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Retraites : vivement le régime unique !
 
Ça traîne ! ça lambine ! ça tergiverse ! La nomination du haut-commissaire à la réforme des retraites a été prise par décret en date du 11 septembre 2017. Emmanuel Macron ayant été élu le 7 mai, cela faisait déjà 4 mois pour décider qui conduirait la réforme la plus importante et la plus délicate du quinquennat, alors que 5 années constituent un délai très court pour réaliser une telle opération. Et depuis lors, tout avance à la vitesse de l’escargot.
A commencer par la prise de conscience des députés du parti présidentiel : leur tête de file n’a rien trouvé de mieux que demander, il y a quelques jours, une indexation des pensions modestes (et d’elles seules) sur l’indice des prix à la consommation, comme si une telle opération était facile à réaliser ! Dans un système à 40 régimes, où chaque retraité perçoit en moyenne près de 3 pensions, et où les décisions sont prises par de multiples instances, c’est un véritable casse-tête, comme l’ont expliqué Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’épargne, votre serviteur, et quelques autres économistes au courant du fonctionnement de notre système de retraites. Les parlementaires feraient mieux d’apprendre comment fonctionnent nos retraites, et ce qu’il faut faire pour passer au régime unique, que de lancer des idées irréalistes.
 
La réforme des régimes spéciaux
Or, précisément, arrive sur le tapis – tardivement, certes, mais mieux vaut maintenant que dans un an – la question des régimes spéciaux (fonctionnaires, SNCF, RATP et quelques mini-régimes), et celle des régimes des professions libérales. Et le Haut-commissaire, enclin à ménager la chèvre et le chou, dit à la fois qu’il faut un système universel, mais pas un régime unique, certains régimes pouvant selon lui, faire l’objet de dérogations. Les Chrétiens ont un seul Dieu en trois personnes ; le Haut-commissariat a semble-t-il en tête un seul système en N régimes – le nombre N restant à préciser. Le temps et le nombre de conciles qui ont été nécessaires pour arriver au dogme trinitaire (5 conciles, depuis le premier concile de Nicée en 325, jusqu’au second concile de Constantinople, en 553) augurent mal de celui qu’il faudra à notre Pape des retraites et à ses successeurs pour déboucher sur un concept opérationnel acceptable par les remuants dignitaires que nos conciles républicains cherchent à mettre d’accord.
Mieux vaudrait adopter un style à la Maurice Clavel, qui titrait en 1977 : Dieu est Dieu, nom de Dieu ! Soyons réalistes : un régime unique est un régime unique, nom d’une pension ! Ce qu’il nous faut construire, ce n’est pas une nouvelle mosaïque de régimes à laquelle on aura donné le nom de système unique, mais vraiment un seul ensemble de règles applicables sans exception à tous les assurés sociaux.
Quid alors des spécificités professionnelles, de la dangerosité de certains métiers, de la fatigue particulière engendrée par certains autres ? Eh bien ! la solution est là, sous notre nez, elle nous crève les yeux : c’est la capitalisation ! La retraite par répartition est par nature une institution nationale faite pour attribuer à chaque assuré social des droits acquis selon des règles identiques. En revanche, la capitalisation permet de tenir compte de tous les cas particuliers, et notamment de la dangerosité et de la pénibilité du travail.
 
Les fonds de pension peuvent fournir des solutions sur mesure
Un militaire sert sur un théâtre d’opération ; il y risque sa vie : l’armée doit rémunérer ce "risque du métier", et il serait normal que sa rémunération comporte la prise en charge par le Trésor public de 3 formules complémentaires : une assurance-vie (pensons au conjoint survivant et aux enfants) ; un fond de pension (qui lui procurera une rémunération différée) ; et des primes (un supplément par rapport à la solde ordinaire).
Un ouvrier ou technicien travaille sur des chantiers où l’on ne s’arrête ni s’il pleut, ni s’il vente, si s’il fait une chaleur d’enfer : il a évidemment droit à recevoir davantage, à qualification égale, qu’un autre dont l’activité se déroule dans un cadre nettement plus cool. Il serait bon que le supplément de rémunération auquel il a droit prenne, pour une part importante, la forme d’un abondement à un fonds de pension assez souple pour, par exemple, lui rendre possible de prendre une retraite précoce en recevant pendant quelques années une rente qui lui permettra de bien vivre en attendant sa pension du régime unique par répartition.
 
De telles solutions ne sont pas seulement très adaptables aux cas particuliers, capables de fournir du "sur mesure" ; elles ont aussi le gros avantage de faire payer tout de suite l’employeur. Cela serait extrêmement sain pour nos finances publiques, qui fonctionnent pour une part notable en contradiction avec le principe constitutionnel plein de bon sens selon lequel toute dépense doit être inscrite au budget de l’année durant laquelle la dette correspondante prend naissance.
Pour le comprendre, reprenons le cas de notre militaire qui crapahute au Mali ou en Syrie. Lui donner chaque année deux annuités de retraite par répartition revient à différer jusqu’à son départ à la retraite le paiement par le Trésor d’une partie notable du coût de l’opération militaire. Le budget OPEX (opérations extérieures) sous-estime ainsi systématiquement le coût des dites opérations. C’est à la fois malsain et contraire à la Constitution. Si le Trésor cotisait à un fonds de pension, au lieu que soit attribuée une année d’ancienneté fictive pour le calcul de la pension, nous aurions enfin des comptes de l’Etat moins mensongers !
Pour les agents d’EDF ou de la SNCF soumis à des conditions de travail particulièrement difficiles, ce qui n’est pas le cas de tous, la capitalisation est capable de fournir des solutions sur mesures, comme pour les militaires dont nous venons de parler.
 
Seul un recours aux fonds de pension permettra de mener à bien rapidement l’unification des retraites par répartition
Si le Haut-commissariat se met à chercher comment adapter le "système unique" à plusieurs dizaines de régimes possédant chacun des spécificités, il nous fera évidemment, selon la formule consacrée, "du nouveau, mais du nouveau strictement semblable à l’ancien". Et ce sera un quinquennat perdu pour une réforme indispensable, une réforme capable d’apporter un avantage compétitif notable à l’entreprise France, et une amélioration importante au bien-être des Français. Il est donc vital de ne pas se laisser berner par la formule "système unique", destinée à faire passer une réformette sans grand intérêt, et de tenir fermement le cap du régime unique.
C’est vital, et, fort heureusement, c’est possible. Car la souplesse de la retraite par répartition peut être formidablement augmentée, surtout si Jean-Paul Delevoye a l’intelligence et le courage de tirer toutes les conséquences d’un constat qu’il a fait lors d’une de ses rencontres avec des assurés sociaux : à savoir que les cotisations, en répartition, ne préparent nullement les futures pensions, puisqu’elles sont immédiatement reversées aux retraités.
 
Dès lors que l’on comprend le fonctionnement économique de la répartition, par rapport auquel son fonctionnement juridique est en porte-à-faux, beaucoup de choses deviennent possibles. Pour être bref, disons que la répartition est une forme particulière de capitalisation, celle qui mise sur le capital humain – la capacité productive de la personne humaine. Je ne répéterai pas dans ce bref article ce que j’ai écrit dans beaucoup d’autres, et dans La retraite en Liberté (Le Cherche-midi, 2017) : disons seulement que l’investissement dans la jeunesse (et subsidiairement dans la formation continue) devrait être la source des droits à pension dans le régime unique. Dès lors, il serait possible d’autoriser chaque assuré social à contribuer, pour une part, volontairement, et donc de se préparer ainsi une meilleure retraite, ou un départ plus précoce. De même pourrait-on résoudre élégamment le délicat problème des pensions de réversion, en les remplaçant par des techniques de rentes sur deux ou plusieurs têtes, techniques bien connues des actuaires, et tout-à-fait au point.
 
Boileau écrivait : "ce qui l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dirent arrivent aisément". Si l’on conçoit bien le fonctionnement réel des retraites par répartition, l’énoncé des problèmes à résoudre pour construire un régime unique en fusionnant les quelque 40 régimes actuels est assez simple, et les principes à mettre en œuvre ne sont pas compliqués. Tout le problème est de raisonner juste, et il n’est hélas pas évident que ce soit le cas des acteurs qui sont partie prenante à cette réforme majeure.

Envoyé par l'auteur, 14 mars 2019
Publié dans En France
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L’individualisme, une valeur politique a préserver
 
L’individu a aujourd’hui mauvaise presse, au moins dans une certaine droite en quête de refondation.
Dans un paysage politique et idéologique qui ressemble à un champ de ruines, beaucoup de gens de droite et parfois de gauche, en réaction aux idéologies dominantes de type libéral-libertaire, sont en effet à la recherche d’un nouveau socle théorique à partir duquel reconstruire une pensée politique forte.   
Force est de considérer cependant que cette recherche, pour estimable qu’elle soit, se traduit le plus souvent par un retour à de vieilles lunes : le conservatisme par exemple. Conserver, c’est très bien. Mais que fallait -il conserver dans la Russie de 1990 après 73 ans de communisme ? Que faut-il même conserver dans le France d’aujourd’hui après quarante ans de réformes idéologiques plus destructrices les unes que les autres : méthodes pédagogiques, regroupement autoritaire des communes, affaiblissement de la famille, privatisation systématique des grands services publics. Nos nouveaux conservateurs vont-ils d’ailleurs jusqu’au bout de leur logique en proposant de conserver le statut de la fonction publique ou le libre accès des bacheliers à l’université ? 
D’autres reviennent à la vieille rengaine des salons balzaciens, répandue sous des formes différentes aussi bien par la gauche républicaine que par la droite légitimiste :  tout part de 1789. Pour les uns, comme Jean-Luc Mélenchon, c’est là le commencement de l’histoire, la sortie de siècles d’obscurantisme, pour les autres le péché originel qui nous a fait quitter ce jardin d’Eden qu’aurait été un ancien régime idéalisé. Du monarchisme de tradition, on passe au monarchisme de système et donc à Maurras, promu, faute d’autre, référence politique incontournable par une certaine droite.  Revenir au légitimisme ou au maurrassisme, deux grands vaincus de l’histoire (1), n’est pas de bon augure pour qui veut conquérir le pouvoir dans une France beaucoup plus déchristianisée que celle du XIXe siècle et qui plonge, l’affaiblissement de l’enseignement de l’histoire aidant, dans l’amnésie.  
 
En réaction à la Révolution française
C’est dans la réaction à la Révolution de 1789 que se situe l’origine de la condamnation de l’individualisme. A une Révolution qui avait prétendu promouvoir la liberté individuelle et supprimé les corps de l’Ancien régime : noblesse, Eglise, corporations, Bonald, de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet et quelques autres ont opposé une société où cette liberté serait évacuée, une société organique où chacun aurait sa place, où il n’y aurait pas d’électron libre. Pour cela, tout homme serait membre d’un organisme, la société globale étant l’addition de ces organismes eux-mêmes étroitement articulés. "Les individus n’existent que dans et pour la société" (Louis de Bonald).
Dès lors, quel modèle suivre ? Il y en a un, issu de la nature : la famille. Le chef de famille n’est pas élu, ses membres n’y adhèrent pas par contrat, ils sont hiérarchisés.  La nation n’est autre qu’une grande famille dont le roi, non élu, serait le père. C’est sur cette base que les contre-révolutionnaires se proposaient de reconstruire la société. Ajoutons la notion d’un nécessaire enracinement, préféré à toutes les formes de fluidité.
Ce modèle de société que nous appelons organique, ennemie de l’individu, a connu sa plus grande faveur au XIXe et dans la première moitié du XXe siècles. Charles Maurras, Gustave Thibon, chacun dans son registre, s’en prévalurent.
On en trouve la forme extrême chez les philosophes du fascisme comme Giovanni Gentile : "l'État est le seul détenteur de l'autorité, et l'individu doit lui être parfaitement soumis, dans la mesure où l'individualité n'a pas de sens pris en dehors de l'État. Le régime fasciste italien (2) s’en inspira. A la différence des fascistes, les traditionnalistes dont on peut rapprocher le régime de Vichy, refusent que l’Etat soit la seule entité  organique pertinente mais ils récusent la valeur de l’individu en tant que tel.
 
L’Eglise contaminée par l’organicisme
Cette évolution a son volet religieux. En symbiose avec les milieux légitimistes où elle évoluait, l’Eglise catholique postrévolutionnaire s’intéressa aussi à la famille. La doctrine ne connaissait jusque-là que le seul sacrement du mariage. Le pape Léon XIII instituait en 1893 la fête de la Sainte Famille. Deux ans auparavant, il avait publié l’encyclique Rerum novarum, un exposé de la doctrine sociale chrétienne où certains ont vu l’esquisse d’une société organique, célébrant elle aussi la famille et les vieilles corporations. Le dictateur portugais Salazar qui prétendait s’en inspirer, instaura à partir de 1932, en réaction à la révolution portugaise de 1910, un régime qui n’était pas si différent du fascisme.
Cette évolution organiciste du catholicisme eut sa version de gauche, encore plus vivace ; c’est au sein de la démocratie chrétienne et du catholicisme social qu’émergea au XXe siècle, autour de la revue Esprit, la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier, dont le fondement était l’opposition, déjà esquissée par Bonald et Péguy, entre l’individu et la personne. De fait, la personne est pour les personnalistes tout ce qui est bon et l’individu tout ce qui est mauvais dans l’homme : "Est-il besoin de répéter […] que la personne n'a rien de commun avec l'être schématique mû par des passions élémentaires et sordides, qu'est l'individu. (...) La personne, c'est l'être tout entier, chair et âme, l'une de l'autre responsable, et tendant au total accomplissement" (Daniel-Rops).  Mais la distinction ne s’arrête pas là : pour Mounier, la personne est    "communautaire", l’individu est coupé du groupe. Dans le personnalisme se conjuguent le vieux fond antirévolutionnaire du catholicisme français et la volonté de trouver un terrain de dialogue avec le socialisme, alors à son apogée, lequel prônait lui aussi, à sa manière, la supériorité de la société sur l’individu.
Cette condamnation, à la fois civile et religieuse, de l’individualisme a prospéré : on la trouve désormais dans beaucoup de textes officiels comme les déclarations de conférences épiscopales ou le document du pape François, par ailleurs si controversé, Amoris laetitia. La condamnation de l’individualisme dépasse les milieux cléricaux : dans un dictionnaire moderne des idées reçues, Flaubert aurait écrit "Individualisme : tonner contre".
 
De nombreux malentendus
Pourtant cette condamnation où certains voient un des moyens de refonder la pensée de droite, repose sur de nombreux malentendus et simplifications, sachant que la simplification est au départ de toute démarche idéologique.
 
Malentendu sur la réalité de l’Ancien régime. On dit "ce n’était pas une société de droits, mais une société de devoirs". Ceux qui disent pareille sottise devraient relire les Plaideurs de Racine ou se plonger dans les archives des Parlements : depuis le plus profond du Moyen-Age, l’Ancien régime, à tous les niveaux de la société, est procédurier : chacun revendique devant de multiples cours de justice la reconnaissance de ses droits ; et on va chez le notaire pour garantir trois francs six sous. Comme l’exécution des jugements laisse presque toujours à désirer, aussi longtemps que l’autorité monarchique en ce qu’elle a de moderne ne s’est pas encore affirmée, ceux qui le peuvent ont recours à la force pour faire appliquer les décisions de justice.
Maurras a répandu l’idée qu’à cette époque, étaient reconnues des libertés et non pas la liberté. Etonnant hommage d’un penseur qui passe pour réactionnaire au positivisme juridique, arme de guerre des modernes contre le droit naturel et chrétien. Il est vrai que Maurras était positiviste en philosophie. Au demeurant l’idée est inexacte : les grands juristes espagnols du XVIe siècle : Vitoria, Suarez, d’inspiration thomiste, ont esquissé l’idée de droit universels. Quand Francisco de Vitoria donne à Salamanque ses célèbres leçons sur les droits des Indiens, il ne se réfère nullement aux droits que leur reconnait la Couronne d’Espagne mais à leurs droits naturels, antérieurs à toute  conquête.
 
"La liberté est chrétienne"
Malentendus sur la tradition chrétienne.
Des mots comme individualisme et même famille sont absents du Dictionnaire de théologie catholique, la plus grande somme doctrinale jamais réalisée, entreprise à la fin du XIXe siècle. L’opposition entre individu et personne n’a aucun précédent dans la tradition catholique. L’Eglise ne parle pratiquement pas de la famille durant dix-neuf siècles : elle s’est bien rattrapée depuis.
Le Syllabus  de Pie IX où certains croient voir une condamnation du libéralisme ne condamne en fait  aucune doctrine, aucun isme, seulement des propositions, selon la méthode pragmatique propre à l’esprit latin. Le même Pie IX, recevant l’ancien premier ministre Emile Ollivier (3) l’assure que l’Eglise n’a jamais condamné tout dans la Révolution française ; elle ne condamne pas par exemple, dit-il, le principe de l’égalité d’accès aux emplois publics. Cela n’a l’air de rien, mais ce principe inspire toute la "méritocratie" républicaine, fondée sur le talent et l’"utilité commune", non sur la naissance, il signifie le refus d’une société d’ordre ou chacun resterait enfermé dans sa case. 
Mais il faut remonter plus loin pour saisir en quoi il y a malentendu sur la tradition chrétienne. Nous avons dit que pendant dix-neuf siècles, elle n’avait connu que le sacrement de mariage, fondé sur l’union de deux personnes sans lien de parenté antérieur et librement consentantes. Le premier commandement qui l’institue, qui se trouve dans la Genèse, est un commandement d’émancipation individuelle : "l’homme quitte son père et sa mère (et s’attache à sa femme)" (Gn 2, 24, repris en Mt 19,5 et Ep 5, 31)) et pour la femme, "oublie ton peuple et la maison de ton père" (Ps 45, 11).   Dans ce qu’elle a de fondamental, la tradition chrétienne n’a jamais renié cette dimension de rupture, faisant   tout au long de son histoire la guerre aux conceptions claniques et organicistes de la famille pour en dégager le couple fondé (au moins en théorie) sur le consentement de deux personnes (ou individus). C’est en désobéissant au pater familias que les futures vierges et martyres se convertissaient au christianisme, lequel ne lui reconnait plus le droit de faire divorcer ses enfants. Plus tard, les rois barbares doivent, à coup d’interdits, renoncer à l’endogamie qui enferme l’individu dans le clan. L’Eglise catholique s’adjuge au XVIe siècle, contre Luther, Calvin, Rabelais et le Parlement de Paris le droit de marier de jeunes gens majeurs qui le désirent, sans le consentement de leurs parents. Au cours des guerres de religion, La Ligue catholique trouve son épicentre dans la Paris populaire et déjà individualiste, contre les huguenots, ombrageux chefs de clans descendus de leur montagne. Fénelon fulminait contre les mariages arrangés. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’Eglise, effarée par le Révolution française, se replia, au rebours de son histoire, sur les terres de famille clanique qui avaient été celles du protestantisme : Basse-Bretagne, Aveyron, Pays basque. Entre temps, il est vrai, les Ligueurs étaient devenus jacobins. 
 
Chateaubriand a bien vu la faiblesse des penseurs contre-révolutionnaires sur ce chapitre, pointant la continuité entre la grande civilisation chrétienne et européenne et l’exaltation révolutionnaire de la liberté : "La liberté est sur la croix du Christ et elle en descend avec lui" (4), "La liberté émane de Dieu qui livra l’homme à son franc-arbitre" (5), "La liberté ne doit point être accusée des forfaits que l’on commit en son nom".  Chateaubriand se gaussait du holisme des théoriciens contre-révolutionnaires dont le modèle achevé était, disait-il, l’Empire ottoman que bien évidemment il rejetait. Chateaubriand s’inscrit dans la lignée de Burke, celle des conservateurs libéraux pour lesquels la liberté implique des traditions qui peuvent seules garantir l’indépendance du jugement et la capacité de résistance aux pouvoirs. Pour lui, "la religion est source de la liberté" (6). Et comment ne pas citer ce passage prémonitoire : "Si la religion chrétienne s’éteignait, on arriverait par la liberté à la pétrification sociale où la Chine est arrivée par l’esclavage" (7). On n’en sera pas étonné : Maurras détestait Chateaubriand.
 
Emmanuel Todd a montré comment la société européenne, à la différence de toutes les autres, laisse, en raison des interdits de consanguinité, une vraie liberté (au moins en principe) aux jeunes gens pour choisir leurs conjoints. Ce caractère anthropologique, issu du christianisme, constitue une des données fondamentales de cet esprit de liberté qui a permis à notre civilisation d’émerger et de prendre au cours des siècles une nette avance sur les autres. Sur l’échelle des modèles familiaux, l’islam, communautaire et endogame se trouve au pôle opposé.
 
L’individualisme chrétien plonge ses racines dans la Bible : le livre des Psaumes, livre de prières fondamental tant des juifs que des chrétiens ne connait la plupart du temps que l’orant (le roi David ?) face à Dieu, le reste de la société se trouvant presque toujours réduit à une coalition d’ennemis. Il en est de même de cet autre livre fondamental, l’Imitation de Jésus-Christ. Pour la tradition monastique, le chrétien parfait, c’est le monos, le moine, ainsi appelé parce qu’il vit seul en face de Dieu. Comment d’ailleurs    échapper à la force du groupe pour affirmer son projet individuel si on ne s’appuie sur plus puissant que le groupe, sur Dieu ? C’est ce qu’ont compris tous les résistants à toutes les époques, à commencer par les martyrs. La figure du résistant individuel existe-t-elle hors de la société chrétienne (8) ? 
Le Concile Vatican II a insisté, peut-être sous l’influence du personnalisme, sur la dimension communautaire du catholicisme : là où beaucoup ont vu un progrès, n’était-ce pas plutôt une régression ? N’est-ce pas parce qu’elle a perdu de vue son libéralisme séculaire que l’Eglise catholique se trouve si complaisante avec l’islam, ne sachant quoi lui opposer ? Dans la même veine, elle met l’accent sur la collégialité où prospèrent si bien les médiocres.
 
Ne pas caricaturer la Révolution française
Malentendus ensuite sur la Révolution française.
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 ne proclame pas le droit de faire n’importe quoi : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui." (Article 4). Ne pas nuire à autrui : vaste programme que bien peu peuvent se targuer de réaliser. Ce serait déjà beaucoup même si l’Eglise dit que l’homme a aussi des devoirs envers Dieu et envers lui-même. Où commence et où finit-on de "nuire à autrui" ? C’est ce que le législateur doit préciser. D’autant que cette formule pose des problèmes de périmètre : qui est autrui ? Les enfants non nés en sont-ils ? Et les esclaves ? Les étrangers ont-ils les mêmes droits que les nationaux ? Il semble que non, puisque sont distingués les droits de l’homme et ceux du citoyen. Il est clair que sur certains aspects la législation actuelle, ajoutant toujours de nouveaux droits et en limitant d’autant d’autres, est devenue folle. Mais, dans son principe, rien dans la Déclaration n’autorise l’individualisme débridé.
Il a été dit aussi que la Révolution parlait des droits mais pas des devoirs. Cela aussi est inexact. Les Constituants avaient prévu d’adjoindre à la Déclaration des droits une déclaration des devoirs mais ils n’en eurent pas le temps. Cette Déclaration des devoirs de l’homme et du citoyen fut finalement promulguée par la Convention thermidorienne le 5 fructidor an III et fut longtemps affichée dans les écoles de la République. Elle dit par exemple que "nul n'est bon citoyen s'il n'est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux" (article 4).
Parmi les textes fondateurs de l’individualisme moderne, les lois Le Chapelier et d’Allarde ont abrogé les corporations professionnelles d’origine médiévale. Mais tout n’était pas mauvais dans cette suppression : était-il juste qu’un nouvel artisan menuisier doive obtenir l’autorisation de ses collègues déjà en place, qu’il est susceptible de concurrencer pour s’installer ? Au demeurant, ces corps constitués abrogés en 1791, Napoléon s’est empressé de les reconstituer, instaurant notamment les Chambres d’agriculture, de commerce, des métiers, les tribunaux de commerce, l’Université, le Consistoire israélite, installant l’Eglise concordataire et ce n’était qu’un début.
 
 
S’imaginer que nous sommes encore sur ce chapitre sous le régime des lois révolutionnaires serait méconnaitre l’évolution de la société française depuis deux siècles. En France, plus peut-être que partout ailleurs, les organisations intermédiaires ont proliféré au fil des ans, au point d’être sans doute plus étouffantes encore qu’avant 1789 : collectivités locales, ordres professionnels, Universités, établissements publics autonomes de toutes sortes, 800 000 associations de la loi de 1901, banques coopératives qui dominent le paysage bancaire, coopératives agricoles, syndicats, mutuelles, Assedic, caisses de sécurité sociales, … etc. L’économie sociale, qu’on pourrait appeler aussi corporative représente près de 50 % du PIB, soit bien plus que l’Etat. On dira que tous ces organismes sont soumis au pouvoir, mais ne l’étaient pas déjà sous l’Ancien régime ? Un commentateur du mouvement des gilets jaunes (9) déplorait récemment que depuis la loi Le Chapelier, la France manque de corps intermédiaires : il faudrait qu’il se mette à jour. Les légitimistes fervents d’esprit corporatif apprécieront que dans ce maquis, plus qu’ailleurs, prospèrent les loges maçonniques, lesquelles revendiquent elles-mêmes un héritage corporatiste. Si l’on en croit Augustin Cochin (10), ce n’était pas si différent à la veille de la Révolution.
Le général de Gaulle, qui n’était lui-même pas à l’abri de la tentation corporatiste, sous l’influence de la doctrine sociale de l‘Eglise, est tombé en 1969 sur un référendum instaurant la participation, projet de même inspiration. Faut-il vraiment regretter que les apparatchiks syndicaux, patronaux et ouvriers, qui peuplent le Conseil économique, social et environnemental et tant de conseils d’administrations à caractère social n’aient pas de rôle législatif ? 
 
La philosophie libertaire contre l’individu
Malentendu enfin sur le prétendu individualisme libertaire.
Dans le strict respect  de la tradition chrétienne, il ne faut pas opposer la morale à l’individu, comme on le fait le plus souvent, mais bien plutôt le contraire :
la[H1] morale bien comprise vise à l’individuation. L’individuation, c’est dit Lacan, l’acceptation de sa condition d’être "castré", c’est à dire arraché, généralement au moyen d’une opération douloureuse, de la matrice originelle, du sein maternel, où chacun aurait voulu s’éterniser. Cette castration primordiale, c’est aussi l’accès au principe de réalité, l’accès à un réel autre que ce que je voudrais qu’il soit. Or c’est cette tragédie intime qui permet l’épanouissement de l’individu, notamment en lui ouvrant l’accès à l’autre sexe, symbole d’une altérité sans laquelle il n’est pas d’homme – ou de femme – accomplis. Tout déficit dans cet arrachement primordial, dit l’illustre professeur, expose le sujet à la psychose.
Les jouissances que célèbre la philosophie libertaire, loin d’être libératrices, se placent presque toutes sous le signe de l’addiction et donc du contraire de la liberté : drogues, pornographie, informatique ; elles expriment, chacune à sa manière, un engluement dans la matrice originelle.
Y a-t-il d’ailleurs encore, dans l’espace libertaire, un individu au sens propre du terme ou au contraire un être divisé entre ses moments successifs ? Le véritable individu s’accomplit par des choix irrévocables qui appellent la fidélité. A l’image de l’ange, il est capable d’actes de liberté qui transcendent le temps. 
Est-il permis de dire que l’homosexualité, qui se trouve à la pointe de la révolution libertaire, a quelque chose à voir avec un attachement viscéral à la mère et donc avec le narcissisme ? C’est en tous les cas ainsi que le voit Freud, pour qui elle marque une individuation inachevée (11). Est-ce la raison pour laquelle elle semble fleurir dans les milieux où l’on cultive une vision organiciste de la famille ? Qui dira en tous cas que le mariage homosexuel est le triomphe de l’individualisme ?
 
Il est vrai que le vent libéral-libertaire qui souffle sur le monde a entrepris une offensive sans précèdent contre tout ce qui peut rester de structuré dans les sociétés contemporaines : contre la famille, contre les identités sexuelles, contre les nations, contre le Etats, contre les syndicats, contre l’école, contre les Eglises, en France contre  la commune et même contre le département issu de la Révolution française mais qui  a acquis depuis deux siècles une identité forte. L’entreprise seule échappe à cette remise en cause, elle tend même à devenir l’ultima ratio de la société contemporaine ; contrairement au schéma que l’on prête à Pétain, le travail (et tout ce qui procède de la logique de l’entreprise) est devenu l’ennemi de la famille et de la patrie.
Cette destruction est-elle en continuité avec celle qu’a tenté la révolution de 1789 ?  Rappelons qu’elle concerne tous les pays occidentaux, y compris les monarchies, y compris donc ceux qui n’ont jamais connu la Révolution française. Les monarchies nordiques ont même été "en avance" dans les évolutions sociétales. Rappelons aussi que la Révolution française avait pour l’essentiel préservé la famille, consolidé la paroisse, devenue commune, comme entité civile et exalté, peut-être exagérément, la nation. Pendant presque un siècle (1878-1968), la France a vécu sous le régime de la morale laïque, laquelle n’était pour l’essentiel, ainsi que le dit Jean-Paul Sartre, que la morale chrétienne dégriffée.
La destruction – ou déconstruction – qui s’est produite depuis les années soixante a-t-elle vraiment pour but de libérer les individus ? Ne serait-ce pas plutôt d’instaurer un nouveau totalitarisme sur fond de masses atomisées, devenues des particules élémentaires sans culture et sans repères et donc grégaires et manipulables à souhait par un pouvoir despotique ? Si c’est l’esprit libertaire que l’on récuse, il faut rappeler sans cesse qu’il n’est pas le véritable individualisme et qu’il a pour finalité et non point seulement pour  effet collatéral l’oppression et la destruction de l’ individu dans ce qu’il a de singulier et de créatif.
 
Le génie individuel au fondement des activités humaines
Non seulement la condamnation de l’individualisme se fonde sur beaucoup de malentendus, mais encore elle ignore la place essentielle de l’individu dans la réalité humaine.
Nous avons rappelé comment le mariage biblique se fondait sur une rupture, qui n’est autre que la rupture œdipienne , mais la Bible et la tradition judéo-chrétienne ont aussi développé cette notion profondément individualiste de la vocation personnelle, religieuse ou professionnelle.
La réalisation d’une vocation, qui est la réponse à l’appel de Dieu mais qui a aussi sa version séculière, suppose très souvent une rupture avec la famille. Les vies de saints sont remplies de récits de vocations religieuses que la famille tente de contrarier : un saint mérovingien dut enjamber le corps de sa mère qui, barrant le seuil, voulait l’empêcher d’aller au monastère. Saint François d’Assise se dépouille contre sa famille, Saint Thomas d’Aquin est enfermé par les siens pour qu’il ne se fasse pas prêtre etc.  Presque toujours la vocation individuelle s’affirme contre le groupe.
Il y a aussi les vocations artistiques. Si on avait suivi les réactionnaires organicistes pour lesquels le fils de paysan doit rester paysan, le fils d’artisan artisan, le fils de soldat soldat, Hector Berlioz aurait dû obéir à son père médecin qui voulait qu’il soit médecin. C’est par un choix personnel (autrement dit individuel) qu’il délaissa la médecine pour la musique. Qui s’en plaindra ? Cette rupture n’était-elle pas même son véritable devoir ?
Le rôle de l’individu dans le monde de la recherche scientifique et technique est également fondamental. Même aujourd’hui où la recherche se fait dans des structures organisées, publiques ou privées, combien d’inventions proviennent d’intuitions individuelles ? Combien apparaissent d’abord saugrenues au sein des laboratoires ou des académies ? Le progrès scientifique et technique de l’Occident chrétien au cours des derniers siècles, si supérieur à celui des autres civilisations, ne procède-t-il pas, pour l’essentiel, de la créativité individuelle ? Si nous examinons tout ce qui conditionne notre vie quotidienne : automobile, téléphone, télévision, ordinateur, médecine, que ne devons-nous pas à une série de coups de génie qui furent et qui ne pouvaient être que ceux d’individus, souvent en rupture avec les idées reçues de leur temps ou les structures dans lesquelles ils évoluaient ? 
Combien artificielle et décalée serait une philosophie politique qui mettrait l’individu au rancart dans un monde comme le nôtre ? Combien ceux qui récusent l’individu ou la liberté, outre qu’ils se fondent sur une simplification idéologique, se mettent hors de l’histoire et ne sauraient par là prétendre jamais accéder à une influence véritable ?
Cela ne veut pas dire que l’individu prime les structures, qu’elles soient naturelles ou artificielles. Ils sont l’un avec l’autre, dans une relation que nous qualifierons de dialectique. Des structures existantes s’échappent, parfois par une rupture violente, des individus, parmi lesquels les plus doués fonderont de nouvelles structures : Etats, religions, entreprises, des structures desquelles d’autres, plus tard, s’échapperont et ainsi de suite.
Tout cela n’est rien d’autre que la marche de la vie elle-même : une ruche se développe, se divise, essaime, se développe à nouveau ; d’une famille donnée nait un individu  qui à son tour se détache pour fonder une nouvelle famille etc.
Dans un monde envahi par le grisaille, le conformisme et la grégarité, s’il est quelque chose que le vrais conservateurs doivent défendre, c’est bien l’individu.
 
(1) L’Action française a cependant, malgré la "divine surprise" vichyste de Maurras, fourni un nombre important de cadres à la Résistance et cela dès la première heure.
(2) Nous n’évoquons pas le socialisme national (dit nazisme), cas plus complexe, où l’Etat, loin d’être une fin en soi, est au service de la race, et où le rôle dévolu au "surhomme" a pu avoir un effet désintégrateur.
(3) Emile Ollivier, Le Concile du Vatican , 1871.
(4) Notes et pensées
(5) Génie du christianisme, 4e partie, VI, 11.
(6) Mémoires d'Outre-tombe, 3e partie, 2e époque, Livre I, 8.
(7) Mémoires d’Outre-tombe, appendice XXV.
(8) Elle se trouve dans l’islam Chiite mais c’est à peu près tout.
(9) Jean-Yves Naudet, Vérités et ambigüités d’un mouvement populaire, Aleteia. 
(10) Augustin Cochin, La machine révolutionnaire, œuvres, préface de Patrice Gueniffey, Tallandier, 2018. On ne saurait trop recommander cet auteur qui, dès avant 1914, appuie sa critique des idées révolutionnaires sur les sciences humaines et qui, sans utiliser le mot, critique le phénomène idéologique avec un demi-siècle d’avance sur Hannah Arendt.
(11) Sigmund Freud,Trois essais sur la sexualité, Gallimard-Idées, I.

Envoyé par l'auteur, 13 mars 2019
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Arrêtons la transition énergétique
 
Les gilets jaunes demandent deux choses, une revalorisation des salaires et des retraites et le maintien des services publics. Ce qui a déclenché leur révolte c’est l’augmentation du prix de l’essence due à la taxe carbone, ce cheval de bataille des écologistes.
Personne ne s’est préoccupé de "sauver la planète" et du "réchauffement climatique".
La France est un des pays les plus vertueux pour ce qui est des émissions de CO2 et pourtant elle s’impose des contraintes qui pénalisent son industrie et augmentent notre déficit commercial. Pendant que les grands pays industriels, les Etats Unis, la Russie et la Chine continuent à polluer en brulant du charbon voire du lignite dans leurs centrales, nous nous imposons des contraintes qui deviennent insupportables tant aux Français qu’à nos industriels.
 
Pour des raisons obscures nous avons décidé de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 à 50 % ce qui nécessitera l’arrêt de centrales amorties pouvant fonctionner encore pendant de nombreuses années. La France est le seul pays capable de maitriser la filière nucléaire de la fabrication du combustible, jusqu’au retraitement des combustibles usés, elle avait une expertise reconnue dans la fabrication des réacteurs, nous allons perdre tout ce savoir-faire et des milliers d’emplois pour mettre en service des dizaines de milliers d’éoliennes allemandes et de panneaux solaires Chinois. Un récent calme plat sur l’Europe a fait la preuve que seule l’énergie nucléaire pouvait produire de l’électricité à bas coût et d’une façon continue. Les pays voisins qui abandonnent l’énergie nucléaire pour des "énergies renouvelables" ont été bien contents qu’on les dépanne.
 
Pendant que les Etats Unis sont devenus premier producteur mondial de produits pétroliers en exploitant gaz et pétrole de schiste, monsieur Hulot a arrêté toute recherche et exploitation de nouveaux gisements alors que nous importons pour 40 milliards de produits pétroliers, soit les deux tiers de notre déficit commercial. Pendant ce temps la Grande Bretagne a découvert un énorme gisement de gaz de schiste qu’elle va certainement exploiter.
 
Nous nous imposons des normes antipollution pour la construction des voitures que le président de PSA, Carlos Tavares, considère inatteignables. Le but est à l’évidence la mort du Diesel, spécialité française, qui a fait d’énormes progrès et la généralisation des voitures électriques qui nécessitent des batteries que nous ne savons pas faire et qui seront importées notamment de Chine. Le "bilan carbone" de la voiture électrique de sa fabrication jusqu’au démantèlement et au recyclage des batteries est probablement moins favorable que celui des voitures diésel modernes. Cette transformation, en plus de l’augmentation du coût des voitures et la nécessité de la mise en place d’une infrastructure fort couteuse va entrainer la perte de milliers d’emplois.
A part le lobby écolo, qui demande ça en France ? La France produit 0,9 % des "gaz à effet de serre" autrement dit tout ce que nous ferons n’aura aucune importance au niveau de la planète mais aura des répercussions sur notre industrie et sur l’emploi.
Il est urgent de ne rien faire de nous affranchir de contraintes que personne ne respecte et en particulier de relancer l’énergie nucléaire en prévoyant le remplacement des centrales en fin de vie.

Envoyé par l'auteur, 8 mars 2019
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Onze réflexions sur les valeurs militaires 
 
La paix vaut mieux que la guerre. C’est un principe fondamental de civilisation. Mais avec tout le pacifisme du monde, il faut bien reconnaître que l’agression et la violence de transgression sont profondément enracinées dans la psyché humaine et qu’à cette violence il est nécessaire souvent d’opposer la force (non sans prier pour qu’elle ne donne pas lieu à une violence pire). De là une valeur de la force et des valeurs liées à son usage convenable. Sur ce sujet des valeurs de la force, voici donc quelque matière à réflexion, qu’on espère utile, à l’intention des militaires, policiers, politiques et généralement aux citoyens soucieux de bien commun. 
 
1. Les valeurs guerrières
Malgré l’extrême diversité du phénomène-guerre (voir John Keegan, Histoire de la guerre), il semble bien qu’existent des valeurs guerrières dotées d’une certaine universalité. C’est ainsi que le Pr. Shannon French, dans son livre The Code of the Warrior (Rowman & Littlefield, 2004), nous fait faire un tour d’horizon des civilisations et met en évidence des constantes éthiques, repérables à travers l’espace et le temps. 
L’estime pour ces vertus, pour ces valeurs, s’enracine dans la reconnaissance d’une grandeur qui s’attache à la victoire de l’homme sur la peur de la mort dans une action au service de quelque chose qui, normalement, le dépasse et ne se réduit pas à son intérêt particulier. C’est ainsi que Ludwig Wittgenstein, dans ses carnets de guerre, écrit : "Maintenant, j’ai une chance d’être un être humain décent, parce que je vis face à face avec la mort." (Cité par Jeff Mc Mahan, dans son livre Killing In War, p.2.)
Par extension, tout ce qui témoigne d’une victoire de l’homme sur la facilité, sur l’esclavage par rapport au confort, à la commodité, ou à l’intérêt matériel, se rattache à cette grandeur. Tout ce qu’on peut dire de vrai sur les horreurs de la guerre, et sur la manière dont elle déchaîne les pires potentialités transgressives, ne doit pas cacher cette grandeur. 
 
2. Valeurs guerrières et valeurs militaires
Quand on ajoute à la guerre (qui a précédé l’État), une rationalité étatique, le guerrier se change en militaire. Dans les sociétés dotées d’un État, les valeurs guerrières se complètent alors par des valeurs militaires, telles que la rigueur, ou la discipline, et les valeurs guerrières se transforment elles-mêmes en des valeurs militaires. La discipline devient un aspect, particulièrement exigeant, du sacrifice requis du guerrier devenu militaire. Le port de l’uniforme (à partir de la moitié du XVIIe siècle) implique aussi un sacrifice de la "belle individualité flamboyante" du guerrier. La tactique méthodique frustre son goût du "combat singulier" homérique. Le progrès des armes à feu diminue le contact personnel entre combattants. La rationalité technique et utilitaire, sacrifiant beaucoup de choses à la pure efficacité, rabote l’esprit de panache et la fantaisie. L’acceptation d’un droit international et de divers usages régissant les conflits, implique aussi, par exemple, le renoncement au pillage et butin, ce qui (on ne le souligne pas assez) a changé du tout au tout les perspectives économiques du métier des armes. 
Les valeurs militaires enveloppent certainement plus de rationalité moderne et aussi, parfois, plus de moralité proprement dite (ou du moins de souci éthique déclaré) que les valeurs guerrières. 
En termes kierkegaardiens, ces dernières relèvent souvent d’un stade esthétique des valeurs – le beau geste, le panache, etc. – ; les valeurs militaires, elles, se situeraient davantage au stade éthique. La défense des foyers en relève aussi, évidemment. Le stade religieux est toujours présent, de diverses manières. 
 
3. Le respect de l’adversaire
En général, les combattants sont capables de reconnaître des valeurs guerrières et militaires chez leurs adversaires, et de respecter ces derniers pour cette raison, même quand ils n’en aiment ni le pays, ni la cause, ni le régime. Les adversaires se respectent, entre nobles, et entre braves, quand ils ne se laissent pas submerger par la haine, ou le désir de vengeance, le chauvinisme, ou le fanatisme idéologique. Ceci aussi est assez universel. 
Le dialogue entre Achille et Priam venu lui redemander la dépouille d’Hector (Homère, Iliade, XXIV, 485 sq) nous montre comment, malgré la fureur vengeresse, une émouvante fraternité humaine relie, par-delà le conflit et face au tragique d’une condition humaine partagée, des adversaires nobles et respectueux. 
Trop de pacifisme utopique risque de porter atteinte à ce respect entre adversaires. Quand tout recours à la force a été diabolisé par idéalisme excessif, et quand il semble pourtant impossible de ne pas y recourir, il ne reste plus alors qu’à diaboliser l’adversaire, à l’exclure de l’humanité, pour tenter de justifier une pratique déclarée absolument inhumaine. Le combattant s’enferme alors dans une bonne conscience aussi inhumaine qu’inoxydable. L’hyper-technicisation de la guerre dans un tel esprit risque de transformer le recours à la force en une sorte de dératisation utilitariste menée en toute bonne conscience puritaine. 
 
4. Le voisinage du sublime et du comique
Il n’est pas évident que les valeurs guerrières puissent être totalement transfusées dans le système des valeurs militaires. J’en vois un indice dans le fréquent voisinage entre le sublime et le ridicule, dans ce qui touche au militaire, au sein des peuples parvenus à édifier des États.
En France, le succès du comique troupier ne s’est jamais démenti (indépendamment de tout antimilitarisme) : satire et caricature des militaires, ou ayant pour thème la vie militaire (le conscrit ahuri, le sous-lieutenant "famélique et nul", le sous-officier pointilleux et ventripotent, la vieille "culotte de peau" rigide et stupide, etc.). La première moitié du film de Michel Audiard, Vive la France, est un modèle du genre, forcé, farcesque, uniformément hilarant. 
L’ironie du civil n’a ici d’égal que l’humour du militaire. L’inépuisable tradition du "crobar" dans les Écoles militaires montre que les militaires sont les premiers à prendre conscience d’un décalage, propre au guerrier forcé de devenir militaire. 
Le militaire est en effet toujours, en quelque façon, plaqué sur le guerrier, comme "du mécanique sur du vivant", selon la célèbre définition que Bergson, dans Le rire, a donnée du comique. Ce sont deux surfaces qui ne collent pas toujours bien l’une à l’autre. Il existe alors une tension entre les valeurs guerrières et les valeurs militaires. Un magnifique guerrier ne fait pas forcément un bon militaire, et l’inverse est aussi vrai. Il faut pourtant, dans un État, que les deux cohabitent, au moins dans une certaine mesure, dans la même personne. C’est aussi pourquoi celui qui ferait un magnifique chef en temps de guerre se verra quelquefois brimé ou retardé à l’avancement, en temps de paix.
Il existe, au reste, deux façons d’interpréter le "mécanique militaire". Il y a le mécanique de l’acier, de l’impeccable drill, du fonctionnement précis, de la cohésion terrifiante – la machine, alors, ne prête assurément pas à rire. Il y a, aussi, la drôlerie de la machinerie réglementaire, l’absurdité de sa logique formelle oublieuse de toute finalité, la focalisation abrutissante sur les détails, l’attachement pointilleux à des habitudes aussi insignifiantes que sacralisées, etc.
La guerre, même là où rode la mort, a toujours quelque chose de vivant, car la présence de la mort exalte le sentiment de la vie ; et la liberté par rapport à la peur de mourir, exalte le sentiment de la liberté spirituelle, de la noblesse morale, et de la grandeur de l’homme. Aussi ne doit-on pas s’étonner si un certain sublime latent voisine quand même avec un certain cocasse dans l’existence militaire. De là le rôle indispensable de l’humour pour détendre et humaniser les rapports humains à l’intérieur des monstres froids que peuvent devenir les armées. 
C’est que l’âme humaine fait ici le grand écart entre, d’un côté, le sacrifice suprême, la grandeur, le mystère de la mort, l’héroïsme ; et, de l’autre, la routine administrative dans un désert des Tartares bureaucratique. 
 
5. Valeurs militaires et valeurs politiques
Le militaire, nous l’avons dit (§ 3), est dans l’État. Il le sert et, par-là, les valeurs du guerrier doivent s’intégrer aussi au système des valeurs de l’État, qui sont celle de la civilisation – autrement dit : d’un processus qui fait passer d’une sorte d’"état de nature" plus ou moins hobbesien à l’état civil. Malgré cette légitimité indiscutable, un État présente toujours quelque chose de mécanique, d’écrasant et de kafkaïen. Bien que nécessaire, il n'est certainement pas l'incarnation de la Raison, de la Liberté, etc.    
Valeurs guerrières et valeurs militaires ne se comportent pas identiquement, dans leur relation aux valeurs politiques. Ulysse est un politique qui se prolonge en guerrier, Achille un guerrier qui n’arrive pas à penser politiquement. 
Si l’action guerrière peut parfois garder de fait un caractère privé, l’action militaire est une action en droit strictement politique. C’est pour cela que la relation entre les valeurs militaires et guerrières dépendent dans un peuple de la relation qui y prévaut entre le public et le privé. 
Il est difficile de dire si les valeurs militaires et guerrières possèdent une universalité supérieure, ou inférieure, aux valeurs politiques. En effet, certaines valeurs politiques ne sont telles qu’à l’intérieur de certains régimes, alors qu’on rencontre souvent les mêmes valeurs chez les militaires formant les armées de pays dont les régimes politiques s’opposent et se combattent.
Néanmoins, le système des valeurs guerrières, devenues militaires, prend place dans un système de valeurs politiques elles-mêmes subordonnées à un concept de la justice. L’action de force armée, devenue action politique, que ce soit celle d’un individu servant son État, ou celle d’un État, devrait pouvoir entrer sous une règle de justice politique. Un chapitre particulier de cette justice est la théorie de la guerre juste. Il ne faut pas en abuser, sinon l'hypocrisie et son moralisme menacent.
 
6. Valeurs guerrières et valeurs aristocratiques
La démocratie, adéquatement comprise, est un développement normal de la société, à la fois naturel et indispensable, si on entend par ce mot de "démocratie" non pas une marotte idéologique, mais un régime mixte, incluant une dimension oligarchique, une forte dimension populaire, assumant le bien commun, et tendant à réaliser un équilibre de l’ensemble des valeurs politiques (cf. H.H., Penser la guerre pour faire l’Europe, Introduction).
Le militaire défend son pays, donc le régime de son pays, qui peut être, voire doit être, la démocratie. En ce cas, les valeurs du militaire s’unissent à celles de la démocratie. Comme le militaire, pour être militaire, doit avoir un riche système de valeurs, morales, guerrières, politiques, mystiques, et comme la démocratie ne peut se passer d'armée, le militaire protège la démocratie contre les monocultures idéologiques. 
Il existe, au sein de toute armée démocratique, des valeurs aristocratiques, qui ne sont pas sans liens avec les valeurs guerrières. Ceci n’est pas seulement européen, car l’Europe n’a jamais été seulement aristocratique et l’on trouve ailleurs qu’en Europe des aristocraties guerrières (par exemple, au Japon. Cf. Horsheimer, Histoire du Japon.)
Les valeurs aristocratiques s’enracinent dans la grandeur guerrière, parce que chez beaucoup la peur de la mort et l’aversion au risque inhibent le courage. L’élite courageuse est l’aristocratie, par définition. Au reste, rien de grand ne peut jamais être accompli sans courage et sans la disposition au sacrifice que le courage implique – or beaucoup, tel Aristote, pensent que le plus grand courage est de risquer sa vie, surtout dans le feu de l'action guerrière. 
Toute paix décente repose sur une forme ou une autre de guerre victorieuse faite à une violence inique. C’est pourquoi, la disposition à prendre le risque de mort dans la lutte fera toujours une différence entre ceux qui méritent d’être chefs en temps difficile – les meilleurs –, et les autres. 
C’est là que se trouve la raison d’un inévitable porte-à-faux entre les militaires en démocratie, même s'ils sont démocrates, et les démocraties elles-mêmes, surtout dans la mesure où ceux qui y donnent le ton sont certains segments plus enclins à jouir qu’à lutter, ou certaines factions plus égalitaristes et plus libertaires, forcément mal à l’aise face aux idées d’élite, de sacrifice, de hiérarchie, de discipline, etc. Mais comme la démocratie a toujours des adversaires, elle est forcée de considérer ses militaires au moins comme un mal nécessaire. Elle essaye de les "normaliser" dans toute la mesure du possible – mesure limitée, car on ne pourrait les normaliser à fond sans les détruire.  
La grandeur humaine du courage n’a vraiment de valeur qu’au service de la justice, mais la justice reste impuissante et ineffective sans le courage. Il existe donc une valeur sociale et politique, enracinée dans la valeur guerrière : c’est la noblesse.
C’est un fait que les nobles assurèrent longtemps les fonctions militaires, ou guerrières, mais il en fut ainsi, fondamentalement, parce que la fonction militaire est une fonction noble. Le "duc" est ainsi le dux, le chef militaire, celui qui conduit (ducit, de ducere) une armée. Le "marquis" est celui qui gouverne une marche, une province frontalière exposée aux razzias et aux invasions, etc. 
L’hérédité va faire, bien sûr, de la noblesse-vertu une noblesse-classe. Le corps des officiers, en Prusse, était la chasse gardée d’une noblesse terrienne, les Junkers. Les tercios castillans se recrutaient dans les cadets de familles nobles. 
Ceux qui assuraient les fonctions guerrières sont devenus les nobles, parce qu’ils étaient nobles, se jugeaient tels et se voyaient reconnus comme tels. Le noble est celui qui peut servir et se sacrifier pour le corps dont il est la tête. Noblesse oblige à protection et sacrifice. René Girard rappelle qu’un très grand nombre de rites et de mythes relatifs à la royauté dans les anciennes tribus ne s’explique pas autrement que par ce caractère de victime sacrée, qui s’attache à la digne détention du pouvoir (Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978). C’est pour cela que les valeurs guerrières sont centrales dans la définition de toute aristocratie. 
 
7. Au-dessus des valeurs militaires
Il y a aussi, à côté des valeurs nobiliaires, voire au-dessus d’elles, les valeurs de l’esprit, sagesse ou sainteté. Les biens de fortune ont aussi leur importance, et l’ont toujours eue. Mais, d’un point de vue authentiquement aristocratique, l’argent en lui-même n’a pas d’importance, puisque dans la vie, il ne s’agit pas de profiter ou d’accumuler, mais d’être noble, c'est-à-dire d’être libre, et d’être chef, et de servir avec honneur. De ce point de vue nobiliaire, l’argent, pris comme sujet d’ostentation, ou source d’un plaisir de possession, ou garantie de sécurité, est la quintessence de la vulgarité. C’est aussi pour cela qu’une bourgeoisie d'esprit élevé n’aime pas parler d’argent. Aux yeux des nobles, les valeurs principales n’ont pas de prix, et ne sauraient être acquises à prix d’argent.  
 
8. Valeurs militaires, noblesse et privilèges, valeurs économiques
La noblesse voulait des privilèges, ce qui la faisait détester. Mais pourquoi en voulait-elle ? Par simple avidité, peut-être, mais aussi pour tenir son rang, car les métiers "nobles" rapportent peu et coûtent cher en frais de représentation. 
Il faut un territoire et des moyens pour jouir pleinement de la liberté sociale, de l’assurance tranquille et de la sérénité d’esprit, requises à l’exercice du leadership social et politique. Et il faut que les métiers nobles jouissent d'un prestige social incompatible avec le manque d'aisance. De là, sans doute, la revendication de privilèges, notamment fiscaux. Sans eux, pensait-on, les classes exerçant les métiers où s’expriment ces valeurs les plus hautes, ne pourraient tenir leur rang, ces fonctions étant moins rémunératrices que les métiers de l’industrie ou de la finance. 
De là, aussi, le prestige, encore aujourd’hui dans bien des pays, de la propriété foncière, signe d’indépendance, moyen d’un digne loisir, où l’âme se recueille dans l’attente du service, et s’enracine dans la longue durée de la terre des pères – la patrie. 
Le noble n'a pas pour réputation d'aimer le travail. Les biens matériels ont pour lui de la valeur quand ils servent à "libéraliser les sentiments", selon une expression très significative d’Edmund Burke (dans ses Réflexions sur la Révolution en France). "Libéraliser les sentiments", c’est faire sentir avec noblesse, comme un homme libre. Les chefs ont, par excellence, à être des hommes libres et à sentir en hommes libres. Et la propriété, dont ils obtiennent le plus souvent une part plus que correcte, est l’instrument d’une telle "libéralisation" des âmes, quand elle ne nourrit pas l’individualisme possessif. Ainsi, la noblesse n’est-elle pas d’abord de race ou de caste, mais de cœur. Un homme est libre quand il est noble et n’a pas peur de la mort, donc quand il est prêt à servir, à risquer sa vie pour servir le bien commun. Ces qualités de noblesse humaine ne caractérisent pas seulement les dirigeants, les officiers, car elles peuvent descendre jusqu’aux hommes du rang ; mais elles sont particulièrement nécessaires à une élite sociale, si celle-ci veut se faire reconnaître comme légitime, en payant de sa personne. Il est aisé de laisser ces nobles conceptions dériver en éloge de la paresse, en vanité de pedigree, en favoritisme héréditaire. 
 
9. Valeurs militaires, nobiliaires et bourgeoises
Ce n’est pas sans raison que les bourgeoisies se sont insurgées, notamment en France, contre la morgue des nobles privilégiés, quand ils unissaient à la médiocrité militaire un parasitisme social et une incapacité politique. 
Mais, l’exemple de la République de Venise, entre autres, nous montre qu’une classe dirigeante industrielle, commerçante et financière – techniquement parlant, une bourgeoisie – peut assumer en même temps les valeurs nobiliaires, c’est-à-dire prendre directement en charge le service militaire, le service de l’État, les fonctions publiques, et réaliser, sous la forme d’une noblesse républicaine et bourgeoise, une synthèse originale entre l’activité fertile de la bourgeoisie, les valeurs désintéressées de la noblesse et l’amour de la liberté politique. 
Les commerçants vénitiens ont découvert qu’il ne pouvait exister de grand commerce sans la liberté des mers ; ni de liberté des mers sans marine de guerre ; et que sans État et sans un corps militaire capable de servir dans cette marine, il ne pouvait exister de république marchande. C’est ainsi qu’une thalassocratie s’enracine dans une nécessité bourgeoise, mais finit en liberté aristocratique, ou même en volonté de puissance impériale. – De tels phénomènes se laissent observer en Europe, mais il y a eu aussi des aristocraties, des aristocraties guerrières, et des valeurs d’aristocratie guerrière, en d’autres lieux qu’en Europe. 
  
10. Valeurs militaires, valeurs de conservation et valeurs démocratiques
Il faut aussi noter le lien entre les valeurs militaires et les valeurs morales, tout court. En effet, là où feraient défaut tout sens du devoir, de la hiérarchie, du sacrifice, de l’effort et de l’ascèse (sans lesquels ne peut exister aucune valeur guerrière, ni aucun corps militaire efficient) ; là aussi se trouverait en défaut la moralité générale. 
Celle-ci se trouverait réduite à une moralité terre à terre, à un utilitarisme moralisant, incapable de justifier l’honnêteté par l’idéal et par l’honneur. Le juste et le bien ne se recommanderaient guère qu’au nom d’une convergence, très improbable, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général (qui fréquemment ne pèse pas lourd et cède sous la pression des appétits de court terme ou des convoitises immédiates). 
C’est pour cela que, souvent, les conservateurs sont militaristes et que, paradoxalement, les esprits les plus attachés aux plus hautes valeurs morales, qui sont, dans le fond, des valeurs de paix, peuvent accepter parfois sans trop de regret l’idée et le fait de la guerre. Ils ne regardent pas sans méfiance un pacifisme qui aisément leur paraît suspect de connivence avec la vulgarité du matérialisme. Et ils se méfient aussi de la démocratie, à leurs yeux trop platement pacifique, pour ne pas tendre à niveler les hiérarchies, et à préférer revendiquer plutôt que servir. 
 
11. Le caractère moral des valeurs guerrières 
Il existe pourtant une évidente contradiction entre la morale dans sa notion même, et la guerre en général. La loi morale est la loi de paix, et donc, à ce titre, elle est la loi naturelle d’une humanité qui se développe sans conflit armé. L’existence d’un pouvoir imposant cette loi de paix, caractérise, pour Hobbes, le processus de civilisation, par lequel on se retire de l’état de nature, qui est aussi un état potentiel de guerre de tous contre tous. 
Toutefois, l’action d’un tel pouvoir est à sa manière une victoire, voire une guerre, contre les prétentions anarchiques d’une liberté arbitraire, amorale et sans loi. De là le caractère ambigu des valeurs guerrières. 
D’une part, la pacification et la civilisation sont le triomphe des valeurs les plus spirituelles et pacifiques – et le guerrier semble moralement suspect ; mais, d’autre part, la liberté libertaire, comprise comme refus du juste pouvoir, de la loi morale et de la civilisation, est barbare, qu’elle soit primitive ou décadente. N’étant qu’une tyrannie, archaïque et/ou régressive, il est juste de la combattre, et il serait injuste de laisser dominer sans résistance. En cela la vertu guerrière est aussi valeur de paix, donc morale. Du mal de l’injustice et de la violence sort ainsi le bien de la juste guerre, puis celui des valeurs nobles qui s’y déploient, ou s’y retrempent. 
Ces valeurs militaires n’auraient pas lieu d’exister, sans la violence et la méchanceté humaines, mais cette méchanceté même ouvre une carrière au déploiement des potentialités combatives et correctives de la justice, qui autrement resteraient insoupçonnées, dans le giron d’une vie toute calme et harmonieuse.     

Paru sur www.henrihude.fr, février 2019
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Christianisme et islam, la fausse égalité
 
Cela devient une habitude. Un réflexe. Quand on l'interroge sur les voiles islamiques imposées à des petites filles, le député LREM Aurélien Taché les compare aux serre-tête des jeunes filles dans les familles catholiques traditionnelles. Un an plus tôt, Christophe Castaner, alors délégué général de La République en marche, avait lui aussi évoqué les "voiles catholiques que portaient nos mamans". Formulation qu'il avait volée (et non voilée), presque mot pour mot (lui parlait de sa grand-mère) à Alain Juppé. On arrive ainsi, cerise sur le gâteau (ou sucre sur le loukoum), à Marlène Schiappa qui, quelques jours avant Taché, voyait une "convergence idéologique" entre "la Manif pour tous" et les "terroristes islamistes". Et quand des protestations s'élèvent contre le "hijab running" de Decathlon, les uns et bien d'autres dénoncent "l'hystérie" anti-islamique qui gagne le pays.
Cette "convergence idéologique" entre élus macroniens, ou apparentés comme Juppé, n'est pas un hasard. Peut-être pas une stratégie concertée, mais une communion de pensée. Pour ces gens-là, l'islam n'est rien d'autre qu'un christianisme des Arabes. Par ignorance, ils veulent croire qu'une religion en vaut une autre, qu'elles sont toutes à jeter dans le même sac des "opiums du peuple" ; ils parleraient volontiers des "trois religions du Livre", sans savoir qu'ils reprendraient ainsi une formule coranique. Ils ignorent qu'ils ne parleraient pas de laïcité sans le christianisme et que pour l'islam, laïcité signifie incroyance.
Aurélien Taché dit tout haut ce que le gros des troupes LREM pense tout bas lorsqu'il dénonce "le républicanisme guerrier" antimusulman, sans se rendre compte qu'à une "islamophobie" prétendue, il répond par une "christianophobie" décomplexée.
 
L'idée de ces "islamophiles" est de mettre sur le même plan les deux religions pour faire oublier que c'est le christianisme qui a fait la France tandis que l'islam envisage de la défaire pour mieux la refaire.
L'égalité mise entre les deux sert la nouvelle stratégie des militants islamistes qui veulent s'approprier la France. D'où la phrase du salafiste à Alain Finkielkraut : "La France, elle est à nous." D'où la formule récente de la novlangue universitaire et médiatique sur les "quartiers populaires" de banlieue.
Certaines féministes, encore trop peu nombreuses, se rendent compte - enfin - que ces femmes voilées ne sont nullement soumises à leurs maris ou à leurs pères, mais sont des militantes qui veulent marquer la présence de l'Islam dans la rue, afin de démontrer sa force, et contraindre les "sœurs" musulmanes à les imiter. Cette logique séparatiste concerne aussi les hommes qui arborent avec ostentation leur djellaba pour se rendre à la mosquée.
Ce militantisme islamique se sert de nos libertés et de notre compassion très chrétienne (les références mielleuses à nos "mamans" pour ces mères voilées qui accompagnent les sorties scolaires, que le ministre de l'Éducation n'a pas pu interdire à cause de la révolte de sa majorité parlementaire) pour imposer leur idéologie totalitaire. La Macronie, au nom de "l'État de droit" et du "refus de l'islamophobie" est bien l'idiot utile de ce projet conquérant.

Paru dans Le Figaro Magazine, 8 mars 2019
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Macron et l'Europe

Le nouveau monde, le voici : il réclame le retour aux nations, aux frontières, aux souverainetés. Il se réveille partout en Europe et fait paniquer les mondialistes. Ils tremblent comme devant un revenant. Il est vrai que ces esprits forts s'étaient persuadés de leur modernité en défendant l'utopie supranationale et fédéraliste, ces préalables au gouvernement global. Les "progressistes" croyaient incarner l'idéal commun, construit sur le grand mélangisme de l'homme remplaçable. C'est dans ce camp qu'Emmanuel Macron s'est rangé. Sa défense de la "souveraineté européenne", qui exige des nations qu'elles fassent profil bas, puise dans les fondamentaux de la construction européenne qu'il aimerait relancer. En septembre 2017, dans son discours de la Sorbonne, le président s'en était pris rudement aux "passions tristes" des "souverainistes de repli". Depuis, le ton a baissé. Macron plaide désormais pour une Europe où "les peuples auront vraiment repris le contrôle de leur destin". Mais ces mots sucrés sont des masques.
 
"Les nationalistes se trompent quand ils prétendent défendre notre identité dans le retrait de l'Europe", assure le chef de l'État dans son plaidoyer "pour une renaissance européenne" : une tribune traduite en 24 langues et publiée mardi dans tous les pays de l'Union européenne (UE). Or ces "nationalistes" n'ont jamais dit refuser l'Europe. Ils rejettent un édifice construit sans les peuples. C'est Jean Monnet, un des "pères fondateurs", qui élabore dès 1943 l'idée postnationale. Elle imprègne l'idéal européen que Macron veut incarner. Pour Monnet, les vieilles nations étaient avant tout "les dispensateurs des germes de division et de guerre": un refrain repris par le chef de l'État. Or, si des guerres se profilent en Europe, elles viendront des sociétés multiculturelles que les eurocrates ont laissées s'installer, au nom des droits de l'homme et de la non-discrimination. L'Europe que défend Macron reste cette entité complaisante pour l'adversaire. Sa promesse de "remettre à plat l'espace Schengen" ne peut suffire à rassurer.
 
En fait, les vraies "forces du monde ancien", que Macron dénigrait, n'ont pas trouvé meilleur représentant que le chef de l'État. Le ralliement de Jean-Pierre Raffarin, vieux routier de l'"humanisme", illustre la perpétuation de l'idéologie européiste. Depuis l'après-guerre, elle s'entête à faire toujours plus d'Europe sur le dos des gens. Alain Juppé, qui a rejoint le Conseil constitutionnel, fait partie de ce monde à part, adepte des réunions intimes. Le "groupe Bilderberg", soutien de la mondialisation, en est la caricature. Le président propose d'organiser, d'ici la fin de l'année, une "conférence pour l'Europe", sorte de grand débat à l'échelle du continent. Cependant, en déclinant la recette "gilets jaunes" à d'autres crises, Macron ne fait que reconnaître les multiples déficits démocratiques, sans apporter les solutions humaines. À trop diaboliser populisme et nationalisme, il s'éloigne des peuples et des nations. Il lui est difficile de dissimuler son erreur d'analyse.
 
S'arrêter un instant sur la détestation que suscite, chez les macroniens, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, permet de saisir l'enjeu des européennes. Derrière les infléchissements apparents du discours présidentiel sur l'Europe supranationale demeure un refus de reconnaître la nation comme le lieu naturel de la protection d'un peuple. Dans une conversation avec Philippe de Villiers, qui lui fait remarquer le flot de critiques que déverse l'UE sur son non-respect de l'État de droit ou de l'indépendance de la presse et de la justice, Orban répond : "Non, ce n'est pas cela, le cœur de leur accablement. C'est plus grave. C'est d'avoir inscrit dans notre Constitution que la Hongrie a des racines chrétiennes, que le multiculturalisme n'a pas sa place chez nous. Que l'enfant a le droit d'avoir un père et une mère. Et que notre peuple a le droit de protéger ses frontières qui, du reste, sont celles de l'Union". Faudrait-il donc, avec Macron, s'alarmer de ce nationalisme-là ? "Jamais l'Europe n'a été autant en danger", assure-t-il. Sans doute. Mais ce ne sont pas ceux qui pointent les maux de l'UE qu'il faut blâmer.

Paru dans Le Figaro, 8 mars 2019
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8 mars : les femmes méritent mieux qu'une journée fourre-tout !
 
Il faut dénoncer et lutter contre les agressions et privations de liberté des femmes, mais il serait bon aussi de profiter de la journée internationale des droits des femmes pour valoriser le statut et la condition des femmes françaises.
Une fois par an, la journée internationale des droits des femmes en France est devenue un véritable fourre-tout sous prétexte de l'honorer ou de la protéger contre les hommes, ses pires ennemis ! Cette année est placée sous le signe du vocabulaire. L'Académie française, après des années de résistance, 
a cédé à la féminisation des métiers et des fonctions, parfois en bravant le ridicule. Ainsi, votre talent oratoire ne fera pas de vous un tribun mais une tribune, le gourmet deviendra gourmette mais pas à votre poignet ! Carabin sera carabine, le jardinier sera jardinière... Certainement un excellent moyen de faire évoluer "la cause des femmes", du moins dans le dictionnaire. Quelle cause d'ailleurs ?
Laissez-nous aussi être des femmes comme nous le souhaitons, ne méprisons pas celles qui préfèrent consacrer plus de temps à leurs enfants plutôt que de 
casser le plafond de verre -à déplorer- de la promotion professionnelle. N'est-ce pas ce que voulait dire Françoise Giroud en revendiquant que "les femmes ne sont pas des hommes comme les autres".
Ce vendredi 8 mars sera toutefois comme tous les ans le marronnier-alibi qui permet de chercher de nouvelles têtes à promouvoir dans les médias sur le thème "Vous voyez, elles aussi réussissent! ", comme si on en doutait. On aura droit à des animations du type: "c'est une femme qui sera rédacteur en chef du journal aujourd'hui", ou encore "numéro spécial consacré uniquement aux femmes" (discrimination?), sans parler de la pub à tout-va et ceux qui, ne perdant pas le nord, font à cette occasion une promotion sur les lessives (sic).
 
Ne réduisons pas les Françaises à des victimes !
C'est aussi le jour des mea culpa, comme celui de François Hollande qui avouait à cette occasion que Ségolène devait estimer qu'il n'en avait pas fait assez pour s'occuper des enfants ; un peu comme ces discours de remise de décorations ou l'impétrant remercie son épouse "sans laquelle rien n'aurait été possible et qui n'aurait pas pu mener cette brillante carrière, parce qu'elle a si bien réussi l'éducation des enfants". Et si tout le monde y trouve son compte après tout?
Faut-il chaque année célébrer les femmes en consacrant la journée à plaindre les Françaises et à énumérer tout ce qui ne va pas, à coup de statistiques ? Heureusement, il y a ceux qui à tout hasard envoient des fleurs quitte -les malheureux- à se faire traiter de machos primaires qui confondent avec la Saint-Valentin ou la fête des mères.
La Française est une femme épanouie, élégante, libre, active, admirée dans le monde... On l'oublie un peu trop car, oui, il y a trop de femmes victimes : agressions, inégalités salariales, menaces masculines, etc. Autant il faut se battre avec acharnement contre cela, dans le monde entier, comme en France, partout où nous sommes privées de libertés, voilées, battues, violées… Autant il faut revendiquer avec fierté notre statut et notre condition de femmes françaises, entretenir "l'amour courtois" que nous avons su imposer dans notre histoire et qui reste un modèle dans la relation hommes-femmes malgré les dérives qui peuvent parfois faire scandale.
 
Mollesse des combats féministes dans le monde
Il faut aussi vivement regretter et dénoncer la mollesse des combats à l'extérieur de nos frontières pour défendre nos congénères, répéter que les femmes sont les dernières esclaves qui échappent aux plus élémentaires des "
droits de l'homme". Innombrables encore sont ceux qui estiment que ces brimades et ces violences ne les regardent pas, que la privation de liberté, de soin et d'éducation "c'est culturel" ou pour les femmes voilées que "c'est leur choix". S'indigner pour des petites filles voilées mais accepter que la marque Barbie vende des poupées voilées sans qu'on la boycotte !
Rassurons-nous la journée sera réussie cette année car on aura instauré une nouvelle contrainte aux entreprises imposant un 
index de l'égalité salariale dans les entreprises. Même s'il faut se battre pour cette égalité salariale -à travail égal, salaire égal- je préfèrerais que l'on apprenne aux jeunes filles et aux femmes à demander, à réclamer, à vendre leurs compétences
, à se plaindre si leur salaire n'est pas à la hauteur, à se défendre, à être sûres d'elles, plutôt que de les traiter en faibles femmes que seuls un index et une loi de plus (non observée) parviendront à les augmenter. Voilà pourquoi la plus belle campagne de pub pour les femmes est celle qui clame simplement : "...parce que je le vaux bien"!
Paru dans Challenges, envoyé par l'auteur, 7 mars 2019
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De la permanence aristocratique
 
Pourquoi l’historien spécialiste des élites que vous êtes s’intéresse-t-il autant à la noblesse française ?
L’étude de la transmission de la mémoire longue est au cœur de ma réflexion. La noblesse en est le meilleur observatoire. Elle descend de la fraction la plus anciennement installée au sommet de la hiérarchie sociale ; elle a donc le privilège de l’antériorité dans la notoriété. Elle n’a plus d’existence juridique depuis 1848, mais elle perdure, se structurant de génération en génération autour de pratiques partagées et de valeurs communes : les idées d’honneur, de dignité et de rang, le goût de la performance physique et morale, le sens du service d’autrui, l’appétence pour la transcendance spirituelle. Hériter, transmettre, s’adapter… Telle pourrait être la devise de ces familles que j’observe en historien mais aussi en ethnologue. J’explicite cette subtile présence du passé que je ressens dans leurs châteaux, leurs usages et leurs propos.
 
Numériquement, que représente la noblesse aujourd’hui ?
Il y a une confusion constante entre particule et noblesse. Quand on entend un nom à particule (plus de 10 000 en France), on a plus de deux chances sur trois d’être en présence d’un faux noble. La vraie noblesse ne compte que 3 000 familles, 100 000 personnes soit 0,2 % de la population française. On est dans l’infime marginalité ! Par ailleurs la noblesse forme un ensemble composite. L’ancienneté est le paramètre de classification. La noblesse immémoriale (les familles qui ont une filiation suivie depuis au moins 1550 et dont l’état noble est attesté sans que l’on puisse établir les circonstances de leur élévation) est divisée en trois sous-ensembles : la noblesse féodale, dont la filiation remonte au XIème siècle (une dizaine de familles tels les Rochechouart de Mortemart, La Rochefoucauld ou Harcourt), la noblesse chevaleresque dont la filiation prouvée est antérieure à 1400 (315 familles) et la noblesse d’extraction, antérieure à 1550. S’y ajoutent les familles ayant reçu des lettres d’anoblissement que les souverains ont accordées jusqu’à la Révolution, puis à nouveau de 1814 à 1848. Enfin, l’autre moyen d’entrer dans la noblesse était l’achat d’une charge anoblissante. La noblesse française a pour spécificité d’avoir des contours juridiques extrêmement clairs, interdisant la confusion entre noblesse et apparence noble. Louis XIV et Colbert ont imposé des contrôles, dont le but était fiscal. Ils ont été constants jusqu’à la chute de la monarchie : tout individu noble devait apporter la preuve de trois générations d’ascendants nobles avant lui. Ces contrôles ont entraîné la diminution de 50 % des effectifs de la noblesse entre le milieu du 17e siècle et la Révolution. Ils ont laissé aussi un abondant matériau archivistique qui, aujourd’hui, sert de preuve pour franchir le seuil de l’association de la noblesse française (ANF).
 
Les nobles ont-ils encore du pouvoir dans la société ?
Ils sont à l’évidence surreprésentés et multipositionnés dans les cercles du pouvoir. Ils occupent des postes clés dans la banque, l’armée, la haute administration ou le monde des affaires… Les jeunes sont beaucoup plus déterminés que leurs parents ou leurs grands-parents dans la recherche volontariste de la réussite. Ils sont passés par les grandes écoles, travaillent avec acharnement et exercent des professions parfois très rémunératrices. Ils gèrent leurs biens beaucoup mieux que leurs aînés. D’un point de vue patrimonial, ils redressent sérieusement la barre ! Ils savent réagir, s’adapter, s’engager avec dynamisme dans les filières éducatives et professionnelles d’avenir, tout en pérennisant les principes, les traditions et les comportements qui ont construit l’identité de leurs familles au cours des temps. Ils parviennent ainsi à maintenir leur stabilité sociale. Le refrain associant noblesse et complainte de la perte n’est donc pas d’actualité.
 
La particule est-elle un atout pour réussir ?
Disons qu’elle peut donner l’envie de réussir. La noblesse est originellement une aristocratie : le rassemblement des meilleurs. L’adage "noblesse oblige" rappelle qu’elle est inséparable des notions de performance et d’excellence, fondées à l’origine sur les vertus guerrières, en particulier la bravoure physique. L’éducation aristocratique impose, à celui ayant reçu à la naissance une position sociale privilégiée en même temps qu’un patrimoine de renommée, le devoir de s’en montrer digne par son comportement, sa fidélité à un code de valeurs, l’obligation d’être "à la hauteur", c’est-à-dire prolonger les performances des aïeux dans l’objectif d’éviter le déclin, éternelle hantise de la noblesse. Le souvenir des ancêtres induit donc un réflexe d’addition de gloire qui est au cœur de l’éthique aristocratique. C’est une valeur positive qui incite au dépassement de soi. Aujourd’hui le lieu du combat est l’entreprise. Les nobles n’ont aucune raison de s’y sentir mal à l’aise : ils peuvent y exercer leur goût du risque, leur sens du sacrifice et leur volonté de conquête. Leur éducation les aide car elle développe le respect et l’intuition dans le rapport à l’autre, la maîtrise de soi, l’aisance naturelle...
 
Ce sont des qualités rares dans l’époque actuelle…
Il n’y a jamais eu autant de riches à travers le monde. C’est plus banal à trouver qu’une très bonne éducation. En revanche, les gens bien élevés sont rares. L’argent, en effet, ne donne pas accès à tout. L’apprentissage de l’élégance requiert du temps. "Le roi peut faire un noble, pas un gentilhomme" disait-on déjà sous l’Ancien Régime. Certes on assiste, aujourd’hui, à un affaiblissement des codes, y compris dans la noblesse. Demeurent toutefois, chez elle, une esthétique, un art de vivre, une certaine forme de raffinement, un goût de l’harmonie et un sens de l’altruisme qui constituent son véritable trésor. En France, être très bien élevé compte encore !
 
Comment expliquez-vous ce que vous appelez, dans votre livre, "la permanence aristocratique" ? 
A la brièveté décevante d’une vie d’homme, ces familles opposent, tels les Guermantes de Proust, une permanence qui défie le temps. Mais cette continuité ne relève en rien du hasard. Elle résulte d’une perception dynastique du temps. Elle impose un double effort de connaissance de la tradition et d’ajustement aux mutations sociétales, requérant l’audace que réclame toute adaptation, mais interdisant de céder sans résistance aux changements éphémères. La noblesse réussit à perdurer quand elle s’obstine à transmettre son héritage tout en restant au diapason des nouvelles élites. Sous l’Ancien Régime, la noblesse d’épée regarde de haut la noblesse de robe mais, dès le 17ème siècle, elle s’allie à elle car elle est fascinée par sa capacité à monter, à s’enrichir, à promouvoir les arts. Au 19ème siècle, les familles au nom les plus sonores redorent leur blason en épousant des filles de grands industriels. Et cela continue aujourd’hui : la fille de Lindsay Owen-Jones, l’une des plus grosses fortunes du monde, n’a-t-elle pas récemment épousé un La Rochefoucauld ? Et le second fils du duc d’Estissac la petite-fille du fondateur de l’affichage publicitaire Jacques Dauphin ?
 
La perte de son identité n’est-elle pas le risque principal couru par la noblesse ?
Les nobles ont une identité familiale qui s’inscrit dans un cadre national et reste fondée sur l’ancrage terrien. Les Rohan, à Josselin, ont la même adresse depuis mille ans ! Le château, lieu du regard rétrospectif, permet à la famille de vivre son unité à intervalles réguliers ; il est aussi le conservatoire de tout ce qui garde la mémoire de l’enchaînement généalogique, archives, portraits, souvenirs historiques. La vie contemporaine éloigne les jeunes nobles de leurs racines fondatrices. L’exigence d’adaptation leur ordonne la mobilité internationale. Ils partent étudier à l’étranger, y poursuivent volontiers leur carrière professionnelle et parfois s’y marient. Même s’ils ne sont pas insensibles à la notion de continuité familiale, la logique de réussite et le rêve d’une carrière internationale l’emportent sur la nécessité de sauvegarder le château ancestral, avant tout perçu comme synonyme de soucis et de dépenses. Dès lors une question se pose, inédite dans l’histoire de la noblesse : comment parviendra-t-elle à conserver son atout principal, le capital héréditaire de temps, si elle est désormais hors-sol, dépourvue d’une assise territoriale qui soutient la mémoire lignagère, favorise le maintien d’usages hérités du passé, aide à la maîtrise des réseaux de parenté et d’alliances ? La noblesse sera définitivement morte le jour où elle refusera d’assumer le fait qu’elle est héritière de quelque chose qui vient de très loin, d’un héritage qui peut paraître déconnecté du réel mais qui fait sa force. Aujourd’hui elle court le risque de perdre peu à peu le sentiment de sa spécificité. Se diluer dans l’anonymat des classes supérieures lui serait fatal.
Paru dans Le Figaro Magazine, 1er mars 2019, envoyé par l'auteur, 6 mars 2019
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Des cahiers, des discours, et du vent…  (mais aussi des propositions...)                       
 
La similitude entre les "Cahiers de Doléances" de 1789, leur contenu et leurs revendications, et ceux de 2018/19 a déjà été exposée (Magistro, livraison du 17 Février). Les dérives vécues dans toutes les capitales régionales, la violence "sans mots" (C. Delsol) et la muette perplexité du plus grand nombre, évoque la phrase lapidaire de Chateaubriand, fulminant contre "les factieux qui dénaturent les idées généreuses".
Au reste, tout le monde patauge, à commencer par nos gouvernants, confrontés à une configuration sociale qu'ils n'ont jamais envisagée, ni aux vraies réponses à apporter. Ce n'est pas en ressortant les vieux modèles d'Alfred Sauvy ("le ruissellement") ou de Paul Ricoeur ("le juste et le légal"), appris à l'Ecole, que l'on trouvera des apaisements, voire des solutions. A tous ces bafouillages, on a envie d'opposer le "Dire c'est faire" de Pierre Bourdieu,  - l'excès de discours non suivis d'effet étant le fléau de la politique politicienne - et d'inciter à sortir de l'auto-adoration discursive.
Si on y regarde d'un peu près, le salmigondis émanant des Cahiers réitère les demandes éternelles, qui n'ont guère évolué en 230 ans : "Moins d'impôts et de taxes, une réforme des institutions, davantage de justice et de liberté". C'est à la fois social et économique, particulier et général, et surtout profond. C'est peut-être cela qui n'a pas été compris. Si l'on veut bien y accorder un minimum d'honnête lucidité, il existe 4 réponses simples :
 
1* Le plus dur : faire admettre à l’État qu'il doit réduire son train de vie, ne plus s'occuper de tout et n'importe quoi, se substituer sans cesse aux initiatives issues de la population, se faire industriel, marchand, guérisseur, sauveteur de toutes les situations internes ou extérieurs. Arrêter - enfin - de se penser comme un "Grand Etat" interventionniste et omniscient. L'Européanisation et la mondialisation galopante doivent inciter à la modestie : la "puissance" française est devenue relative dans un conglomérat de Nations devenues moyennes. L'ère des grands Empires européens et de l'argent qui coulait à flots est terminée. Ce ne sont pas quelques "coups médiatiques" sur l'esplanade du 14 Juillet ou dans les salons de Versailles (tout cela fort coûteux) qui infléchiront l'évolution du monde tel qu'il est.
Un examen honnête et rigoureux des "postes de dépenses vaines", de la superposition des comités, conférences, conseils et commissions, le raccourcissement des circuits de décisions, devrait pouvoir amener rapidement à une diminution d'un bon tiers du gâchis d'argent. Soyons humbles et lucides comme un gentil banquier réformateur, dont l'unique souci est le bon usage de l'argent qui lui est confié.
 
2* Cette première lessive accomplie et ayant libéré des fonds, les gouvernants pourront "exaucer" la demande populaire : diminuer taxes et impôts. Tâche ingrate, laquelle doit absolument sortir des "petits arrangements" actuels ("je retire d'un côté et ajoute de l'autre"). On se croit malin, mais le "peuple" n'est pas idiot et sait compter…
En 2001 déjà, le grand économiste et académicien Michel Albert avait décrit le système fiscal français comme "une machinerie monumentale, originale et sclérosée". Il soulignait l'urgente nécessité d'une simplification, car la complexité - rendant illisible la clarté du système – induit l'injustice. La baisse des prélèvements obligatoires devrait "s'assortir d'une baisse des dépenses publiques dans une proportion équivalente". Il soulignait "le maquis des textes", la lourdeur et la lenteur des procédures, et aussi le "caractère vexatoire" de l'impôt qui "par son excès et ses inégalités est ressenti comme une atteinte à la dignité citoyenne". Il recommandait - en 2001 - de "déverrouiller les endroits où les dommages sont les plus rapides et néfastes". Sur le long terme, il préconisait une simplification drastique en abandonnant la plupart des "niches", instaurant une taxe unique, plafonnée uniformément, et d'inventer un impôt équitable sur la circulation des biens immatériels (1). Il manque sans doute à nos dirigeants (s'abritant derrière l'Europe), le courage des hommes de 1792 : tout répudier, mettre à plat et reconstruire.
 
3* Ces deux mises en œuvre s'accompagneraient d'une vraie décentralisation et Régionalisation : mener enfin à bien ce qui a échoué en 1964-69.
L’État central français - Paris - se mêle de tout et de n'importe quoi, décide au nom de "la Nation Une et Indivisible" de questions sur lesquelles il n'est pas vraiment compétent. Il peut, certes, surveiller, par le biais de son corps préfectoral, mais son absence de confiance dans les décideurs et élus locaux transparaît à toute occasion.
Paris craint les capacités locales qu'elles soient publiques ou privées. Certes, plusieurs siècles de centralisation royale, impériale et républicaine, assaisonnée de centralisme communiste n'ont rien arrangé. Ce faisant, elle entretient le fameux "mille-feuilles administratif" à grand renfort de circulaires, décrets et arrêtés qui s'entrechoquent les uns les autres, bloquant à la fois compétences locales et initiatives associatives. Cela coûte fort cher et entrave toute action.
Sans aller jusqu'à un fédéralisme à l'allemande, on peut aller vers une formule tolérante et renforcer le lien unissant le Sénat (Chambre par excellence des représentants territoriaux) et les Régions qui doivent pouvoir exprimer leurs différences dans un contexte apaisé, et pourvoir aux besoins basiques – santé, enseignement, environnement, fiscalité locale - des sociétés qui les peuplent. Le Nord n'est pas le Sud, ni l'Est ou l'Ouest. "De l 'expression des différences nait l'unanimité" (Tocqueville).(2)
 
4° Supprimer l'E.N.A. - ou du moins - la ramener à son rôle initial pour lequel elle a été créée (Ordonnance du 9 octobre 1945) qui était de reconstituer un Corps de haute administration dévastée par 5 années de guerre : Conseil d’État, Cour des Comptes, Finances et surtout former préfets et sous-préfets, indispensables à la cohésion nationale ; et non pas en faire la fabrique d'une chefferie soudée par un destructeur esprit de promotion, une vision sociale numérique et un vocabulaire opaque. La mentalité Enarque est celle - redoutable et dévastatrice - du "circuit fermé centralisateur". Dans cette école unique en son genre, chaque année, 10 à 15 % des promus ambitionnent de passer, sans le filtre de l'expérience et de la compétence, de la pouponnière aux "affaires"... désastre programmé... au-delà de leur infantile arrogance.
Avec cette "saine" réforme, préfets et sous-préfets accompagneraient enfin, dans l'harmonie et la raison, une bienfaisante décentralisation dans un territoire national qui n'est plus que "blocages".
 
Voilà donc 4 "chantiers" qui ont de quoi occuper largement la fin d'un quinquennat qui, pour l'instant, balbutie de rassurants courants d'air… Nous pataugerions peut être quelques mois (par leur caractère innovant) mais au moins, on verrait enfin cette fameuse "fin du tunnel" évoquée il y a si longtemps par un certain Jacquot. Et la possibilité d'une vraie renaissance.
 
A cela, il faudra ajouter rapidement la véritable et efficace prise en compte des deux extrémités du corps social : les plus jeunes et les plus âgés, non plus en les considérant comme une charge, mais comme un espoir et des alliés. "la jeunesse est notre richesse, la vieillesse notre sagesse" disent les peuples qui se portent bien.
Mais ceci sera pour une ultérieure chronique.
 
(1) Séance de travail du 22 janvier 2001, Académie des Sciences Morales et Politique
(2) A. de Tocqueville "De la démocratie en Amérique" Premier Livre

Envoyé par l'auteur, 4 mars 2019
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Union européenne : un passé qui empeste
 
Pour les européistes, l’affaire est entendue : la "peste brune" est chez ceux qui contestent l’actuelle Union européenne. Quand Emmanuel Macron parle de la "lèpre qui monte", il vise ceux qui réclament le retour des nations, des frontières, des souverainetés. Le problème est que ces éveillés font masse. Les Gilets jaunes sont une des expressions les plus spectaculaires du refus des peuples de se diluer dans une Europe sans âme ni racine, ouverte à tous au nom des droits de l’homme et de la non-discrimination. Ce lundi soir, le Chef de l’Etat doit faire connaître, à travers un texte, les vues qu’il défendra aux Européennes. En septembre 2017, à la Sorbonne, il avait violemment fustigé "l’identitarisme" et le "souverainisme de repli", en accusant ses adversaires : "Ils mentent aux peuples !". Or c’est justement en souvenir d’une réflexion d’Alexandre Soljénitsyne à l’adresse de l’Occident - "Ne mentez plus !" - que Philippe de Villiers fait paraitre ce mercredi un livre-enquête (1) sur le profil caché des "pères fondateurs" de l’Europe. De cet utile travail de déboulonnage des fausses idoles ressort le visage trouble de cette UE construite sur des dissimulations. Villiers assure, au terme de sa démonstration : "Les architectes de l’Europe n’étaient pas des réfractaires à l’ordre de la peste brune". Les peuples dissidents ont toutes les raisons de se méfier des envolées vertueuses des donneurs de leçons, Macron en tête, qui ne veulent pas regarder l’histoire européenne en face.
Tout d’abord, Villiers fait un sort à l’idée que l’"Europe unie" serait sortie du cerveau de la Résistance. "C’est un mensonge. Ce sont les hommes de la "révolution nationale", dès 1941, (…) qui ont dessiné les contours du projet supranationaliste (…) C’est de l’école d’Uriage (NDLR : l’école des cadres de Vichy) qu’est sorti le projet européen de Monnet". Jean Monnet n’a d’ailleurs jamais participé à la Résistance. Il s’est contenté d’être l’homme au service des Américains, bénéficiant de financement de la CIA. Il sera en 1954 à la réunion constitutive du "groupe Bilderberg", ce club très secret qui réunit la crème des décideurs. L’Union européenne s’est notamment constituée dans ces lieux fermés et extrêmement élitistes. Robert Schuman, quant à lui, lorrain dont la famille choisit l’Allemagne à la fin du XIX e siècle, fut officier dans l’armée allemande lors de la première guerre mondiale. Il rejoint Vichy en 1940. Il n’a jamais résisté non plus et fut même frappé d’"indignité nationale". Enfin, le troisième "père de l’intégration européenne", Walter Hallstein, fut un officier instructeur du nazisme. Il a servi Hitler sous l’uniforme national-socialiste, tel qu’une photo le montre en mars 1943. Le 3 janvier dernier, Villiers a écrit à Donald Trump pour lui demander de rendre public le dossier Hallstein dans son implication au cœur du Reich. Mais pourquoi ces parcours ont-ils, jusqu’alors, été tenus secrets par ceux qui ne cessent d’alerter sur le retour de la bête immonde ?
(1) J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu, Fayard

Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol, 4 mars 2019
Publié dans Avec l'Europe
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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