un islamisme guerroyant. L'eschatologie wébérienne du désenchantement du monde, reprise par Marcel Gauchet, a fait long feu.

C'est dans ce contexte nouveau qu'il convient de lire les discours présidentiels à Rome, symbole du catholicisme, et à Riyad, symbole de l'islam. La laïcité positive à laquelle il appelle est en rupture avec le laïcisme français dont la dernière manifestation politique fut l'opposition d'inclure, dans le préambule à la Constitution européenne, toute référence aux "racines chrétiennes de l'Europe". Changement de génération ou régénération de la laïcité française, Nicolas Sarkozy ose affirmer que "les racines de la France sont essentiellement chrétiennes".

Plutôt que d'y voir une trahison de la "laïcité républicaine", ne peut-on reconnaître dans la laïcité positive des symptômes plus profonds ? Peut-être les prémices de la politique de civilisation dont le président vient, à Riyad, de préciser le contenu : "C'est une politique qui se donne pour but de civiliser la globalisation (et) qui intègre la dimension intellectuelle, morale, spirituelle..." Peut-être la volonté de renouer avec cette philosophie d'essence thomiste qui a été longtemps marginalisée en France au profit exclusif du marxisme et de l'existentialisme. N'oublions pas que le personnalisme d'Emmanuel Mounier a été une réponse à l'existentialisme sartrien ; de même que l'humanisme intégral théorisé par Jacques Maritain fut une réaction à l'humanisme marxiste.
Par-delà ce ressourcement philosophique et ces premiers balbutiements d'une politique de civilisation, n'y a-t-il pas dans le repositionnement sarkozyen un retour au gaullisme ? De Gaulle, en effet, qui a gravé la laïcité de l'Etat dans la Constitution, ne déclarait-il pas, le 31 mai 1967 à Rome : "L'Eglise est éternelle et la France ne mourra pas. L'essentiel, pour elle, est qu'elle reste fidèle à ce qu'elle est et, par conséquent, fidèle à tous les liens qui l'unissent à notre Eglise." C'est encore lui qui affirmait, le 11 février 1950 : "Nous sommes un pays chrétien, c'est un fait. Nous le sommes depuis longtemps... Eh bien, nous n'avons pas besoin de nous méconnaître et cette flamme chrétienne, en ce qu'elle a d'humain, en ce qu'elle a de moral, elle est aussi la nôtre."

Article paru dans Le Monde du 24 01 08

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Islamisme et démocratie : lequel dissout l'autre ?

... qui viennent de hisser le mouvement islamiste Hamas a la tête a la tête d'un Etat a la fois réel et virtuel créent une situation inédite et des plus ubuesques : comment les Etats-Unis, l'Europe et Israël vont-ils collaborer avec un gouvernement dont la mouvance est, encore aujourd'hui, inscrite sur la liste des organisations terroristes ?
Et, par-delà ce dilemme local - probablement surmontable moyennant quelques déclarations de principe de la part du Hamas -, de quelle manière les néoconservateurs américains vont-ils sortir de cet autre dilemme majeur, charrié par leur projet de "Grand Moyen-Orient" : contraindre les Etats arabo-musulmans a se démocratiser tout en évitant qu'ils basculent dans l'univers cauchemardesque du totalitarisme vert ? En d'autres termes, le "fondamentalisme démocratique" - pour employer une expression déja présente chez Garcia Marquez - doit-il se poursuivre, maintenant que l'on sait qu'il profite exclusivement au fondamentalisme islamiste ?
Que ce soit en Iran, ou des élections, elles aussi "démocratiques", ont conduit Mahmoud Ahmadinejad a la présidence de la République, ou en Irak, en Egypte, au Pakistan, au Koweit, en Arabie saoudite, au Maroc, aujourd'hui en Palestine et, on a quelquefois tendance a l'oublier, en Turquie, on assiste en effet a un retour spectaculaire de l'islamisme. Cette vague de fond se confirme à chaque occasion électorale. Comme on a du mal à saisir ce phénomène il est vrai renversant, on a pris l'habitude de plaquer sur cette réalité complexe des concepts tirés de la sociologie politique occidentale : vote sanction, vote contestataire, islamisme centriste, islamistes modérés par opposition aux islamistes intégristes... Ce placage de concepts exogènes peut altérer l'analyse et dissimuler les véritables enjeux que recèle la déferlante islamiste.

Il faut d'abord rappeler que le phénomène islamiste n'est pas récent, mais constant et graduel. Contrairement a un leitmotiv, l'islamisme n'est pas né en 1928, avec l'émergence des Frères musulmans en Egypte, qui entendaient ainsi catalyser le ressentiment des populations musulmanes après l'abolition (1924) du califat par Mustafa Kemal. Ses origines seraient plutôt en Arabie, berceau de l'islam... et de l'islamisme. Dans l'histoire moderne, le royaume saoudien est la première incarnation étatique de l'islamisme politique. C'est le premier modèle de théocratie sunnite qui va subjuguer Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans. Il faudrait attendre 1979, sous la conduite de l'imam Khomeiny, pour assister a la naissance de la seconde théocratie, cette fois-ci chiite. Depuis cette date, l'islamisme, principalement inspiré de la doctrine des Frères musulmans et alternativement financé par l'Arabie saoudite et par l'Iran, ne cesse de marquer des points contre les Etats nationalistes issus de la décolonisation, qu'il taxe d'apostasie.
C'est qu'il existe une opposition idéologique et politique fondamentale entre l'islamisme et le nationalisme arabe. Il faut rappeler que Saïd Qutb, le successeur d'Hassan Al-Banna a la tête des Frères musulmans, a été condamné a mort par Nasser et pendu le 26 août 1966. D'ou la haine que vouent les islamistes au panarabisme en général et au nassérisme en particulier. Les assassins d'Anouar El-Sadate, en octobre 1981, avoueront avoir voulu venger la mort de leur "premier martyr", Saïd Qutb. Ce qui rend encore plus tenace cette haine, c'est le sentiment d'avoir été trahis : avant 1952, Sadate avait été membre des Frères musulmans et Nasser en avait été un fervent sympathisant.

La compétition électorale qui vient de se dérouler en Palestine entre le Hamas et le Fatah s'inscrit dans la continuité de la vieille bataille politique et idéologique qui se joue entre panislamistes et panarabes. Mais le combat était inégal entre ceux qui sont devenus les "résistants" et ceux qui sont devenus les "collabos". Privés de leur chef charismatique, Yasser Arafat, n'ayant pratiquement rien obtenu de leurs partenaires israéliens, les responsables du Fatah ne pouvaient pas gagner ces élections. Outre le capital sympathie dont ils profitent a la suite du gros maillage social qu'ils ont pu tisser grâce aux capitaux saoudiens puis iraniens, les islamistes palestiniens bénéficient de la "légitimité coranique" et de la "légitimité martyrologique". Le crime a payé. Les nombreuses actions terroristes contre les civils israéliens n'ont pas été vaines. Et c'est la leçon que ne manqueront pas de retenir les activistes du Fatah !
On répète souvent que l'islamisme se nourrit de la misère économique et de l'exclusion politique. Certes, mais sa source intarissable reste cette culture "holistique" et hégémonique qui mélange Allah a toutes les sauces et réduit le Coran a un manifeste politique. Il suffit de revenir aux "sources", de suivre l'enseignement prophétique pour que le monde de l'islam retrouve son âge d'or perdu, enseignaient Ibn Abdelwahab (prédicateur fondamentaliste dans l'Arabie du XVIIIème siècle, inspirateur du wahhabisme), Hassan Al-Banna, Saïd Qutb et Khomeiny. C'est à partir de ce genre de mythes, majoritairement partagés par les musulmans, que les islamistes ont constitué leur idéologie messianique.

Dans une compétition démocratique, aucun discours politique, si humaniste, si progressiste et si émancipateur soit-il, ne peut rivaliser avec ce genre de rhétorique éculée mais extrêmement mobilisatrice. C'est sur le fumier de l'ignorance que prospère l'islamisme. Pour lui, la démocratie n'est point un système global de valeurs universelles et immuables. C'est un instrument, un moyen conjoncturel au service d'une fin conjecturée : l'instauration d'une théocratie moyenâgeuse. Dés lors, la question n'est pas de savoir si l'islamisme est soluble dans la démocratie ni si l'islam est compatible avec la laïcité. La question est de savoir si, dans le cas de sociétés profondément hétéronomiques et complètement envoutées par les zélotes du fondamentalisme religieux, la démocratie est un vaccin vivifiant ou un poison mortel.

Lorsqu'on est mûr pour l'islamisme, peut-on l'être pour la démocratie ? La réponse a son importance pour les néoconservateurs s'ils veulent résoudre ce grand dilemme : comment démocratiser le monde arabe en évitant qu'il chute dans l'escarcelle islamiste ?
Paru dans Le Monde, le 3 février 2006  

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