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Le Président Sarkozy va présenter son bilan après un an de pouvoir. Comme il faut s'attendre à ce que sa mémoire ne soit pas moins sélective que son jugement, nous ne croyons pas inutile de prévenir quelques oublis en apportant ici le concours d'un petit aide mémoire, pour ce qui est du moins de la politique étrangère :
1) Le chapitre des succès tient en deux lignes : quand on y a inscrit la libération des infirmières bulgares , il n'y a plus qu'à ajouter le mot "fin"

2) A defaut de succès , il y avait de chaudes espérances : on allait arracher Madame Bétancourt à ses ravisseurs et instruire enfin le procès des meurtriers de Rafik Hariri. La première est toujours dans sa jungle et le second toujours dans les limbes. Pour prix de cet échec, nos rapports ici avec la Colombie et là avec la Syrie se sont détériorés. La crise libanaise que M.Kouchner s'est dépensé sans compter pour dénouer, perdure sans issue prévisible.

3) Mais, dira-t-on, vous oubliez le principal, l'évènement historique qu'a été le traité de Lisbonne ? Hélas, je n'oublie rien : c'est bien le principal et ç'aurait du être un succès mais c'est tout le contraire. M.Sarkozy disposait d'une carte en or : de l'avis général, l'Europe avait besoin d'un grand débat où on aborderait enfin les vrais sujets et la France avait justement les moyens de l'imposer. Cet or, en quelques semaines, en plomb vil et pesant s'est changé. On a tant répété que l'Europe était en panne et par la faute de la France que chacun a compris que la France était prêt à rejouer la scène des bourgeois de Calais venant remettre les clés de leur ville à genoux, en chemise et la corde au cou. Les partenaires de la France n'ont eu ainsi aucun mal à lui faire avaler par la fenêtre d'un vote parlementaire ce qu'elle avait jeté dehors par la porte du suffrage universel. Comme en outre la France s'était aimablement offerte à payer les pots cassés, on ne s'est pas gêné : l'horrible traité de Nice avait rompu la parité franco-allemande au "Parlement" européen ; le traité de Lisbonne qu'on ne saurait assez admirer l'a rompue de surcroît au niveau du Conseil. La France avait deux Commissaires ; désormais, elle n'en a plus qu'un ; encore n'est-il pas exclu qu'à l'avenir, elle n'en ait plus aucun. Un article déchoit expressément la France de sa souveraineté en consacrant la supériorité du droit européen même dérivé sur sa Constitution. Il y a des traités qui ont grandi la France, d'autres qui l'ont rapetissée : celui de Lisbonne se range clairement dans la seconde catégorie. A vrai dire, il gagne tellement à ne pas être lu que ceux qui l'ont voté ou ratifié se sont bien gardés de l'ouvrir. Le mot "EUROPE" en majuscules sur la couverture leur a suffi.

4) Vous pensez sans doute qu'à ce prix qui n'est pas mince la France a eu droit à la bienveillance de l'Europe sinon à sa gratitude. Détrompez-vous ! L'Europe est soi-disant en panne mais la négociatin d'adhésion de la Turquie continue son petit bonhomme de chemin sans que personne semble se souvenir que M.Sarkozy avait promis de l'arrêter. M.Sarkozy avait cru pouvoir donner son avis sur le cours de l'euro et les taux d'intérêt : il outrepassait évidemment ses compétences ; on lui rappela que l'euro a beau être la monnaie de la France, ce n'est plus son affaire. Il l'a d'ailleurs bien compris : lui qui s'essayait à tonitruer quand l'euro flirtait avec les 1,40 $, n'a plus de voix depuis qu'il menace de dépasser les 1,60 $ !

Il y avait un beau projet dont la France se promettait monts et merveilles pour sa présidence de l'Union : c'était l'Union Méditerranéenne. Pour ne pas compromettre précisément cette présidence, il fallu mettre le projet sur le lit de Procuste des Institutions bruxelloises ; il y a perdu bras et jambes et, aux dernières nouvelles, on en est à craindre qu'il ne finisse par être dénaturé au point de n'être plus même présentable.

5) Le "droitdel'hommisme " devait être la marque distinctive et le titre de gloire de la diplomatie Sarkozo-kouchnérienne. On est en peine de nommer ses succès mais pas de compter ses couacs. On a vu à quelle caricature il pouvait conduire avec les aventures rocambolesques de l'Arche de Zoe qui ne sont après tout que du Kouchnérisme sans Kouchner et poussé à l'absurde. Les péripéties de la flamme olympique et les palinodies des dirigeants français ont abouti à ce que nos plus hauts responsables politiques et diplomatiques se bousculent sur la route de Pékin soudain transformée en chemin de Canossa. Au passage, nos modernes apprentis sorciers pétris de bonnes intentions ont réussi cet exploit de ruiner la cause de Tibétains aux yeux des Chinois et de réhabiliter la dictature de Pékin aux yeux du peuple chinois.

L'atlantisme est l'autre mamelle du Sarkozo-kouchnérisme : il nous a valu un regain de discours sur le retour à l'O.T.A.N. On nous a expliqué que ce serait sans grandes conséquences puisqu'il n'y avait plus d'intégration militaire, ce qui n'est pas faux, puisqu'il n'y a plus d'ennemi et plus de front . Mais s'il n'y a plus d'intégration, pourquoi y rentrer ? C'est qu'il existe quelque chose qui s'appelle le Commandant Suprême Allié qui est américain et qui dispose d'un énorme quartier-général (le S.H.A.P.E.) et qu'il s'agit de lui faire officiellement allégeance, ce qui n'est ni indifférent ni sans conséquences. Nous rentrons dans l'O.T.A.N. pour pouvoir faire avancer la cause de la défense européenne : l'ennui est que nos partenaires sont fondés à nous dire : puisque l'O.T.A.N. pourvoit à la défense de l'Europe et que toute l'Europe s'y retrouve y compris la France maintenant, pourquoi s'encombrer d'une défense européenne qui fait double emploi ? Pour que l'Europe existe, répondent nos dirigeants sans paraître s'apercevoir qu'ils sont les seuls à vouloir que l'Europe existe.

6) L'envoi de troupes françaises en Afghanistan est peut-être la faute la plus lourde parce qu'elle est grosse de dangers. C'est un conflit qui ne peut pas être gagné et qui, compte tenu de la localisation de nos troupes, nous expose à nous trouver engagés dans de fâcheux démêlés avec le Pakistan.

7) En moins d'un an, nous avons réussi à nous brouiller ou à compliquer nos relations avec la Colombie, la Syrie, l'Iran, la Chine. Il n'a pas lieu d'y ajouter le Pakistan quand déjà nous y avons ajouté la Serbie en reconnaissant le Kosovo sans l'aval du Conseil de Sécurité et en contravention flagrante avec nos propres engagments, c'est à dire en violation du droit international.

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N'y a-t-il pas là un paradoxe insupportable ? L'unité du genre humain ne devrait-elle pas signifier que l'humanité, et donc l'ensemble des hommes, se reconnaisse dans une civilisation unique ?
Comme nous le montrerons d'abord, la réponse négative à cette question est, pour le passé, assez compréhensible, en raison de l'histoire et de la géographie qui n'ont pas permis l'extension d'une civilisation unique. Mais aujourd'hui, les fortes contraintes géographiques d'hier sont largement surmontées par des nouvelles technologies. Aussi l'idée d'une civilisation unique dominatrice se présente-t-elle plus que jamais comme une possibilité dans un monde global. En conséquence, le "choc des civilisations", c'est-à-dire la volonté de l'une d'entre elles de s'imposer aux autres par des moyens violents, pourrait apparaître plus que jamais possible compte tenu des techniques planétaires dont dispose l'homme contemporain. Néanmoins, un tel choc n'est pas le déterminant premier des conflits, d'autant qu'une double pluralité des civilisations demeure une réalité incontournable de l'humanité.


Unité du genre humain et civilisation unique ?
Le paradoxe de l'unité et de la diversité demeure au coeur des comportements humains. Il s'avère insupportable par certains va-t-en-guerre ou par ceux qui l'utilisent à des fins de pouvoir. En effet, a priori, cette caractéristique de l'humanité qu'est l'unité du genre humain est incontestable. L'appellation homme est bien un générique commun à l'humanité. Les différences de couleur de peau, de faciès, d'ethnies, de religions, de comportements, de genre de vie n'enlèvent rien à l'unicité de ce générique. Certes, cette unicité a fréquemment été contestée et des différenciations ont souvent été introduites dans l'histoire. En terme religieux, il y a par exemple la notion de peuple élu. En terme politique et social, la différence entre les hommes libres et les esclaves. Ou entre les affranchis et ces mêmes esclaves. En 1550, la controverse de Valladolid permet au dominicain Bartolomé de Las Casas de démontrer le caractère humain des Indiens et a pour effet l'élaboration de "nouvelles lois" les considérant en conséquence. Plus récemment, plusieurs démocraties tentèrent bien de distinguer les hommes en instaurant le suffrage censitaire. D'une façon plus dramatique, nombre de pouvoirs totalitaires traitèrent des minorités en sous-hommes, allant jusqu'à recourir à des génocides. Mais ces différenciations ou ces violences n'ont jamais remis en cause l'unité du genre humain. Et lorsque des dictatures, des nihilistes ou simplement des armées tuent d'autres humains, c'est justement parce qu'ils ont le tort d'être des hommes, d'appartenir à cette unité du genre humain qu'il convient de définir.

Celle-ci repose sur deux fondements essentiels, au coeur de l'existence de l'homme, auxquels s'ajoute un troisième qui sera présenté à la fin de ce texte.
Le premier fondement tient à ce que l'unité du genre humain résulte de l'unicité de chaque être humain, qui découle d'une individualité exclusive, ne serait-ce qu'au plan génétique. Rien ne peut remettre en cause ce fondement. Aucun travail chirurgical effectué sur la totalité d'un être humain ne peut effacer cette exclusivité individuelle, même si deux hommes pourraient éventuellement, avec de la chirurgie esthétique, présenter des apparences semblables. Aucun homme ne peut être l'alter ego d'un autre. Même si l'évolution, non souhaitable, des techniques concernant le clonage humain se poursuit, elle ne peut parvenir à commander un pareil durablement identique, corps et âmes, à un autre homme. Car la fabrication d'un clone verrait ensuite inévitablement naître des différences : ces deux pareils d'origine vivraient dans un contexte non totalement semblable, auraient un vécu autre et évolueraient distinctement au fil du temps. À supposer un inné exactement équivalent, l'acquis serait quant à lui différent. L'nicité de l'homme est donc le fondement commun du genre humain, à qualifier d'exclusive pour être clair, quitte à risquer une redondance entre le terme et l'adjectif.
Prenons deux types d'exemples susceptibles d'illustrer notre pensée, en considérant d'une part des fratries, d'autre part des sociétés d'origine culturelle semblable. Les frères Blanqui, Louis-Auguste et Jérôme-Adolphe, ont bien eu les mêmes parents. Or le premier est devenu un théoricien socialiste, publiant le fameux journal Ni Dieu, ni Maître, et le second est devenu un économiste libéral.  Autre exemple, le dictionnaire Robert résume la bibliographie du stratonaute suisse Auguste Piccard, jugeant secondaire le rôle de son frère jumeau et collaborateur Jean, non cité. Considérons désormais deux sociétés, l'européenne et la nord-américaine. La culture nord-américaine est sans aucun doute la fille de la culture européenne, héritière des mêmes gènes de civilisation, et pendant longtemps, les Etats-Unis sont inclus dans la civilisation "européenne". Puis ils suivent leur propre cheminement. Après Lincoln, la guerre de sécession et la conquête du territoire par les Américains eux-mêmes, les Etats-Unis sont désignés comme une civilisation "américaine" et non comme appartenant à la civilisation "européenne". Les deux cultures qui ont tant d’ancêtres en commun évoluent en fonction de leurs propres spécificités et ne sont plus équivalentes et encore moins des clones .

L'unité du genre humain tient donc d'abord à ce que chaque homme ne doit son existence qu'au fait d'être différent de n'importe lequel de tous les autres hommes. Ce premier fondement unitaire du genre humain résulte de ce que chaque humain équivaut à une novation, puisque son arrivée dans la vie voit naître un être sans pareil, différent de tous ceux existant ou ayant existé. Enseigner ce fondement, c'est donc dire : tout homme n'existe que parce qu'il est différent de chacun des autres, que parce que son identité est unique, et il appartient au genre humain en raison même de cette caractéristique.

Le deuxième fondement de l'unité du genre humain tient à ce que chaque homme est appelé à la vie, sans choisir ni le lieu ni le temps de sa naissance, avec une mission double de relais et de création. De relais parce que chaque homme s'inscrit dans la chaîne des générations, ce qui lui impose d'une part d'être un "jardinier de la terre", selon la formule implicite de la Genèse , évoquée dans le langage d'aujourd'hui par l'adjectif "durable", et d'autre part, d'être un bon transmetteur. Rôle de créateur parce que tout homme est appelé à créer et à développer ses capacités, qu'il naisse dans un bidonville ou milliardaire. L'histoire montre que le premier peut être meilleur que le second. Par exemple, Martin Luther-King fut un apôtre de la paix, alors qu'un milliardaire arabe a préféré phagocyter un pays d'Asie centrale et dépenser ses milliards pour former des tueurs, pour les "canons", pour le meurtre, plutôt que pour le "beurre", au profit du développement humain.
Notons en outre que les mouvements de population qui changent en permanence la géographie culturelle ne remettent nullement en cause l'unité du genre humain dont les fondements demeurent. Lorsque Saint Cyril de Salonique évangélise certains pays slaves, il modifie les croyances des habitants de ces territoires, mais il ne porte pas atteinte à l'unité du genre humain. Lorsque les mahométans, lors de leurs voyages le long de la route de la soie, convertissent une partie de l'Asie centrale à l'Islam, les fondements de l'unité du genre humain ne sont nullement remis en cause. D'ailleurs cet Islam, qui modifie les caractéristiques religieuses de cette région du monde, n'annihile pas l'ensemble des autres traits culturels. Bien au contraire, des habitants de cette région adhèrent à un Islam qu'ils moulent dans leurs propres traits culturels. La preuve en a, à nouveau, été fournie dans la seconde moitié des années 1990 lorsque les Afghans ont refusé d'adhérer à une sorte de nouvelle "oumma" fondée sur la haine de l'Occident, ou plutôt sur un mythe de l'Occident créé pour la circonstance par soif de pouvoir. Autre exemple, aujourd'hui, une certaine pénétration des États-Unis par une culture d'origine hispanique et catholique d'où il résulte, important changement religieux, que les Catholiques sont en train de devenir majoritaires aux États-Unis ne remet pas en cause l'unité du genre humain.

Ainsi, cette dernière repose d'abord sur deux fondements : chaque homme bénéficie d'une unicité exclusive ; chaque vie est appelée.

Les raisons historiques de la pluralité des civilisations

Intrinsèquement, ce qui précède pourrait déboucher sur l'idée apparemment logique d'une civilisation unique et donc universelle embrassant l'unité du genre humain. Car, si toute civilisation utilise pour se parfaire des réussites économiques et techniques, elle est d'abord d'essence spirituelle, ce qui lui donne une vocation à l'universel. Il est loisible d'imaginer une civilisation offrant aux hommes une vision du monde supposée idéale et ayant en conséquence vocation à s'étendre sur l'ensemble de la planète, au nom de son caractère idéal, et à y demeurer. Le Nouveau Testament présente un tel exemple dans la formulation de Saint Luc citant un "décret de César Auguste" ayant pour objet de "recenser le monde entier". Ceci sous-entend que l'Empire romain, qui poursuit alors l'unification de la Méditerranée permise par les pouvoirs extraordinaires donnés à Pompée en 67 avant J. C. pour y supprimer la piraterie, a vocation à s'étendre à tout le monde. Réaliser la mare nostrum était déjà une réussite civilisationnelle exceptionnelle, si exceptionnelle que personne n'y est jamais parvenu depuis la chute de l'Empire romain. Or, si l'on est capable de faire la mare nostrum, n'a-t-on pas vocation à réaliser une terra nostrum ?
La définition de la civilisation proposée par Arnold Toynbee s'inscrit dans cette vocation mondiale : elle "est une tentative de créer un état de société dans lequel toute l'humanité pourra vivre ensemble et en harmonie comme les membres d'une seule et même famille", et notre auteur ajoute : "c'est le but vers lequel tendent inconsciemment sinon consciemment toutes les civilisations connues jusqu'ici". Certes, la vocation universelle de la civilisation demeure d'essence invisible car elle tient au caractère commun entre les champs d'action individuels et respectifs d'un certain nombre de sociétés humaines. Mais les manifestations de cette prétention à l'universel sont nombreuses. L'extension géographique de la civilisation chinoise ou de la civilisation romaine se traduisit d'abord par des symboles architecturaux, telle la représentation des dragons pour la première ou la réalisation d'un modèle urbain identique pour la seconde. De même, l'extension de la civilisation islamique sur la route de la soie est attestée par des techniques artistiques spécifiques, corrélées avec l'interdiction de toute représentation humaine par l'Islam, et utilisées par exemple à Samarkand en Ouzbékistan.
Or, en dépit de cette vocation à l'universel, l'humanité a produit plusieurs civilisations, au nombre de trente-quatre selon Toynbee. Comment expliquer un tel nombre, voire, diront certains, une telle profusion ? Une première réponse tient à l'histoire qui enseigne que des civilisations peuvent disparaître comme l'égéenne, l'indusienne ou la suméro-acadienne. En conséquence, sur un même territoire, une civilisation disparue peut laisser la place des décennies ou des siècles plus tard à une autre civilisation. Par exemple, la civilisation islamique peut s'étendre à la fin du premier millénaire en Egypte puisque la civilisation égyptienne y a disparu. De même, la civilisation chrétienne orthodoxe peut se déployer en Grèce au second millénaire puisque la civilisation hellénique n'existe plus. Ainsi, le caractère pluriel des civilisations se comprend aisément en se plaçant dans une perspective historique de longue durée montrant des civilisations se succédant.

Espace et civilisations

Mais les civilisations ne s'inscrivent pas toutes dans des temps historiques différents. Considérant telle ou telle période historique, on constate leur coexistence sur la planète, aucune d'entre elles ne parvenant à embrasser toute l'humanité bien qu'existe l'unité du genre humain. Cette coexistence s'explique par la géographie, soit que certaines civilisations soient restées isolées, soit que leur nature propre leur confère des limites géographiques, soit que d'autres civilisations doivent subir des contraintes géographiques limitant l'intensité de leur extension.
D'abord, en raison de moyens limités d'échange et de transport, certaines civilisations sont restées indépendantes, n'entretenant guère de relations avec d'autres sociétés : c'est le cas des civilisations de l'Amérique centrale et de l'Amérique andine.

Ensuite, des civilisations se sont de facto données des limites géographiques en raison même de leur nature. Ainsi la civilisation égyptienne n'avait guère de contacts avec d'autres territoires méditerranéens car, bien qu'elle maîtrisât parfaitement la navigation sur le Nil, il s'agit d'une civilisation essentiellement terrienne. Son essor résulte notamment d'une révolution agropastorale, du défrichage des marécages, et s'appuie sur l'invention et l'tilisation du char à boeufs, de l'âne de bât, ou de la roue. La mer est davantage une limite à l'extension de la civilisation qu'une porte vers d'autres territoires. D'ailleurs, le grand port maritime de l'Egypte, Alexandrie, n'est fondé que postérieurement, en 322 avant J.-C., par des marins grecs.
En troisième lieu, la géographie, compte tenu des techniques de transports de chaque époque, a offert des limites techniques à l'ambition universelle des civilisations. Ainsi, la chute de l'empire romain est concomitante à son effondrement démographique notamment parce que la diminution du nombre de contribuables rendait l'entretien des réseaux de transports, facteur d'unité, beaucoup trop coûteux.
De façon générale, la géographie rend difficile l'extension indéfinie de telle ou telle civilisation sur l'ensemble de la planète pour deux autres raisons. D'une part, l'espace peut faire obstacle à la circulation des idées ou à celle des hommes. Dans le premier cas, la géographie rend difficile la conquête culturelle car les outils de diffusion demeurent faibles. Dans le second cas, la conquête par le peuplement est limitée en raison de la durée des trajets à parcourir, des difficultés à contrôler des territoires montagneux, ou du faible intérêt économique attribué a priori à tel ou tel territoire. Par exemple, la civilisation islamique, pendant plusieurs siècles, ne parvient pas à conquérir les montagnes du Liban, où se réfugient des minorités qui refusent l'acculturation totale à cette civilisation, d'où l'existence encore aujourd'hui de plusieurs confessions chrétiennes différentes sur ce territoire relativement modeste qu'est le Liban. En Afrique septentrionale, la conquête islamique réussit, mais elle ne parvient pas à effacer certains traits linguistiques, culturels ou d'organisation sociale, par exemple en Kabylie, qui se trouvent en quelque sorte protégés par les montagnes. Lorsque la civilisation occidentale s'implante en Amérique du Sud, elle ne parvient pas à se diffuser à la totalité des peuples andins en raison des difficultés d'accès. Des minorités continuent de vivre selon leur culture propre. Par exemple, les Chipayas, en Bolivie, conservent encore des éléments culturels anciens, disparus parfois depuis longtemps dans d'autres populations andines voisines, car ils se sont réfugiés dans des régions inhospitalières et peu accessibles. De la même façon, des îles d'Océanie éloignées des contacts et des échanges avec d'autres peuples ont longtemps conservé des spécificités propres.


Le rôle du temps historique
À la contrainte géographique s'ajoute le temps historique. L'extension spatiale d'une civilisation prend du temps. Alors l'esprit messianique initial de la conquête, qu'il soit militaire ou pacifique, peut se modifier chez certains acteurs. Ou l'accueil des populations locales peut être différent de ce qu'il aurait été en cas de conquête plus précoce. Par exemple, le souverain turc Bâbur (1483-1530), après avoir fondé l'empire Moghol qui dominait le nord de l'Inde, conscient de la fertilité de l'hindouisme, ne souhaita pas imposer l'islam, ce qu'auraient sans doute souhaité des conquérants du début de l'ère mahométane.
De même, l'Indonésie ne fut convertie à l'islam qu'au XIIIe siècle, ce qui signifie qu'elle garde dans son soubassement historique plusieurs siècles d'autres spiritualités qui la conduisent à pratiquer l'islam différemment des peuples arabes les premiers convertis. Cette différence peut être en partie explicative de l'évolution économique spécifique de l'Indonésie par rapport à des sociétés anciennement islamisées ayant acquis dans la même période leur indépendance. C'est d'ailleurs cette différence jugée insupportable par Al-Qaïda qui explique entre autres le choix de Bali pour le violent attentat de l'automne 2002, l'objectif étant de faire, outre des occidentaux, australiens pour l'essentiel, et des hindouistes (puisque Bali est hindouiste), "une victime de plus, l'islam indonésien".

Les conditions de naissance
Outre la géographie et le temps historique, une autre donnée de l'existence de plusieurs civilisations peut s'expliquer par les conditions de naissance des civilisations. Toute civilisation naît d'un défi et de la volonté d'y répondre, ce qui a pour effet de passer de la coexistence d'humains au sein d'un peuple sous le sceau d'habitudes à une différenciation par la civilisation. Or la difficulté, ce stimulant qui est le plus souvent à l'origine des civilisations, se présente différemment selon les latitudes et les époques. Et l'on ne peut anticiper sur la façon dont les hommes sauront répondre ou non à cette difficulté, sauront ou non créer une civilisation et quel type de civilisation. La civilisation égyptienne naît de la capacité de transformer une jungle marécageuse de l'époque préhistorique en une terre fertile, puis de continûment travailler pour que l'oeuvre précaire de l'homme qui a rendu riche ce territoire ingrat perdure. La capacité de répondre à l'hostilité du monde physique, aux terres ingrates, est donc un élément essentiel de la genèse de diverses civilisations ou de la plus grande réussite de certaines sociétés des civilisations. Or les défis auxquels les hommes se sont trouvés confrontés diffèrent selon les territoires et les époques. Le défi des populations andines n'était pas le même que celui des populations du Nil. Et, comme la réponse n'est jamais unique, jamais écrite à l'avance, ces populations, bien qu'appartenant au même genre humain, ont fait naître des civilisations fort différentes.
La coexistence de plusieurs civilisations au sein de l'humanité s'inscrit donc dans des logiques historiques et géographiques.


Le choc facilité par l'internationalisation
Néanmoins, le temps présent situe l'idée d'une civilisation unique différemment car les questions de transports, de maîtrise de l'espace, qui bornaient ou finissaient par borner antérieurement les civilisations, ont profondément évolué. Dans un monde unifié par la rapidité des transports aériens, ferroviaires ou maritimes, par l'immédiateté de l'information audiovisuelle ou du courrier électronique, imaginer une civilisation réunissant l'ensemble de l'humanité semble moins utopique. De nombreuses contraintes géographiques apparaissent écartées par les techniques, qui permettent une "internationalisation" du monde. La circulation des idées et donc des valeurs ou des méthodes de telle ou telle civilisation peut s'effectuer sans difficulté sur l'ensemble de la planète. L'utilisation des ondes et des fréquences peut même permettre de s'adresser en même temps à tous les humains, quel que soit leur lieu d'habitation. Le seul obstacle existant désormais résulte du décalage horaire. L'existence de Bouddha, de Jésus ou de Mahomet a dû attendre des siècles pour être connu de certaines populations, tout simplement en raison de leur éloignement géographique. Aujourd'hui, un enseignement de Bouddha, le sermon sur la montagne ou un prêche de Mahomet pourrait être transmis en direct dans le monde entier, comme le démontre l'annonce d'un bébé cloné  par la secte des raëliens, dont seule une petite minorité de l'opinion publique connaissait l'existence, en décembre 2002. Les techniques d'internationalisation permettent au pape du XXIe siècle de faire entendre sa déclaration accompagnant sa bénédiction ubi et orbi en direct à une proportion importante de l'humanité, alors que ses prédécesseurs ne pouvaient faire connaître le contenu de leur déclaration qu'à une partie limitée de l'humanité et dans des délais de plusieurs mois. Les techniques rendent donc théoriquement possible la diffusion des idées d'une civilisation à l'ensemble de l'humanité.
En outre, elles facilitent largement l'extension d'une civilisation par peuplement par le biais des nouvelles logiques migratoires. Par exemple, dans les siècles passés, en Occident, l'adhésion aux valeurs de la civilisation tibétaine ne pouvait concerner qu'un nombre marginal de personnes, tout simplement parce la possibilité de connaître cette civilisation ou d'avoir des échanges directs avec des tibétains était extrêmement réduite. Aujourd'hui, un occidental peut d'une part disposer en un temps record de nombreux éléments permettant de s'informer sur la civilisation tibétaine et, d'autre part, converser avec des tibétains installés en Occident.


Dans un monde global, le rêve ou le mythe d'une civilisation unique apparaît possible. Il peut en conséquence être source de conflits si l'une ou plusieurs d'entre elles cherchent à s'imposer par la force. Un choc mondial entre des civilisations, facilité par les flux migratoires, pourrait se produire alors que les chocs historiquement connus étaient cantonnés géographiquement à telle ou telle région du monde.
D'autres éléments contemporains sont de nature à attiser davantage la xénophobie, puis des conflits en raison des différences. Pendant longtemps, les hommes vivant sur un territoire pouvaient être confortés dans leurs comportements culturels par la présence de voisins ayant les mêmes comportements. Ils imaginaient l'existence d'autres modes culturels, mais la différence était le plus souvent géographiquement éloignée et pouvait donc être ignorée dans la vie quotidienne. Avec les nouveaux médias et les nouvelles logiques migratoires, la différence s'expose en permanence et suscite inconsciemment des interrogations sur sa propre existence. Elle est présente dans les salles à manger à travers les télévisions qui montrent d'autres humains, géographiquement proches, se comportant différemment, avec d'autres attitudes culturelles créant des effets d'attirance ou de rejet. En outre, dans son voisinage, dans sa rue ou dans des rues voisines, dans son quartier ou dans des quartiers proches, chacun constate d'autres moeurs que les siennes : femmes vêtues autrement, présence masculine de surveillance des femmes faisant les courses, construction d'un lieu de prière pour un culte auparavant absent, drapeau d'un pays étranger brandi par des personnes de la nationalité du territoire où ils habitent.
Même les personnes sereines, confiantes d'appartenir à une civilisation dans laquelle elles se reconnaissent, sont périodiquement bousculées par des "événements" médiatisés qui viennent les inquiéter dans leurs croyances, dans leurs comportements, voire les inciter à la xénophobie et à la haine. Le langage lui-même généralement utilisé peut agresser et choquer comme lorsque les médias déclarent que tel pays est devenu une société "multiculturelle", laissant à penser que ne pas être multiculturel est anormal, en confondant la multiculturalisme et le pluriculturalisme. Tous ces éléments signifient-ils que le choc des civilisations ne peut qu'être commencé ou, dans le cas contraire, qu'il est inévitable dans le futur ?

La réponse donnée à cette question par Samuel Huntington est positive car, selon lui, "les identités de civilisation déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde d'après la guerre froide". Or, un examen critique conduit à infirmer ce qu'il désigne comme une "proposition" pour plusieurs raisons : d'abord parce que les conflits à l'intérieur des sociétés sont beaucoup plus fréquents et intenses qu'entre les sociétés ou les civilisations. Ensuite parce que la géographie continue d'imposer des disparités. En troisième lieu, parce que l'histoire laisse des traces facteurs de diversités des civilisations. Enfin, parce que la pluralité des civilisations et la pluralité dans la civilisation est la règle d'autant que l'identité humaine est plurielle.

Les conflits intérieurs plus importants que les chocs entre civilisations

En premier lieu, et contrairement à la "proposition" d'Huntington, les structures de conflits sont déterminées autant et même plus par les identités internes aux civilisations que par les identités communes d'une même civilisation. La structure des conflits dans le monde a longtemps été résumée, pour la période 1945-1989, comme dominé par la situation de guerre froide résultant du conflit frontal entre le bloc occidental et le bloc soviétique, chacun uni contre l'autre. Or, en réalité, les conflits à l'intérieur des blocs ont pesé et pèsent encore davantage dans l'histoire que les conflits entre les blocs. Au sein du bloc soviétique, les violences les plus extrêmes, les "chocs", n'ont pas été tournés contre le bloc occidental, mais ont résulté de la volonté d'imposer la dictature soviétique dans la "prison des peuples", conduisant aux millions de morts dus à la terreur, aux crimes, aux répressions, aux purges , ou plus tard au coup de Prague (février 1948).
Dans les années 1945 et suivantes, l'URSS n'aurait pu s'étendre en Europe orientale si le bloc occidental ne s'était pas préalablement affaibli avec le conflit franco-allemand, opposant, au sein de l'héritage de la civilisation occidentale, ce dernier et l'idéologie nazie cherchant à s'imposer. Puis l'implosion soviétique a été retardée par les conflits au sein du monde occidental, ceux qui regardaient et soutenaient l'Union soviétique avec les yeux de Chimène empêchant ceux qui aurait souhaité écarter toute aide facilitant le maintien du pouvoir soviétique d'aller au bout de leurs intentions. La défaite soviétique de 1989-1990, sans guerre ni morts, ne provient pas d'une victoire du bloc occidental face au bloc soviétique, mais d'une victoire d'une partie du bloc occidental sur une autre, et notamment du changement à 180° de la politique étrangère de l'église catholique : le pouvoir est passé des membres de la Curie considérant qu'il fallait vivre avec le soviétisme qui allait durer, à Jean-Paul II ("N'ayez pas peur ! ") se fixant pour objectif la liberté religieuse à l'Est et donc la fin du pouvoir des soviets.

Dans les années 1980, l'attitude occidentale vis-à-vis des événements de Budapest (1956), du printemps de Prague suivi de l'entrée des troupes du pacte de Varsovie (1968), ou de la "normalisation" en Pologne (automne 1981) a déclenché des oppositions au sein même de l'Occident, limitant la capacité de ce bloc à s'opposer au totalitarisme soviétique. Il en a été de même concernant la riposte souhaitable face aux missiles soviétiques sol-sol SS20 braqués sur l'Europe, riposte dans laquelle François Mitterrand s'est illustré face aux pacifistes allemands qui préféraient être "rouges que morts", c'est-à-dire se contenter d'une existence de sujet plutôt qu'être libres, se priver de la liberté de choix qui est l'essence de l'Homme.

Donc, déjà pendant la guerre froide, les chocs les plus significatifs et moteurs de l'histoire n'étaient pas entre les deux blocs, d'ailleurs souvent reliés par des échanges de marchandises ou par des soutiens financiers de l'Ouest vers l'Est, mais internes à chacun d'entre eux : à l'st, déportations, envois au goulag, répressions contre Solidarnosc en Pologne, terreur en Roumanie ; à l'Ouest, opposition sur l'attitude à avoir vis-à-vis de l'Est soviétique. Dans le monde de l'après guerre froide, il en est de même, les conflits localisés à l'intérieur d'un même espace de civilisation sont beaucoup plus nombreux que les conflits entre civilisations : "parmi les 56 conflits qui ont eu lieu dans le monde au cours des dix ans (1990-2000) qui ont suivi la guerre froide, seulement trois portent le caractère interétatique, tous les autres étaient des conflits internes, c'est-à-dire des guerres civiles". Les rapports de force et volontés de puissance s'exercent au sein des civilisations avant même de s'éprouver parfois entre différentes civilisations. C'est d'abord au sein des civilisations que s'oppose d'un côté l'appétit de pouvoir, la cupidité, le désir de paraître, la peur du voisin et, de l'utre, le souci de surmonter des crises et des échecs et de travailler pour le bien commun.
Peut-on considérer ce constat comme caduc depuis le 11 septembre 2001, jour souvent présenté comme l'illustration de la thèse du "choc des civilisations" ? Une telle formulation est discutable à plusieurs titres. D'abord, le 11 septembre ne peut être interprété comme un choc entre deux civilisations, mais entre une civilisation et une action dominée par une approche nihiliste, comme le confirment l'absence de revendication et même, pendant plusieurs mois, le refus d'Al-Qaïda de revendiquer ces massacres, au point de nourrir l'absurde rumeur arabe selon laquelle la CIA était responsable. Un Français sans scrupule et avide de médias a même fait fortune en publiant un livre accréditant une rumeur aussi absurde.

Ensuite, le projet premier d'Al-Qaïda ne consiste pas à écraser, voire à faire disparaître la civilisation occidentale, celle des "croisés", car cela lui enlèverait le moyen qu'il utilise pour son but essentiel : accroître son pouvoir au sein même de la civilisation musulmane. Les attentats contre la civilisation occidentale ne sont que le moyen de parvenir à cet objectif stratégique. D'ailleurs Al-Qaïda n'hésite pas à tuer des musulmans comme il l'a fait dans plusieurs continents. Pour Al-Qaïda, il ne sert à rien de tuer des "croisés", si cela n'a pas pour résultat d'augmenter son pouvoir sur les masses des pays à majorité musulmane et sur les minorités musulmanes des pays non musulmans, et si possible de renverser à son profit certains régimes politiques de pays majoritairement musulmans.

Al-Qaïda, fruit d'un contexte historique

En outre, Al-Qaïda est né, bien entendu, dans l'histoire du temps présent de l'umanité. Mais il s'inscrit plus précisément dans une période historique spécifique de la civilisation islamique dont il est courant de considérer qu'elle traverse un temps de crise et déchecs. En cette orée du XXIe siècle, la civilisation islamique, ou plus précisément les sociétés qui en sont les héritières, se trouve en effet dans une situation paradoxale, avec des forces considérables en raison de ses richesses énergétiques et démographiques et une situation objective de faiblesse géopolitique. D'une part, elle dispose de très grandes ressources économiques, sans équivalent historique, en raison des importants besoins en hydrocarbures des économies contemporaines. D'autre part, sa force démographique s'est considérablement accrue depuis la seconde moitié du XXe siècle grâce à l'importation de la transition démographique. Mais, en même temps, elle ne parvient pas à retrouver un élan civilisationnel aussi prestigieux que celui de son passé. D'où une crise de la civilisation islamique qui suscite des attitudes diverses, dont celle d'Al-Qaïda.
Selon l'analyse de Bernard Lewis , la clôture du monde musulman sur lui-même semble constituer la cause de son déclin. Au XVIIe siècle, les musulmans ne voyageaient presque pas vers l'Occident. Les sultans n'entretenaient pas d'ambassades fixes auprès des souverains étrangers. Plus récemment, les politiques de purification ethnique ont privé des pays musulmans d'une hétérogénéité porteuse d'échange, à l'exemple de Nasser décidant en 1956 l'expulsion des juifs d'Egypte ou encore de l'Algérie, nouvellement indépendante, refusant toute place aux Algériens d'origine européenne prêts à contribuer à l'essor du nouvel Etat. L'échec de la Ligue arabe, créée en 1944, mais jusqu'à ce jour "incapable de résoudre le moindre problème survenant dans les pays qui en sont membres" est patent. Contrairement à l'Europe parvenant à son union économique, explicative de l'amélioration de sa compétitivité économique, la Ligue semble "condamnée à l'échec", car "les pays arabes n'accordent aucune valeur au multilatéralisme ou à la coopération interarabe". Dans ce contexte, l'usage de la violence incarné aujourd'hui par Al-Qaïda, qui se présente comme une réponse à la crise de la civilisation islamique, résulte d'abord d'un conflit interne à l'islam, comme l'attestent dès 1981 l'assassinat d'Anouar Al Sadate, les conflits en Algérie depuis 1990, le refus de la majorité des Afghans de l'intégrisme des talibans, ou l'assassinat du commandant Massoud en 2001. Bien qu'utilisant le non-musulman à ses fins (l'occidental, le chrétien, le juif, l'hindouiste), Al-Qaïda signifie donc davantage un choc au sein de la civilisation islamique - choc pour simplifier entre les islamiques et les islamistes - qu'un choc de civilisations.

La géographie toujours prégnante
Deuxièmement, la géographie est toujours présente pour générer des différences qui font d'ailleurs la richesse de l'humanité. Si le monde naissait aujourd’hui avec les technologies permettant l'internationalisation, il ne formerait pas une civilisation uniforme sur l'ensemble de la planète. Les conditions de vie dans des régions de plaines et des régions de montagne, dans des îles, dans des terrains marécageux, sur des hauts plateaux, dans des vallées encaissées  diffèrent et génèrent inévitablement des modes diversifiés d'rganisation sociale pouvant entraîner des traits civilisationnels différenciés. Si la Suisse n'était pas un pays montagneux divisé en vallées, elle n'aurait sans doute pas inventé un mode politique confédéral, confirmé lors de sa dernière réforme constitutionnelle alors que les moyens de communication sont sans commune mesure avec ceux du Moyen Âge. Si certaines de ses vallées n'étaient pas restées géographiquement isolées, elles n'auraient pas continué, à travers les siècles, à s'individualiser en parlant le romanche . Si l'Angleterre n'était pas une île, où seraient ses frontières qu'elle a d'ailleurs si souvent cherchées à déplacer sur des terres continentales, et finalement toujours en vain, comme le montre la guerre de Cent ans ? Si le Japon n'était pas un archipel, aurait-il pu développer une civilisation propre ? De même, l'essor d'une civilisation coréenne spécifique est directement lié au caractère péninsulaire de la Corée.
La diversité des territoires de la planète, des climats, des milieux, des ressources exploitables, même avec l'usage de technologies puissantes de l'information et de la communication, est donc de nature à susciter des traits culturels et donc des civilisations différentes. L'humanité connaîtra plusieurs civilisations quelles que soient les techniques mises au point au XXIe siècle conduisant les hommes à vivre dans un seul monde.

La présence de l'histoire

Donc, si le monde naissait avec les technologies aujourd'ui connues, il se pourrait qu'il développe plusieurs modes civilisationnels. Or les peuples et les hommes ne naissent pas aujourd'hui. Ils sont les héritiers d'une histoire qui les différencie, selon la définition donnée par Saint-Exupéry : "Une civilisation est un héritage de croyances, de coutumes, et de connaissances, lentement acquises au cours des siècles, difficiles parfois à justifier par la logique, mais qui se justifient d'elles-mêmes, comme des chemins, s'ils conduisent quelque part, puisqu'elles ouvrent à l'homme son étendue intérieure".
Au sein de chaque société, au sein de chaque groupe humain, au sein de chaque conscience individuelle, l'histoire collective ou l'histoire personnelle fait son oeuvre. Les Comores ou le Maroc sont tous deux adhérents à la Ligue arabe, au sein de la civilisation islamique. Mais, outre leur appartenance religieuse, ils héritent chacun de croyances, de coutumes et de connaissances fort différentes.
En outre, les sociétés évoluent différemment, ce qui conduit l'histoire à voir naître de nouvelles distinctions. Ainsi, comme évoquée ci-dessus, la notion de civilisation occidentale est-elle une réalité de plus en plus éclatée. S'il est vrai que les Etats-Unis sont fils de la civilisation occidentale issue de l'Europe, il s'agit de fils dont les traits civilisationnels se différencient de plus en plus de la civilisation occidentale européenne. Prenons deux exemples, le premier concernant l'attitude spirituelle. Tandis que l'Europe refusait d'inscrire tout héritage chrétien dans sa Charte des droits fondamentaux proclamée officiellement au sommet de Nice le 7 décembre 2000, les Etats-Unis continuent sans complexe de faire circuler des dollars sur lesquels est écrit "in God we trust" ; et la pratique religieuse se trouve aux Etats-Unis sans commune mesure avec celle constatée en Europe. Jamais l'attitude face au religieux des deux sous-continents -Etats-Unis et européen- n'a été aussi différenciée. Le second tient aux évolutions démographiques, de plus en plus dissemblables entre l'Europe et les Etats-Unis.

La pluralité de chaque civilisation est la règle au niveau collectif comme au niveau individuel. Toute société considérée sur un territoire est pluriculturelle et son caractère pluriculturel n'empêche en rien la concorde sociale lorsque la pluralité culturelle se fonde sur l'adhésion à un universel commun. Les Alsaciens ne sont pas les Bretons et les Bretons ne sont pas des Provençaux et les spécificités de modes de vie de chacun d'entre eux ne posent guère de problèmes car ils acceptent ensemble des règles communes permettant le respect réciproque, même si la peur de l'autre est rapidement présente : combien de fois le mariage d'un breton et d'une provençale est pensé, voire considéré, comme le mariage avec un "étranger". Autre exemple, il y a pluralité dans l'islam (sunnite, chiite, wahhabite, soufi, ismaélien…) comme il y a pluralité dans la chrétienté. Cette réalité plurielle des sociétés se retrouve en considérant les individus.

Le caractère pluriel de toute identité

Car la pluralité se retrouve au sein de chaque personne, car l'homme ne se réduit pas à la civilisation à laquelle il appartient. La réalité humaine est complexe tout simplement parce qu'on ne peut réduire aucun homme à sa seule appartenance à une civilisation. Par exemple, Averroès n'est pas Ghazali car ils ne professent pas la même doctrine de l'Islam. Bossuet n'est pas Fénelon. L'unicité exclusive de chaque humain rappelée ci-dessus s'alimente à la fois de sources propres à chaque individu et d'identités collectives. Il convient d'écrire identités collectives au pluriel parce que, entre la part d'identité ayant pour origine une unicité exclusive, et l'appartenance à l'ensemble de l'humanité, chaque homme se nourrit et nourrit de nombreuses identités intermédiaires : familiale, associative, locale, régionale, nationale, continentale, religieuse... Il en résulte que l'identité authentique de l'homme ne peut être que plurielle, sauf si elle est écrasée par des méthodes coercitives comme dans le cas de jeunes "soldats" des clans somaliens qui sont soumis en permanence, par la volonté de leurs propres chefs, à l'empire de la drogue. Ce troisième fondement de l'unité du genre humain se résume à un point fondamental : toute identité authentique est plurielle.
Le mot civilisation fait référence à un genre particulier de culture ou à une période spécifique qui a existé à une période déterminée : civilisation sumérienne, égyptienne, grecque, romaine, aztèque. L'unité du genre humain conduit à émettre une hypothèse selon laquelle elle pourrait déboucher sur une civilisation unique compte tenu du sens de la civilisation ayant vocation à embrasser l'humanité. Or, cette dernière a connu et connaît plusieurs civilisations. Même si des civilisations se succèdent sur des territoires semblables, d'autres ont coexisté ou coexistent à la même période sur la planète. L'unité première du genre humain s'ouvre en permanence à une pluralité des civilisations, car l'homme est un être historique et géographique. Il ne peut signifier l'existence d'une civilisation uniforme et universelle, qui l'aurait donc emporté sur les autres. Puisque la diversité crée d'abord des tensions ou est exploitée d'abord au sein même des civilisations, la question première qui se pose à l'humanité du XXIe siècle n'st pas celle du "choc des civilisations", mais de parvenir, dans chaque société, temps après temps, à parfaire la concorde sociale à toutes les échelles géographiques. Cela est rendu plus nécessaire et plus difficile que jamais car l'homme, dans son espace vécu, n'a jamais été autant confronté à la différence. Or l'humain a toujours du mal à accepter que l'autre parle, pense, agisse, se comporte, différemment de soi dans la vie sociale, dans la vie spirituelle, et même dans la vie professionnelle. Et l'exacerbation de la différence peut alors conduire à l'opposition puis à l'intolérance, au conflit et à la guerre sous les formes les plus variées. Dans ce contexte, une double obligation s'impose. D'abord, enseigner que la différence est créatrice. C'est la différence des sexes qui crée la vie. C'est la différence des expériences qui enrichit la connaissance. Ensuite, que la différence est d'abord en chaque homme, saisi en permanence par le doute sur le sens de sa propre existence, doute qui le conduit à balancer entre des hypothèses fort diverses. Il s'agit d'apprendre à vivre la diversité à l'intérieur de l'universel.
Paru dans la revue Panoramiques, 3e trimestre 2004, n° 68, p. 153-163

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.............. A l'origine, la loi française du 15 novembre 1999 instituant un pacte civil de solidarité (PACS) a été conçue essentiellement pour satisfaire les revendications d'associations homosexuelles.

En instituant un statut du couple indépendamment du sexe, elle diffère des lois de l'Europe scandinave qui ont généralement choisi la formule du "partenariat homosexuel". Puis, au fil des décisions législatives françaises, un "nouveau" PACS semble devenu un concurrent du mariage.
En France, les premières années de vie juridique du PACS ont été assez décevantes pour ses promoteurs. En effet, certains parlementaires avaient incité leurs pairs à voter cette loi car elle était attendue par trois millions de français ! Or, selon les statistiques du ministère de la Justice, les chiffres sont très faibles : 22 000 PACS en 2000 et moins de 20 000 en 2001. Ensuite, l'évolution est davantage orientée à la hausse, avec 25 000 en 2002, 32 000 en 2003 et 40 000 en 2004. Néanmoins, le nombre de PACS apparaît marginal par rapport au nombre de mariages puisque, encore en 2004, on comptait moins de 15 PACS pour cent mariages.
Deuxième élément d'analyse, le PACS est une formule moins utilisée par les couples homosexuels, censés être les premiers destinataires de ce nouveau droit, que par les couples hétérosexuels. En effet, dès 2000, première année pleine d'application de la nouvelle loi, plus des trois quarts des PACS concernaient des couples hétérosexuels. Depuis la proportion n'a cessé d'augmenter et, depuis 2005, plus de 90 % des PACS concernent des couples hétérosexuels.

En 2005, la statistique des PACS prend un incontestable envol. Leur nombre augmente de 50 % par rapport à l'année précédente et il faut désormais compter plus d'1 PACS pour 5 mariages. La hausse de 2005 ne peut s'expliquer par des événements conjoncturels, car elle se poursuit ensuite en 2006 puis en 2007, année où le nombre de PACS dépasse les 100 000, soit plus du tiers du nombre des mariages. Le PACS n'est donc plus un phénomène statistiquement marginal, comme pendant les premières années de cette nouvelle formule juridique.
L'explication que l'on peut proposer est la suivante. Certes, dès son instauration, le PACS a fait l'objet, en matière d'impôts sur le revenu, d'impôt sur les successions ou de droits sociaux, de conditions recopiées sur celles des droits de la famille. Mais, au fil des années et des dispositions législatives, et notamment à l'occasion du vote par le Parlement français de chaque loi de finances, les droits ouverts aux couples pacsés, droits fiscaux, sociaux ou juridiques, sont augmentés. L'alignement le plus substantiel des droits fiscaux du PACS sur ceux de la famille s'est produit lors de la loi de finances 2005. Cette dernière permet aux pacsés de bénéficier, comme les familles, du système dit du quotient conjugal, avec une possibilité d'imposition commune dès l'année de conclusion du PACS, sans avoir à attendre trois ans.
Un nouvel exemple est fourni par ce qu'il est convenu d'appeler le "paquet fiscal", loi dite TEPA "en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat" votée en juillet 2007. Ce paquet fiscal décide par exemple, pour les donations du vivant, d'étendre aux partenaires d'un PACS le même abattement que celui déjà en place pour les époux.
En conséquence, alors que le PACS initial de 1999 n'était guère un concurrent du mariage, tous les chiffres montrent que le "nouveau" PACS se révèle en être un.

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"Quand on ne reconnaît plus les siens, c'est qu'on n'est plus des leurs. " (Louis Pauwels)
Oui, tous les Français ne ressentent pas obligatoirement l'urgence de demeurer français.
Aussi, c'est le corps en décomposition de notre pays que nous avons bien failli mettre en terre à la date fatidique du référendum du 29 mai 2005 lequel demandait aux Français de voter "oui" à la nouvelle Constitution européenne sur les conseils délétères du Président de la République d'alors, Jacques Chirac. La nouvelle Constitution avait en vue de déléguer les pouvoirs souverains acquis au fil des siècles par la France, pour les transmettre à l'Europe ou à ce que l'on appelle l'Europe qui n'est jamais, pour l'heure, qu'un tripot qui participe à la gabegie.
On était bien loin de " la certaine idée de la France" !

Lors du référendum sur la Constitution européenne, pauvres de nous, nous faisions figure du dernier carré et tandis que nous avions en bouche, prêt à le hurler, le mot de Cambronne, nous avions conscience qu'on devait lui accoler le seul mot qui était encore susceptible d'être véritablement français : le mot "non". Le philosophe Michel Onfray suggéra à l'occasion de ce référendum de poser aux Français la seule question valable parce que terriblement explicite : "Voulez-vous que ça continue comme ça ?" Cette question est toujours d'actualité, hélas !
Je n'oublierai pas non plus la honteuse déclaration, à mes yeux, de Jorge Semprun que je respecte pour son passé de déporté et qui osa soutenir que l'augmentation du coût de la vie en France depuis le passage à l'euro n'avait rien à voir avec l'Europe, de même que les délocalisations dont tant d'ouvrières et d'ouvriers ont a subir les effets nocifs et qui, à ses yeux, n'étaient en rien causées par l'Europe. Je lui aurait volontiers répliqué - je le fais ici - que ce qu'il soutenait était aussi inepte que si on lui disait qu'Hitler n'était pour rien dans la déportation des juifs et les chambres à gaz.
Qu'avait donc à voir l'Europe qui se préparait à nous engloutir et à nous déglutir, avec celle que préconisait le général de Gaulle qui l'avait en quelque sorte définie par ces quelques mots, fort à propos, lors de sa conférence de presse du 15 mai 1962 : "Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l'Europe, dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment italien, allemand et français. Ils n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils avaient été des apatrides et qu'ils avaient écrit en quelque espéranto ou volapuk intégré."
Il est évident que le général de Gaulle était tout autant que le ministre anglais Kenneth Clark "pour les états d'Europe unis et pas pour les Etats-Unis d'Europe". Le Général était pour une confédération, c'est-à-dire pour l'association de plusieurs états qui gardent leur souveraineté.

Le 29 mai 2005 et 3 jours plus tard, les Pays-Bas rejetèrent également la Constitution. Les Français ont donc dit "non" à ces quelques lignes qui demeurent toujours dans le "traité simplifié" : "Article I-6 : Le droit de l'Union. La Constitution et le droit adopté par les institutions de l'Union dans l'exercice des compétences qui sont attribuées à celle-ci, priment le droit des Etats membres. "
Selon Boileau , "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément", ce qui est loin d'être le cas en ce qui concerne l'article I-6. A cette occasion, je rappelle que pour être fidèle à Beaumarchais, "il faut s'empresser de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer". C'est pourquoi je signale que lors d'une conférence donnée à Louveciennes, le Président Valéry Giscard d'Estaing signalait avec sa diction bien connue : "Je fais remarquer que nous avons choisi un papier fin pour imprimer ce texte afin de le rendre plus court".

Mais voilà que Zorro est arrivé en la personne du Président Sarkozy. Que l'on ne pense surtout pas que je vais me mettre à hurler avec les loups, car quitte à me tromper - l'avenir le dira - ayant voté pour lui, je considère que je dois lui donner toute ma confiance bien que je ne sois pas d'accord avec le fait qu'il ait fait adopter le Traité dit simplifié et qui ne l'est pas. Mais rien ne m'empêche de prophétiser et on verra à l'usage si j'ai vu clair ou pas : je pense que le Président Sarkozy, tôt ou tard, ruera dans les brancards de l'Europe et prendra la magnifique décision d'imprimer à l'Europe ses desiderata qui seront ceux de la France et pas obligatoirement ceux de l'Europe. La fédération s'inclinera devant le principe de la confédération. Vous verrez ! 

Oui à l'Europe mais pas celle-là. On ne connaît rien de la situation de nos voisins immédiats, alors que pouvons nous saisir des pays faisant partie de l'Union européenne qui se trouvent aux antipodes. Tout cela est totalement illogique. Toujours est-il que le clonage de tous les pays d'Europe depuis Maastricht est en marche et il atteindra dès lors son paroxysme à la suite de l'approbation par le Parlement réuni en Congrès le lundi 4 février 2008 à Versailles du projet de loi de révision constitutionnelle préalable nécessaire à la ratification du traité par 560 voix contre 181 et 152 absentions. Il me parait bon de se souvenir que les 181 parlementaires qui n'ont pas fait fi du "non" du peuple français lors du Référendum du 29 mai 2005 sont presque tous de gauche : 121 députés et sénateurs PS, 44 députés et sénateurs PCF, et seulement 5 députés et sénateurs UMP. Où sont donc passés les gaullistes ?
Le traité dit simplifié, a donc la possibilité d'être adopté suite au vote de Versailles, grâce à 560 "oui" contre les 16 millions de "non" du référendum du 29 mai 2005 (sic). Le projet de loi autorisant la ratification du traité de Lisbonne devient donc effective le 14 février avec sa publication au journal officiel portant la signature de Nicolas Sarkozy et selon l'article 52 de la Constitution française ou plutôt ce qu'il en reste. Le traité entrera en vigueur en 2009, reste à mettre en place une nouvelle réforme constitutionnelle. Voilà, le tour est joué ! 

C'est donc la victoire des Etats-Unis d'Amérique qui instillent de longue date ce clonage aux nations de la planète entière. Ils épandent leur drogue mortifère, à savoir la mondialisation et la globalisation qui se repaissent toutes deux des individualités qu’elles ont en horreur. Telles les trous noirs dans l'univers, elles mangent tout ce qui éclaire. "L'Amérique est devenue aujourd'hui une entreprise d'hégémonie mondiale" confiait le Général à Alain Peyrefitte : "Notre politique, Peyrefitte, je vous demande de bien le faire ressortir : c'est de réaliser l'union de l'Europe. Mais quelle Europe ? Si elle n'est pas l'Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels, limitée et sans avenir. L'Europe dite intégrée se dissoudrait comme du sucre dans le café. C'est en réalité l'Europe des Américains, l'Europe des multinationales. Une Europe qui, dans son économie et davantage encore dans sa défense et dans sa politique, serait placée sous une inexorable hégémonie américaine. Une Europe où chaque pays européen, à commencer par le nôtre, perdrait son âme. Comment voulez-vous qu'on aille toujours plus loin vers l'enrichissement des riches et l'appauvrissement des pauvres ? Et qui est mieux placé que la France pour faire entendre la voix de ceux qui n'ont pas de voix ? Les peuples, ça existe et ça résiste. Ce sont les gouvernements qui n'existent pas quand ils sont à la merci de leurs partis, de leurs comités et de leurs Parlements. Je veux que l'urope soit européenne, c'est à dire qu'elle ne soit pas américaine".

Fort heureusement la mondialisation n'a pas que des adeptes. Comme j'ai eu le culot de le lui dire dans une de mes missives, Brigitte Bardot que je vénère, fait partie des femmes qui ont des c... afin de pallier au manque de celles de nombreux hommes. Elle s'insurge comme moi : "L'uniformité de cette mondialisation détruit, jour après jour, l'empreinte, le patrimoine, que des siècles de traditions différentes avaient apporté pour chacune des civilisations. Il n'y a plus de dépaysement, de couleur locale, d'architecture différente, d'us et coutumes à découvrir, de costumes provinciaux ou nationaux. Buildings et jeans sont devenus les deux emblèmes d'une banalisation mondialiste. Quel malheur ! "(Un cri dans le silence, Editions du Rocher).
Il faut bien dire que la plupart de événements dont nous avons à souffrir viennent en majeure partie de ce pays qui a pour nom "América", et il faut avouer que la source de tous les maux modernes est bien souvent américaine. Même s'ils nous ont libérés, cela ne leur octroie pas tous les droits. Merci de nous avoir libérés certes, mais est-ce une raison pour nous digérer ? Certes, gardons-nous de tout anti-communisme primaire comme de tout anti-américanisme du même acabit, mais il faut bien admettre que, comme le déclarait le révolutionnaire italien Gramsci : "L'ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres".
Je me sens totalement habité, hanté par ces mots que le général de Gaulle a un jour confié à un de ses affidés les plus sûrs, Jacques Foccart qui s'est consacré aux Affaires africaines et malgaches : "En réalité, ce peuple français meurt et se laisse mourir. Il a eu quelques sursauts. Et toujours et sans arrêt reviennent les adversaires qui disloquent tout cela. C'est un pays qui se dissout, je n'y peux rien. Comment voulez-vous lutter pour un pays qui est en train de se dissoudre, de s'en aller, de s'abandonner ? On ne peut pas tenir un pays malgré lui. On ne peut pas l'empêcher de se dissoudre malgré sa volonté, ce n'est pas possible. (…) (Jacques Foccard, "Le Général en mai" - Journal de l'Elysée - 1968-1969, Editions Fayard - Jeune Afrique). 

Peut-être faudra t-il en arriver un jour à cette solution extrême préconisée par Bertolt Brecht : "Puisque le peuple a tort, il faut dissoudre le peuple ! "Brecht disait-il cela pour rire ? Rien n'est moins sûr. Quant à Voltaire, il soutenait : "Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas instruit" - Lettre à Damilaville, 1766. D'ailleurs, la question ne se pose pas car le peuple n'a pas le temps de s'instruire. Et si le peuple était instruit, il a été dit qu'il ne serait plus le peuple.
Il n’y a plus qu'à espérer que l'Irlande dont la Constitution contraint le gouvernement à procéder par référendum, vote "non" lors de la consultation qui devrait avoir lieu probablement en mai 2009. Il serait plaisant qu'à cette occasion l'Irlande juge bon de s'approprier ce concept  d'Anatole France: "je n'ai pas besoin de faire partie du troupeau pour être rassuré ! "
On pourrait alors s'interroger et se demander si l'ombre inoubliable du général de Gaulle entreprenant sa marche sur les dunes irlandaises après avoir quitté le pouvoir en mai 1969, n'aurait pas imprimé sa trace indélébile dans l'esprit des Irlandais moins oublieux que les Français. Le sable irlandais est soumis bien sûr au vent qui souffle et qui efface tout, mais il est pourtant des vents de doctrines qui en s'incrustant peuvent influencer les référendums au point de les métamorphoser en mémorandums. N'est-ce pas souhaitable ?

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................. le problème de l'islam a pris de telles proportions que beaucoup voient en lui le nouvel ennemi n°1, remplaçant ainsi le communisme dans ce rôle. Durant la guerre froide, le communisme était un ennemi bien réel et facilement identifiable ; c'est presque rassurant d'avoir un ennemi ainsi reconnaissable ! Aujourd'hui, est-ce le cas de l'islam, a-t-il pris le relais du communisme ? La réponse me semble négative.
Certes, l'islam est assurément un danger pour nous en raison de sa présence croissante en Europe et de son esprit conquérant qui se manifeste, pour ses membres les plus violents, par le recours au terrorisme. Il serait donc temps de cesser l'irénisme habituel en la matière et d'être conscient que l'islamisme, s'il n'est pas tout l'islam, fait partie intégrante de la réalité de l'islam. Tant qu'il n'y aura pas eu une révolution rouvrant les portes de l'itjihad - c'est-à-dire de l'interprétation du Coran - closes depuis le Xe siècle, l'islam restera une religion potentiellement violente et agressive. Cette agressivité est exacerbée par le fait que l'islam est totalement dépassé par l'Occident depuis au moins deux à trois siècles et se sent donc humilié par un adversaire qu'il pensait devoir toujours dominer en tant que dernière religion révélée. L'humiliation est également provoquée par la présence et les victoires d'Israël, considéré comme un cheval de Troie de l'Occident en terre d'islam.

Ce danger bien réel ne fait cependant pas de l'islam un ennemi par principe comme pouvait l'être le communisme avec lequel aucune collaboration n'était possible.
D'abord, parce que l'islam n'est pas "intrinsèquement pervers" (1) comme l'était le communisme. Aucun des régimes islamistes connus ne s'apparente au totalitarisme dans le sens donné à ce mot depuis les sinistres expériences communiste et nazi. Il n'est pas un matérialisme, une froide construction abstraite de la Raison, mais il repose sur une Foi en un Dieu créateur qui limite le pouvoir de l'homme. Certes, l'islam ignore la liberté religieuse et certains régimes musulmans sont gravement oppressifs pour les minorités non musulmanes. Cela n'en fait pas un totalitarisme, système caractérisé notamment par l'élimination de masse et la déportation de ses adversaires (2). À l'échelle de l'humanité, c'est un monothéisme qui peut être porteur de véritables valeurs spirituelles et, à condition d'être fort et ferme, l'histoire a montré que l'on pouvait cohabiter pacifiquement avec lui : ce qui est dramatique avec l'islam, c'est la faiblesse, car alors, son côté naturellement conquérant le pousse à dominer celui qui montre des signes d'infériorité. Autant le message de l'Église sur le communisme est totalement négatif, sans appel, autant son enseignement sur l'islam invite au dialogue dans la vérité aucun catholique ne peut ignorer là-dessus le Magistère de Vatican II, de Jean-Paul II et Benoît XVI. Première différence essentielle avec le communisme.
Seconde différence, l'islam existe depuis treize siècles et est appelé à demeurer au moins dans les pays musulmans : quoi qu'il arrive, il restera donc à l'échelle planétaire un partenaire incontournable de nos nations occidentales avec lequel il va falloir forcément cohabiter (chrétiens et musulmans représentent 40 % de la population mondiale, ils sont condamnés à s'entendre pour maintenir la paix dans le monde). Il est donc juste et nécessaire d'établir un dialogue sérieux avec lui, au moins pour manifester une connaissance et un respect mutuel minimum mais sans concession, ni irénisme ni indifférentisme. De plus, n'oublions pas que la France a des relations d'amitié anciennes avec nombre de pays musulmans et que ces amitiés sont essentielles d'un point de vue géopolitique.
Enfin, troisième point, l'islam n'est pas un danger en tant que tel, il n'est une menace que parce qu'il est fort de notre propre faiblesse, il ne faut jamais l'oublier. L'immigration massive qui est à l'origine de sa présence en Europe est d'abord de notre responsabilité, de la faute des politiques suicidaires de nos gouvernements qui ont eux-mêmes ouvert les vannes. Et puis, surtout, elle est la conséquence de notre propre déclin démographique contre lequel aucun dirigeant politique n'a jamais essayé de réagir vigoureusement, forcément, cela obligerait de renoncer à l'idéologie libertaire pour favoriser la famille stable, donc de revenir à un "ordre moral" honni plus que tout. En pareille situation démographique, toujours le trop-vide- riche - attire le trop-plein -pauvre. Plus que la force de l'islam, c'est notre propre faiblesse qu'il faut craindre, notre veulerie, notre suicide démographique. Face à cela, l'islam est un bouc émissaire un peu facile.
Et puis il y a aussi ce gigantesque décalage - il ne diminue pas, au contraire - entre pays riches et pays pauvres qui est insupportable : tant qu'il persistera, comment empêcher les plus pauvres - y compris musulmans - de rêver aux eldorados que constituent à leurs yeux nos pays dépeuplés ? La logique du matérialisme mercantile qui est celle du libéralisme mondial, responsable de la destruction des valeurs, des moeurs et du relativisme généralisé n'est pas de nature à rendre notre civilisation sympathique aux musulmans : peut-on leur en vouloir d'exécrer ce modèle de "culture de mort" ?

Certes, soyons vigilants contre l'islamisation rampante de la France et de l'Europe, mais de grâce, surtout, regardons les vrais problèmes en face.

(1) Pie XI, Divini redemptoris (1937), dont voici la citation complète : "le communisme est intrinsèquement pervers et l'on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne" (n. 58).
(2) Il y a certes le génocide arménien, mais la Turquie de l'époque ne peut raisonnablement être assimilée à un État totalitaire.

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.................... Entrée dans le monde moderne il y a moins de 130 ans, elle s'adapte difficilement à ses nécessités d'organisation et de gouvernance. Anciennes colonies, les nouveaux États africains ont la plupart du temps bénéficié d'infrastructures construites par les colonisateurs qui, par contre, n'ont pas accordé à l'enseignement la place qu'ils avaient donnée à la santé. Devenus indépendants, les nouveaux États manquaient de cadres valables et, jaloux de leur indépendance, récusaient les conseillers, fussent-ils désignés par les Nations Unies !
De surcroît, l'Afrique ne connaît guère d'États dont la population soit homogène. La plupart du temps, les divers partis politiques (quand il y en a) sont l'expression d'une ethnie, non point d'un véritable projet politique ou socio-économique. Cela est encore aggravé par la conception très large de la famille. Les oncles et tantes comptent autant, parfois davantage, que les parents biologiques : celui qui réussit doit soutenir la "gens", la grande famille, le village, l'ethnie. C'est ce qui vient de se passer au Kenya, mais le problème touche tous les États de l'Afrique sub-saharienne. Depuis les années 80, les Éditions de la Découverte publient chaque année L'État du Monde. Une seule fois, en 1985, cet ouvrage comporta des cartes ethniques de tous les états du monde. Cela dut paraître raciste et l'on se contente depuis de cartes administratives sans intérêt réel. Les cartes ethniques fort significatives permettaient de comprendre les crises et les conflits qui touchent aujourd'hui la Côte d'Ivoire, où s'affrontent trois grands groupes, les Kwa, les Kru et les Gour, eux-mêmes divisés puisqu'existe ici une dizaine d'ethnies différentes. Que dire du Nigeria où, dans le seul delta du Niger, existent une bonne dizaine d'ethnies ? Ce problème avait fait en 1985 l'objet d'un ouvrage, Au coeur de l'ethnie. Ethnies, tribalisme et État en Afrique, que l'on aurait dû méditer davantage.

Naturellement ces problèmes ethniques sont à la base des affrontements dramatiques que vient de connaître le Kenya, où coexistent plus de quarante ethnies. Mais la situation dramatique où est plongé cet État est aggravée par une crise socio-économique : il y a dix ans, le Kenya avait un niveau de vie supérieur de 50 % à celui des autres États de l'Afrique orientale. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. À cela s'ajoutent des inégalités sociales qui s'aggravent d'année en année. Si l'on en croit les Nations Unies, le revenu des plus riches est égal à 56 fois le revenu des plus pauvres. Il est vrai aussi que l'ethnisme a un rôle politique. Les groupes ethniques les plus proches du pouvoir ont vu leur accès à la terre favorisé par rapport à leurs voisins, excitant évidemment des ressentiments.
Le cas du Zimbabwe est encore plus grave. De 1960 à 1980, le Zimbabwe, alors Rhodésie, est un État indépendant dirigé par des colons britanniques dirigés eux-mêmes par Sir Ian Smith. Scandalisées par ce néocolonialisme, les bonnes âmes obligèrent les Rhodésiens à remettre le pouvoir aux populations locales dirigées par Robert Mugabe.
En 1980, la Rhodésie est un État riche disposant d'une industrie diversifiée, d'une agriculture prospère et d'infrastructures solides. Obligés de partir, fermiers blancs et cadres rhodésiens laissèrent la place à des Africains peut-être pleins de bonne volonté, mais peu capables et largement marqués par le marxisme. Les résultats ne se sont pas fait longtemps attendre. La production agricole, faute de fermiers compétents, chute de telle manière que le Zimbabwe, jadis grenier de l'Afrique sud-orientale, est obligé dès 1984 d'importer 450 000 tonnes de céréales.

Peu à peu s'est instaurée une véritable dictature dont l'échec économique est patent : le Zimbabwe survit aujourd'hui grâce au Programme alimentaire mondial, mais l'aide est généralement distribuée aux affidés du parti au pouvoir. Aussi, le taux d'espérance de vie est un des plus bas d'Afrique. Les voisins du Zimbabwe, Botswana, Namibie, eux aussi anciens territoires britanniques restés raisonnables, laissant une large liberté d'action aux anciens colons, ont des niveaux de vie quatre à cinq fois supérieurs à celui du Zimbabwe. En 1997, le niveau de l'Afrique du Sud était quatre fois supérieur à celui du Zimbabwe, en 2006 il est sept fois supérieur. Au reste, le Zimbabwe est un des rares pays de l'Afrique sud-tropicale à connaître une décroissance de son PIB sur les vingt dernières années !
Un autre État connaît la même situation, c'est l'ancien Zaïre, qui cumule accroissement du sous-développement et guerres tribales. L'insécurité y est telle que la majorité des élites locales, blanches ou noires, se sont exilées. L'ancien Congo mis en valeur par les Belges est devenu aujourd'hui du fait des guerres civiles et des conflits ethniques un ensemble où se conjuguent insécurité et misère dans des proportions que nous avons du mal à imaginer.
À cela s'ajoutent les conflits internationaux, le plus important est celui du Darfour où - comme nous l'avons déjà dit - s'affrontent la volonté unificatrice du gouvernement de Khartoum, le désir de vivre des populations chrétiennes du sud-Soudan et les conflits frontaliers entre le Soudan et le Tchad.
Nigeria, Côte d'Ivoire, Tchad, Kenya, Darfour, Niger, Congo, voilà sept régions d'Afrique en proie à des conflits dont les conséquences humaines sont terribles : en cinquante ans, l'Afrique a perdu plus de cinq millions de personnes victimes de conflits, de génocides. Était-ce le prix de l'indépendance ? Surtout quand on est forcé de constater que cette Afrique subsaharienne connaît les niveaux de vie les plus bas du monde. Nous avons trop souvent ignoré le poids des communautés tribales, problème qui n'est pas propre à l'Afrique mais peut-être dû à la mondialisation. Elle entraîne en effet la renaissance des liens communautaires et identitaires que nos visions rationalistes ont facilement dédaignés. Mais la jeune Afrique, dont les régimes tribaux ont largement dominé l'histoire, est désarmée face à cette uniformisation des modes de vie qu'apporte la mondialisation.

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Il aura fallu moins de trois ans à la classe politique pour faire passer un nouveau traité européen reprenant l'essentiel d'un texte rejeté solennellement par référendum le 29 mai 2005 par 55 % des votants (et également rejeté aux Pays-Bas le 1er juin à 61 %). Car le traité ratifié le 7 février à l'Assemblée - après que le Parlement, réuni en Congrès à Versailles le 4 février, a voté la modification de la Constitution - est bien le même dans sa substance que le projet de constitution rejeté par les Français et les Hollandais, tous les chefs d'État européens l'ont finalement reconnu pour s'en féliciter. "La substance de la Constitution est maintenue. C'est un fait", déclare ravie Angela Merkel (1). Néanmoins, pour faire passer la pilule, nos technocrates ont essayé de donner le change en proposant un « mini-traité simplifié » qui est en réalité vingt fois plus volumineux et complexe que la défunte Constitution Giscard. Celle-ci faisait un peu moins de 200 pages - ce qui était déjà bien lourd - quand le traité de Lisbonne en fait plus de 3000 avec les annexes. Et ces 3000 pages sont totalement incompréhensibles car il s'agit d'ajouts ou de modifications d'articles de traités antérieurs. Bref, tout a été fait pour que personne ne puisse y comprendre quelque chose. "Le but du traité constitutionnel était d'être plus lisible… Le but de ce traité est d'être illisible" a reconnu le ministre belge des Affaires étrangères qui conclut cyniquement : "C'est un succès" (2).

La manoeuvre est déjà en elle-même une escroquerie lamentable de la part de politiciens qui prétendent tous ne jurer que par la "démocratie", mais le pire est l'hypocrisie avec laquelle tout cela s'est réalisé dans un silence soigneusement entretenu, comme si le peuple devait désormais être tenu à l'écart d'une affaire qui ne le concernait plus. Puisqu'il est trop stupide pour ne pas accepter ce que nos géniaux technocrates lui ont proposé, il suffit de se passer de son avis. Et Nicolas Sarkozy lui-même l'a avoué avec un cynisme qui n'a ému personne : "Pour convaincre tous nos partenaires d'accepter ce nouveau traité simplifié (sic) que nous leur proposions et qui n'était plus une Constitution, il fallait qu'en cas d'accord nous nous engagions à le faire approuver par voie parlementaire. Si cette condition n'avait pas été remplie, aucun accord n'aurait été possible" (3). Donc nul débat, silence radio, le traité a été voté dans une indifférence générale comme s'il s'agissait d'une quelconque loi secondaire sur un sujet non moins quelconque. Et les députés, dans leur immense majorité, ont voté comme un seul homme cette forfaiture, visiblement sans aucun état d'âme. Telle est la classe politique qui nous gouverne ! Une fois de plus, la Constitution a été changée pour l'adapter aux réalités européennes : quel sens peut encore avoir une Constitution qui est trafiquée bien plus fréquemment que n'importe quelle loi ? Sens d'autant plus réduit que le pouvoir est désormais bien plus à Bruxelles qu'à Paris. La Ve République n'est plus qu'une enveloppe vide.

La construction européenne a réussi cet exploit qui consiste à faire du mensonge et de la dissimulation la méthode ordinaire de gouvernement : tout cela augure bien du fonctionnement "démocratique" de l'Union européenne (UE) qui, à mesure qu'elle avance - masquée mais comme inéluctablement - vers un pur système fédéral, devient de plus en plus opaque et éloignée des peuples qu'elle gouverne. Aujourd'hui, le pouvoir, au sein de l'UE, est de plus en plus détenu par des technocrates anonymes totalement inconnus du grand public, jamais élus, sans aucune légitimité et qui n'ont de comptes à rendre à personne.

Ce système technocratique est on ne peut plus contraire au principe de subsidiarité cher à la doctrine sociale de l'Église. Cela seul devrait déjà jeter la suspicion chez les catholiques envers cette Europe-là ! car il est vrai que l'Église n'a en soi pas de parti à prendre entre une forme fédérale ou confédérale pour la construction européenne dès lors que sont saufs les principes de sa doctrine sociale. Or, les évêques qui s'expriment sur ces questions - notamment ceux de la COMECE (Commission des Conférences épiscopales de la Communauté Européenne) - le font le plus souvent sans guère se référer aux principes de la doctrine sociale de l'Église : ils sont systématiquement d'une invraisemblable indulgence envers toutes les dérives européennes, au point d'avoir affirmé que la Charte européenne des droits fondamentaux, annexée au traité de Lisbonne et donc ayant force de loi dans l'UE, ne posait aucun problème. C'est effarant que des évêques n'aient rien eu à redire à une charte en rupture complète avec le droit traditionnel de la famille (porte ouverte au "mariage" homosexuel, à l'adoption d'enfants par ces « couples », à la procréation médicalement assistée) et qui restreint en prime le domaine de protection de la vie humaine (recherche sur les embryons surnuméraires, clonage embryonnaire sont compatibles avec la charte). Heureusement, Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon, a sauvé l'honneur épiscopal en publiant sur son site internet un remarquable communiqué, très net contre cette funeste charte européenne (4).


Cette Europe n'est décidément pas la nôtre (5). Méprisante des souverainetés nationales ! il n'est que de voir comment elle a favorisé la scandaleuse déclaration d'indépendance du Kosovo au mépris de la souveraineté serbe !, elle l'est également contre la famille et contre la vie. Nous ne la pleurerons pas quand elle s'écroulera comme elle le mérite.
La Nef

(1) In The Daily Telegraph du 29 juin 2007.
(2) Karel de Gucht in Flandreinfo du 23 juin 2007.
(3) Discours du 10 février, cité par Présent du 12 février 2008.
(4) www.diocese-frejus-toulon.com

(5) Pour aller plus loin, cf. l'excellent essai de Patrice André, "Mini-traité" européeen. La constitution par la force, préface de Jean Foyer, F.-X. de Guibert, 2007, 198 pages, 20 e.

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..................... D'un point de vue politique, le discours présidentiel à Riyad est justifiable. D'un point de vue éthique, la foi de Sarkozy dans le changement au sein de ce royaume est louable. Mais croire à une contribution saoudienne dans l'élaboration d'une "politique de civilisation" à même de provoquer une sécularisation au coeur de l'islam est une pure et funeste chimère. Et pour cause : on ne peut pas être et avoir été. 
L'Arabie Saoudite a été le principal financier des mouvements intégristes dans le monde. Il est vrai qu'elle était en parfaite osmose avec les intérêts géopolitiques américains. C'est le traumatisme du 11 septembre 2001 qui a infirmé ces choix stratégiques que les Etats-Unis ont fait bien avant l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS. Sous l'influence pernicieuse de la monarchie saoudienne, les dirigeants américains ont, en effet, longtemps soutenu l'islamisme comme alternative aux régimes arabes postcoloniaux. La prise de pouvoir par les talibans en Afghanistan était une victoire de l'idéologie saoudienne, un succès de la logistique pakistanaise et la consécration de la stratégie américaine.
L'attaque du 11 Septembre a changé toute la donne. Mais, par on ne sait quelle ruse de l'Histoire, plutôt que d'amorcer le déclin de cette monarchie qui incarne ce qu'il y a de plus rétrograde dans l'islam, ces événements ont donné une nouvelle vie au régime saoudien. Les wahhabites doivent au fond remercier leur compatriote et disciple Ben Laden. Pour la simple raison que, comparé à la barbarie et au nihilisme d'Al-Qaeda, la théocratie wahhabite fait maintenant figure de régime modéré. Or toutes les tendances de l'islamisme ont les mêmes maîtres à penser, les mêmes dogmes (l'islam est religion et politique, le jihad et le martyr sont un devoir religieux) et les mêmes objectifs : éradiquer les apostats (musulmans), combattre les mécréants (juifs et chrétiens), établir une théocratie coranique. "La politique de civilisation, c'est ce que font tous ceux qui oeuvrent pour un islam ouvert, un islam qui se souvient des siècles où il était le symbole de l'ouverture et de la tolérance ! C'est ce que fait l'Arabie Saoudite", disait Nicolas Sarkozy dans son discours de Riyad.
Bien au contraire, dès sa naissance en 1932, la monarchie saoudienne a effacé quatorze siècles de civilisation, a cultivé et propagé partout dans le monde un islam sectaire, sclérosé, intolérant et des plus fanatiques. C'est une erreur de prendre les dernières réformettes de cette monarchie pour des réformes stratégiques et structurelles. Ces mesures cosmétiques ont été entreprises sous la panique à l'idée d'être le maillon faible du "Grand Moyen-Orient démocratique" décrété par Bush. C'était un analgésique pour calmer le Léviathan très en colère après les attentats du 11 Septembre - dont le cerveau était Ben Laden, un proche de l'oligarchie régnante, et la majorité des terroristes, des sujets saoudiens. Cette oligarchie n'est d'ailleurs pas dupe. A la moindre réforme profonde - comme celle, primordiale, des manuels scolaires -, c'est tout l'édifice saoudien qui menacera de s'écrouler à moyen terme. Il est par conséquent évident que la France, qui souhaite moderniser l'islam, ne peut pas établir une alliance "civilisationnelle" avec une Arabie wahhabite qui n'a jamais abandonné le rêve insensé d'islamiser la modernité.
C'est une illusion de considérer ce pays comme représentatif des musulmans dans le monde, encore moins comme figure emblématique de l'islam sunnite. Certes, le pays abrite les lieux saints de l'islam, mais il n'incarne pas pour autant l'islam quiétiste et spirituel pratiqué par la majorité des musulmans. La religion de l'Arabie Saoudite n'est guère l'islam mais le wahhabisme, une secte hérétique déguisée en orthodoxie islamique, dont Ben Laden est le pur produit. Né d'une rencontre, en 1745, entre un prédicateur inculte et illuminé - Muhammad ibn Abd al-Wahhab (1703-1792) - et un chef de guerre impitoyable et ambitieux - Muhammad ibn Saoud (1705-1765) -, le wahhabisme a été d'emblée combattu par les plus grandes autorités islamiques du Caire, d'Istanbul, de Damas, de Bagdad, de Tunis et de Fès.
La réforme (religieuse) du wahhabisme est impossible et même absurde. Penser le contraire, c'est admettre implicitement que le wahhabisme puisse être l'une des expressions de l'islam. Or le wahhabisme, c'est la négation même de l'islam, c'est la nécrose de la civilisation islamique. Ce n'est pas de l'Orient arabe, encore moins de l'Arabie Saoudite, que sortira un islam des Lumières, mais de l'Occident arabe, de ce Maghreb qui a enfanté Ibn Khaldun et Averroès, le dernier philosophe né en terre d'islam.
Il est noble de croire, comme Nicolas Sarkozy, à une possible évolution de l'Arabie Saoudite vers la modernité. Le problème, c'est que l'un des dogmes constitutifs du wahhabisme est précisément le rejet du changement, considéré comme une injonction coranique. Il faut donc abolir le wahhabisme. Sans lui, l'Arabie Saoudite pourrait évoluer et se réformer. Mais sans le wahhabisme, y aurait-il encore une Arabie Saoudite ?
Paru dans Libération, jeudi 21 février 2008

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............... historique, apostolique et autochtone. Avec leur douzaine d'Eglises, ils témoignent de l'histoire de la théologie chrétienne qui a engendré différentes séparations ecclésiales, avant que des ralliements à Rome créent de nouvelles divisions. Minorité faible et éclatée, la communauté chrétienne d'Irak ne présente pas de risque politique. Mais, pour ceux qui rejettent tout paradigme laïc ou même le paradigme arabe qui a longtemps prédominé, pour y substituer un paradigme radical, cette communauté est un enjeu symbolique. D'où les menaces spécifiques dont elle fait l'objet qui expliquent, après les diverses vagues d'exode depuis l'indépendance de l'Irak, un nouvel exode depuis le chaos qui a suivi le renversement de Saddam Hussein. 
Dans le vaste territoire irakien dont les frontières résultent d'une part, du côté oriental, de celles qui furent établies en 1639 entre l'empire ottoman et l'empire perse, et, d'autre part, des décisions de la décolonisation, s'entremêlent à la fois des diversités ethniques, avec des Arabes, des Assyro-Chaldéens, des Kurdes, des Turkmènes et religieuses, avec des musulmans chiites, sunnites, alevis ou des Chrétiens. Ces ensembles religieux justifient des approches différentes. Les chiites sont ethniquement homogènes, généralement chiites et arabes , les sunnites se distinguent principalement en sunnites arabes et sunnites kurdes.
Quant aux Chrétiens, estimés à 650 000 en 2005, ils se caractérisent d'abord par des traits généraux, mais surtout par une grande diversité, puisqu'il ne faut compter pas moins de douze dénominations, issues de l'histoire religieuse et migratoire de la région. Pour comprendre ces différences, il importe de connaître leurs origines. Néanmoins, en dépit de leurs spécificités, les églises chrétiennes d'Irak se trouvent confrontées à des difficultés presque semblables, que ce soit avant la chute de Saddam Hussein comme depuis : elles expliquent des vagues migratoires conduisant à s'interroger sur un risque de disparition de la chrétienté en Irak et, donc, de la diminution de la diversité culturelle du territoire irakien.


Trois caractéristiques
La première caractéristique des Chrétiens d'Irak est qu'ils sont les héritiers d'une implantation religieuse très ancienne et, donc, antérieure à la naissance de l'islam au VIIe siècle. La communauté chrétienne est, pour la large majorité de ses fidèles, une communauté historique, composée par des descendants de populations qui vivaient en Mésopotamie antérieurement à l'ère chrétienne. Même si quelques petites églises chrétiennes d'Irak ont une présence s'expliquant par certaines migrations plus récentes ou par le jeu de déplacement des frontières, les Chrétiens d'Irak, dans leur quasi-totalité, sont redevables d'une sorte de "droit du sol" en tant que descendants des Assyro-Chaldéens qui habitaient cette région. Les membres des deux principales églises chrétiennes (chaldéenne et assyrienne d'Orient) peuvent revendiquer une filiation directe avec la terre de Mésopotamie.
Deuxième caractéristique qui vaut également pour la quasi-totalité des membres des églises chrétiennes d'Irak : les communautés chrétiennes sont autochtones puisqu’elles sont quasi-exclusivement composées de personnes nées en Irak. En conséquence, personne ne devrait songer à demander ou à contraindre leur départ sous prétexte d'obliger les Chrétiens à retourner dans leur pays, puisque leur pays, leur terre d'héritage, c'est l'Irak, la terre de naissance des actuels Chrétiens d'Irak comme de leurs ancêtres, ou, pour quelques minorités, le Moyen-Orient. Les Chrétiens d'Irak sont pleinement irakiens, descendants d'une longue tradition religieuse, non des convertis de fraîche date.
L'église chrétienne d'Irak comptant le plus de fidèles, l'église chaldéenne, catholique de rite oriental, compte une troisième caractéristique, à savoir d'être apostolique. En effet, l'analyse des sources historiques concorde pour souligner que les Chrétiens d'Irak ont été évangélisés dès le premier siècle par saint Thomas. Il est en effet écrit dans les actes des apôtres, liste cartographique de Luc, dans son récit de Pentecôte : "Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie..., nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu" . Un texte qui conduit à constater que la lumière de l'apôtre Paul, tourné vers l'Occident, et les aléas de l'histoire ont souvent repoussé dans l'ombre l'annonce de l'Évangile en Orient, d'autant que beaucoup de traces ont été effacées au cours des siècles et qu'il n'est pas facile d'aller fouiller le sol et la mémoire de pays comme l'Irak.
Néanmoins, les Chrétiens de l'Irak contemporain ne peuvent tous revendiquer cet héritage apostolique, en raison de multiples séparations intervenues au fil de l'histoire ou de la présence, faible il est vrai, de quelques églises chrétiennes issues d'apports migratoires. Le fait que l'on ne puisse trouver en Irak pas moins de douze dénominations chrétiennes est l'héritage d'une histoire féconde en séparations, puis en ralliements à Rome provocant de nouvelles divisions. Pour comprendre, il faut se rappeler que les premiers siècles de la chrétienté ont été traversés de nombreuses discussions théologiques visant à fixer une doctrine catholique unique pour l'ensemble des fidèles, mais débouchant sur des séparations, tout particulièrement au Ve siècle.


Le siècle des séparations
Les prémices d'un éclatement en diverses églises chrétiennes interviennent en 431, après le concile d'Éphèse où s'opposent Nestorius et Cyrille d'Alexandrie au sujet de l'union dans le Christ des deux natures, divine et humaine. De nombreuses églises d'Orient suivent Nestorius, fondant des églises dites nestoriennes, considérées comme hérétiques et donc détachées de Rome. L'actuelle église assyrienne d'Orient est l'héritage de cette branche nestorienne dont les membres sont des Assyriens chaldéens.
En 451, un nouveau concile écarte une nouvelle branche jugée hérétique : le concile de Chalcédoine (nom de cette ancienne ville d'Asie mineure sur le Bosphore, devenue aujourd'hui un faubourg d'Istanbul) condamne les monophysites, qui ne reconnaissent qu'une nature au Christ. Les Catholiques d'Orient qui refusent cette condamnation constituent, dans la Syrie d'alors, une église chrétienne autonome dénommée jacobite ou, aujourd'hui, syriaque-orthodoxe.
Au cours de ce même Ve siècle, de nouvelles divisions interviennent dans la chrétienté, préparant des différences religieuses futures dans les territoires correspondant à l'Irak actuel. L'église d'Alexandrie prend son indépendance par rapport à Byzance, acceptant mal une autorité au-dessus d'elle alors qu'elle porte dans ses veines l'héritage de la grande civilisation égyptienne et forme cet ensemble religieux dénommé copte. Comme ce mot signifie "égyptien" en égyptien ancien, l'église copte est d'abord essentiellement présente en Égypte, puis, sous l'effet de diverses migrations de population, elle dispose de quelques minorités moyen-orientales. La minorité copte en Irak fut plus importante avant l'envahissement du Koweït par Saddam Hussein en 1990, car l'Irak comptait alors de nombreux immigrants égyptiens satisfaisant aux besoins de main-d'oeuvre de l'économie irakienne.
En 491, c'est au tour des Arméniens de s'opposer aux conclusions du concile de Chalcédoine. Ils forment alors une église chrétienne séparée, appelée également arménienne orthodoxe. En raison des vicissitudes de l'histoire, et notamment du génocide arménien de 1915, l'exode de populations explique la présence en Irak de deux petites communautés arméniennes, distinguant les orthodoxes et ceux restés sous l'autorité de Rome, dans l'église arménienne catholique.
Mais ce Ve siècle ne marque pas la fin des divisions. Quatre siècles plus tard, une nouvelle séparation intervient avec la création de la branche orthodoxe de la chrétienté en 1054. Cette séparation explique aujourd'hui la présence en Irak d'une église grecque orthodoxe de rite byzantin.


Le premier ralliement à Rome
Dans la seconde moitié du deuxième millénaire, de nombreuses démarches sont entreprises pour effacer les effets du Ve siècle. Mais elles ne convainquent dans chaque église qu'une partie des fidèles. Il en résulte de nouvelles divisions entre des églises chrétiennes séparées de Rome et celles qui réunissent les Chrétiens souhaitant se rallier à l'église catholique romaine, à condition de conserver leurs traditions liturgiques. Les premiers fidèles à effectuer une démarche vers Rome relèvent de l'église assyrienne d'Orient, qui forme en 1552 une église réunie à Rome dénommée l'église chaldéenne : c'est une église catholique de rite oriental qui réunit aujourd'hui les deux tiers des Chrétiens d'Irak.
Cette dernière ne parvenant pas à regrouper tous les anciens fidèles de l'église assyrienne d'Orient, celle-ci conserve son autonomie, ce qui conduit à augmenter la palette des églises chrétiennes en Irak. Un scénario semblable se déroule un siècle plus tard avec d'autres églises chrétiennes. Quant à ceux qui décident de suivre le rite latin, ils créent de leur côté une petite église catholique de rite latin.


Le siècle des retrouvailles crée de nouvelles divisions
En effet, au XVIIe siècle, des fidèles de l'église syriaque orthodoxe, dite jacobite, souhaitent le rattachement à l'église catholique romaine. Fidèles à leur histoire et à leur tradition, et n'envisageant pas de rejoindre une église catholique unique - donc, celle formée par les Chaldéens - ils composent alors une église syriaque-catholique unie à Rome.
En 1709, c'est au tour de fidèles de l'église grecque orthodoxe de rite byzantin de souhaiter le ralliement à Rome. Ils créent alors une église grecque-catholique (ou melkite), tandis que subsiste une église grecque-orthodoxe de rite byzantin avec ceux qui n'approuvent pas cette démarche.
Dans ce même XVIIIe siècle, en 1740, l'Asie occidentale est à nouveau touchée par le souci d'un rapprochement avec Rome parmi les Arméniens grégoriens. Naît alors une église arménienne catholique dont la présence en Irak s'explique par diverses migrations. Enfin, en 1742, c'est au tour des certains coptes de pencher en faveur d'un ralliement partiel à Rome : se crée alors une église copte catholique qui n'a pratiquement pas de fidèles dans l'Irak actuel.
Enfin, la chrétienté d'Irak a légèrement élargi son éventail du fait de la colonisation britannique. Cette dernière a laissé en héritage l'existence d'une petite communauté anglicane, comptant environ 200 personnes, et qui vient ajouter à la diversité chrétienne irakienne.


De faibles minorités ne présentant pas de risque politique ...
Il résulte de cette histoire une douzaine d'églises chrétiennes en Irak au début du XXIe siècle, avec leurs particularités propres.
D'abord, il est clair que, même si le nombre de leurs fidèles était élevé, la chrétienté d'Irak pourrait difficilement représenter une force politique significative, compte tenu de ses divisions gravées dans l'histoire. D'ailleurs, ces divisions semblent pérennes, les efforts effectués par certains pour favoriser les rapprochements se heurtant aux traditions.
Ensuite, aux divisions historiques s'ajoute souvent une dispersion géographique, l'implantation de chaque église chrétienne s'inscrivant dans des espaces différenciés. En effet, les Chrétiens se trouvent répartis du Nord, des frontières avec la Turquie et l'Arménie, à la région de Bassora, au Sud, en passant par Mossoul et Bagdad.
Troisième élément, le nombre de fidèles de ces églises est fort peu élevé : les Chrétiens d'Irak sont environ 636 000 en 2005, toutes confessions comprises, soit environ 2% de la population. Leur relative dispersion géographique citée ci-dessus ne leur donne, dans aucune des seize provinces, un poids significatif. Cette division s'est d'ailleurs confirmée lors des élections du 30 janvier 2005, où se sont exprimés huit partis chrétiens, dont certains regroupés dans deux coalitions chrétiennes et trois dans une coalition menée par les Kurdes.
Néanmoins, on peut se demander comment ces Églises ont pu se pérenniser malgré un contexte peu favorable. D'une part, pour survivre, les Églises d'Irak ont toujours joué dans l'histoire un rôle de médiateur. D'autre part, en l'absence de liberté, et faute d'autre possibilité, les institutions ecclésiales ont été contraintes de composer avec les pouvoirs politiques pour sauver leurs communautés. Cette stratégie faite en permanence de compromis, voire de compromission, explique sans doute que les Chrétiens n'aient pas totalement disparu du paysage mésopotamien, malgré une situation peu enviable, y compris sous Saddam Hussein.


... et pourtant menacées
En effet, sous ce régime dictatorial, les communautés chrétiennes étaient, comme les autres, soumises à un fort contrôle policier pour prévenir tout ce qui pourrait remettre en cause le pouvoir en place. Mais, en même temps, les Chrétiens étaient considérés comme devant s’intégrer à l’ambition initiale du parti Baas consistant à promouvoir le nationalisme arabe en premier, ce nationalisme étant une valeur supérieure à toutes les autres appartenances, y compris religieuses. Au nom de ce nationalisme, les Chrétiens étaient dans une certaine mesure considérés comme les autres Irakiens, et le caractère non religieux du régime excluait en particulier de les traiter en dhimmis, donc en citoyens de seconde zone, ce qui se faisait au temps du califat.
À sa prise de pouvoir, Saddam Hussein assure en effet la promotion officielle de la liberté religieuse, sous contrôle strict du pouvoir, et à condition de ne pas se mêler de politique, sous peine d'une répression sévère. Les non-musulmans jouissent officiellement de la plénitude des droits civiques, étant électeurs et éligibles. Des Chrétiens participent à la vie intellectuelle, culturelle et politique du pays. Certains s'engagent dans le Parti communiste. Tous sont, bien sûr, redevables des mêmes charges, dont le service militaire, ce qui explique ces cimetières, où sont enterrés les morts de guerre, remplis non seulement de croissants, mais aussi de croix. Mais la politique d'étatisation dépossède les communautés chrétiennes de leurs écoles privées comme de leurs établissements hospitaliers.
Puis, en 1970, bien que se disant république laïque, l'article 4 de la Constitution reconnaît l'Islam comme religion d'État, ce qui va au-delà des dispositions adoptées en Syrie, où seule est mentionnée la nécessité, pour le chef de l'État, d'être de religion musulmane. De façon générale, les cultes chrétiens ne bénéficient pas des aides allant au culte islamique, tandis que le droit irakien, puisant nombre de ses dispositions aux sources de la charia, marque nettement des différences religieuses. Par exemple, une Chrétienne peut se marier avec un musulman, auquel cas les enfants issus de leur union devront être élevés dans la religion musulmane, mais non un Chrétien épouser une musulmane. Le mariage religieux musulman est valide pour l'état civil, alors que le mariage chrétien ne dispense pas d'un passage devant l'autorité administrative. La donation d'un Chrétien à un musulman est licite, mais non l'inverse.
À partir de 1991, le régime baasiste recule considérablement sur la laïcité, changeant d'orientation, et fait de nouvelles concessions aux autorités de l'Islam. Par exemple, une loi interdit les prénoms chrétiens. L'alcool est prohibé, mais seuls les Chrétiens ont le droit de le fabriquer et de le vendre. Progressivement, Saddam Hussein change de paradigme au Moyen-Orient, substituant la priorité donnée au nationalisme arabe par un discours religieux qui influence le droit et les comportements, tandis que Ben Laden assure dans le monde la promotion d'une idéologie islamiste radicale , dont le projet est de combattre "les croisés et les juifs", quels que soient les dommages collatéraux subis par des musulmans n'adhérant pas à cette vision nihiliste.


Un enjeu symbolique dans le nouveau paradigme idéologique
Il convient de préciser que le combat des islamistes radicaux n'est pas plus masqué que ne l'était celui de Hitler, dont le livre Mein Kampf, et les discours antérieurs à sa prise de pouvoir, annonçaient clairement les horreurs qui allaient suivre. Selon l'idéologie islamiste radicale, la diversité n'est pas de mise et l'occupation de la terre doit être homogène ; l'islamiste est à Ben Laden ce qu'était l'Aryen pour Hitler et il faut aux islamistes un "espace vital" comme il le fallait pour les Aryens. Toute personne habitant un territoire faisant partie de cet "espace vital" théorisé, et risquant de ne jamais adhérer à l'idéologie benladeniste, doit être combattu, y compris les Chrétiens d'Irak.
Bien qu'elles n'excluent nullement d'autres actions terroristes contre des musulmans, celles contre les Chrétiens ont donc une double utilité, idéologique et pratique. D'une part, elles visent à pousser les Chrétiens à disparaître, par exemple par l'émigration, et donc à supprimer des territoires tout ce qui peut donner l'impression qu'ils sont des terres de diversité. Autrement dit, il faut "faire table rase du passé" qui enseigne que le Moyen-Orient n'a jamais été composé d'une homogénéité religieuse, pour faire croire qu'au contraire, ce serait celle-ci qui est la règle. Il faut faire oublier que les périodes historiques les plus fastes du Moyen-Orient sont celles où les régimes politiques ont su s'enrichir de la diversité de leurs peuples.
D'autre part, le terrorisme contre les Chrétiens vise aussi à assimiler les Chrétiens de l'Irak aux "croisés", alors que ces communautés n'ont rien à voir avec les "croisés" puisqu'elles sont historiques et autochtones. On notera d'ailleurs que les Chrétiens sont visés sans distinction d'appartenance ou d'importance de leurs communautés. Le discours islamiste ne distingue nullement entre Chaldéens, Assyriens, Syriens, Latins ou Arméniens qui, tous, subissent lettres de menaces, attentats, assassinats ou enlèvements.
Certes, le paradigme religieux  avait déjà été utilisé par Saddam Hussein à la fin de son règne et une église de rite syrien avait été attaquée en septembre 2002, certainement par des mouvements islamistes. Mais, depuis la guerre et le chaos qui s'en est suivi, l'amalgame idéologique entre les Chrétiens historiques d'Irak et la nation à dominante chrétienne que sont les États-Unis est fréquemment utilisé. En août 2004, c'est l'attentat quasi-simultané contre cinq églises à Mossoul, Kirkouk et Bagdad, en quelques jours. Le 7 décembre 2004, deux attentats simultanés frappent des églises chaldéennes et arméniennes. S'ajoutent des dizaines d'enlèvements, des pressions en tout genre, comme les menaces de conversion forcée ou les appels, via des tracts distribués à l'université, à asperger d'acide les femmes non voilées. De nombreux musulmans sont opposés à de telles actions mais, s'ils protestent, ils sont qualifiés de traîtres et risquent de subir des violences. Car, pour les islamistes radicaux, l'Irak n'est pas un objectif en soi, ce n'est qu'un territoire favorable à leur combat idéologique en raison de la présence militaire américaine.


Un exode irrépressible ?

Les islamistes radicaux et la situation créée par la guerre d'Irak ne peuvent que provoquer de nouveaux exodes des Chrétiens. Certes, ces derniers ont déjà dans le passé connu des périodes d'émigration, car, pour eux, l'histoire a oscillé entre des moments calmes et des périodes d'inquiétude. Dès août 1933, sous la royauté, les Chrétiens assyro-chaldéens subissent un massacre dans l'Irak indépendant, suivi d'une vague nationaliste préjudiciable à l'ensemble de la communauté chrétienne. Dans les années 1950 et 1960, tenus à l'écart dans leur propre pays, nombre de Chrétiens choisissent l'émigration vers l'Europe de l'Ouest, les États-Unis et le Canada . Deux nouvelles vagues d'exode s'effectuent en 1980 et à partir de mai-juin 1991, au lendemain du soulèvement kurde en Irak, quand la situation devint dramatique pour les Chrétiens. La guerre du 20 mars 2003 a paradoxalement accentué ce phénomène migratoire. En effet, soulagés par la chute d'un régime tyrannique, les Chrétiens souffrent tout particulièrement de la désintégration du pays. Bagdad est une cité sans loi. Certes, Les Chrétiens s'activent en Irak et en diaspora par le biais de leurs représentants religieux, civils et politiques, auprès des autorités américaines et britanniques. Pour sa part, le Vatican déploie des activités diplomatiques pour la reconstruction de l'Irak et la défense des Chrétiens. Mais le pays est livré au pillage non seulement de ses biens matériels, mais de son âme par la mise à sac d'édifices religieux auxquels les Chrétiens sont très attachés. On a contraint des magasins à fermer à Bassorah, à Bagdad ou à Mossoul ; certains ont été pillés. Quelques Chrétiens sont portés disparus dans les zones kurdes au nord, deux ont été tués à Bassorah en mai. Des femmes ont été insultées, voire agressées à coups de pierres dans les rues. Certaines hésitent à aller à l'église. L'évêque chaldéen catholique Shlimon Wardouni a déclaré : "J'ai peur pour mon peuple. Des fanatiques veulent qu'on quitte ce pays". À Baquba (au nord de Bagdad), des fabriques de liqueurs tenues par des Chrétiens ont été attaquées par des militants armés. Et lorsque le propriétaire s'est plaint auprès des autorités américaines à Bagdad, il s'est vu répondre : "Il va falloir vous protéger vous-mêmes". La seule issue qui nous reste, conclut ce Chrétien, c'est de prendre le chemin de l'exil. Pour la seule année 2004, environ 60 000 Chrétiens d'Irak ont fui, soit près de 10% de l'ensemble. Facteur aggravant, ce sont les personnes les plus jeunes et les plus éduquées qui partent.

Sur sans doute un million de Chrétiens dans les années 1980, environ le quart a d'ores et déjà pris le chemin de l'exil à destination de l'Europe occidentale (y compris la France), les États-Unis, le Canada, l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Des villes comme Chicago et Detroit comptent chacune 80 000 Assyro-Chaldéens venus pour la plupart d'Irak, mais aussi de Syrie, du Liban, d'Iran et de Turquie. L'Europe compte en 2005 environ 200 000 Chrétiens assyro-chaldéens, dont seize mille en France, et 30% environ d'origine irakienne. Plus de 150 000 Chrétiens irakiens vivent désormais aux États-Unis, plus de 50 000 au Canada et plus de 30 000 en Australie.

Il faut donc bien constater que la guerre d'Irak de 2003 a relancé une sorte de processus de "purification ethnique", comme ce pays en avait déjà connu, et dont les Chrétiens semblent les premières victimes. Une telle évolution conduit à s'interroger sur l'avenir de la nation irakienne. En effet, si l'on considère que "la diversité est créatrice", le risque existe en Irak de perdre certains traits de cette diversité, et donc de rendre encore plus difficiles les équilibres futurs .

Paru dans la revue Géostratégiques, n° 8, 2e trimestre 2005

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Il est bien vrai que cette intervention est tombée à plat : nul n'y a fait écho, à peine une ligne ici ou là. Qu'il y ait eu là de quoi étonner, c'est cela, pourtant, qui est étonnant.
Depuis huit mois, tout a été fait pour persuader au peuple français que ce n'était pas son affaire ; que ce traité, tout simplifié qu'il est, est encore beaucoup trop compliqué pour sa petite tête, trop savant et trop subtil pour son esprit obtus ; qu'il est rempli de choses trop sublimes pour que, borné comme il est, il puisse s'élever à de pareilles hauteurs ; qu'il devait donc laisser le soin de s'en occuper à ses députés qui, ne se sentant pas assez qualifiés pour le lire, s'en sont remis à leurs gouvernants, lesquels avaient fait confiance à quelques initiés qui, seuls dans le secret, ont tenu à y rester en rendant leur chef-d'oeuvre illisible. Le peuple a bien compris le message : circulez, il n'y a rien à voir ! Il se l'est tenu pour dit et il a vaqué à ses occupations. Il n'a même pas fait au traité l'aumône d'une protestation; il lui a seulement réservé le plus haut degré de son mépris : l'indifférence !

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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