Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Le désastre syrien
 
Le conflit qui ravage la Syrie depuis cinq ans touche à sa fin. La reconquête d’Alep par l’armée régulière a été une bataille décisive. Elle a fixé l’issue de la guerre. On sait désormais avec certitude le nom du vainqueur. Le cessez le feu qui commence et les négociations qui vont suivre seront peut-être longues et heurtées. Ce à quoi elles aboutiront ne fait plus de doute.
           
La perspective du triomphe de Bachar-El-Assad est repoussée avec horreur par notre gouvernement, nos intellectuels les plus en vue et nos grands médias. Depuis que les troubles ont commencé d’ébranler son pouvoir, ils ont pris contre lui un parti passionné soutenu par une analyse simple. Selon eux, il y avait deux camps bien visibles : d’un côté un peuple désarmé se battait pour la liberté et la démocratie ; de l’autre un tyran sanguinaire (un boucher, disait notre Premier ministre Manuel Valls) n’hésitait pas à ordonner des crimes contre l’humanité pour rester en place. Après avoir cru que la chute du dictateur était inéluctable et imminente, François Hollande, constatant la prolongation des combats, a apporté aux insurgés l’appui de notre Etat. Il leur a accordé à la fois une reconnaissance diplomatique et une aide militaire. Il était persuadé d’avoir fait un choix conforme aux exigences des droits de l’homme comme aux intérêts de la France. Il vient de le répéter dans son allocution de nouvel an.
Je n’ai cessé de protester, avec quelques autres, contre cette description imaginaire des forces en présence. Elle était contredite par les témoignages de personnalités locales et les analyses d’observateurs indépendants. Comme toutes les chimères, elle me paraissait conduire notre politique à une triple faillite : morale, diplomatique et militaire. Nous y sommes. Notre obstination dans l’erreur va entraîner une longue éclipse de notre prestige en Orient et un affaiblissement de notre influence universelle.
                 
Commençons par l’aspect moral. Notre gouvernement a bonne conscience. Il a été plus actif qu’aucun autre dans la défense des droits de l’homme en Syrie. Il a dénoncé vigoureusement tous les crimes de guerre commis, pris l’initiative de toutes les résolutions présentées au Conseil de sécurité sur ce sujet et étudié tous les moyens de traîner les coupables devant une cour de justice internationale. Mais ce n’était qu’une apparence. En réalité nos dirigeants, nos médias et nos intellectuels se sont bornés à une gesticulation précipitée, partiale et vaine. Leur indignation a pris feu au souffle de rumeurs sans se donner la peine de connaître précisément les faits ni de mener une enquête impartiale ; leur condamnation a toujours visé le même accusé ; la violence de leurs dénonciations n’a pas réussi à dissimuler leur impuissance à peser sur les évènements. C’est assez pour que les peuples de l’Orient et d’ailleurs ne prennent plus au sérieux les postures morales de ceux qui parlent au nom de la France.
                  
Notre échec est aussi net sur le plan militaire. Il était encore plus prévisible. Il n’y a jamais eu d’insurrection démocratique en Syrie. Les "modérés" que nous avons soutenus ont toujours formé une branche minoritaire de la rébellion. De plus ils ont été incapables de s’unir. Leurs opérations ont consisté en harcèlements décousus suivis par des replis dans des zones tenues par les djihadistes. Leur faiblesse leur a interdit une action décisive. Aujourd’hui ces "insurgés démocrates" n’ont plus d’autre issue que négocier leur ralliement au régime qu’ils prétendaient renverser. Nous perdons la seule carte dont nous comptions disposer pour participer au règlement du conflit.
                   
C’est sur le plan diplomatique que notre échec est le plus grave. La France revendique, à juste titre, le titre de grande puissance, c’est à dire une responsabilité particulière dans la politique mondiale. Le conflit syrien aurait pu illustrer notre vocation de façon éclatante. Voilà une région avec laquelle nous avons des relations anciennes et suivies, un Etat que nous avons fait naître, un peuple dont les élites sont francophones, une  terre où nous gardons des intérêts importants. Nous avions la possibilité et le devoir d’apporter dans cette guerre civile qui a attiré tant de convoitises étrangères, un jugement impartial, une action pacificatrice, une autorité désintéressée qui auraient rendu au peuple syrien le droit à disposer de lui-même. Nos dirigeants ont préféré se mettre dans le sillage des deux puissances anglo-saxonnes.
On me dira que nous nous sommes simplement trouvés unis à Washington et Londres pour défendre les droits de l’homme foulés aux pieds par un tyran. Je répondrai que les principes humanitaires sont commodes pour couvrir des calculs d’intérêt. Les Anglo-saxons ont en Orient une politique presque séculaire qui consiste à dominer la région par l’intermédiaire de gouvernements inféodés. L’Arabie, la Jordanie, les Emirats du golfe leur sont soumis de cette manière depuis qu’ils existent comme Etats. L’Irak et l’Egypte se cabrent parfois mais reviennent toujours, de gré ou de force, sous la férule de Londres et Washington. La Syrie est le seul Etat d’Orient à leur avoir échappé. Les convulsions qui ont suivi le "printemps arabe" ont paru leur offrir une occasion inespérée. Sous couvert de défense des droits de l’homme, les deux capitales ont tenté de faire basculer Damas dans leur orbite.
                
Pourquoi la France devait-elle s’y opposer ? La volonté de conserver sa propre zone d’influence aurait été une raison suffisante, d’autant que cette influence était légère et pacifique. Mais il y a plus. L’impérialisme anglo-saxon, là où il s’exerce, s’avère être un élément de déstabilisation et de conflits. On lui doit l’injustice faite aux Palestiniens, le maintien de la monarchie obscurantiste d’Arabie saoudite, la situation désastreuse de l’Irak, le pourrissement des relations entre Israël et les Arabes. En préserver la Syrie aurait pu être un but raisonnable de la diplomatie française.
                
Nos dirigeants ont préféré se ranger derrière les Etats-Unis. Ils ont poussé leur empressement à livrer la Syrie aux Américains jusqu’à offrir de faire accompagner les bombardiers chargés de "punir Bachar-El-Assad" par nos Rafales. La prudence d’Obama a finalement repoussé cette tentation dangereuse. Mais les Russes n’ont pas tardé à occuper la place laissée libre par la dérive française. Ils sont intervenus, à leur manière, pour arracher la Syrie à l’orbite anglo-saxonne. Et notre diplomatie se trouve dans une impasse, sans moyen ni responsabilité propres. Les chancelleries et les peuples du monde entier en prendront certainement note.
Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0
L’Europe, une curieuse démocratie
 
L’Europe est une curieuse démocratie, les Pays Bas ayant rejeté en avril 2016 par référendum, la ratification du traité d’association de l’Union Européenne et de l’Ukraine, veulent le faire ratifier après quelques modifications, par leur Parlement.
Rappelons que, à part pour le Brexit –et encore attendons- chaque fois qu’un traité est rejeté par référendum par un quelconque pays, on s’arrange pour ne pas tenir compte du résultat du référendum, soit en faisant revoter, soit  en transférant la question aux Parlements.
Traité de Maastricht, deux référendums danois.
Traité de Nice, deux référendums irlandais.
Constitution européenne, après les refus de la France et des Pays-Bas, contournement par le Traité de Lisbonne ratifié par les Parlements. Ce traité soumis à référendum par l’Irlande, il fallut deux référendums successifs pour le faire adopter.
Le traité d’association avec l’Ukraine, fut négocié dans la discrétion la plus complète. Ce traité, rédigé à l’évidence sous pression américaine, avait pour seul objet de contrer la Russie en s’en prenant à sa zone d’influence.
Il fut à l’origine de la révolution ukrainienne de Maïdan le 21 novembre 2013, amenant le départ du président Victor Ianoukovitch rejetant l’accord d’association pour se rapprocher de la Russie, son remplacement par Petre Porochenko, la sécession des provinces russophones du Donbass et l’annexion de la Crimée par la Russie. La guerre éclata entre l’armée ukrainienne et les rebelles séparatistes, elle se poursuit encore malgré les accords de Minsk et a entrainé 10 000 morts.
C’est donc à un pays en proie à la guerre civile, corrompu et failli que l’Union Européenne veut s’associer.
L’Ukraine se débat dans des difficultés financières et ne doit son salut qu’à l’aide de l’Europe et des institutions internationales. Le FMI, principal créancier a accordé en 2015 un prêt de 16,5 milliards de dollars et la Berd n’a pas exclu d’entrer au capital de la PrivatBank, première banque ukrainienne qui vient d’être nationalisée pour éviter l’effondrement du secteur bancaire.
Voilà le pays auquel l’Europe veut lier son sort.
Il est probable que si la procédure du référendum était généralisée et acceptée, l’Europe ne serait pas devenu le monstre technocratique coupé des peuples qu’elle est devenue.

dejudasatartuffelettresaumonde.hautetfort.com
Publié dans Avec l'Europe
Écrit par
En savoir plus... 0
Etats-Unis : les vraies raisons de l’expulsion des diplomates russes
 
Le président américain Barack Obama a ordonné vendredi 30 décembre l'expulsion de trente-cinq diplomates russes accusés d'être des "agents de renseignement" de Moscou en poste à l'ambassade de Russie à Washington et au consulat russe de San Francisco. Sans apporter de détails, la Maison-Blanche les accuse d'avoir "agi d'une manière qui ne correspond pas à leur statut diplomatique" et leur a donné 72 heures pour quitter le pays. Par ailleurs, le département d'Etat a décrété la fermeture de deux bâtiments appartenant à la Russie dans les Etats du Maryland, près de Washington, et de New York, au motif qu’ils étaient "utilisés par des responsables russes à des fins de renseignement".
 
Harcèlement ou cyberattaques ? Que reprochent les Etats-Unis à la Russie ?
La Maison-Blanche a précisé que ces représailles constituaient "une réponse au harcèlement croissant, ces deux dernières années, contre le personnel diplomatique [américain] en Russie par les forces de sécurité et de police". Un harcèlement qui serait allé "bien au-delà des règles de comportement diplomatiques internationales". Barack Obama a ajouté que ces actions font suite "aux avertissements que nous avons adressés de manière répétée au gouvernement russe, en privé et en public. Elles sont une réponse nécessaire et adaptée aux actions visant à nuire aux intérêts américains en violation des normes de comportement internationales établies".
 
Le président américain a également annoncé que des sanctions étaient prises contre "neuf entités et individus", parmi lesquels deux services de renseignement russes, le GRU (renseignement militaire) et le FSB (service de sécurité intérieure) et leurs responsables. Le premier est accusé par la Maison-Blanche d'avoir, grâce à ses agents et ses moyens techniques, "falsifié, altéré (...) des informations avec l'objectif ou l'effet d'interférer dans le processus électoral américain en 2016". Quant au FSB, il est accusé d'avoir aidé le GRU. Mais curieusement, il n’est pas fait état du SVR, pourtant principal service de renseignement extérieur russe présent à l’étranger.
 
De plus, trois entreprises russes soupçonnées d'avoir apporté un "soutien matériel" aux opérations de piratage informatique vont être également juridiquement et financièrement sanctionnées par l'administration américaine. "Les sanctions ne s'arrêteront pas là" a ajouté Barack Obama, prévenant que les Etats-Unis prendront d'autres mesures "au moment que nous choisirons, y compris des opérations qui ne seront pas révélées au public".
 
En réalité, cette expulsion d’officiels russes - la plus importante depuis 2001 (1) - vient sanctionner la supposée ingérence de Moscou dans la campagne présidentielle américaine, pendant laquelle le Parti démocrate aurait été victime de cyberattaques qui auraient favorisé l'élection de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Selon un rapport publié le 29 décembre par le département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security/DHS) et le FBI (2), deux groupes de hackers qui seraient liés au renseignement russe – dénommés APT 28 ou Cozy Bear et APT 29 ou
Fancy Bear - sont présentés comme responsables "de piratages ayant ciblé un parti politique américain" pendant l’été 2016. Selon les autorités américaines, le premier serait réputé proche du FSB, tandis que le second serait une émanation du GRU (3).
 
Ces attaques contre les serveurs et ordinateurs du Parti démocrate ont mené à la publication de plusieurs milliers d’e-mails et documents internes du mouvement, plus tard mis en ligne sur Wikileaks, jetant une lumière crue sur les manœuvres du clan Clinton afin d’écarter la candidature de Bernie Sanders et révélant nombre de magouilles et d’irrégularités internes. Ces actions auraient largement contribué à affaiblir la campagne d'Hillary Clinton. Mais, pour le moment, le gouvernement américain a donné peu d'éléments liant les diplomates déclarés persona non grata aux cyberattaques supposées de l’été dernier.
 
Outre ces supposés piratages informatiques destinés "à influencer l’élection présidentielle", Washington accuse Moscou de plusieurs cyberattaques contre des établissements financiers, des universités et d’autres institutions américaines.
Fin décembre, des responsables du DHS, du FBI et du Bureau du directeur du renseignement national (DNI) ont communiqué les codes des logiciels malveillants Grizzly Steppe (4) aux responsables de la sécurité des infrastructures critiques nationales (secteur financier, services publics, transports, énergie, etc.). Les responsables des services publics du Vermont ont alors aussitôt réagi, affirmant avoir identifié un de ces codes dans les systèmes de contrôle du réseau électrique. Cette découverte à immédiatement été médiatisée, provoquant la peur dans les structures gouvernementales que les "pirates informatiques liés aux services russes tentent activement de pénétrer les infrastructures critiques du pays pour conduire des attaques destructrices".
 
Des réactions outragées d’élus politiques locaux proches de l’administration Obama n’ont pas tardé à avoir lieu : le 30 décembre, le gouverneur démocrate du Vermont, Peter Shumlin, déclarait que "tous les Américains devraient être à la fois alarmés et scandalisés que Vladimir Poutine, un des plus grands voyous du monde, ait tenté de briser notre réseau électrique, sur lequel nous comptons pour soutenir notre qualité de vie, notre économie, notre santé et notre sécurité (…). Cet épisode devrait mettre en évidence le besoin urgent que notre gouvernement fédéral poursuive vigoureusement et mette fin à ce genre d'ingérence russe". Un peu plus tard, le sénateur démocrate du Vermont, Patrick Leahy, renchérissait, jetant encore un peu plus d’huile sur le feu : "cela va au-delà des pirates informatiques électronique classiques : il s'agit maintenant d'essayer d'accéder aux services publics pour manipuler le réseau électrique et l'arrêter au milieu de l'hiver".
 
Une étonnante absence de preuves
Que penser de accusations américaines et des mesures qui ont été prises par la Maison-Blanche tant les affirmations de l’administration Obama sont véhémentes mais aussi confuses ?
Concernant le supposé hacking des ordinateurs du Parti démocrate, pour le moment, personne n’a pu avoir accès aux informations réunies par la CIA qui "prouveraient" l’implication russe dans cette affaire. En conséquence, il est probable que des renseignements parcellaires aient été extrapolés pour conclure au hacking des ordinateurs du Parti démocrate. Mais ce ne sont pas là des preuves. Pourtant, dès le
7 octobre, un communiqué commun du DHS et du DNI affirmait "avoir la conviction que cette opération venait de Russie et ne pouvait avoir été lancée qu’avec l’accord des plus hautes autorités" (5).
D’ailleurs, au sein même de la communauté américaine du renseignement, les accusations font débat : une partie de la CIA n’est pas d’accord avec l’interprétation donnée et la majorité du FBI – même si certains de ses dirigeants ont fait une étonnante volte-face le 29 décembre – considère qu’il n’y a que des ragots dans le dossier mais en aucun cas des éléments judiciaires à charge. Sans exclure la "piste russe", les membres du Bureau se montrent beaucoup plus prudents que Langley sur le sujet, affirmant tirer des "conclusions très différentes de celles de la CIA".
 
Plusieurs médias, comme The Intercept, indiquent également que les sources anonymes de la CIA s’exprimant dans les colonnes du Washington Post pour accuser Moscou n’apportent pas d’éléments probants afin de soutenir les accusations qu’ils émettent. D’autres observateurs considèrent que les preuves techniques présentées - comme l’utilisation d’un traitement de texte configuré en russe - ou le fait que les piratages ont majoritairement eu lieu pendant les heures diurnes du fuseau horaire de Moscou, sont insuffisantes pour incriminer la Russie. Enfin, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks a déclaré lors d’une interview que la source des e-mails que son site avait révélé n’était pas la Russie (6).
 
Concernant les cyberattaques "identifiées" dans le Vermont, les dirigeants de la société Burlington Electric, en charge de la gestion du réseau électrique local, ont déclaré que le code malveillant avait été détecté "dans un ordinateur portable qui n'était pas connecté aux systèmes de contrôle du réseau" et qui a été immédiatement isolé. Les responsables de la sécurité de Burlington ont reconnu qu’ils ne savaient déterminer à quel moment ce code était entré dans l'ordinateur, ni si les "hackers russes" avaient eu pour intention de perturber le fonctionnement du système ou d’observer s’ils pouvaient le pénétrer. A noter que les représentants du département de l'Energie et du DHS ont refusé de commenter ces faits.
 
Ainsi, concernant ces deux affaires, en l’état actuel des choses, il n’y a ni preuve avérée, ni commission parlementaire, ni enquête judiciaire, ni unanimité au sein de la communauté du renseignement. A tel point que le motif officiel de l’expulsion des diplomates russes n’est pas le supposé hacking des ordinateurs du Parti démocrate, mais un vague prétexte de "harcèlement diplomatique", ce qui en dit long sur les supposés éléments à charge. Le président élu Donald Trump a d’ailleurs mis en cause la véracité des renseignements à l’origine des accusations à l’égard de Moscou.
Autant dire que nous sommes là dans une confusion totale, qui ne peut que susciter des doutes majeurs quant à la réalité des faits présentés. Une grande partie des journalistes américains sentent qu’ils sont au cœur d’une manipulation orchestrée par l’administration sortante et sont plutôt assez prudents dans cette affaire.
Quand bien même certaines de ces accusations seraient-elles fondées, rappelons que ce que la Maison-Blanche reproche à ces hackers c’est d’avoir dévoilé des e-mails authentiques mettant en lumière les turpitudes d’Hillary Clinton et de son entourage, suite à quoi le FBI aurait dû réagir et poursuivre la candidate en justice, ce qu’il n’a pas fait. En somme, les hackers russes ont joué le rôle de Whistleblowers, lequel est constamment encouragé par Washington partout dans le monde lorsqu’il s’agit de lutte contre la corruption, la fraude ou le terrorisme. Au demeurant, personne ne semble avoir critiqué les Démocrates pour leur amateurisme coupable puisqu’ils ont été incapables de protéger leur système informatique alors même que leur candidate était l’épouse de l’ancien président et ex ministre des Affaires étrangères...
Quant à l’implication de Moscou, elle reste à prouver. Affirmer que Trump a été élu grâce à l’appui de Poutine n’a pas de sens, car si tel était le cas, l’opération aurait été d’un grand amateurisme et aurait eu pour effet de voir son soutien démasqué et son candidat décrédibilisé, ce qui aurait été totalement contre-productif.
 
La "vertu" américaine offusquée : quand l’hôpital se moque de la charité
Dans le cadre de l’expulsion des trente-cinq diplomates russes, Barack Obama a invité les pays "amis et alliés" des Etats-Unis à "travailler ensemble pour contrer les efforts de la Russie visant à saper les bonnes pratiques internationales et à s'ingérer dans le processus démocratique". A l’occasion de cette affaire Washington s’érige donc en victime innocente d’une cyberagression contraire au droit international, condamne sans hésitation de telles pratiques et dénonce la volonté de Moscou d’interférer dans le processus démocratique des Etats-Unis. Si nous ignorions qu’il n’y a pas plus éloquente qu’une prostituée faisant un discours sur la chasteté, nous en tomberions à la renverse !
 
L’espionnage est un grand classique entre les Etats. Indéniablement, les Russes, comme les autres nations, espionnent leurs principaux rivaux, concurrents et alliés.
Mais si pendant la Guerre froide, les Soviétiques étaient de loin les plus agressifs, la situation s’est inversée depuis. La croissance exponentielle de la communauté américaine du renseignement et de ses moyens font des Etats-Unis le pays du monde qui espionne le plus les autres, au prétexte de la guerre contre le terrorisme (GWOT). Entendre Washington se plaindre de l’agressivité des services russes - ce qui est au passage une réalité, aux Etats-Unis comme en Europe – laisse songeur. Utiliser un tel argument relève d’une mauvaise fois évidente
 
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, Washington a conduit plus d’interventions politiques clandestines dans le monde – orientant le résultat d’élections ou soutenant des coups d’Etat (7) - que ne le fit l’URSS. Les Américains ont même théorisé le Regime Change, qu’ils ont appliqué en agissant par ONG "démocratiques" interposées à l’occasion des "révolutions oranges" dans les années 1990, du "printemps" arabe à partir de 2011, ou de la pseudo révolution de Maidan en Ukraine (2014), ou bien encore en bafouant ouvertement le droit international lors de l’invasion de l’Irak en 2003.
Il convient également de rappeler que la NSA a mis sur écoute les dirigeants politiques de la planète entière - y compris ses plus fidèles alliés -, qu’elle surveille toutes les communications électroniques mondiales et qu’elle a développé des capacités d’attaques informatiques sans équivalent dans le monde.
Ce sont les États-Unis qui ont lancé les premières cyberattaques en Iran, afin de saboter, avec l’aide des services israéliens, le programme nucléaire iranien. Cette histoire est détaillée dans les documents de Snowden dont l'authenticité n'a jamais été mise en doute. La NSA a également pénétré les réseaux informatiques de plusieurs agences et ministères de Chine. Ce sont là des actes de guerre. Et les frappes de drones comme les éliminations ciblées conduites dans le cadre de la guerre contre le terrorisme relèvent de la même logique. Or, les Etats-Unis ont toujours traité par le mépris et balayé d’un revers de la main les critiques et accusations formulées contre eux en raison de ces actes, déniant aux autres Etats comme à la communauté internationale le droit de les juger de quelque manière que ce soit. Voir donc aujourd’hui la Maison-Blanche dénoncer une violation des règles internationales – qui plus est sans guère de preuves – dont le pays aurait été victime illustre bien l’unilatéralisme qui caractérise Washington depuis la fin de la Guerre froide.
 
Les enjeux véritables de la crise pour l’administration Obama
Au demeurant, cette affaire survient dans un contexte très particulier, dont il importe de rappeler les nombreux paramètres.
- L’Establishment de Washington a été totalement surpris par la victoire de Donald Trump et a compris qu’un grand ménage allait avoir lieu dans lequel beaucoup de ses membres perdraient leurs positions politiques et les retombées économiques liées à leurs alliances internationales.
- Aussitôt élu, le futur président a clairement manifesté son extrême méfiance à l’égard de la communauté du renseignement et plus particulièrement de la CIA, qu’il soupçonne d’avoir eu une forte et néfaste influence sur la politique de ses deux prédécesseurs.
- Aussitôt désigné comme futur Conseiller à la Sécurité nationale, le général Michael Flynn (8) a annoncé qu’il allait recentrer l’Agence – dont il critique ouvertement les performances - sur la recherche et l’analyse du renseignement et a désigné un nouveau directeur chargé de la remettre au pas (9). Flynn a déclaré qu’il allait confier à l’avenir l’ensemble des opérations clandestines au Commandement des opérations spéciales [USSOCOM (10)/JSOC (11)] - donc au Pentagone -, ce à quoi la CIA est déterminée à s’opposer à tout prix.
- Donald Trump, Mike Flynn, mais aussi le futur secrétaire d’Etat, Rex Tillerson – actuel président d’Exxon-Mobil - n’ont pas fait mystère de leur volonté de renouer des relations de confiance et de partenariat avec la Russie de Poutine, ce qui va à l’encontre des positions de l’administration actuelle et de ses intérêts.
 
Nous sommes donc là de manière évidente dans une affaire américano-américaine ou deux clans s’affrontent pour rénover ou conserver le pouvoir... avant le 20 janvier, date de prise de fonction de Donald Trump. Ainsi, Barack Obama et son administration s’emploient clairement à :
- pourrir la situation pour le début de la présidence Trump, à défaut de pouvoir remettre en cause son élection,
- saboter le rapprochement américano-russe.
Rappelons également que l’expulsion des officiels russes intervient quelques jours après la libération d’Alep par la coalition russo-syrienne et l’accord de cessez-le-feu conclu entre Russes, Syriens, Iraniens et Turcs sans la participation de Washington.
Ce sont là deux déconvenues majeures de la politique étrangère américaine. Enfin, rappelons qu’Edward Snowden, la bête noire du renseignement américain, est toujours à Moscou. Dès lors, rien d’étonnant à ce que Washington multiplie les provocations vengeresses à l’encontre de la Russie.
 
La réaction russe
La Russie a "catégoriquement" rejeté les accusations dont elle est l’objet, les jugeant "indécentes". A titre de réciprocité, Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères a immédiatement proposé à Vladimir Poutine de déclarer persona non grata trente et un diplomates de l'ambassade des États-Unis à Moscou et quatre du consulat de Saint-Pétersbourg et de leur interdire l’utilisation d’une maison de campagne dans la banlieue de Moscou et d’un bâtiment leur servant de dépôt dans la capitale. Mais le président russe a déclaré qu'il n’expulserait aucun diplomate américain, souhaitant ne pas répondre à ce "nouveau geste inamical de l'administration américaine sortante" destiné "à déstabiliser plus encore les relations russo-américaines", alors même qu’il attend l’entrée en fonction du nouveau président américain pour rétablir avec lui des relations de confiance entre les deux pays. Donald Trump a salué aussitôt "l'intelligence" du président russe. Force est de constater l’astuce avec laquelle Vladimir Poutine a su éviter le piège tendu par l’administration américaine, désamorçant ainsi une crise aurait pu provoquer une tension majeure.
Le psychodrame sur le prétendu mais non étayé piratage russe n'a pas peut-être pas encore atteint son paroxysme, car il reste trois semaines avant l’investiture de Donald Trump. Mais déjà, cette affaire, dans laquelle le grotesque le dispute à l'absurde, s’affirme comme l’une des histoires les plus surréalistes des relations internationales contemporaines.
 
Conséquence de la croissance exponentielle des supports d’information (internet, réseaux sociaux, médias audiovisuels) depuis le milieu des années 1990, puis de l’entrée en scène des Spin Doctors à partir de 2002, le monde est entré dans une nouvelle ère de manipulation de l’information et des opinions. La combinaison d’un Storytelling efficace et de la maîtrise des canaux de communication internationaux permet de faire apparaître le faux encore plus vrai que le vrai (12). Les justifications fantaisistes de l’invasion de l’Irak en 2003, le "roman" des "révolutions" arabes à partir de 2011, les présentations faussées de la crise ukrainienne et du conflit syrien n’en sont que les illustrations les plus visibles.
En accusant le Kremlin de vouloir pour manipuler et détruire la démocratie américaine, une partie de l’Establishment d’outre-Atlantique s’est lancée dans une tentative aussi pathétique que désespérée ayant pour but de permettre à ses membres de conserver leurs postes et de poursuivre la politique internationale de tension qu’ils ont mis en place depuis le début des années 2000, la seule qui, à leurs yeux, permette d’assurer la pérennité de la domination politique et économique des Etats-Unis sur le monde.

Editorial, Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)

(1) 50 agents avaient dû alors quitter le territoire américain.
(2)
https://www.us-cert.gov/sites/default/files/publications/JAR_16-20296A_GRIZZLY%20STEPPE-2016-1229.pdf
(3) De très nombreux piratages ont été attribués à ces deux groupes, dont celui qui a visé TV5 Monde en 2015.
(4) Nom donné par les Américains à la soit-disant opération russe.
(5) https://www.dhs.gov/news/2016/10/07/joint-statement-department-homeland-security-and-officedirector-national
(6) http://www.foxnews.com/politics/2016/12/16/wikileaks-founder-assange-on-hacked-podesta-dncemails-our-source-is-not-russian-government.html
(7) Guatemala, Iran, Vietnam, Indonésie, Argentine, Philippines, Bosnie… pour ne citer que quelques exemples célèbres, sans parler des interventions dans la vie politique européenne pendant la Guerre froide, notamment en France et en Italie.
(8) Ancien officier des forces spéciales et ex directeur du renseignement militaire (DIA).
(9) Il lui reproche notamment d’avoir envoyé les analystes sur le terrain, ce qui leur a fait perdre tout recul, altérant considérablement les capacités d’analyse de l’Agence. Il est par ailleurs déterminé à restreindre son autonomie, considérant qu’elle est devenue une véritable "armée privée" imposant régulièrement sa vision de la situation internationale à la Maison-Blanche.
(10) United States Special Operations Command.
(11) Joint Special Operations Command.
(12) Le 30 décembre, des responsables américains ont "informé anonymement" certains médias que la
Russie avait fermé l'école anglo-américaine de Moscou en représailles à l’expulsion de ses diplomates.
CNN a été la première à diffuser cette information, largement reprise par les réseaux sociaux… qui est évidemment dénuée de tout fondement !
Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0
Poutine, la Russie et l’Orient
 
Le 20 décembre 2016 à Moscou, les ministres des affaires étrangères de la Russie, de l’Iran et de la Turquie se sont réunis et ont réglé entre eux le problème syrien, en précisant "beaucoup de joueurs extérieurs ont essayé d’utiliser (le printemps arabe) à leur avantage, dans le but de changer le régime… avant une prise conscience… la priorité n’est pas le changement de régime mais la lutte contre le terrorisme…". On ne peut imaginer un pire camouflet envers les initiatives de l’ONU, des Etats-Unis, de la France : depuis cinq ans, nous avons tout faux, et nous avons gâché tous nos atouts.
Soyons clair : c’est la stratégie mise en œuvre depuis quatre ans par Poutine, dans le cadre de traditions centenaires, qui l’a emporté.
Il est consternant de constater comment nos dirigeants se trompent sur Poutine - trop souvent présenté comme un petit lieutenant-colonel du KGB ou un tyran - et comment ils ignorent qu’il s’est coulé dans les traditions séculaires russes. Depuis la présidence de Sarkozy en passant par le ministère des affaires étrangères de Fabius, nos gouvernants cherchent à plaire à Bernard Henri Lévy : ils prétendent que leur priorité est la défense des droits de l’homme, plutôt que la préservation de nos intérêts.
 
Pour comprendre Poutine, il faut se replacer dans l’histoire longue. Et ne pas s’étonner de voir son bureau orné du portrait du Tsar Alexandre 1er, dont la devise fut "Orthodoxie, autocratie, identité nationale".
C’est au XVIIè siècle que la Russie s’ouvrit pour la première fois et avec difficulté aux influences occidentales : elle sortait alors de l’occupation mongole, du temps des troubles (1598-1613), elle venait d’échapper à la conquête polonaise. Les réticences face à l’Occident sont une constante de l’histoire russe. Klioutchevski nota : "A quoi l’Histoire destine la Russie ? Est-elle vouée à être la lumière de l’Orient, ou à ne rester que dans l’ombre de l’Occident ?" Et dans sa Chronique, le diacre Ivan Timophéev écrivit en 1620 : "Les Russes se tournent le dos, regardant les uns vers l’Orient, les autres vers l’Occident." Cela dit, la Russie hésite toujours entre l’attrait pour l’Occident, le courant eurasiatique qui voit son avenir en Orient, et les slavophiles, tentés par le retour à la Moscovie des origines. Quand Soljenitsyne prônait la fusion de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine, c’est bien le projet slavophile qu’il soutenait.
 
La continuité politique
A partir de 1994, Boris Eltsine voulut calquer en Russie le modèle occidental libéral. Mais les échecs et les pommes de discorde se sont multipliés : Tchétchénie, Iran, Irak, Serbie, Kosovo. Dès 1996, le ministre Primakov ressortit la carte chinoise et il fit entrer la Russie dans le groupe de Shanghaï, devenu l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), qui regroupe la Chine, le Kazakhstan, la Kirghisie et le Tadjikistan. Comme le remarquait Léonid Ivachov : "L’Occident ne sera jamais l’ami de la Russie". Ou Victor Baranets : "Sarkozy et Medvedev peuvent toujours s’embrasser, nos intérêts seront toujours divergents.". Après l’effondrement de l’URSS, les Russes, humiliés, ont serré les rangs autour de Poutine qui les a sortis de la misère et qui leur a restitué une fierté nationale.
Quand Poutine déplore la disparition de l’URSS et la qualifie de "plus grande catastrophe", il regrette la stabilité du régime soviétique : il succéda aux Romanov qui régnèrent de 1613 à 1917. Pour Poutine, le vieil adage romain "Quieta non tangere", "ne touchez pas à ce qui est stable" est un principe politique : un tyran qui assure la stabilité de son régime et qui est prévisible est toujours préférable à un démocrate farfelu. Il faut absolument éviter le chaos qui succéda à la disparition de la Russie tsariste comme à celle de l’URSS. Et la situation qui suivit le "printemps arabe", de la Tunisie à l’Afghanistan, ne l’inspire pas davantage.
 
Le césaro-popisme
Historiquement, les Tsars et l’église orthodoxe ont pratiqué une symphonie des rapports de l’Eglise et de l’Etat : Nicolas Bedaiev écrivit : "le christianisme fut adapté à l’autorité de César", c’est ce que j’ai appelé le césaro-popisme. Depuis les Romanov, la Russie s’est sentie responsable des peuples slaves, Bulgares, Serbes,… etc. Depuis le traité de Kutchuk-Kainardi en 1774, la Russie s’est voulue la protectrice des chrétiens du Caucase et de l’empire ottoman.
 
Les relations avec l’Islam
Les Slaves ont une longue expérience des relations avec les peuples musulmans, même si elles furent souvent tumultueuses. Surtout quand on se souvient des vingt millions de Musulmans inclus dans l’ensemble russe.
Dès 921, des relations étaient établies entre le souverain bulgare et celui de Bagdad. Du XIII° au XV° siècle, la Horde d’or - des Turco-Mongols - dominèrent la Russie, l’Ukraine et la Bulgarie. La Russie s’est toujours intéressée à l’Orient et à la Méditerranée.

Rappelons Nicolas 1er : "La grandeur de la Russie exige qu’elle parle la première chaque fois qu’il s’agit du destin de l’Orient". Quant à Catherine II, elle faisait bombarder Beyrouth en 1770. Lors de la signature du traité de Kutchuk-Kaïnarsji, le 21 juillet 1774, le traité imposé à l’empire ottoman fit de la Russie la protectrice des chrétiens orthodoxes de cet Etat. En 1780, Catherine II avait imaginé un projet grec qui consistait à recréer l’empire chrétien d’Orient, dont Constantinople serait la capitale : ce projet fut repris par Nicolas II, qui y voyait le prix de sa participation au 1er conflit mondial. La révolution de 1917 fit capoter cette idée.
Depuis 1860, une mission russe était installée à Jérusalem : elle fut prolongée par la Société Impériale Orthodoxe de Palestine (SIOP), qui étendait ses activités dans ce qui est aujourd’hui le Liban, la Syrie, la Jordanie. En 2014, Poutine avait réuni à Moscou les quatre patriarches orthodoxes d’Alexandrie, d’Antioche, d’Istanbul, de Jérusalem. Ces personnalités ont déclaré Poutine : "Le vrai Président chrétien orthodoxe", et ils ont loué sa volonté "d’agir indépendamment de l’Occident." Ces personnages reprenaient mot pour mot les déclarations du philosophe Nicolaï Danilevski qui, dans "La question d’Orient", soutenait qu’il n’y avait pas d’antagonisme entre chrétiens orthodoxes et musulmans, mais bien plutôt un conflit entre la culture européenne et la civilisation slave, héritière de Byzance. 
 
Le désastre subi par les armées arabes en novembre 1956 lors de la nationalisation du canal de Suez, puis la rupture de la fusion entre l’Egypte et la Syrie en 1961, permirent à l’URSS de s’engager pour réorganiser l’armée et les services de renseignement, et pour approvisionner en armement la Syrie et l’Egypte.
La suite logique de cette histoire et de ces traditions, ce sont les efforts russes depuis 2011 pour sauver le régime de Bachar el Assad, ce sont les bases russes de Tartous et de Hmeimim, une base partagée avec l’Iran, ce sont les alliances avec la Turquie et l’Iran. Il convient de remarquer les capacités de la diplomatie russe, s’alliant sans vraie difficulté avec les Chiites et les Sunnites…
Soyons clair : la Syrie est désormais un condominium russo-iranien.
Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0
Laetitia Amoris
 
Il est aussi exagéré que ridicule de dire comme le cardinal Walter Kasper que l'exhortation apostolique Laetitia Amoris (La joie de l'amour), publiée par le pape François le 8 avril 2016, est le plus important document pontifical des deux derniers siècles ; il ne l'est pas moins d'y voir un tissu d'erreurs qui mènerait l'Eglise à sa perdition.
A l'évidence, ce document comporte deux strates : ce qui vient du Synode et ce qui a été rajouté par François.
L'exhortation comprend, majoritairement, de larges extraits du Rapport final du Synode des évêques sur la famille (Relatio finalis) qui avait en principe pour but d'éclairer le pape sur ces questions, au moins sur leur dimension "pastorale". C'est la partie la plus médiocre. Quand le pape dit que "le parcours synodal a été d'une grande beauté et a offert beaucoup de lumière", ne faut-il pas, au moins en partie, mettre ces propos au compte de la courtoisie   ?
 
Rappel de la doctrine traditionnelle
Tout n'est pas pour autant mauvais dans cette strate. Elle contient des rappels on ne peut plus traditionnels sur la théologie du mariage : la dimension trinitaire du couple (§ 11) et plus largement la famille comme "image de Dieu qui est communion de personnes" (§71), l'héroïsme qu'il y a à s'engager dans la vie conjugale (§40).  
Les affirmations permanentes de l'Eglise sont rappelées clairement : l'indissolubilité du mariage, son caractère sacramentel, image du rapport du Christ et de son Eglise. De ce fait, "les unions de fait ne peuvent pas être placidement comparées au mariage"  (§ 52). "D'aucune manière l'Eglise ne doit renoncer à proposer l'idéal complet du mariage" (§ 307) .
L'encyclique Humanae Vitae (1969) et la relation intrinsèque qu'elle affirme entre sexualité et fécondité est rappelée à plusieurs reprises (§ 68, 80). Le pape s'inquiète du déclin démographique de certains pays (§ 42)." La présence des familles nombreuses dans l’Église est une bénédiction pour la communauté chrétienne et pour la société, car l’ouverture à la vie est une exigence intrinsèque de l’amour conjugal" (§ 62).
 
Ceux qui attendaient quelque "avancée" en direction de la reconnaissance de l'homosexualité, n'apprendront pas grand-chose, sinon que les homosexuels doivent être respectés comme personne, ce qui n'est pas vraiment nouveau, quoi qu'on dise. Pour ce qui est des unions homosexuelles, le pape, comme le Synode, sont particulièrement nets : "Il n'y a aucun fondement pour établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et les desseins de Dieu sur le mariage et la famille" (§ 251). La théorie du gender est vigoureusement condamnée  (§ 56), de même l'idée de mères porteuses.
En parallèle et en cohérence avec le refus du gender, est rappelée avec force, ce qui, quoi qu'on pense, n'est pas contraire à la tradition de l'Eglise, la dignité de la femme (à la promotion de laquelle on ne saurait, dit-il avec raison, imputer la crise de la famille) .
Il est dit clairement que "L'Eglise rejette de toutes ses forces les interventions coercitives de l'Etat en faveur de la contraception, de la stérilisation et même de l'avortement " (§ 42). S'agissant de l'avortement ou de l'euthanasie, l'obligation de l'objection de conscience des praticiens chrétiens est clairement rappelée (§ 83).
La question des migrants est évoquée dans des termes analogues à la Relatio finalis avec une mention particulière des circuits internationaux de traite (§ 46).
 
On se demande cependant comment interpréter le passage suivant : "L’accompagnement des migrants exige une pastorale spécifique pour les familles en migration (...) Cela doit se faire dans le respect de leurs cultures, de la formation religieuse et humaine d’où ils proviennent, de la richesse spirituelle de leurs rites et de leurs traditions, notamment par le biais d’une pastorale spécifique" (ibid.). Le "respect de cultures", de "la formation religieuse et humaine", "la richesse spirituelle" supposée des rites et des traditions des migrants signifierait-il qu'ils n'aient pas à connaître le Christ ? Ni à chercher à s'intégrer ? A moins que ce passage ne concerne que les chrétiens d'Orient ? 
 
L'obligation de la conversion imposée par d'autres religions (principalement l'islam) avant tout mariage avec un de leurs adeptes est évoquée avec une discrétion que l'on peut regretter (§ 248), et sous le seul rapport de la liberté religieuse. Que le fiancé chrétien doive s'y soustraire n'est pas dit clairement ; certains ne risquent-ils pas de comprendre que l'intérêt du couple prévaut sur les autres attachements ?
A côté d'utiles rappels, l'exhortation comprend aussi des indications pratiques qui montrent que le souci pastoral n'a pas été sacrifié à la haute intellectualité et c'est très bien. Indications généralement du plus parfait classicisme : faire des noces sobres et simples (alors que la crainte de la dépense en dissuade beaucoup aujourd'hui de se marier) ; utiliser les ressources de la pastorale populaire, telle la fête de Saint-Valentin ; bien élever ses enfants "s'il vous plait, pardon, merci" (266) devant être les mots clef de cette éducation (§ 266), se méfier de l'abus des jeux électroniques chez l'enfant mais aussi dans le couple (§ 27) ; sont évoqués l'importance de la catéchèse familiale, de la confession fréquente des époux.  
Ce louable souci de rester terre à terre glisse, il faut bien le dire, parfois à la banalité. "Il ne sert à rien d'imposer des normes par la force de l'autorité" (§ 35) - on s'en doutait : faute de disposer de la force armée, monopole des Etats, aucune autorité spirituelle ou familiale ne peut imposer quoi que ce soit, mais ne faut-il pas rappeler clairement les normes - en les justifiant - dans des sociétés où elles sont de plus en plus ignorées ?
"Les familles souffrent souvent d'une grande anxiété". Et les individus isolés, pas ? Pourquoi ne pas dire que "nos contemporains souffrent d'une grande anxiété". C'est peut-être pourquoi ils ont besoin de normes claires.
"Le divorce est un mal et l'augmentation du nombre des divorces très préoccupante"   (§ 247).
"La grossesse est une étape difficile mais aussi un temps merveilleux"
Et au chapitre des chromos sulpiciens : "Le secret de Nazareth, plein de parfum familial" (§  65)
Fallait-il évoquer dans un texte de ce genre Martin Luther King (§ 118), victime d'une juste cause, certes, mais qui fut loin d'être un modèle de fidélité conjugale ?
 
La tentation holiste
Dans la continuité de la Relatio finalis aussi, mais plus contestable à notre sens, sont  les condamnations un peu faciles de l' "individualisme" qui, telles quelles, ne sont pas dans la tradition de l'Eglise, et trouvent leur source dans la rhétorique antirévolutionnaire du XIXe siècle. Si l'individualisme, c'est l'égoïsme, ce terme ne suffit-il pas ? S'il s'agit du génie, de la créativité, de l'inventivité ou de ce qui la plupart du temps les sous-tend : la possibilité d'échapper à la contrainte du groupe ou de la structure, comme tant de saints en ont donné l'exemple, d'être, quand la vocation l'exige, un "électron libre", ce genre de censure nous parait malvenue. 
De la même veine est la condamnation du "paradigme de l'autonomie de la volonté"  (§ 53).
S'étonner comme le fait le Synode de la "rapidité avec laquelle les personnes passent d'une relation affective à une autre", relève d'une sociologie (ou une psychologie) un peu courtes, plus digne de l'esprit "vieille fille" qui, à en croire le pape François, serait répandu au Vatican, que d'une analyse sérieuse des causes de l'instabilité affective moderne qui, dit-on, se répand.
 
Tout cela va de pair avec la conception "holiste" de la famille comme tribu ou clan, en rupture avec la tradition, qui règne aujourd'hui dans les milieux catholiques, conception qui émane largement de la Relatio finalis : "Le petit noyau familial ne devrait pas s'isoler de la famille élargie incluant les parents, les oncles, les cousins, ainsi que les voisins." (§ 187). De même : "Enfin on ne peut oublier que dans cette grande famille, il y a aussi le beau-père, la belle-mère et tous les parents du conjoint. Il faut éviter de les voir comme des envahisseurs "(§ 197). Le problème, c'est qu'ils sont souvent des envahisseurs ! Et nous nous risquerons à dire que les couples où ils sont considérés comme tels ne sont pas forcément les plus mal partis pour résister aux turbulences de la vie ! 
Le Saint Père n'ignore d'ailleurs rien des tensions sous-jacentes à la famille clanique puisque il n'a pas hésité, au retour des JMJ de Cracovie, à comparer le meurtre de sa belle-mère par un Italien à un attentat terroriste.
 
De manière juste, le pape relève que le drame de notre époque semble être plus l'absence des pères (§ 176) que les abus du patriarcat et, plus original encore, dénonce la pression bureaucratique qui s'exerce aujourd'hui sur les familles (§ 183) , un sujet qui reste à développer.
Mais comment ne pas être surpris de lire que "Aucune famille ne peut être féconde si elle se conçoit comme séparée" (§ 182). On est étonné qu'un document qui se veut pastoral ignore les pressions quasi-systématiques que font dans l'Europe chrétienne - et particulièrement en Italie - les grands parents, même catholiques, pour limiter la fécondité de leurs enfants. C'est là une des raisons majeures de la dénatalité en Europe.
L'allongement de la durée de la vie, la décohabitation des générations là où il y avait cohabitation, l'allongement général des adolescences du fait des études créent des conditions nouvelles qu'on aurait aimé voir approfondir, ce qui aurait permis peut-être de remette en cause les conceptions organiques un peu faciles de la famille héritées du XIXe siècle.
De même aurait pu être dénoncée la fâcheuse évolution du monde de l'entreprise depuis un demi-siècle, étranger, voire hostile à tout souci de la famille et de l'enfant. Combien de femmes-cadres amenées à cacher leurs grossesses ? Loin d'aller ensemble, le travail et la famille sont devenus concurrents.
 
La théologie traditionnelle ne connaissait que le mariage qui se fonde sur la conjonction de la volonté de deux personnes autonomes. L'idée de famille, plus large que celle du couple conjugal, est absente de la tradition catholique jusqu'au XIXe siècle (la fête de la Sainte Famille date de 1891) ; le mot est absent du Dictionnaire de théologie catholique. On en a depuis lors usé et abusé et l'exhortation apostolique, dans la suite de la Relatio synodis ne s'en prive pas.  
Libérer le couple conjugal (héritier du premier couple de la Genèse tel qu'il était "au commencement") des emprises claniques de toutes sortes, tel avait été au contraire l'effort multiséculaire de l'Eglise : possibilité pour les vierges chrétiennes voulant se convertir ou se consacrer de désobéir au pater familias, interdiction à ce dernier de faire divorcer ses enfants (Empire romain), interdiction rigoureuse de tout mariage consanguin (Haut Moyen Age), droit des conjoints à se marier sans l'aval de leurs parents (Renaissance). C'est de ces efforts constants pour libérer l'individu de la tribu qu'a émergé le génie de l'Europe moderne. C'est l'Eglise qui a instauré l'individu moderne [la personne en jargon catholique (1)], cela bien avant la Révolution française, tombée dans l'excès inverse. C'est l'Eglise qui a introduit la liberté dans les sociétés traditionnelles de type holiste (le "despotisme oriental")."La liberté est sur la croix du Christ, elle en descend avec lui" (Chateaubriand).
N'est-ce pas ce type de famille tribale que rejettent beaucoup de jeunes réticents au mariage ? Un mariage présenté non comme une rupture avec le clan mais au contraire comme une démarche de normalisation. Sans vouloir les exonérer trop facilement, n'est-il pas sain qu'ils considèrent le mariage, en pleine conformité avec les traditions les plus anciennes de l'Eglise, comme un nouveau commencement, fondé sur deux personnes et non pas dix, vingt ou trente ? 
 
A côté de l'histoire, il y a la psychologie : les psychiatres, les conseillers conjugaux savent combien l'intervention des parents et beaux-parents contribue trop souvent à la dislocation des couples.
De même, est-il dit dans l'exhortation que "Les mères sont l'antidote le plus fort à la diffusion de l'individualisme égoïste (...) Ce sont elles qui témoignent de la beauté de la vie". Cela est beau comme du Victor Hugo : "Ô l'amour d'une mère, amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie". Beau mais faux, trop souvent en tous cas. L'amour désordonné, généralement possessif, de beaucoup de  mères pour leurs enfants, spécialement les garçons, est une des plaies de notre époque, la source de la plupart des désordres que l'on met de manière erronée sur le compte de l'individualisme : homosexualité, donjuanisme, immaturité affective dans le couple et parfois pire. A l'origine de ces dérives, le plus souvent une perception inexacte de la vraie hiérarchie qui doit faire passer l'amour conjugal avant l'amour maternel. Ce qui serait plus clair si la théologie vague et cotonneuse de la famille n'avait pas pris la place de la théorie traditionnelle du mariage.
 
La structure clanique que le christianisme a combattue au cours des siècles se retrouve inchangée et même durcie dans l'islam. Beaucoup de musulmans la ressentent comme oppressive. Il n'y a aucune raison que l'Eglise ait plus d'indulgence à son égard qu'elle n'en a eu dans le passé pour la famille compacte issue du paganisme. On espère en tous les cas qu'elle ne fait pas partie de ces "richesses spirituelles" propres aux migrants qu'évoque l'exhortation.
 
L'apport de François
La seconde strate de l'exhortation est faite des rajouts du Saint Père, généralement de meilleure qualité que ce qui vient de la Relatio finalis. Ils témoignent sur certains aspects d'une réflexion personnelle originale.
Le principal de ces rajouts est le beau commentaire de l'Hymne à la charité de saint Paul qui  compose tout le chapitre 4 : L'amour dans le mariage.
"La charité est patiente ; La charité est serviable ; Elle n'est pas envieuse ; La charité ne fanfaronne pas, Elle ne se gonfle pas ;
Elle ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met sa joie dans la vérité.
Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout"  (1 Co 13 4-7)
 
Un commentaire approfondi qui sera sans doute ce qui, de ce texte, restera dans les anthologies. Très moral, dans la lignée de la pastorale pratique et précise de la Compagnie de Jésus, il n'hésite pas à entrer dans des prescriptions terre à terre : "Les époux qui s'aiment et s'appartiennent parlent bien l'un de l'autre, ils essayent de montrer le bon côté du conjoint", ce qui n'est peut-être pas évident pour tout le monde. Il leur est même suggéré, parmi de nombreux conseils pratiques, de "se donner un baiser le matin" (§ 226).
La possibilité d'un refroidissement, "l'eau stagnante qui se corrompt " est évoquée : (§ 219), sans toutefois que ses causes soient approfondies autant qu'on l'aurait  aimé.
De même la possibilité  de crises (§ 236) : si la nécessité du pardon entre époux est évoquée rapidement (§ 105), on se serait attendu que soit abordée, en cette année de la miséricorde, la question du pardon de l'adultère, si difficile et devenu si étranger à notre culture, ce qui rend irréversible bien des crises qui pourraient ne pas l'être. 
Ce commentaire de l'Epitre aux Corinthiens est illustré de citations de saint Thomas d'Aquin, de saint Ignace de Loyola, de saint Jean Paul II, mais, comme d'ailleurs  toute l'exhortation, la patristique grecque en est absente. Il serait dommage qu'elle n'ait pas toute sa place au Vatican au moment où des gestes audacieux, comme la rencontre de La Havane entre François et Cyrille, patriarche de Moscou, le 11 février 2016, ont été accomplis.
 
"L'homme quittera son père et sa mère"
L'autre apport propre au Saint Père est le rappel de deux dimensions essentielles du mariage que la Relatio finalis élude largement.
D'abord, nous l'avons évoqué, la rupture avec les parents, avec la famille de l'amont : "l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme" (Gn 2, 34) : § 13, 18, 131, 190. Il a son pendant du côté de la femme : "Oublie ton peuple et la maison de ton père" (Ps. 45,11). Ce précepte est rappelé avec une relative insistance mais sans  véritable explicitation, notamment de toutes ses conséquences psychologiques.
Rappel absolument nécessaire : le Saint Père a bien senti en quoi la vision quasi clanique et holiste de la Relatio péchait mais sans doute trop tard pour s'en libérer pleinement et reformuler la problématique d'ensemble. 
 
La dimension charnelle
Autre ajout bien venu : la dimension charnelle de l'union de l'homme et de la femme, presque absente des spéculations du synode. L'union sexuelle dans le mariage est qualifiée de "chemin de croissance dans la vie de grâce pour les époux " (§ 74). "Leur consentement et l'union de leurs corps sont les instruments de l'action divine qui fait d'eux une seule chair" (§ 75) et même : "L'érotisme apparait comme une manifestation spécifiquement humaine de la sexualité" (§ 150). On peut y trouver "la signification conjugale du corps et l'authentique dignité du don" (Jean-Paul II).  Cette citation rappelle que, sur ce chapitre, Jean-Paul II et Benoît XVI furent les vrais novateurs, ce dernier dépassant audacieusement dans son encyclique Caritas in veritate ( 2009) l'opposition d'eros et d'agapé, pour dire que l'un et l'autre viennent de Dieu, le mal dans l'eros venant de son usage mais non de son principe.  
 
Par apport à ses deux prédécesseurs, François laisse apparaître encore des traces du jansénisme du XIXe siècle. Il esquisse certes une revalorisation de l'état du mariage par rapport à l'état de virginité : "l'un peut être plus parfait en un sens, et l'autre peut l'être d'un autre point de vue"(§ 159). Il dit aussi que la théologie du mariage a souffert d'un accent "quasi exclusif sur le devoir de procréation". Exclusif surtout dans la tradition augustinienne remise au goût du jour par le jansénisme du XIXe siècle. Mais s'il évoque parmi les autres finalités du mariage la croissance dans l'amour et le soutien mutuel (§ 26), il ne dit rien de la sexualité proprement dite, en retrait à cet égard par rapport à saint Thomas d'Aquin pour qui le plaisir est une finalité voulue par Dieu dès lors qu'il ne s'oppose pas à la fécondité. Et jamais il  n'évoque les effets psychologiques de la vie sexuelle, le ciment fondamental qu'elle constitue pour le couple.  
"La sexualité n'est pas un moyen de satisfaction", dit-il. Il reprend la condamnation de Paul VI de l' "acte d'amour imposé au conjoint" (§ 154) condamnation légitime sans doute, mais qui semble justifier le refus de ce dernier par l'un des conjoints, dont saint Paul dit de la manière la plus catégorique qu'il n'a pas lieu d'être. Ce droit au refus, qui entre de plus en plus dans les législations sous l'impulsion de l'idéologie féministe, est contraire à l'Ecriture et il a, bien plus que des exigences sexuelles exagérées, un effet désastreux sur les couples que les nombreux pasteurs qui composaient le Synode n'auraient pas dû ignorer, comme ne l'ignorent pas avocats, conseillers conjugaux, psychologues, voire médecins. Saint Paul était à cet égard bien en avance : son précepte "ne vous refusez pas l'un à l'autre, sauf d'un commun accord" et "uniquement pour vaquer à la prière " (1 Co 7, 4-5), dont l'application  littérale sauverait aujourd'hui tant de couples est catégorique. Il est rappelé incidemment (§ 61), mais sans insistance.
 
Crise du mariage ou crise du sacrement ?
Reste la question de l'accès aux sacrements de ceux qui ne vivent pas dans un état régulier, comme les divorcés remariés civilement - et aussi les concubins. Elle est évoquée par le pape dans les mêmes termes ou à peu près que ceux du Synode.
Contrairement à ce que colportent certains traditionnalistes, il n'est dit nulle part que la discipline traditionnelle de l'Eglise est remise en cause, que le mariage ne serait pas indissoluble ou que les divorcés auraient accès à la communion.
En un sens, la discipline est renforcée, par exemple par la mise en garde contre "des messages erronés comme l'idée qu'un prêtre peut concéder aisément des exceptions", ce dont, au moins en France, certains et des plus traditionnels, ne se privent pas.
Si en matière pratique, certains comportements comme la cohabitation stable peuvent s'inscrire dans la gradualité (§ 293-295), il est  rappelé par ailleurs que "dans la loi même il n'y a pas de gradualité". "Il doit être clair que (le remariage  hors veuvage) n'est pas l'idéal que l'Evangile propose pour le mariage et la famille" (§ 299).
 
Pour le reste, il est dit  et répété qu'il faut "tenir compte de la  complexité des situations " (§ 79) et aussi que "l'imputabilité et la responsabilité d'une action peuvent être diminués" (§ 302). Il est rappelé avec insistance que les divorcés ne sont pas excommuniés, ce que les initiés ont toujours su mais pas forcément le grand public. Dès lors "leur participation (à la vie de l'Eglise) peut s'exprimer dans différents services ecclésiaux : il convient donc de discerner quelles sont parmi les différentes formes d'exclusion anciennes pratiquées dans les domaines liturgique, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées". Soit dit en passant on se demandera où ces exclusions sont encore pratiquées. Une interprétation rigoureuse de cette levée d'exclusions distinguera l'exclusion liturgique (par exemple assurer les lectures de la messe) de l'exclusion sacramentelle proprement dite qui demeure. Mais faute de clarté, une interprétation plus flexible semble ouverte, d'autant qu'il est rappelé plus loin que "l'Eglise a une solide réflexion sur les circonstances atténuantes. Par conséquent, il n'est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation "irrégulière" vivent dans une situation de péché mortel"  (§ 301) .
 
Tenir compte de la diversité des situations. Mais ne l'a-t-on pas toujours fait ? Saint Thomas d'Aquin qui n'est pas précisément un moderne est invoqué à l'appui de cet assouplissement : pourquoi dit-on alors  "il n'est plus possible de dire" ? Depuis combien de siècles existe la casuistique ? C'est un des aspects les plus irritants des discours à prétention progressiste que de caricaturer le passé en n'en retenant que les comportements les plus obtus, comme si la bêtise n'était pas de tous les temps, y compris du nôtre.  
Dans le même veine sont opposés "morale bureaucratique froide et discernement  pastoral empreint d'amour miséricordieux" (§ 312). Le "discernement  pastoral" (casuistique) qui évalue avec exactitude la portée des manquements ne relève pas de la même logique que la miséricorde qui pardonne les mêmes manquements. Quant à opposer la loi et la miséricorde, comme le fait abondamment la presse (ce qu'évite François !), la seconde passant pour plus "avancée", voilà qui relève de la plus parfaite débilité intellectuelle. S'agissant de la miséricorde, voilà au moins trois mille ans (depuis la rédaction des Psaumes, au moins) que le peuple de Dieu (peuple d'Israël puis Eglise) reconnait  corrélativement et inséparablement la rigueur de la loi et l'infinie miséricorde de Dieu. Le Nouveau testament n'y a rien changé : il a tout au plus renforcé la rigueur de la loi (interdisant tout divorce par exemple) et est allé encore plus loin dans la miséricorde. Mais croire que la miséricorde serait en soi plus évangélique relève plus de la gnose de Marcion que de l'héritage biblique.
 
De fait, le pape François n'a pas aggravé, ni levé les équivoques de la Relation finale du Synode. A t-il cependant, au travers des ambigüités que nous avons évoquées, voulu ménager l'aile dite "progressiste" de l'Eglise (et la plupart des médias) qui, comme des oisillons attendent la provende, espèrent toujours des "avancées " (toujours les mêmes au demeurant) ? On peut se demander si ces ménagements sont bien nécessaires. D'abord parce que le progressisme est un fait circonscrit aux pays riches, Europe occidentale et Amérique du Nord : il apparait, de fait, la plupart du temps comme le sas entre l'adhésion à la foi et son abandon. C'est la raison pour laquelle il ne se développe pas : à chaque génération, hélas pour eux, beaucoup de progressistes se perdent dans la nature. Le progressisme est presque toujours issu du christianisme sociologique ; il n'intéresse guère les convertis. D'ailleurs combien de vocations en émanent (ce qui n'empêche pas que certains clercs issus de familles traditionnelles s'y rallient) ? Le courant progressiste est particulièrement influent en Allemagne où, les dispositions institutionnelles aidant, les Eglises sont encore riches. Mais quel discours sur la famille peut tenir un pays où, tous milieux confondus hors immigrés, la population ne se renouvelle que d'une moitié à chaque génération ?  
 
Ni holisme ni encratisme
La réflexion sur le mariage et la famille qui était l'objet de ce synode a, il faut bien le dire, pâti de la polarisation sur la question, en définitive secondaire, des divorcés remariés, mise en exergue par la grande presse mais aussi par certains participants.
Il y avait matière à rénover la théologie du mariage non point par des innovations excentriques mais en revenant simplement à son fondement scripturaire :
 
L'homme quitte son père et sa mère et s'attache à sa femme,
Et ils deviennent une seule chair (Gn 2, 24).
 
Une parole qui prend à contrepied les deux dérives par lesquelles un certain catholicisme hérité du XIXe siècle, à la fois contre-révolutionnaire et janséniste a faussé la théologie du mariage : le holisme (ou organicisme) et l'encratisme.
Le holisme est né en réaction à la Révolution française, supposée avoir exalté l'individu. Face à elle, il fallait retrouver des communautés organiques où l'individu pris dans des réseaux de solidarité de la naissance à la tombe ne serait plus libre : la famille en fut considérée comme  le prototype, d'autant plus intéressant qu'elle est un fait de nature. Mais c'est une famille élargie qui a fait oublier la dimension de rupture qui, dans la Genèse, se trouve à l'origine du couple.
Le jansénisme est né au XVIIe siècle mais a connu un renouveau fâcheux au XIXe ; il colporte un refus sournois de la chair et de la sexualité de type encratique dont les gnostiques avaient au IIe siècle introduit le venin dans l'Eglise. La Bible dit au contraire que les époux ne feront qu'"une seule chair".
Sur ces deux chapitres fondamentaux, le Synode n'a fait aucun effort de dépoussiérage. Le Saint Père en a senti la nécessité mais sans aller jusqu'à  bousculer la logique de la Relatio finalis.
Or ce sont ces conceptions étriquées de la famille que rejettent beaucoup de jeunes. 
 
La question de la foi
Mais ils sont aussi victimes, comme le rappelle excellemment François-Xavier Bellamy (2), d'un déficit de foi, justifié au demeurant, dans les aptitudes naturelles d'un homme et d'une femme à instaurer une relation pérenne et par là une méconnaissance de la puissance du sacrement à venir au secours de cette impuissance. On peut se demander si les principales questions sur lesquelles a buté le Synode : fragilité du lien matrimonial, cohabitation sans cérémonie, accès à l'eucharistie de divorcés, ne sont pas à mettre au chapitre d'une crise du sens du sacrement bien plus qu'à celui d'une crise de la famille. C'est peut-être l'effet d'un sacrement trop souvent présenté comme un "signe" (de l'amour des conjoints, de leur appartenance à une communauté) sans caractère opératoire. Or c'est le rappel de ce caractère opératoire qui seul permet de répondre à l'objection de nombreux  jeunes : " à quoi sert-il de se  donner un signe, puisque nous nous aimons déjà ? " et encore davantage à cette autre : "est-il vraiment possible, à échelle humaine, qu'un couple tienne toute une vie sans rompre ou sombrer dans une déprimante routine" ?
Nos contemporains ne rejettent pas en tant que tel l'idéal d'un seul conjoint choisi une fois pour toutes et pour la vie. Mais ils tiennent généralement cet idéal pour inatteignable, ce qui les conduit à considérer que l'Eglise devrait composer avec le péché comme Moïse avait été obligé, selon les paroles mêmes du Christ, d'adapter la Loi "à cause du péché" (Dt 24, 1sq). Ce problème qui est un problème de foi au sens le plus large du terme, est sans doute le principal qui se pose aujourd'hui dans le domaine de la famille. D'où l'importance de montrer comment le sacrement (dûment prolongé par la prière évidemment) est bien plus qu'un signe : il est l'aliment surnaturel immensément efficace qui seul permet de réaliser ce qui à vue humaine semble impossible.
 
"Mon rocher, mon rempart"
 
Le souci de ménager au-delà du nécessaire, ceux qui, ne voyant que le petit bout de la lorgnette ne songeaient qu'à assouplir la discipline eucharistique, n'a pas seulement appauvri la réflexion ; il a aussi entrainé un climat d'incertitude qui se traduit chez beaucoup de fidèles par un grave désarroi. Qui peut prétendre que la sérénité des familles chrétiennes aura fait des progrès avec le denier Synode ? 
Il nous semble que, dans le monde actuel, les points de repère forts sont plus nécessaires que jamais. C'est particulièrement vrai de l'Europe occidentale où les esprits sont plus troublés aujourd'hui qu'ils ne l'ont sans doute jamais été dans l'histoire. Ce trouble est l'effet non du hasard mais d'une stratégie transnationale inspirée par les idéologies mondialistes visant délibérément à faire perdre tout  ancrage aux hommes pour les rendre plus malléables aux logiques du marché. Quels repères ne sont pas ébranlés ? Les Etats et le cadre national sont remis en cause par le processus européen, en France, la commune, le canton, le département, la région sont bouleversés et disqualifiés, les corps constitués sont presque tous  remis en cause, de même le droit du travail qui assurait une certaine stabilité de l'emploi, mais aussi l'héritage historique (qui oscille entre la culpabilisation et l'amnésie), la chronologie, la grammaire et l'orthographe, mais aussi la famille, la distinction des sexes (genres) et pratiquement tous les repères anthropologiques. Le trouble est encore plus grave pour les catholiques qui voient leurs rangs se clairsemer et à qui les perspectives démographiques et une immigration encouragée par les idéologies mondialistes font penser qu'ils ne seront bientôt qu'une minorité en situation de dhimmitude.
Dans un tel climat, la fonction pétrinienne au sens propre : celle de constituer la pierre, le môle de stabilité clair, dur et fort qui demeure dans un monde où tous les repères sont ébranlés, est non seulement le signe de la continuité de l'Eglise mais, aujourd'hui, l'œuvre de miséricorde la plus nécessaire qui soit pour tous ceux qui ont quelque autorité, pas seulement le successeur de Pierre. 
 
(1) L'opposition entre individu et personne provient de la rhétorique contre-révolutionnaire et a été reprise par le personnalisme. Elle n'appartient pas à la tradition de l'Eglise.
(2) François-Xavier Bellamy, Les jeunes et l'amour in Magistro , http://www.magistro.fr/

Publié dans Liberté politique n°71, septembre 2016
Publié dans Au delà
Écrit par
En savoir plus... 0
Nous entrons dans un monde nouveau
 
Quand l'ambassadeur de France à Washington, dépité, tweete après l'élection de Donald Trump : "un monde s'effondre devant nos yeux", c'est "la fin d'une époque, celle du néolibéralisme", il contrevient certes aux usages diplomatiques, mais il dit la vérité.
Un monde nouveau était né en 1945 , qui devait devenir bientôt celui de la guerre froide : une confrontation idéologique sur fond de menace nucléaire ; les États-Unis et l'URSS ont su heureusement éviterun affrontement majeur.
Le monde a connu un premier grand changement avec la fin du communisme en 1990.
Il vient d'en connaître un second.
Ivres de leur victoire sur le marxisme, les cercles dirigeants américains ont, après la chute du rideau de fer, rêvé de la "fin del’histoire" par le triomphe universel de la démocratie libérale et du libéralisme économique. C'est là l'émergence de l'école néo-conservatrice (qu'on peut aussi bien appeler néo-libérale) une idéologie qui se joue  du clivage gauche-droite : elle a inspiré autant l'action d'un démocrate comme Bill Clinton (et surtoutd'Hillary Clinton entièrementacquiseà cette idéologie) que  d'un républicain comme George Bush fils et, à un moindre degré, de Barack Obama. Elle s'impose de fait aux classes dirigeantes européennes, avec l’appui des médias dont l'unanimité (le "politiquement correct") n'est pas sans rappeler celle des régimes totalitaires.
Partisans de la démocratie libérale, du libre échange, y compris des capitaux, les néoconservateurs en vue vont  plus loin : ils préconisent aussi la libre circulation des hommes, au point d'encourager les migrations et la disparition à terme des États au bénéfice d'une gouvernance mondiale. Ils prônent non seulement la liberté politique mais le libertarisme dont le symbole est le mariage homosexuel, aujourd'hui imposé de force aux pays du Tiers monde par un chantage aux subventions. 
 
Les résistances des peuples à ce monde nouveau sont diaboliséescomme du "populisme". L'Union européenne, selon le vœu de Jean Monnet lui-même, est conçue de plus en plus comme le banc d'essai de ce monde nouveau.
Beaucoup de néoconservateurs considèrent que ce modèle doit s'imposer par la force, à tout le moins par des actionsde déstabilisation délibérées contre tout ce qui lui résiste, au besoin en violation du droit international. Ces actions de déstabilisation  sont accompagnées d'une propagande planétaire destinée à diaboliser le récalcitrant en l'accusant des pires crimes. La première victime fut, en 1999, le président de la Yougoslavie, Slobodan Milosevic, dont le Tribunal pénal international vient pourtant de reconnaître qu'il n'avait aucune charge contre lui… mais il est  mort en prison entretemps. Après dix ans de chaos où elle ne semblait menacer personne (période Eltsine : 1990-1999), la Russie est remise en ordre et se relève avec Vladimir Poutine à partir de 2000 autour d'un Etat fort et du retour aux valeurs traditionnelles que combattait le communisme, en premier lieu le christianisme orthodoxe. Elle est à son tour diabolisée. Les "révolutions oranges"fomentées par l'Occident (Géorgie, Ukraine) visaient à encercler la Russie d'États hostiles selon le plan décrit par le géopoliticien américain Zbigniew Brzeziński (1). La dernière est  celle de la place Maïdan en Ukraine que Valéry Giscard d'Estaing qualifie de "coup d'état de la CIA " et qui a entraîné  la guerre d'Ukraine.
L'attentat du 11 septembre 2001 avait donné un motif aux États-Unis pour appliquer  la politique de démocratisation par la force (régime change) au Proche-Orient : invasion de l'Afghanistan, puis de l'Irak. A partir de 2011, les printemps arabes (qui s’en prenaient à des régimes souvent impopulaires mais aussi excitées de l'extérieur) entrainèrent le renversement des gouvernements en Tunisie, en Égypte et au Yémen. Non au bénéfice de vrais démocrates mais des islamistes. Cela n'était pas pour déplaire aux Etats-Unis, qui, depuis le pacte passé en 1945 entre le président Roosevelt et le roi d'Arabie Ibn Séoud (2), avaient toujours favorisé les islamistes dans le monde musulman pour y faire pièce à l'influence du communisme athée. Cette alliance a été reprise contre la Russie chrétienne.
Des dictateurs qui résistèrent aux printemps arabes, et, de fait, à l'islamisme, le premier fut renversé par une intervention occidentale, Kadhafi en Libye, le second,  Assad en Syrie fit l'objet d'une déstabilisation totale de son pays :  la Russie et la Chine qui n'avaient approuvé que du bout des lèvres à l'ONU l'intervention occidentale en Libye, mirent leur veto à celle qui était projetée en Syrie. Néanmoins une coalition composée des pays d'OTAN, des monarchies pétrolières arabes et de  la Turquie apporta un soutien militaireet financier aux djihadistes qui voulaient renverser le régime d'Assad. Les chrétiens d'Orient ont été les premières victimes, mais pas les seules, de leur action. Trump a reconnu lui-même que Daech était une création des États-Unis.
Sur un autre registre, le TAFTA (traité de libre échange transatlantique), répond à l’idéal d'un monde commercialement unifié où les États eux-mêmes seraient passibles de tribunaux en principe indépendants.
Alors qu'au temps de la guerre froide, les États-Unis avaient été toujours sur la  défensive face à l’idéologie communiste (Corée, Vietnam, Afghanistan), ils se sont trouvés,devenus idéologues à leur tour, presque partout en position offensive depuis  1990.  
Au total la politique néoconservatrice est responsable de la guerre civile dans au moins six pays : Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Ukraine. Les vagues de migrants et l'extension du terrorisme en Europe occidentale en sont la conséquence directe ou indirecte.
Cette politique avait eu des résultats aussi désastreux au Rwanda et dans certains autres pays d'Afrique noire.
 
Les États-Unis ne pouvaient cependant prétendre étendre leur modèle à des mastodontes comme la Chine ou le Pakistan, sachant que l'Inde pouvait être tenue pour un pays démocratique et le Japon, entièrement inféodé aux États-Unis, aussi. Toujours communiste en théorie, capitaliste en fait et fort peu démocratique, la Chine, au nom d’un idéal de libre-échange généralisé, fut admise à l'OMC (3) en 2000 : trichant alors avec les règles non écrites du marché mondial, elle en profita pour déstabiliser les économies occidentalesgrâce à une monnaie largement sous-évaluée qui lui a permis de vendre ses produits très bon marché. Ses excédents gigantesques sont le revers des déficits tout aussi gigantesques des Etats-Unis et, en partie, de la désindustrialisation de l'Europe. L'attitude peu amène des Américains, dont les bases surveillent de près son environnementimmédiat, a amené la Chine à se rapprocher dela Russie, alors même  que leur commune adhésion au communisme les avait jadis opposées. 
 
La politique américaine des 25 dernières années s'est appuyée sur des dizaines  d'institutions tendant à répandre la doctrine néoconservatrice : think tanks richement dotés par les grandes banques ou les grandes entreprises, forums internationaux  (Davos,Bilderberg), Trilatérale, CFN,  et aussi des initiatives personnelles comme celle du milliardaire George Soros, qui finance la Foundation for an open society , dont les objectifs (chute de Poutine, révolutions oranges, soutien aux femens, promotion de la LGBT et de l'avortement, encouragement aux migrations, etc.) correspondent à peu près à ceux des néoconservateurs, ou encore de Bill Gates, plus orienté, lui, vers la lutte contre le réchauffement climatique et le contrôle des naissances (il veut réduire la population de la planète des 9/10e sans dire cependant  qui il gardera). L'Union européenne et presque tous les Etats qui la composent se sont peu à peu inféodés à Washington, comme le montre l'exemple des sanctions imposées à la Russie, destructrices pour l’agriculture française. Depuis le refus de Jacques Chirac de s’engager dans la guerre d'Irak que les Américains avaient presque tenu pour un crime, aucun gouvernement d'Europe occidentale n'a osé résister à la politique néoconservatrice .
 
Dans cette configuration, l'Église catholique est tenue en suspicion. Alliée choyée contre le communisme jusqu’en 1990, elle est aujourd'hui ressentie par une partie des forces dominantes de la planète comme un lieu de résistance à l'ordre nouveau, en particulier par ses positions sociétales : opposition à l'avortement, défense de la famille, mais aussi sociales : la doctrine sociale de l'Eglise n'est pas l'ultralibéralisme.  L'émergence simultanée aux États-Unis puis en Europe des affaires de pédophilie , parfois fondées mais pas toujours, a été conçue pour  la déstabiliser (4). Des révélations récentes de Wikileaks ont mis à jour des courriels de Soros où il declare vouloir subventionnercertaines tendances de l'Église catholique pour la faire évoluer et la diviser. Il n’est pas exclu que certains gestes du pape François qui ont désorienté beaucoup de catholiquesmais plu aux médias, soient inspirés par le souci de se protéger de ces tentatives de déstabilisation. Il a signé à La Havane une audacieuse déclaration commune avec le patriarche Cyrille de Moscou (12 février 2016).
La pointe extrême du néo-conservatisme se trouvait dans les projets d'Hillary Clinton: pousser la Russie dans ses retranchements, y compris par la menace d'une guerre nucléaire"limitée", pour l'affaiblir définitivement, intervenir massivementen Syrie pour empêcher la défaite des djihadistes.
 
L'échec du néo-conservatisme 
Pourquoi donc cette immense mécanique s'est-elle grippée ?
D'abord par la résistance de la Russie. Dirigée par un chef exceptionnel, Vladimir Poutine, elle a su déjouer les tentatives de déstabilisation, quitte à exercer des  représailles comme l'annexion de la Crimée. Elle a aussitôt mis un terme à la série des "changements de régimes" voulus par Washington en défendant avec tous ses les moyens le gouvernement Assad en Syrie. Malgré les turpitudes dont on l'accuse (5)[1], ce gouvernement demeure le seul légitime en droit international, ce qui fait que  l'intervention russe, faite à sa demande, est légale, alors que les actions de soutien aux djihadistes menées par les Occidentaux depuis 2011 (dont celles des Français,  pourtant confrontés au terrorisme chez eux) sont illégales.  
La Russie et les États-Unis jouent en quelque sorte à front renversé puisque désormais la Russie n'a aucune idéologie àrépandre. Elle se contente de défendre son intérêt national- conçu il est vrai largement, comme il sied à une grande puissance. Les Etats-Unis ont depuis 1990 la volonté d'étendre leur modèle (ou celui de leurs alliés comme les islamistes) au monde entier.
La Turquie, dirigée par un islamiste, Erdogan, un moment candidate à l'entrée dans l’Union européenne et alliée de l'Occident en Syrie, a jeté le masque après la récente tentative de coup d’État, qui l'a conduite à afficher ouvertement son despotisme et  à  se rapprocher de la Russie, laquelle ne se mêle pas de son régime intérieur.
Le néo-libéralisme s'est surtout heurté au réveil des peuples, vilipendé sous le nomde "populisme". Loin d'être un idéal à atteindre, le monde tel que l’ambitionnaient les libéraux est apparu à ces peuples, en Europe et aussi aux États-Unis,comme un  symbole de délocalisations, d'immigration massive, de chômage, d'inégalités croissantes, à quoi s’ajoutaient d’autres effets plus ou moins liés à la même idéologie : atomisation de la société, perte des repères (nationaux, familiaux, en France communaux, de genre, déclin de l'enseignement), désespérance de l'individu écrasé par une machine mondiale sur laquelle il n'a aucune prise. 
 
Certains modèles économiques (Bairoch, Todd) voient, au rebours de la pensée dominante, dans la libéralisation des échanges, une cause de la stagnation économique et du chômage, par disparition du moteur étatique de relance, dit keynésien, qui n'est efficace qu'à l'intérieur d'un espace protégé. Les idées protectionnistes reviennent à l'ordre du jour.
Les résistances à la pensée dominante se sont aussi exprimées en Europe : en Pologne, en Hongrie et surtout au Royaume-Uni (Brexit) et en Italie (dernier référendumquiexprimait en fait un refus de l'Europe de Bruxelles).
Mais la grande révolution est venue de l'élection de Donald Trump, le 7 novembre 2016 contre son propre parti et contre la totalité de l'establishment politique, médiatique, bancaire, des deux côtés de l’Atlantique.
Malgré une démagogie grossière, le nouveau président a une pensée en matière de politique étrangère pas très différente de celle de Poutine (ou autrefois de Nixon) : les États-Unis doivent être forts, mais pas pour répandre leur idéologie ou changer les régimes, pour défendre sans concession leurs intérêts. Il n'exclut pas un certain retour au protectionnisme, refuse le TAFTA et veut dialoguer avec Poutine. Sa priorité n’est plus l'affrontement avec la Russie, mais la défaite de l’islamisme. D'une alliance Etats-Unis - Islamistes contre la Russie, on pourrait passer à une alliance Etats-Unis - Russie contre l'islamisme. Rien ne devrait changer pour autant dans l'appui américain à Israël.
Trumps'est montré en revanche plus offensif avec la Chine. Le rétablissement de la balance commerciale américaine, nécessaire à l'assainissement de l'économie mondiale, passera sans doute par une épreuve de force avec la Chine, sinon militaire, du moins monétaire. 
Ilest difficile de dire si Trump tiendra sespromesses de non-intervention. Il reste que, souhaitant renforcer la puissance de l’Amérique, il ne sera un interlocuteurfacile pourpersonne.
 
Que deviendra dans ce monde nouveau l'Europe de Bruxelles, déjà en situation de crise profonde, en particulier sur le plan monétaire ? Il y a peu de chances qu’elle échappe à un retour du fait national, qui n'est pas nécessairement à craindre. Jean-Paul II disait que la cause des guerres n'était pas les nations mais la violation des droits des nations (6). Si Trump leur donne le feu vert, les pays d'Europe auront de meilleures relations avec la Russie, ce qui est une bonne nouvelle. Trouveront-ils  pour autant, habitués qu'ils sont depuis longtemps à la soumission, des hommes d'Etat à même de peser entre Trump et Poutine ? Peut-être.
Ce ne sont pas les nations mais les idéologies qui sont facteurs de guerre. Le néo-conservatisme libéral libertaire qui a mis à feu et à sang une partie de la planète vient de le démontrer. Pour la première fois depuis 1945, le monde est dominé par deux puissances n'ayant pas la prétention d'exporter un modèle idéologique. C'est de  bon augure pour la paix.
 
(1) Zbigniew Brzeziński, Le grand échiquier, 1977.
(2) Dit pacte de Quincy car il fut scellé sur le croiseur Quincy au large de l'Arabie
(3) Organisation mondiale du commerce
(4) Ces affaires existaient, hélas, mais elles ont été gardées sous  le coude par les médias nord-américains pour  être rendues  publiques toutes ensemble.
(5) Souvent sans fondement : ainsi, il fait peu de doutes que l'attaque aux armes chimiques de la Ghouta ( 21 août 2013) a été une provocation des djihadistes pour susciter l'intervention américaine (cf. Rapport du Massachussetts Institute of Technology) .
(6) Discours pour le 50e anniversaire de la fin de la 2ème de guerre mondiale, 8 mai 1995

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0
Paris colonisé par l'Art financier
 
Jeff Koons vient de "donner" une œuvre à Paris : un clinquant bouquet de tulipes brandi par une main gigantesque, qui dépareillera l’espace entre le Palais de Tokyo et le musée d’Art moderne de la Ville de Paris… tant la différence d’échelle et de matériaux est choquante. Pour implanter ce bronze polychrome de douze mètres de haut et 33 tonnes, les riverains n’ont pas été consultés, pas plus que les architectes des bâtiments de France : la loi Pellerin a été promulguée précisément pour rendre l’AC incontestable, incritiquable. L’ambassadrice américaine s’est donc unie à une mairie de Paris aux ordres et à un collectionneur (M. Pinault grand amateur de Koons était présent lors de l’annonce) imposant n’importe quoi, n’importe où, puisque, Loi oblige, il suffit d’invoquer le label magique d "Art contemporain". "Donner" est mensonge : à condition que l’on paye le vase a titré Le Monde, enfin lucide ! Le don n’est pas financé et son coût serait de 3 millions d’euros … Emmanuelle et Jérôme de Noirmont, anciens marchands parisiens de Jeff Koons, reconvertis producteurs, sont chargés de collecter les fonds via du mécénat privé : collaborateurs de la colonisation culturelle à vos chéquiers ! Mais ce mécénat privé va investir l’espace public :  en réalité c’est Paris qui se donne . Koons accapare le bien commun, le prestige parisien, pour augmenter encore sa cote. Même quand on est l’artiste vivant le plus cher au monde, l’Art financier fonctionne comme une bicyclette : si on n’avance pas sans cesse, on tombe. Le battage permettra en outre à Koons d’installer enfin une de ses œuvres dans l’espace public de son propre pays…

Toute cette stratégie est maquillée en "signe de fraternité après les attentats de novembre 2015". Comédie cousue de fil blanc : les lieux n’ont aucun rapport avec les attentats et l’excuse compassionnelle colle mal avec la référence "aux fleurs rococo de François Boucher ou de Jean-Honoré Fragonard" : un peu de frivolité pour parfumer une tuerie ? Quant à la main, elle évoquerait celle de la statue de la Liberté (éclairant le monde), œuvre de Bartholdi donnée par la France aux Etats-Unis en 1886. N’est-ce pas plutôt "la fameuse main invisible du marché" ? Koons vient-il fleurir la tombe de la culture européenne soumise à la finance mondialisée : quand on sait que la tulipe (1) engendra une spéculation féroce au XVIIème siècle, on ne saurait rêver de symbole plus fort marquant l’emprise de l’Art Financier au cœur de Paris !
L’opération est d’autant plus écœurante que l’espace de la rue est actuellement celui des Sdf, refugiés et autres sans abris qui eux, visiblement, ne sont pas suffisamment "contemporains" pour qu’on dépense ces 3 millions d’euros pour les aider, mieux vaut dorloter les cotes de l’Art financier. Françoise Monnin rédactrice en chef d’Artension a eu l’idée d’une pétition "SOW BEAUTIFUL" proposant en remplacement de la Koonserie un hommage à Ousmane Sow qui vient de nous quitter. Mais d’autres pétitions circulent
cliquer.
L’année finit mal avec la mort de ce sculpteur et académicien, et l’élection à l’Académie de Bustamante, artiste conceptuel au siège de… Zao Wou-Ki ! Tandis que le siège du peintre abstrait Georges Mathieu n’est, après 3 scrutins, toujours pas pourvu…. Bizarre, d’éminents peintres étaient pourtant postulants… A suivre en 2017.
www.sourgins.fr
(1) Certains voient dans cette fleur une allusion à la Hollande et une forme de soutien de Mme Hidalgo envers son cher François…
Publié dans Du côté des élites
Écrit par
En savoir plus... 0
2016, l’année de toutes les surprises
 
Il serait excessif de qualifier 2016 d’ "année terrible", comme l’avait fait Victor Hugo pour parler de 1871, marquée par l’occupation allemande et la Commune. Mais 2016 fut si riche en événements imprévus qu’on peut la qualifier d’année de toutes les surprises.
La première surprise a été le Brexit. Par leur vote au référendum du 23 juin 2016, les électeurs britanniques ont décidé de mettre un terme à 43 ans d’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Cela fait planer la menace d’un détricotage progressif de l’UE. Le résultat de ce vote est avant tout l’expression d’une révolte du peuple britannique contre ses élites, phénomène désormais commun à toutes les nations occidentales. Comme l’a bien décrit le géographe Christophe Guilluy, la mondialisation fait monter les inégalités et crée une division sociale et territoriale au sein des sociétés occidentales entre, d’une part, quelques métropoles bien intégrées à la mondialisation et, d’autre part, de vastes zones périphériques, perdantes de la mondialisation, politiquement animées par une colère contre les élites, reposant principalement sur la demande de protectionnisme et de frontières.
Cette même colère a été à l’origine d’une autre grande surprise dans le monde anglo-saxon : l’élection de Donald Trump. On a eu tort de penser que la victoire de Trump allait être le début d’un tournant autoritaire des États-Unis. L’attachement au droit et à la liberté est au fondement de l’identité politique anglo-saxonne. En votant pour Trump, les électeurs n’ont pas souhaité rompre avec la démocratie, mais rejeter leurs élites tout en restant dans le cadre démocratique.
 
En politique étrangère, le même vent de réalisme souffle sur les trois grandes puissances militaires que compte l’Occident. Theresa May, Donald Trump et François Fillon partagent l’idée qu’il convient de renouer diplomatiquement avec Moscou.
D’autre part, un schéma inverse de celui de 1972 se met en place à Washington : Nixon et Kissinger se rapprochaient de la Chine, pour contrer l’URSS ; aujourd’hui, Trump va chercher à se rapprocher de la Russie, pour la séparer de la Chine.
 
Le rapprochement de l’Amérique avec la Russie est rendu urgent par la troisième grande surprise de l’année 2016 : l’évolution politique des Philippines vers l’autoritarisme. En mai 2016, le populiste Rodrigo Duterte a gagné l’élection présidentielle et s’est lancé dans une spectaculaire guerre contre la drogue, où tous les principes de l’État de droit sont bafoués. Les simples consommateurs de stupéfiants des bidonvilles sont froidement abattus par des escadrons de la mort. Duterte mène apparemment son pays à la ruine. Les États-Unis ont émis de sévères critiques à l’encontre de cette politique, qui se sont révélées contre-productives. Elles n’ont pas fait progresser d’un pouce les libertés aux Philippines, mais ont provoqué une réorientation diplomatique de l’archipel. Alors qu’il était un protectorat de fait des États-Unis depuis son indépendance, Duterte a choisi de mettre un terme à cette relation privilégiée et de se rapprocher de la Chine. La perte de l’allié philippin pour Washington bouleverse la donne en Asie du Sud-Est.
 
Quatrième surprise, les cartes du Moyen-Orient sont rebattues par le spectaculaire retournement de la situation en Syrie en faveur du régime de Bachar el-Assad. En septembre 2015, les rebelles syriens, aidés par les Occidentaux, les pétromonarchies du Golfe et la Turquie croyaient pouvoir s’emparer de Damas. Mais l’intervention russe a sauvé in extremis le régime et permis la reconquête d’Alep, la seconde ville du pays. Les Russes se substituent aux Américains comme grande puissance de référence dans la région.
 
Toujours au Moyen-Orient, l’autre grande surprise a été la tentative de putsch en Turquie, le 15 juillet, par des éléments de l’armée, liés à la confrérie Gülen. Son échec a provoqué le renforcement du pouvoir d’Erdogan et une vaste purge, allant bien au-delà des seules sphères gülenistes. Affermi dans son pays et souhaitant prendre ses distances avec l’Amérique, le pragmatique Erdogan a réussi une spectaculaire réconciliation avec la Russie, tournant la page de l’année 2015 qui avait vu un avion russe abattu par la chasse turque. L’assassinat de l’ambassadeur de Russie à Ankara, lundi, ne devrait pas changer la donne.
 
Quelles leçons tirer d’une telle année pour notre diplomatie ? Deux principes directeurs.
Le premier est le réalisme. Face à la surprise, il faut être souple et pragmatique, à l’image des grands félins. Prenons les réalités telles qu’elles sont ; ne nous enfermons dans aucun système rigide ; renonçons aux leçons de morale pour ne rayonner que par notre exemple ; posons les problèmes en termes d’efficacité et de préservation de nos intérêts.
Le second est l’indépendance nationale. Dans un monde de plus en plus incertain, où la surprise et la contingence sont reines, même chez nos plus vieux alliés, on ne peut survivre à l’inattendu qu’en s’en remettant à ses propres forces.

Paru dans Le Figaro, 20 décembre 2016
Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0
Mener un combat résolu pour continuer la France - J.-P. Chevènement - M. Sorel (Dialogue)
 
DÉCOMPOSITION FRANÇAISE, COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LÀ ? Malika Sorel, Fayard, 312 p.
UN DÉFI DE CIVILISATION Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 464 p.
 

Propos recueillis par Alexandre Devecchio
LE FIGARO - Jean-Pierre Chevènement, votre dernier livre s’intitule Un défi de civilisation. N’y a-t-il pas davantage lieu de croire à un choc des civilisations ?
 
Jean-Pierre CHEVÈNEMENT - L’idée d’un choc des civilisations a été développée par l’essayiste américain Samuel Huntington en 1994. Celui-ci ne souhaite nullement ce choc mais il en perçoit le risque dans l’univers de la globalisation marqué par l’effondrement des grandes idéologies. Sa définition des différents "blocs de civilisation" (occidental, orthodoxe, confucéen, etc.) est contestable. Même la "civilisation musulmane" est loin d’être homogène : il y a une mosaïque de l’islam traversée par plusieurs courants et différentes écoles. L’échec de la Nahda (la Réforme) n’est pas définitif. L’humanité reste composée de nations et la nation, à mes yeux, reste encore un concept plus opératoire que celui de "bloc de civilisation".
 
Cela dit, l’hypothèse de Huntington, qui apparaissait lointaine en 1994, s’est considérablement rapprochée depuis. L’idée de choc des civilisations a été portée aux États-Unis par les intellectuels néoconservateurs qui, dès la fin des années 1990, ont théorisé l’idée d’un "nouveau siècle américain" fondée sur l’exportation de la démocratie par la force des armes. Ce courant serait resté complètement marginal sans les attentats du 11 Septembre et la réponse totalement inappropriée qu’y a apportée George Bush Jr. Celui-ci a envahi l’Irak, a détruit son État et créé les conditions de l’émergence de Daech. De l’autre côté, le fondamentalisme religieux s’est affirmé. 1979 est l’année charnière. En Iran avec Khomeyni, en Arabie saoudite avec l’occupation des Lieux saints par des extrémistes wahhabites, et en Afghanistan avec l’invasion soviétique et l’organisation d’un premier djihad armant les moudjahidins afghans. De là naîtra après la guerre du Golfe la nébuleuse al-Qaida. De part et d’autre, des groupes très minoritaires, au départ, ont ainsi entraîné le Moyen-Orient dans un chaos sans fin. Pour moi, le défi de civilisation n’oppose pas le monde musulman et le monde occidental. Il interpelle et traverse aussi bien l’Occident que l’Orient. Il faut rappeler que les Irakiens, les Afghans ou les Algériens ont payé le plus lourd tribut au terrorisme djihadiste. Il faut offrir un horizon de progrès à des peuples qui ont perdu leurs repères, qui ont l’impression d’aller dans le mur. C’est vrai aussi du peuple français. Il faut ouvrir des voies de réussite et d’élévation économique, sociale, morale, spirituelle. Tel est le défi de notre époque.
 
Malika SOREL - Je partage l’idée que la guerre en Irak a été une faute historique. Cependant, ce conflit à l’intérieur du monde arabo-musulman, mais aussi entre le monde arabo-musulman et l’Europe du fait des flux migratoires, a des racines beaucoup plus lointaines. Les soubresauts avaient commencé bien avant. Ils sont cycliques et s’inscrivent dans le temps long. Dès les années 1920, les Frères musulmans sont revenus en force en Égypte en faisant appel à une dimension de l’inconscient collectif dans les sociétés arabo-musulmanes : l’aspiration au retour d’un grand califat qui est associé à la nostalgie d’une époque glorieuse. Il ne faut pas nier l’influence souterraine des islamistes. Influence qui a débouché notamment sur la guerre civile en Algérie dans les années 1990.
 
L’idée de choc des civilisations et celle de défi de civilisation ne sont pas incompatibles. Dès 2003, Hubert Védrine lançait un appel : "Plutôt que de nous offusquer de cette théorie du choc des civilisations, trouvons les moyens d’en sortir." Il ajoutait, et ce sont ses mots, que "ce choc a commencé il y a longtemps, qu’il se poursuit sous nos yeux et qu’il peut s’aggraver. (…) Que les racines du choc Islam-Occident plongent profondément dans l’histoire". D’où un certain nombre de recommandations qu’il formulait pour que l’on puisse en sortir. Le livre de Jean-Pierre Chevènement évoque un défi de civilisation et c’est vrai que nous nous retrouvons, par la faute de nos élites de commandement, confrontés à un défi majeur, celui de la continuité historique de la France et de son peuple. Les principes républicains, qui sont la synthèse des us, coutumes et traditions hérités de l’histoire politique et culturelle des Français, ont été pris comme variables d’ajustement. Chacun des principes qui composent la devise républicaine a été retourné contre la France elle-même.
 
L’islam politique est-il la cause première de la décomposition française ou un symptôme parmi d’autres ?
Malika SOREL - De nombreux éléments ont favorisé cette décomposition française. C’est donc une erreur d’analyse, ou presque, que de tout mettre sur le dos de la globalisation qui a simplement joué le rôle d’accélérateur, vu que cette globalisation a abattu les frontières et érigé en dogme la libre circulation des biens, des flux financiers et des personnes. À présent que le résultat s’étale sous nos yeux, on comprend bien que cela a servi les intérêts des tenants d’un libéralisme devenu fou. Cette libre circulation a également servi les intérêts de tous ceux qui souhaitaient fondre les peuples européens afin qu’ils n’en forment plus qu’un, et que puisse enfin s’établir à sa tête un gouvernement unique. Les nations constituaient l’obstacle majeur à ce projet. C’est pourquoi elles ont été méthodiquement dessaisies de la plupart des leviers de leur souveraineté, comme le développe très bien Jean-Pierre Chevènement dans son ouvrage. L’immigration de cultures extra-européennes a constitué, malgré elle, un merveilleux outil aux mains des apprentis sorciers européens.
 
Jean-Pierre CHEVÈNEMENT - La crise des élites françaises a ses racines lointaines dans la Première Guerre mondiale dont la France est sortie affaiblie par la mort d’un million cinq cent mille jeunes gens, avec trois millions d’invalides et de blessés, des centaines de milliers de veuves et d’orphelins. Dans un essai intitulé Mesure de la France paru en 1922, Drieu la Rochelle écrit : "Qu’elle est devenue petite ma patrie ! Elle croit avoir gagné la guerre, mais en réalité cette guerre n’est pas celle qui nous opposait aux Allemands dans les tranchés de L’Argonne, c’était d’abord la guerre pour l’hégémonie mondiale entre l’Empire britannique et le Second Reich allemand.". Nos élites dans l’entre-deux-guerres ne voulaient plus de nouvelle guerre avec l’Allemagne. La droite et la gauche étaient également gangrenées par le pacifisme. La France a perdu confiance en elle-même. Là est l’origine du grand effondrement de 1940. Ainsi comme le décrit Marc Bloch, dans L’Étrange Défaite, nos généraux parlaient-ils déjà de capitulation quinze jours à peine après la percée de Sedan. Nous vivons aujourd’hui une réplique de cette étrange défaite. Les raisons de la crise de confiance de la France en elle-même sont à chercher beaucoup plus loin dans le passé que ne le fait Malika Sorel. Elles ne remontent pas qu’au regroupement familial dans les années 1970 coïncidant avec la montée du chômage. La France en 1974 ne se voit déjà plus que comme "1 % de la population mondiale".
 
Dans le débat qui oppose les tenants de l’intégration et ceux de l’assimilation, où vous situez-vous ?
Jean-Pierre CHEVÈNEMENT - Le mot d’assimilation figure dans le Code civil. Je  préfère cependant le mot d’intégration à la communauté nationale. Celle-ci suppose la maîtrise des codes sociaux qui permet l’exercice des libertés dans la République. Bien sûr, les étrangers qui acquièrent la nationalité française ont le droit de conserver leur quant-à-soi. Ils peuvent parler leur langue à la maison, bien que cela ne soit pas forcément souhaitable. J’entends encore Robert Badinter m’expliquer que son père interdisait le russe dans la famille parce que ce n’était pas la meilleure manière de s’intégrer à la France. La France a toujours accepté des apports extérieurs, mais à condition qu’ils préservent sa personnalité qui, elle, doit demeurer. Il y a incontestablement des formes de communautarisme agressives. La République ne peut pas accepter que des petites filles soient voilées à l’âge de 6 ou 7 ans. Nos élites ont négligé les conséquences qu’allait avoir un chômage de masse dans des quartiers où ont été concentrées des populations d’origine étrangère. La politique de rénovation urbaine telle qu’elle a été impulsée par Jean-Louis Borloo et Nicolas Sarkozy a certes modifié le visage de beaucoup de quartiers. Mais il ne suffit pas d’agir sur le béton. Il faut agir aussi sur ce qu’il y a dans les têtes. C’est la mission de l’École. La concentration des élèves dans certaines zones et le fait qu’ils ne maîtrisent pas le français dès les petites classes rendent très difficile leur progression ultérieure. Là sont les principales racines de l’échec scolaire, dès l’école primaire.
 
Malika SOREL - La politique de la ville a surtout consisté en un ravalement de façade. Or le défi de l’intégration est d’ordre culturel et non économique. D’après les chiffres de l’Uclat, 67 % des jeunes candidats au djihad sont issus des classes moyennes, 17 % sont même issus de catégories socioprofessionnelles supérieures. Comment continuer à penser que c’est une question de moyens et qu’il faut donner davantage ! Ce discours est un piège pour les enfants de l’immigration. Il nourrit leur ressentiment contre la société d’accueil. La langue pratiquée au sein des familles a un rôle dans l’acceptation ou le refus d’intégration. Lorsque j’ai vécu mes dix premières années en France, j’ai vécu à l’heure française. Mes parents s’astreignaient à parler français, malgré leurs difficultés, y compris à la maison. J’ai appris que j’étais d’origine arabe lorsque je suis allée pour la première fois en Algérie. En France, mes parents m’ont laissée me nourrir au lait de la République. Ce n’est plus le cas aujourd’hui à cause de l’explosion des flux migratoires et de l’évolution vers le multiculturalisme ainsi que vers une forme d’indifférence et de relativisme. L’assimilation ne se décrète pas. Il faut respecter la décision des personnes et aussi en tenir compte. C’est d’ailleurs ce que le Code civil prévoit, puisque "nul ne peut être naturalisé s’il ne justifie de son assimilation à la communauté française". C’est la condition pour pouvoir maintenir un corps politique. Sans cela, la nation est appelée à s’effondrer.
 
Quelle est la ligne de crête pour éviter l’embrasement du pays ?
Jean-Pierre CHEVÈNEMENT - Ce que nous avons devant nous est un combat résolu pour continuer la France. C’est difficile, mais j’ai des raisons de ne pas être trop pessimiste. Même après soixante-dix ans de paix, alors que le patriotisme semblait s’être effacé, il connaît aujourd’hui un regain manifeste. On sent que la société française tient à ses valeurs et à leur perpétuation. La France va au-devant de secousses depuis longtemps prévisibles, mais elle peut en tirer le meilleur et pas seulement le pire. Le civisme se manifestera à tous les niveaux, y compris et peut-être d’abord chez les Français de culture musulmane. Si nous prenons la population d’origine maghrébine, une moitié se trouve assez bien intégrée, l’autre très insuffisamment. Il faut bien sûr être vigilant, mais ne nourrissons pas un pessimisme systématique. Il y a sept cents djihadistes français en Syrie, et il est légitime de redouter leur retour. Mais il faut mettre en regard de ce chiffre les dix mille soldats de tradition musulmane qui servent aujourd’hui dans l’armée française. Partout je vois émerger chez nos concitoyens de tradition musulmane des élites républicaines. C’est cela qu’il faut encourager. Il y a quatre à cinq millions de musulmans en France, pour la plupart de nationalité française. Il faut en faire des citoyens ! Je crois à la puissance de la société d’accueil dès lors qu’elle s’aime assez pour devenir attractive pour les autres. Quels que soient les réticences et les rejets, elle finira par s’exercer. Pour cela, il faut revenir aux sources de la République. Malika Sorel, elle-même, apporte un vivant démenti aux prophètes d’un malheur inéluctable.
 
Malika SOREL - J’estime pour ma part que la situation est extrêmement grave et qu’on ne pourra pas s’en sortir en se contentant de dire que la majorité s’intègre, ni en s’en tenant à des considérations d’optimisme ou de pessimisme. Dès 1981, Georges Marchais souhaitait "stopper l’immigration officielle et clandestine". Il faut à tout le moins considérablement réduire les entrées. C’est la première des mesures à adopter. De même, pour ne pas perdre définitivement la main sur la formation des futurs citoyens, il nous faut empêcher la libéralisation de nos écoles. Il nous faut aussi créer les conditions du renouvellement des élites, car notre système politique est bloqué et cela fait peser de lourdes menaces sur notre démocratie. Il est fondamental de supprimer la Commission européenne pour la remplacer par un gouvernement des chefs d’État et de gouvernement, car il nous faut, peu à peu, réactiver le principe de subsidiarité qui nous permettra de faire revenir en France des leviers de notre souveraineté perdue. Mais rien de tout cela ne sera possible si nous ne trouvons pas le moyen d’imposer que soit respectée "la libre communication des pensées et des opinions" qui est "un des droits les plus précieux de l’homme", comme le stipule la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. C’est un enjeu décisif, car c’est lui qui permettra enfin aux Français de ne plus avoir peur d’exprimer ce qu’ils sont.
Paru dans Le Figaro, 17 décembre 2016
Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0
La diplomatie française en plein délire
 
Jamais, peut-être depuis des siècles la diplomatie française n'était tombée aussi bas. Laurent Fabius avait été un ministre des affaires étrangères désastreux. Son successeur, Jean-Marc Ayrault s'avère encore pire. Comme il ne connaissait pas le sujet, on pouvait attendre au moins à ce qu'il soit prudent ;  il n'en est rien.
La prise d'Alep par les forces gouvernementales syriennes avec l'appui de Russes : tout le monde devrait s'en réjouir puisqu'elle annonce la défaite des djihadistes que notre police pourchasse en France et la fin de la guerre. Au contraire elle met en rage les gouvernements occidentaux, spécialement le nôtre, qui semblent vouloir regagner par la propagande ce qu'ils ont perdu sur le terrain. Comment cette guerre aurait-elle donc pu finir autrement, sauf à connaître une bataille encore plus cruelle à Damas et la prise de pouvoir finale par les islamistes ? C'est d'ailleurs le sentiment de l'immense majorité de la population de Syrie, chrétiens d'Orient en tête. Jean-Luc Mélenchon l'avait compris avant d'autres.
Au lieu de cela, notre gouvernement est en pleine dénégation. Humilié par la défaite des djihadistes (quel aveu sur ses véritables engagements !), il est conduit à prendre des initiatives absurdes à l'ONU, comme la récente tentative de supprimer le droit de veto quand des vies humaines sont en jeu. Ce qui est idiot : des vies sont toujours en jeu s'il y a guerre. Voilà bien du BHL à l'état pur. Alors que le droit de veto au Conseil de sécurité et le principe de non-ingérence sont les piliers de l'ordre  international depuis 1945, cela reviendrait à officialiser le "droit d'ingérence humanitaire" au moment même où il vient de montrer partout son caractère criminel : six pays mis à feu et à sang depuis 15 ans au nom des droits de l'homme -, et où Trump le récuse.
 
Ayrault multiplie les communiqués vengeurs accusant les forces gouvernementales des pires crimes : "exécutions sommaires, notamment de femmes et d’enfants ; personnes brulées vives dans leurs maisons ; poursuite du ciblage systématique des hôpitaux, de leur personnel et de leurs patients… De telles atrocités révoltent les consciences" (13/12/2016).
Aucune vérification de ces faits, hautement invraisemblables quand on sait que Russes et Syriens se savent sous les projecteurs de l'opinion internationale et que la plupart des accusations proférées depuis six ans à l'encontre du gouvernement syrien se sont avérées pour le moins douteuses. Pourquoi d'ailleurs cibler les hôpitaux (où les rebelles avaient planqué leur QG), puisque la bataille est finie ?  
Aucune mention par contre des horreurs de notre allié Al Qaida, renommé Al Nosra puis Fatah al-Cham, que l'on découvre aujourd'hui, pires que celles dont on accuse  le régime.
Qui ne voit que notre diplomatie se déshonore par cette propagande grossière, plus de celle du Kominterm ou de la Propagandastaffel que d'un pays démocratique ?  
Outre des médias plus serviles que jamais, il n'y a plus pour la gober, que la Conférence de évêques de France qui s'alarme, à la suite de la reprise d'Alep, d'une  arrivée massive de réfugiés et demande qu'on les accueille. Or les seuls qui veulent aujourd'hui fuir la Syrie sont les islamistes défaits : voilà des pasteurs pressant les brebis d'accueillir les loups dans la bergerie !  
 
Ce combat d'arrière-garde hypothèque gravement les intérêts de la France. Tous les  Etats reprennent langue avec Bachar el Assad qui va, que cela plaise ou non, rester en place, sauf nous. L'équipe Obama, dans la même fureur du désespoir que notre gouvernement, voulant empêcher jusqu'au bout le retour de la paix, vient d'aider Daech à reprendre Palmyre, tandis que Donald Trump, aux affaires dans un mois, traite déjà avec Poutine sur une ligne réaliste.
Les adeptes européens de l'idéologie "néo-conservatrice" (adoptée depuis longtemps par la gauche française, selon un paradoxe qui n'est qu'apparent), le gouvernement Hollande en première ligne, sont aujourd'hui doublement frappés : par la défaite des djihadistes et par la défaite de Clinton. Le néoconservatisme ayant perdu la partie à Washington, ils avancent désormais comme un canard sans tête. Il y a en effet de quoi désespérer. Et les derniers spasmes de survie ne sont  pas les moins dangereux.
La diplomatie française s'entêtant jusqu'au bout dans ses erreurs et ses criailleries la ridiculisent. Elle se montre incapable de faire ce qui est le b a ba de toute action  diplomatique : s'adapter à une nouvelle situation. En elle se conjuguent la rigidité française et la rigidité idéologique pour notre plus grand préjudice. 
Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version