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Faut-il avoir peur de la Chine ?
 
Faut-il avoir peur de la Chine ? C'est la grande question géopolitique que vont se poser les chancelleries européennes pendant les trente prochaines années. En 2049, les Chinois fêteront le centième anniversaire de la prise de pouvoir du Parti communiste. Son chef, qui est aussi le président à vie du pays, a déclaré qu'à cette date la Chine serait devenue la première puissance du monde.
Une fois qu'elle se fut débarrassée des entraves à son développement constituées par les ingérences étrangères puis par l'idéologie collectiviste, la population chinoise, si nombreuse et si industrieuse, devait tout normalement filer vers le sommet mondial. La question est désormais de savoir ce que les Chinois feront de leur puissance.
 
Ils protestent qu'ils n'ont jamais été des conquérants et que la Chine ne s'est jamais comportée en puissance impérialiste outre-mer, à la différence des Occidentaux.
Durant la dynastie des Ming, à la tête d'une flotte de 70 vaisseaux et de 30.000 hommes, l'amiral Zheng He (1371-1433) entreprit une demi-douzaine de grandes expéditions, qui l'amenèrent au Moyen-Orient, en Afrique de l'Est ou en Indonésie. Il fit de la diplomatie et du commerce mais n'essaya jamais de s'emparer de nouveaux territoires. Après sa mort, l'empire du Milieu renonça à toute politique navale, pour se consacrer à sa défense terrestre (achèvement de la Grande Muraille). Au XIXe et au XXe siècle, la Chine connut d'humiliantes défaites face aux thalassocraties britannique et japonaise.
 
Xi Jinping veut faire du XXIe siècle celui de la renaissance de la puissance navale chinoise. Il construit une flotte de guerre considérable, ayant vocation à égaler à terme celle de l'Amérique, du moins en Asie. Homme prudent, il ne songe pas pour le moment à s'emparer militairement de l'île de Formose, dont la population, soutenue par les États-Unis, est déterminée à se battre si elle est attaquée. Mais il a d'ores et déjà remporté une victoire stratégique en mer de Chine méridionale, en s'emparant d'îlots jusqu'ici inhabités, les Paracells et les Spartleys. Contrairement aux promesses qu'il avait faites publiquement lors de son voyage aux États-Unis en septembre 2015, il a militarisé ces récifs, en y installant des missiles et en y construisant des aérodromes accueillant des bombardiers stratégiques.
 
Cet accaparement d'une zone maritime grande comme la Méditerranée ne laisse pas d'inquiéter les autres puissances navales asiatiques. La France, qui a vendu des chasseurs-bombardiers à l'Inde et des sous-marins à l'Australie, encourage l'émergence d'une coalition indo-pacifique des démocraties face à la Chine.
En matière de stratégie commerciale, Xi Jinping a lancé son projet pharaonique de route de la soie, appelée aussi BRI (Belt and Road Initiative). Il s'agit d'aménager et de sécuriser les routes terrestre et maritime d'exportation des produits manufacturés chinois vers l'Europe et d'importation des matières premières en provenance d'Afrique et du Moyen-Orient.
Faut-il la blâmer ? La Chine ne se contente pas d'être l'atelier du monde ; elle veut en devenir aussi le laboratoire. Au départ, les Chinois ont beaucoup retiré des universités américaines et européennes. Puis ils ont développé leurs propres universités et centres de recherche, qui rivalisent dans certains domaines (comme le spatial, les télécommunications, l'intelligence artificielle) avec les Occidentaux. Dans le secteur de la 5-G, le géant chinois Huawei a pris de l'avance sur ses concurrents occidentaux Ericsson et Nokia (lequel a absorbé Alcatel).
 
Dans une tribune au Figaro , Xi Jinping, en visite en France jusqu'au 26 mars 2019, a souligné que les deux vieilles nations partageaient le goût de l'indépendance, du libre-échange, du dialogue culturel et de la responsabilité mondiale. Certes. Mais Emmanuel Macron a eu raison d'insister sur l'équilibre et la réciprocité dans les échanges commerciaux.
Le président français a aussi compris que les Chinois sont des gens qui respectent la force. D'où son initiative d'inviter la chancelière d'Allemagne et le président de la Commission européenne pour négocier à ses côtés, avec Xi, les règles devant présider désormais aux relations sino-européennes.
Encouragée par les Occidentaux, la Chine a formidablement imité leurs modèles d'industrie et d'innovation. Peut-on moralement blâmer l'élève de vouloir désormais dépasser ses maîtres ? Non. Mais nous aurons la Chine que nous méritons. Plus le rapport de force que nous entretiendrons avec elle sera solide, meilleures seront nos relations avec elle. Ce n'est pas de la Chine qu'il faut avoir peur, mais de nos propres faiblesses, qu'elles soient politiques (délitement de l'Union européenne), sociales (baisse du niveau de l'enseignement) ou stratégiques (désindustrialisation).

Paru dans Le Figaro, 26 mars 2019
Publié dans De par le monde
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Travail et productivité des fonctionnaires
 
Le rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) dont Le Figaro (édition du 26 mars 2017) a pu prendre connaissance montre, comme on pouvait s’y attendre, que le temps de travail effectif des fonctionnaires de l’Etat est, au total, sensiblement inférieur à ce que prévoient les textes. Selon l’IGF, 190 000 agents bénéficient de dérogations injustifiées qui représentent, en nombre d’heures de travail, l’équivalent de 30 000 postes à temps plein.
 
Un calcul spectaculaire mais insignifiant
Ce chiffre constitue indéniablement une donnée intéressante. Mais il semble résulter d’une approche purement comptable et réglementaire qui, elle, est à l’origine de dysfonctionnements autrement importants. En effet, ces quelque 4,8 millions d’heures qui manquent à l’appel correspondent à des dérogations dûment codifiées, qui n’ont pas forcément un impact important sur le travail effectué.
Prenons un cas dont l’importance numérique est conséquente, celui des agents administratifs de l’enseignement secondaire. Comme ils " ne peuvent pas choisir leurs vacances, ils bénéficient automatiquement de deux jours supplémentaires". Peut-être est-ce injustifié, mais tout dépend de la façon dont les deux jours en question se positionnent, car il y a des périodes "de bourre", où tout le monde doit être à la manœuvre, et des périodes très "relax", où les agents administratifs peuvent être présents en nombre restreint sans que cela ait aucun inconvénient. Un établissement bien géré fait en sorte, comme un super ou hyper marché, d’avoir un effectif présent adapté à la charge de travail, qui n’est pas constante tout au long de l’année.
 
Les calculs de l’IGF, à moins que le journaliste du Figaro qui a eu entre les mains ce rapport (qui ne m’est pas accessible) ait mal fait son travail, sont purement comptables : ils additionnent les heures comme si elles étaient d’égale intensité. Pour un économiste, ce n’est pas admissible. Il y a des jours bien tranquilles, où l’on peut à loisir prolonger les pauses café et les discussions sur la pluie et le beau temps, et d’autres où pas une minute ne doit être consacrée à autre chose qu’au travail. Le "jour du maire" dans les administrations municipales, comme le "jour du ministre" dans les ministères peut être une excellente chose s’il est pris en période de faible activité, et un désastre s’il provoque la fermeture de nombreux guichets précisément les jours d’affluence. Une analyse qui n’est pas assez fine pour prendre en compte ce distinguo fondamental permet de faire un gros titre dans les médias, mais son utilité est voisine de zéro.
 
A quand une vraie gestion des administrations publiques ?
Le rapport de l’IGF se rapproche de l’étude des vrais problèmes lorsqu’il s’étonne du fait que les surveillants de prison qui travaillent en horaires décalés, nuit, week-end et jours fériés, ont un temps de travail supérieur à celui de leurs collègues "en poste fixe", c’est-à-dire aux horaires compatibles avec une vie familiale et relationnelle normale, et à celui des travailleurs sociaux des services d’insertion et de probation, qui s’occupent des condamnés non emprisonnés. Les allègements d’horaires pour cause d’horaires atypiques ou de pénibilité du travail posent un problème de gestion tout-à-fait important – le type même de question qu’il faut aborder pour améliorer la productivité des services publics et l’équité entre salariés.
 
Mais n’oublions pas que les questions centrales sont celles de la qualité et de la productivité du travail. Deng Xiaoping, l’homme qui à la fin des années 1970 et durant la décennie 1980-1990 amorça la transformation de la Chine, la mettant sur le chemin de l’efficacité où elle a marché à pas de géant, disait : "peu importe que le chat soit blanc ou noir pourvu qu’il attrape les souris". Si j’étais ministre de la fonction publique, j’afficherais certainement cette maxime, en gros caractère, sur le mur derrière mon bureau. Il ne sert à rien de faire rester des fonctionnaires à glander dans des bureaux et des salles de réunion. Que nous importe qu’ils fassent bien les 1607 heures qui constituent le quantum annuel légal, s’il n’en ressort pas grand-chose ?
 
Aurélie Boulet nous en apprend bien plus, dans son témoignage Absolument débordée ! ou le paradoxe du fonctionnaire. J’ignore si elle avait lu Michel Crozier, et par exemple son remarquable ouvrage Le phénomène bureaucratique, qui date de 1963, lorsqu’elle poussa en 2010 son cri d’indignation face à la gabegie de la mairie où elle était censée travailler, mais où, en fait, on lui demandait surtout de ne pas déranger le train-train d’une administration inefficace aux effectifs pléthoriques.
Notre grand sociologue analysait il y a plus d’un demi-siècle "la rigidité et l’isolement des rôles, l’impersonnalité et la résistance au progrès" des bureaux qu’il avait soigneusement observé. Ces facteurs de sous-productivité n’ont pas disparu avec la numérisation des activités. De plus, les administrations manifestent une assez forte propension à mettre en place des systèmes informatiques dont la qualité et l’adaptation aux besoins ne sont pas évidentes, comme on l’a vu avec Louvois, le logiciel de paie des armées, et quelques autres. Par rapport aux énormes problèmes d’organisation des services et de culture du travail efficace dont souffrent nos administrations, le décompte des heures de travail auquel s’est livré l’IGF manifeste surtout la prégnance de cet esprit bureaucratique analysé avec gravité par Michel Crozier et avec humour par Aurélie Boulet.
 
Que faire ?
Une vraie gestion de nos administrations devrait s’appuyer sur deux piliers. Primo, la disparition des doublons inutiles. L’exemple le plus frappant est celui des retraites : le passage à un système unique permettrait d’économiser plusieurs dizaines de milliers d’emplois et plus de 2 Md€ chaque année. Secundo, la formation du personnel de direction : du chef de bureau au secrétaire général de ministère, la proportion des fonctionnaires ayant les compétences et qualités requises pour faire fonctionner de façon efficace l’équipe dont ils ont la responsabilité est probablement assez faible. Être passé par l’ENA ne signifie pas que l’on a les qualités et savoir-faire requis pour organiser et stimuler une équipe, pour lui donner le sens et les moyens du travail fait bien et rapidement.
 
Le poisson, dit-on, pourrit par la tête. Je préfère dire qu’il se régénère par la tête. Nous devrions régénérer le personnel de direction sous les ordres duquel œuvrent quelque cinq millions de travailleurs des administrations publiques, sans oublier d’élaguer et de modifier les textes qui, trop souvent, ligotent les "chefs" les plus dynamiques. Le constat de l’IGF, sans être inutile, semble être trop convenu, trop déterminé par l’esprit bureaucratique, pour constituer le fer de lance de la réforme dont a besoin l’administration française.
Rappelons l’une des premières phrases d’un grand patron devenu ministre des finances, Francis Mer, dans son ouvrage Vous, les politiques (Albin Michel, 2005) : "L’administration n’est pas gérée, au plein sens du terme, et aucune réflexion n’a été menée depuis bien longtemps sur ce sujet en France." Ecoutons Francis Mer, terminons-en avec la bureaucratie, et que vienne enfin le temps de la gestion !

Envoyé par l'auteur, 27 mars 2019
Publié dans En France
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Le retour des assignats
 
Eternel débat sur la monnaie pour savoir si elle est une marchandise, un signe, une institution ou un symbole. Elle n’a été définie pendant des siècles en Occident que par les trois utilisations qu’Aristote lui voyait : instrument de mesure, intermédiaire d’échanges et stockage de valeur.
Mais pour mesurer, échanger ou stocker quoi ? La richesse ne se mesure pas puisqu’elle dépend du regard de chacun. Un échange ne nécessite-t-il pas deux entités à définir clairement ? Et pour stocker une valeur, ne faut-il pas que la valeur existe avant d’être stockée ?
Tant que la monnaie était en elle-même une valeur comme l’or ou l’argent, elle pouvait sans problèmes remplir les trois fonctions qu’Aristote lui trouvait. Quand on abandonnait son or, c’était toute l’histoire de cet or qui valorisait ce que l’on obtenait en échange. Et si on le stockait, il ressortait toujours inoxydé à première demande.
L’approche de la monnaie se complique quand elle devient fiduciaire (monnaie fondée sur la foi en l’émetteur). Elle est toujours au départ de la fiducie fondée sur l’équivalence avec un actif reconnu. Le système de Law en 1716 était fondé sur la richesse de la Louisiane alors française et recouvrant à l’époque plus de la moitié des actuels États-Unis. Les assignats en 1789 étaient fondés sur les biens confisqués d’abord au clergé puis à la noblesse émigrée. Les billets de banque étaient valorisés par leur équivalence en or. Cela a été pour la dernière fois affirmé en juillet 1944 dans les accords de Bretton Woods où les monnaies ont toutes été évaluées en dollar, lui-même échangeable contre de l’or.
 
Mais la nature humaine sait admirablement utiliser l’évidence que le papier est plus facile à imprimer que le travail à faire, l’or à être extrait, la Louisiane à rapporter ou les biens des puissants à être une source inépuisable. Le phénomène est toujours le même. On commence par en imprimer en toute bonne foi un tout petit peu plus que la richesse déjà reconnue en fondant la monnaie sur le rêve si agréable de la richesse qui sera créée grâce à la monnaie créée. Et une fois les bornes franchies, il n’y a plus de limite. On fabrique à la chaîne de la monnaie qui n’a plus comme valeur que celle que l’on accorde à leur imprimeur, et cette confiance ne dure évidemment jamais. Dans tous les cas arrive un moment ou le papier-monnaie cesse d’être monnaie pour redevenir simple papier, ce que Mirabeau avait pressenti en disant "qu’il faut bannir de la langue cet infâme mot de papier-monnaie". Si ceux qui les impriment trahissent la confiance de leur peuple, le désastre n’est jamais loin. Pour le système de Law il a fallu 4 ans pour que Law fuie à Venise en 1720 après que le Régent ait payé les dettes de Louis XIV en monnaie de singe. Pour les assignats il a fallu 8 ans pour qu’ils ne vaillent plus rien en 1797 après que la bourgeoisie ait récupéré à bas prix les biens de la noblesse et du clergé et mis en place le Directoire ouvrant la porte au Consulat et à l’Empire.
 
Depuis près de 50 ans, depuis que Nixon a arrêté le 15 août 1971 la convertibilité du dollar en or, les monnaies ne valent objectivement plus rien et attendent la reconnaissance de leur non-valeur qui peut arriver à tout instant.
Ce qu’il faut observer avec intérêt ce sont les multiples méthodes d’enfumage utilisées par ceux qui s’enrichissent sur le peuple pour faire tenir le système de fausse monnaie. Ils le font artificiellement et pour qu’il dure le plus longtemps possible tellement il leur est agréable.
Il faut déjà remarquer que la pénalisation de la fausse monnaie s’allège régulièrement avec le temps. Si dès le début de la monnaie-papier la sanction est inscrite sur tous les billets, elle est la mort au début du XIXe siècle, puis les travaux forcés à perpétuité, puis la réclusion criminelle à perpétuité. Sur le billet de 20 francs de 1997 type Debussy il est encore écrit en toutes lettres : "La contrefaçon ou la falsification des billets de banque et la mise en circulation des billets contrefaits et falsifiés sont punis par les articles 442-1 et 442-2 du code pénal de peines pouvant aller jusqu’à trente ans de réclusion criminelle et trois millions de francs d’amende".
Techniquement l’arrivée de la monnaie dématérialisée permet d’un seul clic à n’importe quelle banque de créer toute la monnaie désirée. Plus personne n’est responsable de la quantité de monnaie en circulation que l’on affuble des appellations absconses de masses monétaires M0 M1 M2 M3 M4… que les universitaires auscultent dans l’indifférence générale.

Mais c’est surtout intellectuellement que le travail est fait pour que personne ne comprenne plus rien à la monnaie qui est et qui restera une reconnaissance de dette d’un peuple sur lui-même.
On a changé le sens de l’inflation qui était il y a 50 ans l’augmentation de la masse monétaire et qui est devenue la conséquence de son augmentation incontrôlée à savoir la hausse des prix.
On a eu l’idée géniale d’inventer le PIB, somme de toutes les dépenses publiques et privées, en l’appelant Produit pour faire croire qu’il suffisait de dépenser pour s’enrichir. Cela permet de croire s’enrichir en s’endettant. On a appelé cette stupidité, investir (mettre un vêtement) ou financer (mener à bonne fin) et cela ne fait rire personne.
On a inventé le gagnant-gagnant en transformant le double contentement d’un moment en un double enrichissement durable. On a fait de la richesse un fait objectif alors qu’elle n’est qu’un regard.
On a transformé l’emprunt qui de toute éternité avait toujours été un emprunt sur gage réservé aux riches. On en a fait un emprunt sur richesse future pour justifier la création de fausse monnaie, faire monter tous les prix et fabriquer à la pelle des faux milliardaires que l’on peut envier ou détester et qui dépensent tous de la fausse monnaie que les banques leur prêtent. Faux milliardaires car leurs fortunes ne consistent qu’en immobilier, en actions et en œuvres d’art qui ne valent cher que parce qu’ils se les rachètent entre eux à des prix faux et hallucinants payés avec des emprunts. Les riches sont ceux qui peuvent s’endetter en faisant croire qu’ils créent des richesses. Le vrai prix de l’immobilier est celui qui serait obtenu si tout devait être payé cash dans un monde sans fausse monnaie. Si l’immobilier devait être payé comptant en or, de combien de dizaines de fois moins cher serait-il et ne serait-ce pas son vrai prix ?
Bien sûr, les banques créant en continu de la monnaie pour survivre, les dettes explosent. La dette publique française est d’environ 100 % du PIB et la dette privée française de l’ordre de 130 % du même PIB que l’on prétend être notre fabrication annuelle de richesses alors qu’il n’est que notre dépense annuelle, ce que les médias ne veulent pas entendre. Ne parlons pas des dettes de la Chine, des États-Unis, de l’Angleterre ou de l’Allemagne !
Mais le pire est la justification intellectuelle de la création d’argent pour créer de la richesse, justification martelée dans les grandes écoles et à l’université par des professeurs malheureusement souvent de bonne foi.

Certains professent en effet qu’il est intelligent de créer de la monnaie pour financer la fabrication, la construction ou l’achat de quelque chose qui sera reconnu comme une richesse. C’est en effet techniquement possible puisque toutes les banques le font en expliquant que la monnaie artificiellement créée sera détruite lorsque l’emprunteur la remboursera. Mais c’est économiquement dramatique car si la monnaie créée disparait effectivement des comptes de la banque quand elle est remboursée, elle ne disparait pas pour autant car personne ne la détruit. Cette fausse monnaie va circuler ou être épargnée et se confondre avec la bonne monnaie et donc la dévaloriser. La bonne monnaie est créée postérieurement à la création de richesses alors que la fausse monnaie est créée pour créer une richesse sans être jamais détruite.
Si l’on emprunte pour construire un viaduc que tout le monde appréciera ou une voiture dont quelqu’un a besoin, la banque oubliera tout dès qu’elle sera remboursée mais la collectivité en macroéconomie se retrouvera en possession d’un cumul. Elle aura  le viaduc ou la voiture mais elle aura aussi l’argent qui a servi à les obtenir et qui a été disséminé sans être détruit. Comme il a fallu rembourser la banque, l’argent nécessaire n’a pu être trouvé que par un appauvrissement des citoyens pris individuellement ou collectivement. Depuis 50 ans, depuis que les monnaies ne sont plus que des assignats, nous ne remboursons les banques qu’en nous appauvrissant. Ne pas vouloir le comprendre c’est ne pas vouloir comprendre pourquoi un seul salaire suffisait il y a 50 ans dans toutes les classes sociales pour qu’une famille vive correctement avec au moins trois enfants alors qu’aujourd’hui dans toutes les classes sociales le niveau de vie diminue et l’on a même peur de faire des enfants, même avec deux salaires.
 
Quel parti politique aura le courage de prendre vraiment le parti du peuple en le remettant au travail de vraie production ou dans des emplois de vrais services à cette production pour qu’il soit à nouveau payé correctement sur ce qu’il est capable de faire sans être déformé ou formaté à Dieu sait quoi ? Mais l’immense cohorte des emplois actuels ne sert qu’à donner des soins palliatifs au système tout en prétendant l’améliorer. Cette cohorte est malheureusement majoritaire et elle nous donne la classe politique assez déboussolée que nous avons et qui ridiculise la démocratie.
 
Les élections européennes vont permette d’exprimer la défense du système avec l’Union européenne ou le réveil des peuples dans toutes leurs sensibilités. D’un côté des Européistes sans enfants nous parleront puissance économique, compétition, innovation, investissement, financement et populisme de ceux qui ne les admirent pas. De l’autre une multitude d’approches complémentaires cherchent à comprendre mais savent toutes que la vraie puissance est la cohérence d’une nation et que la nôtre a malheureusement aujourd’hui par notre faute des dirigeants qui ne la comprenne plus.

Envoyé par l'auteur, 26 mars 2019
Publié dans A tout un chacun
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Brexit
 
"Il ne faut pas que vous sous-estimiez l’Angleterre. C’est un curieux pays, dont peu d’étrangers parviennent à comprendre la mentalité. Ne la jugez pas d’après l’attitude de son gouvernement actuel. S’ils sont confrontés à un grand défi, vous verrez de combien d’actions inattendues sont capables ce même gouvernement et la nation anglaise." Ces paroles ont été prononcées par Churchill. Elles étaient adressées à Ribbentrop, ambassadeur d’Allemagne à Londres, en 1937, alors que le gouvernement Chamberlain semblait incapable de définir une politique cohérente face aux ambitions continentales du Reich. Elles me reviennent à l’esprit en observant l’incapacité de Theresa May à faire un choix clair dans ses négociations avec ce même continent rassemblé dans l’Union européenne. Nous sommes tentés de tourner en dérision l’indécision des dirigeants anglais, leurs divisions et leur irréalisme. Ne sous-estimons pas l’Angleterre ! Le "Brexit" est considéré aujourd’hui comme une lubie du peuple britannique, alléché par les promesses fallacieuses de démagogues irresponsables, et dont les conséquences seront catastrophiques  pour lui mais légères pour les continentaux.  Il se pourrait que, dans quelques années, les évènements conduisent à l’inverse.
 
Je ne cherche pas à faire un parallèle entre Adolf Hitler et Jean-Claude Juncker, ni entre Ribbentrop et Barnier. Je ne songe pas davantage à rapprocher la domination brutale du IIIe Reich et l’expansion pacifique de l’Union européenne sur les mêmes terres continentales.  Mais, dans un cas comme dans l’autre, l’Angleterre se trouve seule face à un grand défi. Je parie qu’aujourd’hui comme il y a quatre-vingt ans, ses divisions et ses hésitations ne dureront pas. Son peuple retrouvera son unité et son gouvernement sa détermination. Alors l’Union européenne, aujourd’hui si sûre d’elle-même, verra de quelles actions inattendues la nation anglaise est capable. Elle pourrait, à son tour, avoir à faire face à des défis qui mettront sa solidité à rude épreuve.
 
Allons au-delà des apparences et des idées reçues.  Qu’est-ce que "l’espérance européenne" dont Monnet puis Delors et aujourd’hui Juncker ont été les artisans ? Une organisation collective dans laquelle nos nations abandonnent des morceaux de leurs souverainetés à un collège de technocrates supposés agir en vue de l’intérêt supérieur de l’Europe. Son but proclamé est la paix perpétuelle entre nos peuples et une prospérité partagée équitablement entre tous. Les évènements récents ont montré qu’il y avait une forte dose d’illusion dans l’ambition des technocrates. Mais leur erreur fondamentale a été, dès le début, d’avoir cru possible d’arracher des pans de souverainetés nationales sans de virulents chocs en retour.
 
Qu’est-ce qu’une nation ? Un mystère. La rationalité des experts de Bruxelles n’y a pas accès. Elle n’en saisit que les aspects extérieurs comme le produit national brut ou la balance des paiements. Nos nations d’Europe sont toutes nées dans l’obscurité d’évènements historiques très anciens. Leur raison d’être s’enveloppe de brouillard. A l’encontre des prévisions objectives, elles ont survécu aux pires épreuves que les siècles leur ont infligées. Leur finalité nous est inconnue. Elles sont sensibles à tout ce qui touche leur souveraineté même quand celle-ci semble inefficace. En proclamant qu’ils ont percé ce mystère et qu’ils conduisent les souverainetés nationales à se fondre dans une souveraineté unique et définitive qui est celle de l’Union européenne, les technocrates de Bruxelles s’abusent. Il n’est pas en leur pouvoir de soumettre l’irrationnel à leur autorité.
La nation anglaise vient de le prouver. Sa souveraineté était l’une des plus anciennes d’Europe et la mieux établie. Elle a toujours lutté avec obstination contre les dangers intérieurs et extérieurs qui menaçaient de la réduire. Elle n’a adhéré au système de Bruxelles qu’après de longues hésitations. Elle n’a cessé de renâcler contre les tentatives insistantes des technocrates pour étendre leur pouvoir au détriment du Parlement de Westminster. Mais sa sourde résistance n’a pas été comprise. On a préféré, dans les milieux continentaux, y voir une excentricité insulaire sans conséquence. Excédée de sentir sa souveraineté de plus en plus étouffée, l’Angleterre a décidé, il y a presque trois ans, de reprendre son destin entre ses mains. Elle savait que le prix en serait lourd. Mais tant pis pour les avantages financiers et commerciaux que l’Union européenne apporte ! Elle a choisi de sacrifier une part de son bien-être à la reconquête de sa liberté.
Telle est le sens profond du vote populaire de juin 2016. Il mérite le respect. Imaginer que la nation anglaise reviendra en arrière pour préserver des subventions agricoles ou des exportations de véhicules, c’est ignorer la force de son aspiration à redevenir pleinement elle-même.
 
Aveuglés par l’idéologie de Bruxelles, la plupart des dirigeants continentaux n’arrivent pas à saisir la vraie raison du "Brexit". Au lieu de le voir pour ce qu’il est, c'est-à-dire un acte hautement politique, qui appelle une négociation elle aussi politique, ils ont laissé la Commission européenne et le Parlement européen s’emparer du dossier et rabaisser l’enjeu à leur niveau de compréhension, qui se limite à des marchandages techniques. La méthode suivie par Barnier a consisté à fixer d’abord les modalités financières de la rupture du marché unique. Une fois cette affaire réglée, il prévoyait de se tourner vers l’avenir et de mettre au point un nouvel accord commercial entre l’Union européenne et l’Angleterre. Il n’a pas pu aller loin. Dès la première étape, sa manière de faire s’est brisée sur des écueils politiques dont l’existence lui était passée inaperçue. Mais faut-il s’étonner que des technocrates buttent sur ce qu’ils sont incapables de comprendre ?
Au jour où ces lignes sont écrites, nous ignorons si le traité qui doit sceller la fin de la première étape, sera approuvé par le Parlement britannique. Mais cela n’a guère d’importance. Ce qui est grave pour l’Angleterre comme pour les nations du Continent, c’est l’absence de toute perspective politique dans les relations entre le Royaume Uni et l’Union européenne. Aucun accord technique, si soigneusement négocié qu’il soit, ne peut combler un tel vide. S’il persiste, alors il sera à craindre que la nation anglaise, se sentant isolée et vulnérable, soit obligée de défendre sa souveraineté contre un continent qui la repousse. Elle l’a fait jadis et l’a toujours emporté. Qu’en sera-t-il cette fois ? Elle ne manquera pas d’alliés chez les peuples d’Europe dont les technocrates de Bruxelles brident les souverainetés et contrarient les aspirations. L’Union européenne ira vers un avenir d’autant plus hasardeux que la cohésion et la détermination auront changé de camp.   

Envoyé par l'auteur, 21 mars 2019
Publié dans Avec l'Europe
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Intelligence artificielle : un très ancien débat
 
Quelque peu agacé par l’engouement actuel pour l’intelligence artificielle, présentée comme une grande nouveauté, je suis retourné voir ce qu’en disait il y a une quarantaine d’années l’un de ses grands promoteurs et annonciateurs, le prix Nobel d’économie 1978, Herbert Simon.
Simon a vécu à Pittsburg, à l’époque ville très centrée sur la métallurgie, et ses travaux en tant que professeur à l’université Carnegie Mellon ne se limitèrent pas à l’économie : il reçut aussi le prix Turing en informatique, et le prix de l’association américaine de psychologie. Son véritable champ de recherche était la prise de décision : comment décidons-nous de faire ceci plutôt que cela ?
 
La rationalité procédurale
Les économistes ont d’abord raisonné sur un être humain qu’on ne rencontre guère dans la rue, homo economicus, censé posséder toutes les informations requises pour faire rationnellement le meilleur choix possible de son point de vue, à savoir celui qui maximise son "utilité". Bien sûr, trois questions se posaient : Madame Michu a-t-elle effectivement toutes les informations nécessaires ? est-elle capable de les traiter ? et sait-elle vraiment ce qui est bon pour elle ?
Les économistes n’étant pas tous ignorants des réalités, ils ont pour la plupart assez vite admis que nous sommes rarement en situation d’information parfaite, que nous commettons des erreurs de traitement de l’information, et que nous n’avons pas forcément une idée très claire de ce que nous attendons de la vie. Beaucoup de travaux ont donc été effectués pour rapprocher de la réalité le modèle homo economicus. La théorie des asymétries d’information tient compte par exemple du fait que, quand deux personnes signent un contrat, elles ne détiennent pas les mêmes informations : souvent l’employeur est un peu "short" sur les capacités réelles du candidat à tel poste, et le postulant sur ce qu’il aura exactement à faire. Mais il arrive aussi qu’un recruteur perspicace voit chez la personne en face de lui des potentialités dont celle-ci n’avait pas conscience.
 
Simon est devenu célèbre par son idée de rationalité procédurale, très simple dans son principe : nous adoptons un comportement qui, le plus souvent, selon notre expérience, conduit à un résultat acceptable. En somme, "le mieux est l’ennemi du bien", contentons-nous du bien. Et cette idée de rationalité procédurale conduit au recours à l’intelligence artificielle : dans certains domaines, la machine nous est supérieure ; elle peut constituer une aide à la décision, intéressante par sa capacité à effectuer rapidement des calculs et des recherches d’informations dans d’énormes bases de données. Ce n’est pas pour rien que les trois composants essentiels d’un système informatique sont le processeur, qui exécute les programmes ; la mémoire, qui est une première base de données ; et la connexion à internet, qui ouvre l’accès à de nombreuses autres sources d’information.
 
Intelligence artificielle et intelligence "tout court"
La capacité d’apprentissage des systèmes d’intelligence artificielle, dont on nous rebat aujourd’hui les oreilles, avait été parfaitement détectée par Herbert Simon, il y a déjà quatre décennies. En revanche, il était trop intelligent pour ne pas reconnaître en parallèle les rôles de l’intuition et de l’adaptation des préférences ou des objectifs.
Il avait fort bien vu que le problème numéro un, déjà à son époque, était l’extraordinaire abondance de l’information, l’incertitude et l’ambiguïté qui l’accompagnent souvent, et la difficulté inhérente au choix des informations pertinentes. Traiter beaucoup d’information peut être résolu par l’accroissement de la capacité de calcul des ordinateurs ; en revanche, il est très difficile de démêler dans le flot des informations celles qui sont à la fois fiables et pertinentes pour le problème que l’on veut résoudre. Il suffit de faire des recherches sur internet pour voir à quel point cela est vrai. Trouver les restaurants ouverts dans tel quartier n’est pas un problème ; en revanche, si vous vous intéressez aux comptes de l’Etat ou des organismes de sécurité sociale, l’avalanche de chiffres sous laquelle vous êtes immédiatement enseveli n’a d’égal que le manque de pertinence des données disponibles, souvent récoltées en utilisant des concepts inappropriés.
 
Une interview d’Herbert Simon par Alain Vernay publié dans Le Figaro du 21 mars 1981 (donc il y a 38 ans jour pour jour) témoigne cependant de l’enthousiasme naïf qui habitait ce grand économiste à propos de l’intelligence artificielle, comme elle habite aujourd’hui tant de nos contemporains. Le journaliste lui avait raconté l’histoire d’habitants de la Nouvelle-Guinée qui, durant la seconde guerre mondiale, voyant atterrir chez eux d’énormes avions ravitailleurs de l’armée américaine, s’étaient mis à rendre un culte à ces êtres fantastiques ; dans la foulée, il lui avait demandé "si la programmation des ordinateurs dans le but de leur faire faire des activités humaines à leur façon" n’allait pas produire des effets du même genre. La réponse de Simon avait été, selon Vernay : "L’homme s’est habitué à Copernic. Il s’est habitué à Darwin. Il lui faudra bien s’habituer à ce que l’ordinateur comprenne sa pensée et raisonne en termes de fins et de moyens à propos de n’importe quel problème exposé sous forme générale."
 
Ne soyons pas adorateurs d’un veau d’or !
J’ai un immense respect pour Simon, et je pense qu’il avait entièrement raison de nous remettre les pieds sur terre en nous rappelant que "l’homme réel se borne à chercher des solutions satisfaisantes". Mais je crois comme Alain Vernay que sa foi en l’intelligence artificielle est semblable à celle des Papous rendant un culte aux gros porteurs de l’US Army. Le fait que nombreux sont nos contemporains à partager cette adoration me parait regrettable, et même inquiétant. Le succès des ouvrages d’Hariri, Sapiens puis Homo Deus, est doublement instructif : primo, il montre que la conception de l’homme comme système de gestion de l’information capable d’évoluer et de se perfectionner en utilisant toutes sortes d’outils et de prothèses rencontre une large audience ; secundo, il nous montre combien nous sommes disposés à accepter cette conception dès lors que l’on nous fait miroiter la perspective d’un "homme augmenté".
 
Nous devons nous servir des instruments numériques les plus sophistiqués, mais pas les adorer. Ce ne sont que des créatures. L’intelligence humaine, elle, est créatrice. S’agissant du jeu d’échec, la puissance de calcul des ordinateurs a pu les faire gagner face à l’intelligence des champions, mais cela prouve seulement ce que l’on peut apprendre de n’importe quel silex taillé par nos lointains ancêtres : l’homme est capable de renforcer ses capacités en créant des outils. L’homme augmenté existe depuis des millénaires. Et il est tenté d’adorer ce qui l’augmente. C’est une erreur. L’intelligence artificielle est notre créature, elle ne doit pas devenir notre veau d’or.

Envoyé par l'auteur, 24 mars 2019
Publié dans A tout un chacun
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Paris n'est vraiment plus Paris
 
C'est pour une fois un titre mondial dont on se serait passé. Paris est - avec Singapour et Hongkong - la ville la plus chère du monde. Dans les palmarès précédents, qui ne prenaient en compte que l'immobilier, Paris était la plupart du temps devancée par Londres ou New York, mais cette fois, les auteurs de l'étude de l'Economist Intelligence Unit (EIU) ont aussi tenu compte du prix d'autres produits et services, tels la nourriture, les voitures, ou les loyers. Cette étude sort quelques jours après le saccage de l'avenue des Champs-Elysées par des bandes de militants gauchistes militarisés, sous l'œil passif, et parfois même approbateur, de "gilets jaunes" qui investissent samedi après samedi "la plus belle avenue du monde". Cette conjonction d'événements n'est sans doute pas fortuite. Paris faisait jadis les révolutions ; aujourd'hui, elle les subit. Le Paris populaire des faubourgs se révoltait et menaçait le pouvoir ; aujourd'hui, la France populaire des périphéries vient dans Paris menacer le pouvoir.
 
Pendant des siècles, les classes sociales se mélangeaient dans les quartiers, les rues et les immeubles. Les distinctions sociales s'exprimaient dans ce monde sans ascenseur par la hauteur des étages où les pauvres devaient se hisser. L'historien Philippe Ariès nous a appris qu'à partir du XIXe siècle, la bourgeoisie, refusant la promiscuité avec les "classes laborieuses, classes dangereuses", avait pris ses quartiers dans les nouveaux immeubles de l'ouest de la ville. Nous vivons la fin de cette histoire : les classes populaires ont été chassées de toute la cité, y compris de l'est de Paris, remplacées par les "bobos" et les immigrés, les "très aisés" et les "très aidés".
La volonté des "gilets jaunes" de défiler sur les Champs-Elysées est le symbole d'une réappropriation des cœurs des grandes villes d'où la mondialisation les a chassés : la mondialisation du haut par le coût de la vie ; la mondialisation du bas par l'immigration venue du sud de la planète.
 
Toutes les métropoles du monde connaissent le même sort. C'est là qu'arrivent les flux de richesses et c'est là que se noue l'alliance entre les "vainqueurs de la mondialisation" et leurs "domestiques", immigrés venus servir les nouveaux maîtres du monde, garder leurs enfants, leur apporter des pizzas, ou travailler dans les cuisines de leurs restaurants, au détriment des peuples occidentaux.
Paris y ajoute une particularité : elle fut la capitale de l'Etat-nation le plus centralisé du monde. Les élites de tout le pays se concentraient dans quelques rues. Désormais, Paris est une ville-monde, plus vraiment une ville française. La maire de Paris, la socialiste Anne Hidalgo, est l'incarnation de ce nouvel état d'esprit cosmopolite, qui se sent plus proche de ses collègues de Londres, de New York, que de Tarbes ou Montauban. Elle est citoyenne du monde et s'empresse de multiplier les camps de migrants. Paris a fait la France pendant mille ans. Elle la défait désormais sans état d'âme.

Paru dans Le Figaro Magazine, 22 mars 2019
Publié dans Du côté des élites
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Ces prénoms qui disent l'avenir de la France
 
"Le prénom est un marqueur culturel. Il est partie intégrante d'un complexe sociologique, qui renvoie à des sensibilités régionales (ou nationales), à des logiques familiales, à des modèles de conduite, à des genres de vie. Par voie de conséquence, les transformations de la prénomination se présentent à nous comme un élément notable et un indicateur précis des changements vécus par une société."
Cette phrase est de l'historien britannique John Dickinson. Elle trône en dernière page de l'introduction du nouveau livre de Jérôme Fourquet. Le directeur du département Opinion de l'Ifop s'en sert à la fois comme caution intellectuelle et bouclier médiatique. Sa découpe sociologique de la France par l'analyse des prénoms va révéler ce que dissimulent obstinément nos élites universitaires, politiques, médiatiques à un peuple de moins en moins aveugle.
 
Fourquet s'apprête à mettre des chiffres là où d'autres avant lui ont mis des mots. Là où ceux-ci auraient dit : "La France n'est plus la France", Fourquet, ou son éditeur, le fort bien-pensant Seuil, écrit en sous-titre : "Naissance d'une nation multiple et divisée". Mais la France a toujours été une nation multiple et divisée. Elle ne cessa d'être le pays des guerres civiles et des guerres de Religion ; et Emmanuel Todd, que Fourquet apprécie à juste titre, nous a appris, en reprenant les travaux de Frédéric Le Play, que la France était le seul pays d'Europe, voire du monde, où se côtoyaient autant de modèles familiaux différents et concurrents. Alors, quoi de neuf sous le soleil ? Les prénoms, vous dis-je !
Même lorsque les Français se trucidaient au nom de Dieu ou du Roi, ou de la Liberté, ou de l'Égalité, même lorsqu'ils se partageaient entre catholiques ou protestants, blancs ou bleus, bleus ou rouges, catholiques ou laïques, gaullistes ou communistes, ils donnaient à leurs enfants les mêmes prénoms, tirés du calendrier des saints. Une loi édictée par Bonaparte, le 11 novembre an XI, les y obligeait et personne n'avait l'idée d'y contrevenir. Car le peuple français était resté, malgré toutes ces divisions, ce "peuple de race blanche, de religion chrétienne et de culture gréco-romaine" dont parle de Gaulle à Peyreffite, au début des années 1960.
 
C'est ce monde-là, cette France-là qui ont été détruits en quarante ans. Et c'est cette destruction - ou plutôt cette dislocation - que révèle l'analyse des prénoms. On comprend mieux les précautions matoises de Fourquet et de son éditeur !
Le basculement s'est fait en deux temps : d'abord, dans les années 1970, on abandonne le ciment catholique (la fameuse "morale de nos pères" dont parlait le pourtant anticlérical Ferry) avec les lois sur l'IVG, le divorce par consentement mutuel, puis, en 1982, la dépénalisation des relations homosexuelles entre un adulte et un mineur de 15 à 18 ans ; à la même époque, on autorise le regroupement familial des immigrés.
 
Le second temps a lieu dans les années 1990 : les socialistes suppriment la loi de Bonaparte sur les prénoms en 1993 ; les militants salafistes débarquent en France en même temps que la chaîne al-Jazeera ; les télés privatisées ouvrent en grand le robinet des séries américaines. Les classes populaires appellent leurs enfants Kevin et Cindy ; les immigrés musulmans continuent d'appeler les leurs Mohamed ; la bourgeoisie catholique est la dernière à respecter (paradoxe historique !) la loi de "l'usurpateur" Bonaparte ; la bourgeoisie mondialisée des métropoles envoie ses enfants dans les universités européennes ou américaines.
 
En 2016, Marie représente 0,3 % des prénoms des enfants nés cette année-là ; les prénoms musulmans constituent 18,6 % de ces mêmes prénoms en 2016. Et ces 18,6 % font en vérité 50 % et plus dans d'innombrables quartiers, banlieues de métropoles mais aussi villes moyennes, jusque dans des départements entiers comme la Seine-Saint-Denis, qui deviennent ce que l'écrivain algérien Boualem Sansal appelle "des républiques islamiques en herbe". L'avenir est écrit dans ces chiffres. Chaque diaspora a sa stratégie d'"intégration" : 95 % des personnes ayant un nom arabo-musulman ont aussi un prénom arabo-musulman ; 75 % des Asiatiques nés en France ont un prénom français.
 
Autour de cette découpe par les prénoms, on retrouve toutes les divisions françaises qui sont autant de béances, économiques, sociales, sécuritaires, culturelles, scolaires, politiques. Tout l'intérêt du livre de Fourquet est de mettre ces bouleversements culturels en face des transformations économiques, sociologiques et surtout politiques qu'a connues le pays. La France des Kevin se tient chaud au Front national (comme une révolte patriotique contre leurs parents américanisés ?). La France des Mohamed a rejoint chez Mélenchon les jeunes diplômés précarisés et les ouvriers cégétistes ; elle va inexorablement lui imposer sa loi démographique. La France des "Erasmus" a fait la gloire de Macron, tandis que la France des retraités, la dernière génération à avoir connu la France d'avant, a sauvé Fillon de l'humiliation.
 
Bien sûr, tout cela doit être nuancé et Jérôme Fourquet le fait avec sérieux et professionnalisme ; mais les grandes tendances sont bien là. Elles se retrouvent dans toutes les démocraties occidentales et expliquent l'affrontement entre "populistes" et "progressistes". Entre "somewhere" et "anywhere". Le clivage droite-gauche est bien mort, et les partis politiques qui l'incarnaient aussi, car la sociologie française d'avant qui les sous-tendait a été engloutie. Macron, à la tête de son bloc libéral-élitaire, va rassembler tous ceux qui ont intérêt à ce que se poursuive ce que Fourquet appelle l'"archipélisation" de la France. Au nom d'un prétendu "rassemblement", il aggravera la dislocation du pays. Son destin politique est écrit dans les prénoms. Au nom du "vivre-ensemble", il bénira la séparation.
 
Notre auteur s'oblige à un optimisme de bon aloi : "Les géographes définissent un archipel comme un ensemble d'îles relativement proches les unes des autres, la proximité se doublant le plus souvent d'une origine géologique commune. […] À l'image des îles d'un archipel, ces populations vivent à l'écart les unes des autres, tout en entretenant bien sûr des rapports entre elles. […] Elles partagent un certain nombre de références communes, ce qui ne serait plus le cas dans une société communautarisée." D'avance, le pourtant socialiste François Hollande lui a répondu, en se confiant, quand il résidait à l'Élysée, à des journalistes : "Tout cela finira par une partition."

Paru dans Le Figaro, 7 mars 2019
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De la Chine (3)   
Visible et Invisible
 
Les Livres Blancs de Monsieur Xi – en 2017 – et leurs projets de long terme, l'exposé de l'inaltérable progression de l'OBOR, les lénifiantes affirmations de "main tendue" furent un enchantement, dignes des plus beaux opéras traditionnels. Ensuite, 2018 nous offrit quelques sujets de fierté (les villes nouvelles, telles Rongcheng), un bienveillant tutorat auprès de la Corée du Nord dans ses tumultueuses relations avec la présidence nord-américaine et quelques perplexités relatives aux droits humains, à la sauvegarde de l'environnement et à l'emprise sur la Mer de Chine.
Soudain 2019 s'ouvre sur 2 coups de tonnerre : la "petite phrase" du Président XI, à l'adresse de Taïwan et de la communauté internationale toute entière lors de son discours solennel du 2 Janvier "...la Chine doit être réunifiée ... " ; le lendemain 3 janvier, la divulgation de l'arrivée sur la face cachée de la Lune d'une sonde chinoise ultra sophistiquée, confirme les sidérants progrès des technologies chinoises.
 
De fait, les recettes appliquées par le Parti et son emblématique président ne sont pas tellement innovantes et ne font que continuer celles préconisées par Den Xiaoping à la fin des années 70 (après les échecs successifs du Grand Bond en Avant et les plus grosses sottises de la Révolution Culturelle) : l'ouverture au monde et à la modernité, le développement des villes et l'éducation des campagnes… Mais cela a pris un tour nouveau, lié à la formidable évolution des moyens matériels et la maitrise -  désormais acquise – de super technologies nouvelles.
Après avoir été "l'usine du monde", la Chine s'applique à être désormais "sa propre usine", destinée à alimenter en tous domaines un marché intérieur gigantesque (potentiellement 4 fois le marché européen), tout en continuant à inonder le reste du monde de ses productions, non plus "ordonnées" de l'extérieur, mais ciblées. Bien sûr, les bénéfices colossaux du marché international doivent continuer : il faut gérer ensemble ces 2 facettes, car elles dépendent l'une de l'autre. S'il y a eu un léger "tassement" des exportations en 2017/18, dû à la relative mauvaise santé des Occidentaux et à la calamiteuse "America first", les différents marchés restent florissants, de même que le relais bancaire chinois reste très apprécié des politiques mondiales. L'entrée – tardive mais fracassante – de la Chine dans l'OMC implique l'évolution inéluctable de la vénérable institution, dépassée à la fois par ses nouveaux intervenants et les techniques de relations à "grande rapidité". Rester assis sur un tas de devises n'a plus grand sens.
 
Bien sûr, le formidable cheminement des communications vers l'Ouest déploie ses ambitions commerciales, technologiques et humaines : la Belt jusqu'à Duisbourg et ses annexes, les trains hebdomadaires Anvers - Beijin chargés de biens industriels, l'accord surprise avec le gouvernement italien (sans l'aval de Bruxelles), les gigantesques champs de panneaux solaires et d'éoliennes dans les interminables plaines de l'Asie centrale jusqu'à ce jour pratiquement inexplorée, les ouvertures dans les assurances, l'automobile, l'aéronautique (COMAC), les services, le design, les télécom, l'informatique, la robotique, le spatial, tout cela satisfait la vanité des leaders, interpelle le monde entier, insufflant une certaine crainte chez les décideurs... mais la véritable et première préoccupation des chef du Parti, le matin dès qu'ils se réveillent est l'obsession alimentaire : trouver une autre voie que celle – nécessaire mais odieuse – qui a consisté à affamer les campagnes pour que les villes-clefs de la croissance – puissent se développer...Comment nourrir et faire prospérer 2 milliards d'individus ?
L'étonnante et parfois paradoxale stratégie "tous azimuts" de la République Populaire Chinoise réside en entier dans cette préoccupation majeure : ne plus jamais revoir la famine. Sans s'encombrer d'embarrassantes annexes, on en peut distinguer les axes principaux : tout d'abord, améliorer, réhabiliter et développer les activités agricoles, non plus pour nourrir exclusivement les mégapoles, mais pour elles-mêmes et les provinces qui les animent. Ainsi, comme le Sechuan et d'autres contrées délaissées par le progrès, bénéficient désormais de la considération des autorités et voient leur niveau de vie s'améliorer de manière substantielle ; par ailleurs d'immenses zones intérieures, jusque-là ignorées font l'objet d'expérimentations agricoles prometteuses.
 
En second lieu, l'achat et (ou) l'exploitation de terres agricoles dans le monde entier complète déjà – ou complétera dans les décennies à venir – les ressources intérieures. Cela a commencé il y a déjà longtemps, (30 ans), d'abord dans la grande Afrique, délaissée par les stupides Occidentaux, et puis un peu partout, afin de diversifier les possibilités, (et parer aux éventuels troubles politiques). L'Europe, excellente contrée agricole, est fortement engagée dans ce processus (la Beauce) ; d'abord lieu de production, des établissements de transformation ont vu le jour, permettant d'envoyer vers la Chine farines, végétaux, laitages, gibiers et viandes, déjà prêts à l'emploi. Au-delà de leurs apparentes querelles, les Etats Unis vendent leurs surplus de blé, de maïs et même de riz au Parti Populaire de Chine avec une réelle satisfaction, réduisant ainsi leur déficit commercial. Les prises de participations dans les entreprises alimentaires sont nombreuses (le puissant groupe H/H dans Isigny ou l'achat de crus classés de Bordeaux et Bourgogne). Sous un angle tout aussi réaliste, début 2019, il s'avère que 28 % de la production mondiale de viande bovine est mâchée et digérée par les Chinois (peut-être agrémentée de ketchup ou de béarnaise) ce qui compense très avantageusement la baisse de consommation des Européens. L'ambition du Président Xi, pas du tout adepte du vegan, est que – sous peu – chaque Chinois "mange de la viande au moins une fois par semaine".
 
Enfin, se rendant compte de la croissance désormais absurde et contre-productive des mégapoles virant à l'extravagance (Shanghaï en est la parfaite illustration), le Parti a décidé de la création de multiples "villes moyennes satellites" dans des rayons de 150 à 300 kilomètres autour des grands pôles industriels et commerciaux. Entre les deux, des terres agricoles seront susceptibles de prospérer et nourrir les populations qui ne produisent que des algorithmes, du bitume et du papier. Cette attitude mentalement raisonnable ne fait que débuter : elle est quelque peu plombée par l'habitude de la corruption, la montée extravagante des prix des terres ou des loyers et l'expropriation brutale des anciens habitants (agriculteurs, petits commerçants, artisans) des régions ciblées. Ces villes nouvelles dont les buildings s'élèvent à grande vitesse, telles des cigarettes plantées dans la campagne, s'accompagnent aussi de vastes dévastations autoroutières, ferroviaires, de la création d'interminables hangars, déchetteries et autres nuisances peu favorables à un épanouissement heureux des esprits, des populations et de la nature.
Tout cela fait un peu désordre pour l'instant... Il faut avoir la patience d'attendre, comme le conseille Confucius.
 
L'autre aspect palpitant de l'ultra moderne aventure chinoise est son nouveau slogan "d'invincibilité" : son unité, sa croissance, son emprise sur le monde entier seraient invincibles, irrésistibles, irrépressibles... L'ascension est en effet fulgurante, l'adaptabilité à imiter, copier, puis inventer à partir des modèles proposés par les commandes des pays développés permet de mesurer le chemin parcouru en moins de 4 décennies. Les Etats-Unis en sont les premiers responsables (après avoir abandonné l'usine Japon, ils se sont massivement tournés vers l'usine Chine) et leur clientélisme leur revient maintenant dans la figure comme un boomerang mal orienté. C'est ce que symbolisent des groupes tels Huawei ou l'Agence Spatiale CNSA. On a parfois l'impression qu'une sorte de nouvelle Guerre Froide, cette fois entre les USA et la Chine est en train de recommencer, avec ses mortels excès, non plus vraiment nucléaires, mais avec la puissance spatiale. La même vanité... infantile et irresponsable …
Les progrès en tous domaines technologiques sont en effet considérables, dus à un énorme investissement dans l'éducation, la recherche des "têtes bien faites", l'abondance de la main d'œuvre, une propagande ciblée et des moyens financiers à l'aune de la réussite commerciale. Toutefois, les bémols sont nombreux, à commencer par cette fausse notion d'une Chine, que le monde entier gobe en pliant l'échine par avance. En fait il y a "les Chine" tellement différentes et multiples : ne jamais oublier les 12, puis 7, puis 3 Royaumes qui se battirent pendant des siècles, jusqu'à s'exterminer, ces peuples du Nord au Sud qui ne se comprennent pas, s'ignorent, et souvent se méprisent les uns les autres., les flux permanents de personnes déplacées, errantes, non identifiées... Le seul vrai lien est l'écriture... et le Parti, lequel fait (selon la formule de Max Weber) "tout tenir ensemble", avec sa tête de pont dirigeante aux allures de patriarche bienveillant. La corruption à tous les étages ne sera jamais éradiquée ; elle fait partie du système, de l'ADN des populations, inscrite dans les cerveaux d'une encre ancestrale. Quant au mythe occidental des Droits fondamentaux, il est illusoire, face - là aussi – aux traditions de violences exercées sur les récalcitrant et cette merveilleuse pratique de "l'effacement" des plus gênants (on l'a vu de près avec le sort réservé à ce malheureux consul à Lyon).
Allons... Il faut regarder la Chine avec bienveillance – puisque, dit-elle - elle veut notre bien, et aussi avec une certaine méfiance puisqu'elle veut peut-être aussi faire rendre gorge aux humiliations du système des Concessions... Le Dragon vaut peut-être mieux que les Dalton, et l'Europe n'est jamais qu'"une péninsule avancée de l'Asie" (Paul Valéry).

Envoyé par l'auteur, 21 mars 2019
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La retraite des fonctionnaires "actifs", un scandale comptable
 
Le haut-commissariat à la réforme des retraites vient d’examiner les conditions de départ anticipé accordées aux fonctionnaires dits "actifs". Ne nous appesantissons pas sur l’adjectif "actif" utilisé pour désigner des emplois physiquement ou psychologiquement pénibles, comme celui des CRS chargés de canaliser des manifestants excités ou celui des infirmières amenées à soulever et réconforter des malades grabataires : dans le jargon administratif, il désigne des fonctions caractérisées par ce que, dans le privé, on nomme "pénibilité". Le problème à étudier est celui du droit au départ anticipé accordé à ces fonctionnaires classés "actifs".
 
Le compte professionnel de prévention
Pour les salariés du secteur privé, la pénibilité du travail donne lieu à une compensation mesurée par des "points" inscrits sur un "compte professionnel de prévention" (C2P pour les intimes). Ce C2P est le résultat de la transformation de ce qui s’appelait jusqu’à l’automne 2017 "compte de pénibilité", transformation réalisée par ordonnance du 22 septembre 2017 signée Emmanuel Macron. Les périodes d’exposition à des conditions de travail pénibles donnent droit à l’attribution de points, dûment inscrits sur ce compte. Lesdits points peuvent servir, soit à bénéficier d’une formation, soit à être exonéré de décote lors d’un départ à la retraite anticipé.
Curieusement, cette formule n’a pas été appliquée aux fonctionnaires : il ne semble pas qu’ils aient droit à la "prévention", mot flatteur mais pas tout-à-fait exact pour désigner une formation rendant possible un changement d’activité professionnelle (1). Les 765 000 fonctionnaires "actifs" relèvent pour 59 % d’entre eux de la fonction publique hospitalière, 23 % servent l’Etat, et 18 % les collectivités territoriales ; beaucoup seraient probablement intéressés par des formations leur permettant une évolution vers des emplois moins pénibles, pourquoi ne leur donner comme compensation que le droit à une retraite anticipée ?
 
La dissimulation du coût de la pénibilité dans la fonction publique
Percevoir une pension nettement avant 62 ans, cela est un avantage pour le fonctionnaire concerné, mais c’est un coût pour les finances publiques. Toutefois, ce coût est différé : le travail pénible effectué à 30 ans est rémunéré pour une partie notable sous forme d’une promesse de quelques années de pension supplémentaires, prestations qui ne seront versées que nettement plus tard, par exemple un quart de siècle. Autrement dit, ce sont les ministres du budget ou des finances des années 2030 à 2050 qui auront à trouver les recettes nécessaires à la compensation de la pénibilité d’un travail effectué en 2019.
 
Une telle situation est très malsaine, et de plus elle constitue une entorse au principe posé par l’article 47-2 de la Constitution, qui dispose : "Les comptes des administrations publiques sont réguliers et sincères. Ils donnent une image fidèle du résultat de leur gestion, de leur patrimoine et de leur situation financière." La pension servie au cours des premières années de retraite, disons par exemple 2040 à 2044, lorsqu’elle constitue la contrepartie de la pénibilité du travail effectué dans les années 2010 à 2039, devrait clairement donner lieu à constitution de provisions durant toutes ces années.
Plus précisément, les administrations concernées devraient abonder une sorte de fonds de pension donnant aux fonctionnaires "actifs" la possibilité de percevoir une pension durant quelques années précédant l’âge "normal" de départ en retraite (l’âge dit "pivot", dans un régime moderne). Dès lors, les dépenses engagées en 2019 seraient dûment payées, sous forme de cotisations à un fonds de pension, sur les budgets 2019. Demander à nos enfants ou petit-enfants de payer à notre place, dans un certain nombre d’années, une partie du travail effectué aujourd’hui par les fonctionnaires "actifs", c’est anormal, et même inadmissible.
(1) Une véritable prévention consisterait à diminuer la pénibilité et la dangerosité des activités professionnelles dont il s’agit. Songeons à la silicose, qui a touché tant de mineurs : prévenir cette terrible maladie professionnelle, ç’aurait été mécaniser l’extraction de la houille. Donner à ces mineurs la possibilité de prendre leur retraite quand ils étaient encore assez jeunes, c’était de la compensation, pas de la prévention.

Envoyé par l'auteur, 16 mars 2019
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L’affligeant Grand débat étatico-culturel à l’École des Beaux-Arts
 
Le Grand débat a eu lieu ce 6 mars 2019 sous la Grande Verrière de l’École des Beaux-Arts, dans son monumental décor polychrome de style "éclectique". Ce lieu a connu de célèbres précédents : s’y donnèrent, en des temps plus anciens, les Assemblées Générales de Mai 68 et la confrontation houleuse de 1997. Vingt ans après, notre Révolution perpétuelle et institutionnelle des Arts a pris d’autres formes.
Sur le seuil du Palais des Études, l’Inspecteur en chef de la création, Jean de Loisy, nouveau directeur de l’École des Beaux-Arts, congratule les personnalités de la rue de Valois, massivement venues en voisins. Le débat, quoique commandé par le ministère de la Culture, est organisé ce soir par Beaux-Arts Magazine et la Fondation du patrimoine.
À la tribune on aperçoit Marie-Hélène Arbus, critique d’art et Directrice Générale de la revue Beaux-Arts, partenaire du ministère, Guillaume Poitrinal directeur de la Fondation du patrimoine. On repère aussi deux personnalités respectées, le libre et courageux défenseur du patrimoine Didier Rykner, le savant directeur de l’Observatoire des Politiques Culturelles, Jean-Pierre Saez. Fabrice Bousteau, Directeur de la rédaction de Beaux-Arts Magazine, chapeau sur la tête, à charge d’animer le débat.
 
En rang d’oignons : les subventionnés de la culture
Les inspecteurs de la création, leurs amis, obligés et subventionnés, prennent place cérémonieusement aux premiers rangs. Derrière, une foule remplit la salle, des inconnus, pour les officiels… venus les observer en curieux. Trois sujets exclusivement sont prévus : la culture pour tous, la protection du patrimoine, la direction de la création par le ministère.
Les discours coulent de la tribune, lisses et fluides sur les deux premiers sujets éminemment consensuels. Qui n’est pas pour la culture pour tous et pour le patrimoine ? Vite on s’assoupit. Mais la gêne s’installe chez ceux qui résistent au sommeil ! Vite, on ressent que les mots ne veulent pas dire la même chose pour les institutionnels des premiers rangs et pour les inconnus qui les entourent.
Le hold-up sémantique qui a assuré les pleins pouvoirs aux institutions apparaît avec évidence. Le terme Art contemporain ne désigne que l’Art officiel conceptuel. Quand le mot diversité surgit dans les déclarations, celle-ci ne peut être que sexuelle, communautaire et multiculturelle, jamais de l’ordre de l’expression artistique.  
 
Une seule définition de la culture : celle du ministère
Les responsables du système ne sont pas à la tribune… alors qui interpeller ? Que dire avec des mots à double sens ?
Rien ne se passe décidément comme en 1997. Le Monde et le ministère de la Culture avaient alors décidé de convier à un grand débat aux Beaux-Arts. L’initiative devait clore, une fois pour toutes, six mois d’insurrection intellectuelle et artistique survenue dans toute la presse, causée par un article de Jean Baudrillard publié dans Libé, titré "L’Art contemporain est-il nul ?". Oh, scandale ! Comment une telle opinion avait-t-elle pu paraître ? Que faisait la milice de la pensée ?
En 2019, le Journal Le Monde ne parraine pas l’évènement. Le débat de 1997 a laissé un goût amer, car l’histoire des idées en garde un souvenir peu honorable. Tout avait tourné au procès stalinien des intellectuels dissidents Jean Clair et Jean Philippe Domecq. Publiquement interrogés, ils ont été jugés fascistes ! La salle a ri, couvert de quolibets et hué les apparatchiks de l’estrade, qui ne s’en sont pas encore remis. Le Monde a cependant couvert le nouveau débat du 6 mars 2019 et commis un article titré avec justesse : Aux Beaux-Arts, le grand débat manque de sel. En effet, cette fois-ci, les injures du genre nazi n’ont pas résonné dans la salle, ni même le mot populiste qui l’a remplacé. La consigne : "Pas de vagues !" a été observée.
 
L’État promeut l’art dont personne ne veut
L’animateur chapeauté et la directrice de Beaux-Arts magazine s’employèrent avec modération à la déploration de cette France périphérique, qui se tient si loin des infrastructures créées par l’État pour mettre l’Art contemporain à la portée du peuple… la France n’est-elle est pas le pays en Europe où il y a le plus de centres d’AC (1), de théâtres subventionnés par l’État, au km2 par habitant… et ils sont vides. Aux premiers rangs, on acquiesce et déplore que l’État n’investisse pas davantage d’argent pour multiplier les médiateurs afin d’expliquer aux péquenauds des ronds-points le génie de l’AC. Il faut combattre l’inculture jusque dans les campagnes !
Pourtant, un examen attentif de nombre d’interventions non programmées de la salle laisse apparaître une revendication simple : nous avons soif d’art et de culture, mais nous voudrions être les acteurs libres et entreprenants de cette vie des arts et non les consommateurs au bout d’une chaîne de production dirigée par l’État et consacrée, non par le public mais par les médias.  
Ils sont parfois venus de loin pour exposer leurs actions locales et libres faites avec les moyens du bord, sans visibilité ni financements. Les initiatives ont du succès, suscitent l’adhésion quoique non estampillées du fameux logo du ministère qui entraîne à sa suite les logos des mécènes privés. C’est par exemple le bistro qui devient la salle de concert, de lecture, d’exposition, de débat de proximité, ici défendu par le cafetier de C’est déjà ça (2), venu de loin pour en parler. C’est un Café culturel associatif qui a fait des émules dans toute la France. D’autres intervenants évoquent des initiatives privées pour l’initiation musicale, théâtrale, artistique, etc. La concurrence des lieux subventionnés gratuits rend leur survie économique presque impossible. L’Art Contemporain défendu exclusivement par le ministère pompe tout l’argent public, l’argent des mécènes et la visibilité médiatique. Il n’y a aucune agressivité chez les intervenants. La question n’est même pas formulée, bien que présente : pourquoi l’art qui donne du sens à la vie n’a pas de visibilité ? Pourquoi seule la grande déconstruction de l’art et de la culture, mission de l’AC, est seule visible et subventionnée ?
Fabrice Bousteau qui donne et reprend la parole, félicite et congratule chaque intervenant et lui demande d’inscrire ses naïves idées populistes sur la plateforme prévue à cet effet par le ministère : granddebatculture.fr.
Ainsi quand l’enseignement de l’Histoire de l’Art à l’école est évoqué à la tribune par Marie-Hélène Arbus, la question est : pourquoi depuis si longtemps tout le monde est d’accord sur l’enseignement de l’Histoire de l’art à l’École mais cela n’aboutit pas vraiment ?
On remarque un grand silence derrière, dans la salle. Mais aux premiers rangs, on déplore, on discute… l’ex ministre Jacques Aillagon conclut qu’il faut tout simplement davantage d’argent ! En réalité, la force d’inertie vient de ce que personne ne veut de l’enseignement tel qu’il est conçu par les ministères concernés où il s’agit d’initier les scolaires à une réception conceptuelle, critique et dé-constructive de cet art traditionnel considéré comme trop élitiste. Il ne peut être question de l’enseigner sans l’accompagner de l’initiation à la pratique déconstructiviste de "l’Art contemporain", menée par des artistes agrées par le Ministère de la Culture. Le but étant d’éviter l’enseignement de cette connaissance par des historiens d’art. 
 
Un Grand débat confisqué
Décidément les fonctionnaires participants actifs de la salle ne comprennent pas qu’une culture, un art, cela ne s’impose pas de force. Deux grands échecs en ce siècle, en URSS, en Chine, le confirment : la terreur a été impuissante. L’argent risque de l’être aussi. Adhérer à une expression artistique est chose simple : si le créateur éveille l’attention, la sensibilité, l’affinité d’âme, le public se l’approprie. L’histoire de l’art ne semble pas confirmer les analyses de Karl Marx ou du sociologue Pierre Bourdieu. Nous venons de connaître quarante-deux ans de dirigisme d’État dans ce domaine, le public ne suit toujours pas. Autre est son désir !
La ligne de fracture est ce soir-là palpable dans la salle. Les institutionnels ont d’autres soucis, ils ont quitté la réalité, croient qu’elle est comme ils la déclarent. Pourtant ils ne sont plus la référence, le haut marché les tient.
Peu à peu le public las, quitta la salle… vint alors le bon moment pour aborder le sujet dangereux, gardé pour la fin : l’art dirigé par le ministère.
Un artiste et professeur à l’École des Beaux-Arts signale la cause du non-débat auquel on assiste. La vision de ceux qui dirigent l’Art comprend beaucoup d’angles morts… l’art moderne-classique, les artistes singuliers, les artistes amateurs. Ils nient cette diversité-là.
 
Quelques artistes posent des questions :
Pourquoi les artistes français sont-ils absents de toute visibilité internationale ?
Pourquoi seulement 10 % des artistes français vivent décemment et 90 % dans la précarité (question du président de la Maison des Artistes, F. de Verdière ) ?
Pourquoi l’Art doit-il être dirigé par des Inspecteurs de la Création ? 
Pourquoi l’Art non agréé par le ministère est-il invisible ?
Pas d’interlocuteurs responsables à la tribune pour répondre et silence de mort dans les premiers rangs ! Le ministre est assis dans la salle, venu en coup de vent, pour un quart d’heure. Aillagon ex-ministre, homme de main de François Pinault, fait un commentaire : "l’appellation Inspecteurs de la Création est malheureuse ! Il faut corriger cette maladresse sémantique"… on pense à Orwell !
Après ce bon mot historique, l’élite culturelle et ses inspecteurs s’acheminèrent vers la sortie en se congratulant.
Peut-il y avoir débat sans connaissance de l’adversaire ? La foule silencieuse de ce soir-là n’était anonyme que pour les fonctionnaires et inspecteurs de la création. S’y trouvait nombre de plumes citées dans l’imposante bibliographie de Laurent Danchin que l’on peut consulter sur Internet. Elle rassemble tous les livres et écrits sur l’Art depuis 40 ans et constituant souterrainement le débat réel, non admis par l’administration et les médias.

Malgré tout, en quittant les lieux, il m’a semblé que l’on avait aperçu concrètement, lors des interventions du public, ce que Jean-Pierre Saez avait signalé lors de son introduction documentée au débat : ses multiples études pour l’Observatoire des Politiques Culturelles, sur le terrain constatent qu’il y a un désir, une soif du public, des artistes, des entrepreneurs d’art, d’être eux-mêmes les initiateurs et les acteurs de la vie artistique et culturelle en France. Ils ne veulent pas d’une culture administrée, imposée. Quoi de plus normal ?
(1) Acronyme d’Art contemporain, qui a l’avantage de souligner le fait qu’il ne reflète pas tout l’Art d’aujourd’hui mais uniquement le courant conceptuel.
(2)
Cestdejaca.fr : site du réseau associatif de cafés culturels culturels associatifs
Envoyé par l'auteur, paru sur Contrepoints, 11 mars 2019
Publié dans Du côté des élites
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