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Menaces sur la liberté d’opinion
 
La déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen protège la liberté d’expression.
Article 10 : "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi".
Article 11 : "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. Tout homme peut donc écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi."
La législation française définit, heureusement, quelques limites précises à cette libre expression dans l’objectif de protéger les personnes et les groupes en sanctionnant la diffamation, l’injure, l’incitation à la haine raciale, l’apologie des crimes de guerre ou de terrorisme, le négationnisme. Cette liberté d’expression est l’un des acquis les plus précieux des Lumières, à l’image de la célèbre maxime de Condorcet : "Le droit qu’a chaque particulier d’examiner toute opinion, quelle qu’elle soit, ne peut être attaquée sans tyrannie ; et c’est l’attaquer que d’empêcher chaque homme de dire ce qu’il pense sur cette opinion".
 
Or, en ce moment, par-delà les cas exceptionnels justement prévus par la loi, une montée générale de l’intolérance aux opinions des autres tend à restreindre le champ de la liberté d’expression. Le champ de ce qu’il est possible d’exprimer sans encourir un passage à tabac en bonne et due forme, ne cesse de se rétrécir. Les propos concernés ne relèvent généralement pas des interdictions légales mais ils heurtent le politiquement correct, l’air du temps, l’idéologie dominante, post-nationale et post-frontière, libérale-libertaire. En dehors de tout cadre légal, le châtiment de cette dissidence prend la forme d’un lynchage sur les médias et sur les réseaux sociaux. La mise au pilori et le déshonneur en sont le prix à payer.
 
François-Xavier Bellamy en déclarant "cette question de l’IVG est une conviction personnelle que j’assume", ces paroles plutôt neutres suffisent à déchaîner un tollé, jusque dans des sphères officielles, et débouchent sur une remise en cause de la légitimité de sa candidature pour la tête de liste LR.
Mme Agnès Thill, députée macroniste hostile à la PMA, est accusée par plusieurs parlementaires de son propre camp de "délire islamophobe, homophobe et paranoïaque", pour avoir affirmé que "l’absence de genre dans le mot parent favorise l’éclosion d’écoles coraniques".
Mme Brigitte Barèges maire de Montauban est huée à Souillac avant d’être lynchée sur Internet, pour avoir oser dire : "J’ai vu dans les cahiers de doléance qu’il faut arrêter l’immigration massive".
Dans un tout autre style, M. Moix, provoque un tonitruant scandale, de plus d’une semaine, pour avoir déclaré qu’à "50 ans, il n’aime pas les femmes de 50 ans" : des propos sans intérêt, relatifs à ses goûts personnels, qui ne méritent d’ailleurs que l’indifférence, se transforment en véritable psychodrame national.
 
Certes, un Grand Débat national a été lancé. Mais quelle est son utilité dans un contexte où toute parole déviante expose son auteur à l’opprobre ? Que peut-on encore dire publiquement sans être moqué, ridiculisé et diabolisé par le tribunal médiatique ? Une sorte de chape de plomb conformiste et de censure morale s’est abattue sur le pays. Tout ce qui s’éloigne des sentiers battus de la parole publique est voué au passage à tabac. L’époque supporte de moins en moins la différence et le pluralisme des idées. La haine, la violence verbale, le lynchage de masse se substituent de plus en plus au débat et à l’échange des opinions. D’ailleurs, le temps des insultes est plus que jamais de retour. Ce qui s’écarte du droit chemin est qualifié, au mieux de populiste et réactionnaire, au pire de fasciste ou de stalinien, et le célèbre point "Godwin" (toute discussion débouche sur l’accusation de nazisme), prolifère sur les réseaux sociaux.
 
La liberté d’expression était au cœur de la mobilisation nationale sur le thème "Je suis Charlie" à la suite des attentats terroristes de janvier 2015. Force est de constater qu’elle continue à se réduire. Parler de "dictature" au sujet de la France actuelle est bien entendu exagéré voire totalement absurde au regard de la réalité des régimes totalitaires du passé. Cependant, certaines tendances de la vie publique française renvoient bel et bien à des souvenirs obscurs : culte de la personnalité obsessionnel, quasi disparition des partis politiques, affaiblissement du Parlement, progrès de l’intolérance à l’expression d’autrui, incapacité à débattre, uniformisation de la pensée et banalisation de l’insulte. Et si le renouveau de la France commençait par un retour de la tolérance ?

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 22 janvier 2019
Publié dans En France
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Trump et Xi vont s'entendre sur notre dos
 
A Aix-la-Chapelle, capitale de l'Empire d'Occident de Charlemagne - préfiguration de l'Union européenne il y a douze siècles -, les leaders de la France et de l'Allemagne vont tenir, ce mardi 22 janvier 2019, un sommet historique. Emmanuel Macron et Angela Merkel souhaitent renouveler, en l'élargissant, le traité de l'Élysée signé il y a 56 ans. Charles de Gaulle et Konrad Adenauer avaient solennellement scellé la réconciliation franco-allemande, après trois guerres en trois quarts de siècle. Il s'agit aujourd'hui d'inscrire dans le marbre la convergence recherchée, par les deux plus grandes nations d'Europe continentale, de leurs stratégies économiques, sociales et internationales. La France a intérêt à ce partenariat si elle souhaite encore peser dans une négociation face aux mastodontes chinois et américain.
Justement, il devient urgent pour Paris et Berlin de préparer une réponse stratégique commune aux deals commerciaux que préparent Washington et Pékin, qui se feront obligatoirement sur le dos de l'Union européenne. L'Union européenne, si respectée encore à la fin du siècle dernier pour son corpus juridique, ne cesse, depuis dix ans, de décliner en influence sur les affaires du monde. Les deux supergrands ne la considèrent plus que comme une variable d'ajustement dans leur face-à-face stratégique.

Les présidents Donald Trump et Xi Jinping ont personnellement trop intérêt à s'entendre pour laisser la querelle commerciale de leurs deux pays se prolonger au-delà du 1er mars 2019. C'est le délai qu'ils se sont fixé, lors de leur dernière rencontre en marge du G20 en Argentine, pour trouver une solution à leurs différends commerciaux et pour mettre un terme à leur course vers des droits de douane réciproques de plus en plus élevés.

Trump est déjà entré dans la campagne électorale pour sa réélection. Cet homme, qui aime les discours simples, veut pouvoir, durant l'été et l'automne 2020, dire trois choses, et seulement trois, à son électorat, dont la sophistication est égale à la sienne : grâce à moi l'économie américaine ne s'est jamais aussi bien portée ; grâce à moi, on n'entre plus sur le territoire américain comme dans un moulin ; grâce à moi, l'Amérique remporte de grands succès diplomatiques.
Xi Jinping a compris qu'il pouvait aider Trump sur le premier et sur le troisième point. Il va le faire, car il joue son statut d'inamovible empereur de Chine sur la poursuite de la croissance dans son pays, qui seule peut faire accepter par le peuple chinois le joug du Parti communiste. Or Xi sait parfaitement ceci : tant que Trump n'annoncera pas qu'il renonce à appliquer aux produits chinois des droits de douane punitifs, la confiance des investisseurs internationaux et des consommateurs chinois ne reviendra pas sur le territoire chinois. Les chiffres de la croissance chinoise pour le quatrième trimestre 2018 viennent de sortir. Ils n'ont jamais été aussi faibles depuis la crise mondiale de l'automne 2008.
Les 30 et 31 janvier 2019, séjournera à Washington Liu He, le représentant spécial du président Xi pour les négociations commerciales avec l'Amérique. Il sera porteur d'un plan d'augmentation massive des importations chinoises de produits américains, susceptible d'amener à l'équilibre pour l'année 2024 la balance commerciale entre les deux puissances. Les négociateurs américains le remercieront pour cet effort, mais lui en demanderont un deuxième. L'Amérique ne reproche pas aux Chinois d'entretenir un déséquilibre dans leur commerce extérieur avec elle. Elle les accuse également de se livrer à un vol systématique de la propriété intellectuelle américaine, soit par l'espionnage, soit par le chantage exercé contre les entreprises américaines souhaitant accéder au marché chinois ("nous vous l'ouvrirons que si vous acceptez de nous transférer votre technologie").
Le négociateur Liu He aura beau nier tout vol de technologie commis par la Chine depuis son entrée dans l'OMC (2001), il devra finir par céder et offrir un compromis aux Américains, comme l'avait fait Xi Jinping en matière de cyber-espionnage d'État, lors de son sommet californien avec Barack Obama en juin 2013.

L'Union européenne ne profitera en rien de ce deal sino-américain, qui se fera en dehors de tout cadre multilatéral. Trump s'est retiré du traité transpacifique d'Auckland, qui avait créé un instrument commun assez puissant pour imposer, de l'extérieur, de nouvelles règles à la Chine. Les Chinois ménageront un moment les Américains, mais continueront à piller la propriété intellectuelle des Européens.
Coincées entre une Chine qui a déjà acheté les joyaux économiques de plusieurs petits pays de l'Union européenne et une Amérique qui rackette ouvertement leur fleuron industriel Airbus, la France et l'Allemagne devront travailler dur ensemble, après Aix-la-Chapelle, pour trouver une échappatoire à ce piège stratégique.

Paru dans Le Figaro, 22 janvier 2019
Publié dans De par le monde
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Allemagne. Géopolitique des migrations : les cinq actes de la tragédie de la chancelière Merkel
 
Les migrations internationales se déploient chaque fois que des personnes changent d’État de résidence. Leurs facteurs explicatifs sont de différente nature, politique, religieuse, économique ou démographique. Dans le contexte du XXIe siècle, des éléments de causalité complémentaires sont à l’œuvre sous les effets de la globalisation, de l’internationalisation et de la mondialisation. (1)
 
Aujourd’hui comme hier, les migrations internationales exercent de multiples effets, y compris dans la géopolitique interne des pays où les immigrants arrivent. Ainsi, celle de l’Allemagne (2) s’est trouvée bouleversée suite aux flux migratoires de l’année 2015. Auparavant, la chancelière Angela Merkel, en fonction depuis le 22 novembre 2005, semblait insubmersible. Puis son aura auprès des Allemands s’est effondrée comme l’attestent ses insuccès électoraux de 2017-2018, puis sa décision du 29 octobre 2018 de renoncer à la présidence de son parti politique et d’annoncer qu’elle ne demanderait pas le renouvellement de son mandat de chancelière en 2021.
Pour comprendre ce retournement, imprévisible en 2015 selon les médias, il faut décliner les cinq actes de ce que nous pouvons appeler "la tragédie de la chancelière Merkel".
 
Acte premier : les signaux faibles
Toute analyse géopolitique doit considérer ce qu’on appelle en prospective des "signaux faibles". C’est-à-dire des événements mineurs, perçus comme mineurs ou négligés, et pourtant susceptibles d’exercer à terme une influence significative. Or l’Allemagne a connu deux signaux faibles, le premier en raison d’un refus de voir, le second sous l’effet d’une mauvaise analyse géopolitique du Moyen-Orient.

Le premier signal faible, certes bien antérieur à la chancelière Merkel puisque ses débuts datent des années 1970, est dans ce que j’ai appelé un "hiver démographique", donc une fécondité en Allemagne abaissée nettement et durablement en dessous du seuil de remplacement des générations (3). Dès les années 1980, donc avant la réunification, il est prévisible que la population active de l’Allemagne va diminuer car, même en améliorant le taux d’emploi, par exemple en repoussant l’âge de la retraite, le déficit des naissances est trop important pour enrayer cette baisse prévisible.
Les données de ce signal faible sont bien renseignées. En effet, l’Allemagne (RFA +RDA), qui comptait un nombre de naissances nettement supérieur au million dans les années 1960, et même plus de 1,3 million certaines années, se retrouve avec moins de 800 000 naissances en 1975 et 1976. Certes, ce nombre remonte un peu jusqu’à 900 000 en 1990, mais il redescend ensuite de 2005 - soit l’année où Madame Merkel devient chancelière - à 2013, à moins de 700 000, donc aux plus bas niveaux depuis la Seconde Guerre mondiale. L’intensité de l’hiver démographique de l’Allemagne est telle que, depuis 1972, chaque année, ce pays enregistre plus de décès que de naissances, avec, le plus souvent, des écarts importants supérieurs à 100 000. Les années où le solde migratoire n’est pas assez élevé pour compenser l’excédent des décès sur les naissances, la population de l’Allemagne diminue par rapport à l’année précédente. C’est le cas avant la réunification de 1975 à 1979, de 1983 à 1986, et ensuite, de 2004 à 2011, chaque année. La plupart des dirigeants politiques allemands n’attachent pas une importance qu’il conviendrait aux données de ce signal faible. Même si la chancelière Merkel soutient les efforts d’Ursula von der Leyen, ministre fédérale de la famille, des personnes âgées, des femmes et de la jeunesse de novembre 2005 à novembre 2009, cette question n’est pas suffisamment dans les priorités.
Il est vrai que, après la fin du rideau de fer en 1989, l’Allemagne a accueilli des centaines de milliers de "rapatriés tardifs" (4) (Spätaussiedler) entrant dans sa population active. Puis, à partir de 2008, la crise qui frappe tout particulièrement l’Espagne et la Grèce voit arriver de ces pays de la population active, donc une immigration de remplacement qui vient amortir l’insuffisance des naissances allemandes survenues les décennies antérieures.
Pourtant, la durable faible natalité est un signal faible car elle annonce, ceteris paribus, pour enrayer la baisse de la population active et donc pour satisfaire l’économie allemande, de considérables besoins d’immigration. Certes, cette économie externalise certaines tâches, notamment dans les pays d’Europe centrale ou ailleurs, mais cela ne participe qu’à une partie de la solution.
 
En Allemagne, on semble méconnaître la pensée d’Alfred Sauvy selon lequel l’indifférence face aux questions démographiques est particulièrement navrante chez les hommes politiques compte tenu des responsabilités qu’ils assument. La pensée d’Alfred Sauvy à ce sujet est ainsi résumée par sa fille : "La démographie est une science fort simple qui consiste à prévoir que des enfants âgés de douze ans en auront vingt, huit ans plus tard. Mais l’évidence de ce calcul intéresse rarement les hommes politiques dont l’horizon est souvent limité à la prochaine échéance électorale plutôt qu’à l’avenir et à la popularité des décisions prises plus qu’à leurs conséquences" (5)
 
Un autre signal faible se déclenche en 2011 alors que Madame Merkel a déjà six ans d’expérience du pouvoir à la chancellerie. Un conflit géopolitique armé commence en Syrie, à l’heure de ce qu’on a appelé le "printemps arabe". Même s’il a aussi des causes internes, il est largement attisé par des puissances extérieures, ce que refusent de considérer les pays européens qui semblent ne voir dans la géopolitique de la Syrie que des paramètres semblables (6) à ceux qui ont engendré la chute de Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie ou celle de Hosni Moubarak en Égypte. Le gouvernement allemand, comme celui d’autres pays européens, est convaincu que le régime de Bachar el-Assad va être rapidement renversé. Donc, pour aller dans ce qu’il croit être le sens de l’histoire, dès 2011, l’Union européenne émet de premières sanctions contre la Syrie, au nom de principes idéologiques (7) très éloignés des réalités du terrain et assez proches, sans se l’avouer, de l’école néo-conservatrice américaine à qui a été reprochée l’intervention en Irak en 2003. La chancelière Merkel n’est évidemment pas la seule responsable de l’attitude de l’Union européenne. Mais elle participe à cette insuffisante prise en considération de l’importance de la montée de
l’"État islamique", qui pourtant, n’a été ni rapide, ni imprévue (8), comme à l’incompréhension occidentale des caractéristiques géopolitiques de la Syrie.
En février 2012, alors que les États-Unis ont déjà fermé leur ambassade en Syrie, plusieurs pays européens, soit la Belgique, le Royaume-Uni, suivis de l’Espagne, de la France, de l’Italie et des Pays-Bas, rappellent leurs ambassadeurs à Damas pour "consultations" et préparent un nouveau train de sanctions européennes contre ce pays gouverné par le régime de Bachar el-Assad. Quant à l’Allemagne, elle annonce qu’elle n’a pas l’intention "pour le moment" de pourvoir son poste, alors vacant, d’ambassadeur en Syrie. Un "moment" qui dure puisque le site web de cette ambassade, plus de six ans plus tard, affiche encore "Temporairement fermé" (9). Notons qu’aucune mesure semblable n’a été décidée dans les nombreux autres pays dont le régime politique est également autoritaire. En mars 2012, la France ferme son ambassade pensant pouvoir y revenir sous quinze jours puisqu’elle considère que le régime de Bachar el-Assad devrait être rapidement remplacé (10). Et l’Allemagne semble rester inerte vis-à-vis de la Turquie qui, pourtant, concourt aux violences en Syrie en y facilitant grandement la venue de djihadistes recrutés en Europe et, plus généralement, les activités djihadistes au plan financier, des moyens militaires ou des soins médicaux aux combattants islamistes. Or, ces différentes positions, loin de faciliter la paix, concourent à la déstabilisation des territoires syriens, ce qui ne pouvait qu’engendrer un risque de fort exode de populations. Ainsi, les deux signaux faibles non perçus sont la certitude que l’Allemagne allait connaître un déficit de population active et que participer, même indirectement, à attiser des violences au Moyen-Orient ne pouvait qu’engendrer un exode à partir des territoires concernés, donc une émigration contrainte, non une émigration librement choisie.
 
Acte deuxième : désespérance des Syriens et exploitation géopolitique par la Turquie
Effectivement, au long des années 2011-2016, des violences armées sont attisées, au moins périodiquement, en Syrie par de nombreux acteurs étrangers. Même si l’Allemagne est loin d’être parmi les pays les plus interventionnistes dans le conflit, elle y contribue par ses propres décisions, marquées par un certain suivisme de la politique étrangère française conduite par Laurent Fabius (11), ou par celles auxquelles elle participe au sein de l’Union européenne. En conséquence, la Syrie connaît une hémorragie migratoire qui touche, de 2011 à 2016, environ le tiers de sa population, non compris un second tiers de déplacés internes. Des civils syriens, pour assurer leur survie, fuient le pays vers les territoires les plus proches où leur sécurité peut est assuré : Jordanie, Liban et Turquie. La plupart demeure à proximité de la frontière syrienne car ils espèrent en une fin du conflit qui leur permettrait de retourner chez eux. D’autres, ou les mêmes, restent aussi dans cette proximité géographique afin de pouvoir se rendre périodiquement en Syrie pour voir leur famille ou leurs amis demeurés dans ce pays ou pour constater l’état de leurs biens immobiliers ou fonciers.
Mais, parmi ces exilés, nombre sont poussés à désespérer, à ne plus croire à une possibilité d’une vie pacifiée au Moyen-Orient dans un contexte où une multiplicité (12) d’acteurs militaires est actif, acteurs qui ne semblent guère disposés à cesser les combats d’autant qu’ils bénéficient d’importants appuis, directs ou indirects, de puissances étrangères. À cela s’ajoute un acteur né en 2006 en Irak et qui s’est glissé en Syrie pour répandre sa violente idéologie islamiste, l’"État islamique" (13). S’enchevêtrent donc des violences locales, des implications régionales et des acteurs d’au-delà du Moyen-Orient. Le conflit apparaît aussi mondial parce que l’"État islamique" recrute, au nom de son idéologie, dans le monde entier.
En 2015, la désespérance de Syriens se trouve amplifiée par l’affaire de Palmyre. Certes, le 20 août 2014, le Président des États-Unis Barack Obama avait prononcé un discours appelant à éradiquer l’"État islamique", qu’il assimile à un "cancer", et avait organisé une coalition internationale arabo-occidentale.
 
Pourtant, malgré son échec à Kobané reprise par YPG (Unités de protection du peuple composées essentiellement de Syriens kurdes) fin janvier 2015, l’"État islamique" continue de progresser en Syrie, parvenant à conquérir Palmyre. Certaines de ses troupes se trouvent même au sud de Damas. Ainsi, en mai 2015, les Syriens ne peuvent que constater qu’aucune puissance de la coalition n’a empêché l’"État islamique" de diriger ses troupes vers Palmyre alors qu’il aurait été possible de les bombarder durant les centaines de kilomètres de désert qu’elles ont traversées. Est-ce une négligence ou une faute intentionnelle ? Personne ne le sait.
Mais, pour les Syriens, la conclusion de ce nouveau drame est désespérante : si la communauté internationale a laissé progresser l’"État islamique" jusqu’à Palmyre, le jour où d’autres villes syriennes, voire Damas, seront sous la pression militaire de l’"État islamique" qui, il faut le rappeler, recourt à des kamikazes pour ses avancées, personne ne viendra les secourir. La conquête de Palmyre a donc une portée fondamentale, même si les médias traitent surtout de la dimension patrimoniale de Palmyre. Car il y avait des civils à Palmyre. Certains ont été assassinés par l’"État islamique", parfois dans des conditions abominables comme la décapitation, le 18 août 2015, de l’ancien directeur des Antiquités de Palmyre, Khaled al-Assad, expert du monde antique de renommée mondiale. Ainsi, dans la période 2014-2015, non seulement l’"État islamique" n’a pas été combattu de façon "implacable", mais il n’a même pas été véritablement contenu.
 
Pour les Syriens qui se trouvent en Syrie (à leur domicile ou déplacés à l’intérieur du pays) ou déjà dans un pays de premier refuge, Jordanie, Liban ou Turquie, le message est clair : l’espoir de pouvoir à court terme retourner chez soi s’amincit. Dans ce contexte, la Turquie, bien que percevant des subventions importantes de l’Union européenne en tant que pays ayant, depuis le 3 octobre 2005, le statut de candidat officiel à l’adhésion, souhaite que les pays de l’UE restent discrets sur son soutien, au moins indirect, à l’"État islamique", aux islamistes en général ou sur le caractère liberticide croissant de son régime. Elle entrevoit donc le moyen de faire pression sur l’UE en y facilitant l’envoi de nombreux migrants, ce qui a été formulé à plusieurs reprises par le président de la république turque, dans le cadre des rapports de force entre la Turquie et l’UE, une sorte de menace que l’on peut résumer ainsi : "Si l’UE continue d’avoir un comportement de méfiance, voire d’hostilité envers la Turquie, cette dernière dispose d’une arme, le robinet migratoire" (14). Dans ce dessein, le gouvernement turc laisse agir en plein jour des passeurs ayant pignon sur rue, par exemple à Izmir, passeurs dont le chiffre d’affaires représente des milliards de dollars.
En utilisant, surtout en 2015, l’arme de la migration (15) comme moyen de pression sur l’Union européenne, la Turquie devient, selon la formulation ensuite utilisée par le directeur de Frontex, une "autoroute à migrants" (16).
 
Acte trois : générosité ou opportunité ?
Or, au fil des années, en Allemagne, les demandes de portes encore plus ouvertes à des immigrants pouvant travailler sont régulières dans les milieux patronaux. En 2015, la chancelière Merkel, toujours très populaire en Allemagne, l’est beaucoup moins en Europe. Elle voit alors dans l’accueil de migrants une double opportunité : satisfaire les besoins économiques de l’Allemagne et se donner une image de générosité à l’inverse de celle véhiculée avec la crise de l’euro.
À l’été 2015, la chancelière Angela Merkel, invoquant l’urgence humanitaire en Syrie, annonce qu’elle ne fermera pas les frontières de l’Allemagne aux Syriens, ce qui va entraîner une hausse considérable des immigrants et notamment des demandeurs d’asile. Précisément, le 29 août 2015, elle demande aux Allemands de lui faire confiance en déclarant : "Wir schaffen das !" (nous y arriverons) [à accueillir des centaines de milliers d’immigrants]. Le 5 septembre 2015, une déclaration historique du gouvernement allemand annonce l’ouverture des frontières et l’accueil des demandeurs d’asile bloqués en Hongrie. Ce qui équivaut à la suspension du règlement Dublin qui attribue la responsabilité du traitement des demandes d’asile au premier pays européen dans lequel le demandeur d’asile est entré.
Notamment compte tenu du caractère unilatéral de cette décision, pris donc sans aucune concertation ni même information de ses partenaires européens qui participent pourtant à deux organisations communes, l’UE et chengen (17), aucun autre pays européen, pas même la France, ne suit. Comme les autres pays européens ne sont pas inscrits dans son sillage, l’appel d’air sur l’Allemagne, plus particulièrement sur les Länder les plus proches de l’Autriche et donc de la Hongrie, c’est-à-dire des pays où débouche la route des Balkans (18) , s’en est trouvé considérablement accru.
À la suite de la décision du 5 septembre 2015, le nombre d’arrivées quotidiennes, déjà significatif, augmente jusqu’à plusieurs milliers par jour. Toutefois, la chancelière présente les événements comme un phénomène temporaire et exceptionnel.
 
 

Sous la générosité affichée et louée par les médias, les motifs sont donc plus prosaïques : trouver de la main-d’œuvre pour l’économie allemande par suite de générations moins nombreuses arrivant à l’âge d’activité en raison de sa fécondité affaiblie, résultant de « l’hiver démographique européen » ; prise en compte du fait qu’il devenait extrêmement difficile, sur le plan administratif, d’appliquer les accords de Dublin, c’est-à-dire de mettre en œuvre les procédures permettant de renvoyer les immigrants dans leur premier pays d’entrée, compte tenu de l’importance du nombre des migrants. Pourtant, en septembre 2015, nombre de commentateurs et de responsables politiques considèrent que l’Allemagne "a sauvé l’honneur de l’Europe" et qu’elle en est en conséquence la conscience morale. Mais où est la morale lorsqu’on a une part de responsabilités dans le fait que des individus vivent une situation de désespérance les contraignant à quitter leur pays et un autre part de responsabilité dans le fait que ces mêmes personnes sont exploitées par des passeurs (19) ? Car il s’agit non d’une émigration librement choisie, mais d’une émigration essentiellement contrainte.
 
L’appel d’air (20) que la chancelière Merkel a stimulé est d’autant plus intense que, comme l’Allemagne n’a plus de relations diplomatiques avec la Syrie, il lui est impossible de disposer des informations qui lui permettraient de détecter aisément les nombreux faux passeports syriens qui se vendent et s’achètent.
De septembre 2015 à mars 2016, le nombre de demandes d’asile en Allemagne atteint des niveaux inégalés. Il avait été particulièrement élevé (400 000) en 1992 sous l’effet des guerres de l’ex-Yougoslavie et encore à 150 000 en 1996 ; puis il avait atteint un niveau fort bas en 2008 avec 28 000 demandes. Les conflits du Moyen-Orient, mais aussi les difficultés dans les Balkans, voient remonter le nombre au-dessus de 120 000 en 2013. Eurostat ne livre pas de chiffres mensuels, mais les données annuelles sont éloquentes : 476 510 demandes d’asile en 2015 et 745 155 en 2016, contre 202 645 en 2014 (21). Sur les deux années 2015-2016, le nombre de primo-demandeurs d’asile dépasse donc largement le million, 1 221 665 exactement.
En effet, les Syriens (ou ceux se présentant ainsi) forment les flux les plus importants de demandeurs d’asile en Allemagne (22), tant en 2015 (36 % selon les chiffres
Eurostat (23) qu’en 2016 (36 % selon Eurostat (24) et à nouveau en 2017 (25 %) (25), soit respectivement 158 655 demandeurs syriens en 2015, 266 250 en 2016 et 48 970 en 2017
 
Acte quatre : un reflux mais des impacts durables
Ensuite, l’arrivée massive d’immigrants en Allemagne semble devoir se tarir puisque le nombre de demandeurs d’asile diminue fortement en 2017 (222 560) et 2018.
Cette baisse du nombre de demandeurs d’asile s’explique par trois ensembles d’évolutions géopolitiques qui se sont produites en 2016, dont un seul dû à la chancelière Merkel. Le premier réside dans la fermeture de la route des Balkans. Cette décision, prise le 24 février 2016 par des ministres de l’intérieur réunis par l’Autriche, est décidée en dehors des instances de l’UE, indépendamment de l’Allemagne, et contraire aux déclarations de la  Commission européenne. Elle est appliquée dès mars 2016 par l’Autriche, en concertation avec les autres pays réunis, soit la Slovénie, la Serbie, la Macédoine, l’Albanie, la Bosnie, la Bulgarie, la Croatie, le Monténégro et le Kosovo. Cette fermeture limite l’entrée de migrants dans l’Union européenne et fait comprendre à d’éventuels futurs migrants qu’ils ne pouvaient plus faire confiance aux passeurs qui leur « vendaient » cette route des Balkans. De son côté, la Hongrie s’était décidée à appliquer les règles de Schengen qui veulent que toute personne entrant sur le territoire de l’Union européenne doive être munie de documents d’identité lui permettant d’entrer (26) . En outre, l’Autriche décide de restreindre l’entrée des migrants sur son territoire à 80 demandeurs d’asile par jour, et à 3 200 personnes en déplacement. La Slovénie et la Croatie, membres de l’UE, ainsi que la Serbie et la Macédoine annoncent également des limites quantitatives.
 
La deuxième raison de la baisse du nombre de demandeurs d’asile est constituée par l’accord négocié par la chancelière Angela Merkel avec la Turquie et signé par l’Union européenne et la Turquie le 18 mars 2016. Cet accord consiste à payer le gouvernement turc afin que celui-ci abandonne son instrumentalisation géopolitique des migrants, à laquelle il s’était livré jusqu’alors afin d’obtenir des avantages de la part de l’Union européenne. Dans ce rapport de force, l’Union européenne a accepté de verser 6 milliards d’euros à la Turquie, accordant la réouverture des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union (ce qui signifie surtout le maintien des financements de pré-adhésion qui représentent environ 1 milliard d’euros par an), promettant de supprimer les visas pour les ressortissants turcs souhaitant se rendre en Europe, et limitant la question des renvois éventuels de la Grèce vers la Turquie à un accord dit "un pour un" limité à 72 000 personnes. Ceci signifie que, pour chaque syrien renvoyé vers la Turquie au départ des îles grecques, un autre syrien serait réinstallé de la Turquie vers l’Union européenne, dans la limite de 72 000 personnes maximum (27)
À partir de ce moment-là, le gouvernement turc change sa politique qui consistait à faire de son pays une "autoroute à migrants" ; il décide de contrecarrer l’action des passeurs qui organisaient systématiquement l’envoi de migrants en Europe. Le succès très rapide de cette opération confirme combien ce gouvernement, auparavant, était favorable aux actions des passeurs.
 
Le troisième évènement géopolitique majeur expliquant cette baisse du nombre de demandeurs d’asile, dans des pays comme l’Allemagne ou la Suède, est l’évolution géopolitique opérée au sein même du conflit syrien. Les changements dans la situation de guerre civile en Syrie modifient les flux syriens. En raison de la reprise du contrôle de différentes villes par le gouvernement de Bachar el-Assad, les périmètres géographiques de la guerre civile syrienne se réduisent entre fin 2015 et l’année 2016, du fait de l’intervention militaire russe (28), décidée officiellement à la demande du gouvernement syrien, à partir de septembre 2015 et de l’accélération des combats menés de concert par l’armée syrienne, le Hezbollah libanais, et les concours iraniens. À la lumière d’une bonne analyse géopolitique, tous ces appuis qui ont grandement facilité la tâche de reconquête territoriale de l’armée de Bachar el-Assad contre différents groupes militarisés soutenus par d’autres pays n’avaient rien d’imprévisibles
En 2016, les territoires syriens qui connaissent un calme relatif ou un début de calme relatif ou même l’espoir d’un calme à venir sont plus étendus qu’en 2015. Des populations syriennes qui voient alors qu’il est possible de rester chez elles, avec le recul de la violence militaire et la temporisation de la guerre civile là où elles habitent, préfèrent rester en Syrie plutôt que de fuir. Les incitations à partir diminuent donc entre 2015 et 2016, et plus encore en 2017 et 2018.
Certaines populations syriennes réfugiées au Liban ou en Jordanie envisagent même un retour dans leur pays. Le cas d’Alep est à cet égard révélateur de cette situation : l’espoir de l’arrêt de tirs de rebelles sur Alep-ouest et de la reconquête d’Alep-est, puis la concrétisation de cet espoir, avec la fin de la bataille d’Alep le 22 décembre 2016 signifiant la fin d’affrontements au sein de la ville, encouragent les populations d’abord à moins partir, puis d’autres à revenir, en dépit de la difficulté des conditions de vie.
 
Toutefois, en Allemagne, l’impact provoqué par l’arrivée, surtout de septembre 2015 à mars 2016, d’un si grand nombre de migrants en si peu de temps est considérable.
Les problèmes que rencontre l’Allemagne correspondent à l’une des dix lois de géopolitique des populations que j’ai désigné "loi du nombre" (29) : lorsque le nombre de demandeurs d’asile n’était pas fort différent des années précédentes, les procédures prévues se mettaient en œuvre sans difficulté majeure. Lorsque la pression du nombre devient considérable, le phénomène change de nature et la situation devient difficilement gérable, même pour un pays comme l’Allemagne qui a accepté de recevoir de nombreuses personnes se présentant comme demandeurs d’asile et d’en financer les conséquences.
Face au nombre très élevé d’arrivées d’immigrants, des régions et des municipalités éprouvent des difficultés à organiser l’accueil des primo-arrivants. Il faut constater de longues files d’attente devant les centres de premier accueil (Erstaufnahmezentren), des campements provisoires et la carence des services administratifs dans plusieurs localités allemandes. Certes, des Allemands s’organisent en comités d’accueil, distribuent nourriture et vêtements et orientent les demandeurs d’asile vers les administrations compétentes et les cours de langue.
Mais, apparemment débordés, les autorités allemandes parviennent difficilement à enregistrer toutes les demandes d’asile. Et ensuite, les procédures engendrent un engorgement de la justice. Autres constats, les difficultés des administrations à simplement faire l’inventaire et le suivi des immigrés, les violences dues à des immigrés à Cologne la nuit du 31 décembre 2015, les attentats (30) à Berlin ou ailleurs, sans oublier les problèmes liés à l’intégration (31).
 
Fin 2015, l’ancien président allemand Joachim Gauck résume ainsi la situation : "Plusieurs personnes s’inquiètent et se demandent comment l’Allemagne pourra rester ouverte aux réfugiés dans le futur, si des milliers de personnes supplémentaires arrivent en se rajoutant à celles déjà présentes. Serons-nous submergés un jour ? [...] Notre prospère et stable pays sera-t-il poussé vers un point de rupture ? [...] Permettez-moi de citer (un représentant d’une municipalité) : "les professionnels et les bénévoles sont arrivés au bout. Nous sommes dos au mur". [...] Et souvenez-vous que ceci est une déclaration de quelqu’un qui aide, qui joue un rôle actif, et non pas de quelqu’un qui regarde passivement et se plaint. Nous voulons aider. Nous avons un grand cœur. Mais nos moyens sont limités".
L’Allemagne est une société adepte du droit et est attachée à l’ordre juridique. Certains Allemands ont du mal à accepter qu’une partie importante des 620 000 demandeurs d’asile déboutés de leur demande pendant la période 2015-2017 ne soient pas tous partis, et se trouvent donc en situation irrégulière, donc sortis des radars de l’administration. Le départ d’une partie d’entre eux, notamment d’Afghans, vers la France, pays qui accorde plus généreusement l’asile (32) à cette nationalité, ne supprime pas, tant s’en faut, toutes les situations d’illégalité.
En conséquence, la baisse des demandes d’asile et des flux d’immigration en Allemagne en 2017 et 2018 par rapport à 2015 et 2016 ne signifie ni la fin des interrogations en Allemagne sur la façon dans les flux migratoires ont été gérés, ni la fin des conséquences de ces flux.
 
Acte cinq : le dénouement : une aura en berne
Le dénouement se dessine tout particulièrement lorsque les élections législatives allemandes de septembre 2017 se préparent. Selon un sondage publié dans le quotidien Bild, 81 % des Allemands considèrent que Berlin, sous la direction de la chancelière Merkel, s’est montré trop complaisante avec la Turquie. Il est vrai que, outre l’accord asymétrique de mars 2016 rappelé ci-dessus, l’Allemagne a accepté silencieusement des propos fort violents de Recep Tayyip Erdogan ou de ses ministres. L’Allemagne est resté sans réagir face à des meetings organisés en Allemagne en faveur de l’AKP où étaient déversés par des responsables turcs des discours très hostiles aux valeurs de l’Allemagne et fort belliqueux à l’encontre du Parti démocratique des peuples (Halkların Demokratik Partisi - HDP).
Résultat, les élections fédérales de septembre 2017 sont marquées par une forte baisse du Parti chrétien-démocrate et par la percée historique du parti AfD (Alternative für Deutschland), opposé à l’immigration avec, selon les résultats des sièges répartis de façon proportionnelle au Bundestag (33) , 12,64 % des voix. Comme l’écrit ensuite Heinrich August Winkler, "l’entrée de l’AfD au Bundestag est un tournant dans l’histoire" (34). 32,93 % des voix vont à la CDU/CSU contre 41,54 % en 2013. Le SPD, de centre-gauche, réalise son pire score depuis la Seconde Guerre mondiale, à 20,51 % contre 25,73 % en 2013. Les libéraux du FDP reviennent au Bundestag et dépassent la barre des 10,75 % contre 4,76 % en 2013. Les Verts augmentent légèrement leurs suffrages, avec 8,94 % contre 8,45 % en 2013. Enfin, la gauche radicale, Die Linke, est créditée de 9,24 % contre 8,59 %. Pour rester chancelière, Angela Merkel n’obtient la majorité à la Chambre des députés que grâce à la formation, fort longue et difficile à mettre en place, d’une coalition avec le SPD.
 
Dans les mois suivants, la question de l’immigration reste dans l’actualité. Le 16 avril 2018, une attaque antisémite présumée se produit à Berlin. Celle-ci a été filmée par un jeune arabe israélien non-juif qui portait une kippa pour jauger l’antisémitisme dans la ville. On y voit sur des images tournées en vue subjective des individus attaquer le jeune homme à coups de ceinture en criant "juif !" en arabe et en l’insultant L’agresseur présumé principal, qui s’est livré à la police, est un jeune réfugié syrien ayant vécu dans un centre pour migrants près de Berlin.
La chancelière Angela Merkel, interrogée le 22 avril 2018 par la chaîne de télévision israélienne privée Channel 10, se voit obligée de considérer la montée d’un antisémitisme en Allemagne et ses causes : "Nous avons un nouveau phénomène, dans la mesure où nous avons de nombreux réfugiés parmi lesquels il y a, par exemple, des gens d’origine arabe qui amènent une autre forme d’antisémitisme dans le pays", a-t-elle expliqué. "Le fait qu’aucune crèche, aucune école, aucune synagogue ne peut être laissée sans protection policière nous consterne", ajoute la chancelière allemande.
 
En mai 2018, un scandale éclate à l’Office fédéral de migration et des réfugiés (Bundesamt für migration und Flüchtlinge - BAMF, équivalent allemand de l’"Ofpra français"), dont l’antenne de Brême est soupçonnée d’avoir accordé de façon abusive, donc sans procéder aux vérifications nécessaires, l’asile à quelque 1 200 étrangers entre 2013 et 2016. La directrice de l’antenne ainsi que d’autres personnes sont suspendues et mises en examen, mais l’Allemagne s’interroge sur la chaîne de responsabilités pouvant aller jusqu’à la chancelière.
 
Le 26 août 2018 à Chemnitz (Saxe), un Allemand d’origine afghane de 35 ans est mortellement frappé de cinq coups de couteau, vraisemblablement par deux jeunes étrangers, un Syrien et un Irakien. Le lendemain, des milliers de manifestants défilent sous le mot d’ordre suivant : que le gouvernement garantisse "la sécurité de ses citoyens". En septembre, d’autres manifestations se déroulent à nouveau à Chemnitz et à Köthen (Anhalt). Certains manifestants, arborant des drapeaux allemands, du parti AfD et des pancartes telles que : "Arrêter le flot de demandeurs d’asile" ou "Défendre l’Europe !" (35), scandent "Merkel doit partir".
Le 25 septembre 2018, c’est la défaite d’un très proche de la chancelière, Volker Kauder, qui briguait un nouveau mandat à la tête du groupe CDU-CSU au Bundestag et qui occupait ce poste depuis treize ans, donc depuis les débuts de Merkel à la chancellerie. Même si, en Allemagne, les députés de la majorité sont relativement libres par rapport au pouvoir exécutif, ce résultat peut être considéré comme un camouflet infligé à la chancelière Angela Merkel par ses parlementaires et donc comme un signe de la baisse de son autorité au sein de son propre camp.
Le 29 septembre 2018, c’est l’inauguration de la grande mosquée de Cologne en centre-ville, construite par la branche du ministère des affaires religieuses d’Ankara Ditib (Diyanet İşleri Türk-İslam Birliği) ou Union islamo-turque des affaires religieuses. Des milliers de partisans d’Erdogan agitant le drapeau turc convergent vers la nouvelle mosquée, aux cris de "Qui est la plus grande ? La Turquie !". Des Allemands – y compris une partie de la diaspora turque - se demandent quelle est la loyauté de tels partisans vis-à-vis de l’Allemagne puisque nombre d’entre eux semblent privilégier un pays étranger (36).
 
Puis le "discrédit" (37) de la chancelière Merkel auprès des électeurs se trouve indirectement confirmé. Le 14 octobre 2018, aux élections en Bavière, la CSU perd 10,5 points et s’abaisse à 37,5 %. Tandis que l’autre grand parti traditionnel, le SPD, passe sous la barre des 10 % (9,7 %), et que l’AfD entre au parlement régional de Bavière avec 10 % des suffrages. Dans ce contexte, les résultats électoraux font craindre aux entreprises allemandes une sorte d’effet boomerang, c’est-à-dire que la surattraction migratoire de l’Allemagne des années 2014-2016 n’engendre une moindre attraction Ainsi, des entreprises "redoutent que les querelles sur l’immigration à l’intérieur n’affectent l’image de l’Allemagne et découragent les travailleurs qualifiés de venir y travailler" (38).
Le 28 octobre 2018, les élections régionales dans le Land du Hesse donnent des résultats semblables à ceux de la Bavière avec une dizaine de points en moins pour la CDU. Après cette élection, le parti AfD se retrouve désormais représenté dans les assemblées de tous les Länder. Il ne peut plus être considéré uniquement comme un parti de l’est de l’Allemagne. Dès le lendemain de ce mauvais résultat électoral de la CDU, la chancelière Merkel annonce qu’elle ne se représentera pas en décembre 2018 à la présidence de son parti et qu’elle ne demandera pas le renouvellement de son mandat de chancelière aux législatives de 2021.
 
Un tel dénouement est initialement fondé sur un refus de voir les signaux faibles, donc dans une démarche politique s’ancrant essentiellement dans le court terme.
Comme le formule un analyste : "La chancelière a renoncé à chaque tentative d’inscrire sa politique dans une perspective de long terme" (39) . L’habileté politique dont a fait preuve Angela Merkel pour prendre le pouvoir et s’y maintenir, pour gérer certains dossiers, ne peut masquer son insuffisante prise en compte des réalités fondamentales de son pays, des rapports de force géopolitiques et des logiques migratoires. En particulier, penser la liberté des déplacements, c’est penser le fait que l’émigration doit être libre. Cela signifie d’une part ne pas commettre des actes susceptibles de contribuer à contraindre à émigrer et, d’autre part, de combattre les passeurs abusant de la pauvreté des populations.
La tragédie de la chancelière Merkel, ce sont d’insuffisantes actions sur les problèmes structurels les plus problématiques de l’Allemagne, la difficulté de penser les risques du futur, la liberté des peuples à être eux-mêmes et les paramètres géopolitiques de l’immigration. La tragédie d’Angela Merkel pose une autre question car il faut "s’interroger sur la part de la responsabilité allemande dans l’état très inquiétant de l’Europe d’aujourd’hui" (40) et par exemple sur les restrictions apportées à la libre circulation des Européens en raison de "la lente agonie de l’espace Schengen". (41) La tragédie de Merkel n’est-elle donc pas aussi celle d’une UE qui a mal mis en œuvre les libertés dont elle se réclame ?
 
(1) Sur les facteurs et les concepts des migrations internationales, cf. Dumont, Gérard-François, Géographie des populations. Concepts, dynamiques, prospectives,
Paris, Armand Colin, 2018.
(2) L’auteur remercie très chaleureusement Monsieur Henri Reynaud, ancien ambassadeur de France, de ses conseils.
(3) Fécondité nécessaire pour que les femmes d’une génération soient remplacées nombre pour nombre à la génération suivante, donc une trentaine d’années plus tard ; en conséquence, un effectif de cent femmes est remplacé par un effectif semblable de cent femmes. Ce seuil est de 2,1 enfants par femme dans les pays à haut niveau sanitaire et hygiénique.
(4) C’est-à-dire de personnes considérées de souche allemande au titre de la Loi fondamentale de 1949, mais vivant auparavant en URSS.
(5) Sauvy-Wilkinson, Anne, "Alfred Sauvy aurait cent ans", Population & Avenir, n° 642, mars-avril 1999, p. 2
(6) Ce qui n’est nullement le cas ; cf. Dumont, Gérard-François, "Syrie : de la géopolitique des populations à des scénarios prospectifs", Géostratégiques, n° 37, 3e trimestre 2012.
(7) Ces mêmes principes expliquent également l’intervention militaire en Libye de mars à octobre 2011.
(8) cf. Dumont, Gérard-François, "L’"État islamique", un "nouveau califat" pérenne ?", dans : Pautet, Arnaud (coordination), Moyen-Orient, Chaos et recompositions, Paris, Ellipses, 2015.
(9) Précisément Temporarily closed, cf.
https://www.embassypages.com/ambassade1156/, site web consulté le 8 novembre 2018. En revanche, la République tchèque et la Roumanie ont maintenu ouverte leur ambassade à Damas.
(10) cf. Dumont, Gérard-François, 'Les migrants', Audition par la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, 11 mai 2016, dans : Legendre, Jacques, et Gorce, Gaëtan, Rapport d’information sur les migrants, Sénat, Paris, n° 795, 13 juillet 2016, p. 117-120.
(11) Ministre des affaires étrangères et du développement international de la République française de mai 2012 à février 2016.
(12) Dumont, Gérard-François, "Syrie et Irak : une migration sans précédent historique ?", Diploweb.com, La revue géopolitique, 12 décembre 2015.
(13) Dumont, Gérard-François, "L’"État islamique", un "nouveau califa" pérenne ?", dans : Pautet, Arnaud (coordination), Moyen-Orient, Chaos et recompositions, Paris, Ellipses, 2015.
(14) Pérouse, Jean-François, 'La Turquie et la "crise migratoire" de 2015", Anatoli, n° 9, automne 2018.
(15) Dumont, Gérard-François, "Syrie et Irak : une migration sans précédent historique ?", Diploweb.com, La revue géopolitique, 12 décembre 2015.
(16) Le Monde, 11 mars 2016.
(17) Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe : de l’Atlantique à l’Oural, Paris, PUF, 2016.
(18) La route des Balkans recouvre en réalité plusieurs routes, par exemple d’Istanbul à Sofia en Bulgarie, ou de Turque en Grèce pour rejoindre, via les Balkans, Belgrade, puis Budapest ou Ljubljana et les autres pays de l’Union européenne.
(19) En effet, d’autres solutions auraient pu être mises en œuvre sous forme de visas humanitaires et/ou de protection temporaire. Selon la formule de la directive du Conseil européen du 20 juillet 2001 : la protection temporaire est "une procédure de caractère exceptionnel assurant, en cas d’afflux massif ou d’afflux massif imminent de personnes déplacées en provenance de pays tiers qui ne peuvent rentrer dans leur pays d’origine, une protection immédiate et temporaire à ces personnes, notamment si le système d’asile risque également de ne pouvoir traiter cet afflux sans provoquer d’effets contraires à son bon fonctionnement, dans l’intérêt des personnes concernées et celui des autres personnes demandant une protection".
(20) Certes, l’ouverture des frontières de l’Allemagne est suivie d’une série de restrictions : le 13 septembre 2015, suspension des accords de Schengen et réintroduction des contrôles à la frontière avec l’Autriche ; Kosovo, Albanie et Monténégro sont ajoutés à la liste des "pays d’origine sûrs" ; regroupement familial suspendu pendant deux ans pour les titulaires de la protection subsidiaire… Mais ceci n’annule pas les effets enclenchés.
(21) Chiffres du site Eurostat, consulté le 12 novembre 2018.
(22) Rapporté à la population des pays, la Hongrie et la Suède ont un pourcentage plus élevé.
(23) Eurostat 44/2016 - 4 mars 2016.
(24) Eurostat 46/2017 - 16 mars 2017.
(25) Eurostat 47/2017 - 20 mars 2018.
(26) Dumont, Gérard-François, “L’Union européenne entre "hiver démographique" et crise des migrants”, Diplomatie, Les grands dossiers, n° 36, décembre 2016 – janvier 2017.
(27) Dans les faits, cette partie de l’accord n’a donné lieu qu’à une très faible application.
(28) Sans omettre l’action de la diplomatie russe pour limiter, voire arrêter l’envoi d’armes et de munitions à certains groupes rebelles par la Turquie ou le Qatar.
(29) Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007
(30) Selon une note du renseignement hongrois, "il a été établi que plus de dix membres de la cellule terroriste responsable des attaques commises à Paris le 13 novembre 2015 et à Bruxelles le 22 mars 2016 ont séjourné ou transité en Hongrie entre juillet et novembre 2015, en profitant du flux de migrants" ; cf. "Comment les terroristes se sont infiltrés en Europe", Le Monde, 13 & 14 novembre 2016.
(31) Qui peuvent être objectivement mesurés par le fait que les turcs vivant en Allemagne (et en Europe) – comprenant un nombre croissant de binationaux donnent un pourcentage de suffrages au parti islamique de l’AKP d’Erdogan nettement plus élevé que les Turcs de Turquie.
(32) Leschi, Didier, Migrations : la France singulière, Fondapol, octobre 2018.
(33) Qui élit la moitié des 598 députés. L’autre moitié des députés sont élus selon un scrutin majoritaire à un tour dans 299 circonscriptions. Notons qu’avec un mode de scrutin pour les élections législatives conforme à celui existant actuellement en France, l’AfD n’aurait sans doute aucun député. En revanche, selon le mode de scrutin allemand, en France, le Font national (Rassemblement national) aurait obtenu plusieurs dizaines de sièges de députés aux élections législatives françaises de juin 2017.
(34) Winkler, Heinrich August, Le Monde, 7-8- octobre 2018.
(35) Le Monde, 27 août 2018.
(36) Un tel questionnement peut concerner d’autres diasporas, dans divers pays ; cf. Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.
(37) Uterwedde, Henrik, "Fin de partie pour Angela Merkel ?", Telos, 9 octobre 2018.
(38) Boutelet, Cécile, "En Allemagne, un modèle grippé", Le Monde, 16 octobre 2018.
(39) Winkler, Heinrich August, op. cit.
(40) Heinrich August Winkler, Le Monde, 7-8- octobre 2018.
(41) Su, Romain, Telos, 6 novembre 2018 ; cf. Dumont, Gérard-François, "Schengen est mort de ne pas avoir été appliqué", Liberté politique, 6 novembre 2015 ; "Sur le volet sécuritaire, Schengen est déjà mort", La Tribune de Genève, 28 janvier 2016.

Envoyé par l'auteur, 20 janvier 2019
 
   
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Grand débat : un fiasco serait l'échec de la France
 
Comment croire que les conclusions du grand débat qui seront tirées au plan national ne seront pas totalement démagogiques ? Qui peut penser que l'on va satisfaire les Français en quelques semaines et même en quelques mois ?
Même s'il faut souhaiter la réussite du "grand débat", d'abord parce que la France doit retrouver optimisme et cohérence, ensuite parce que nous avons besoin de nous mettre d'accord pour réformer et enfin parce que cela peut contribuer à résoudre en partie l'épisode gilets jaunes, le risque est immense car l'échec serait la certitude de gravement empirer la situation. Ce sera tout ou rien.
Or, comment y croire vraiment ? Sans la méthode Coué, on cherche vainement des indices rassurants.
"Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde" (Camus). En l'occurrence, il ne s'agit pas d'un "débat" au sens strict du mot mais plutôt d'une consultation. La séquence de lancement réussie par Emmanuel Macron n'a rien à voir avec la suite. Qui va débattre et avec qui ? Quels consensus vont naître de ces débats mystérieux ? Où seront-ils consignés ? Qui les mènera vraiment ? Avec quelle compétence ? Qui s'opposera à qui ? On peut se réjouir du retour des maires qui sont les seuls politiques ayant l'estime des Français, mais cette mission supplémentaire n'est en fait pas leur rôle. Il eût mieux valu organiser le grand débat des maires qui savent tout de ce qui se passe dans leurs communes, plutôt que d'avoir à se confronter à leurs administrés.
 
Confrontation villageoise
Le président de la République a toutefois réussi cette première confrontation villageoise, il a donné le sentiment que la République est de retour, il a parlé aux Français, à tous les Français et ce n'était pas seulement une tentative de récupération des gilets jaunes, son énergie était contagieuse. Mais comment croire ou même espérer que les conclusions qui seront tirées au plan national ne seront pas totalement démagogiques ? Chacun voit midi à sa fenêtre et on ne pourra pas en vouloir aux Français d'estimer que "charité bien ordonnée commence par soi-même" et que c'est le moment de faire sa liste au Père Noël ! Le risque c'est que le Père Noël au bout du compte soit perçu comme une ordure.
La lettre du Président dresse très bien un tableau des problèmes français pour lesquels il n'y a pas eu de réponses. En la lisant on a envie qu'il réponde - lui- ! Puis on reste désarmé et impuissant devant les réponses que nous sommes supposés apporter et les suggestions à faire. Je me suis posée la question de savoir ce que j'allais proposer et j'ai honteusement pris conscience de ma totale incompétence, qu'allais-je par exemple suggérer comme solution à "comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et efficace ?" ! En revanche, je devine que la taxation du capital, du "grand capital" sous la forme par exemple du retour de l'ISF, même s'il est soi-disant intouchable, sera le premier souhait des Français, sous prétexte d'égalité. (Précisons que de fait la suppression de l'ISF n'a pas eu lieu, l'impôt a été remis sous un autre nom sur l'immobilier). Quoiqu'il en soit, la suppression de l'ISF est paradoxalement une mesure favorable aux gilets jaunes car cela permet l'investissement donc la croissance des entreprises donc de l'emploi, cela retient les investisseurs (forcément riches, ce ne sont pas les pauvres qui mettent de l'argent dans les entreprises), etc.

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 17 janvier 2019
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Stop à l'irresponsabilité des chaînes d'infos
 
Informer oui, mais profiter de l'actualité et mettre de l'huile sur le feu en permanence par appât du profit, finit par être insupportable !
 
Les journalistes eux-mêmes le reconnaissent (en off!), les politiques sont effondrés (sauf ceux que cela arrange), les gens de bon sens sont exaspérés, les Gilets jaunes starifiés se frottent les mains et le monde entier ricane devant les reportages des émeutes "démocratiques" en France. Un pays où il faudrait de nouvelles lois pour punir un malfrat qui casse à coup de barre de fer ? Ces images qui tournent en boucle sur les chaînes d'info en continu sont un poison pour l'image de la France, pour l'économie, pour le climat social, pour l'avenir des réformes, pour les salariés en chômage technique, pour le moral... et une incitation supplémentaire à la violence.
 
Non ! Ne rétorquez pas qu'"il faut bien informer", ou que "c'est la liberté de la presse"! Ce n'est plus de l'information, c'est du lavage de cerveau lorsque la même image la plus violente sert de fond d'écran en boucle à tous les débats et tout au long la journée. Quand la vitrine de Chanel fracassée fait le tour du monde inlassablement, quand on interroge complaisamment micro au poing, face caméra, le pillard devant un magasin de prothèses attaqué (sic), et que celui-ci dit impunément qu'il va se faire plaisir et qu'il va revenir pour ses cadeaux. Quand on cherche à interviewer n'importe quel gilet jaune sanctifié pour l'occasion et qui n'a rien à dire sauf à déclarer " nous ne lâcherons rien" sans savoir quoi, puis à bout d'argument demander que" Macron dégage".
 
"The show must go on " ! Alors, c'est vrai : les chaînes d'infos sont des entreprises comme les autres ; et sans vergogne tous ceux qui y collaborent, les yeux plein d'étoiles disent qu'ils battent tous les records d'audience. Et quand on tient un best-seller commercial pourquoi y renoncer et comment ? L'audimat, c'est le chiffre d'affaires de la boîte, d'autant que la concurrence est là, stimulante y compris celle des réseaux sociaux. On ne va quand même pas se priver de gagner des auditeurs, d'autant qu'en plus, il faut faire mieux que les autres, plus et plus spectaculaire : bien filmer la voiture qui brûle en donnant l'impression que c'est toute la rue qui flambe, gros plans sur les coups d'où qu'ils viennent - policiers ou casseurs, tout est bon. Et puis il y a les "produits dérivés" : la cagnotte pour défendre le boxeur de flic, le gradé qui a cogné un peu fort et qui a la légion d'honneur, le commerçant qui pleure devant son magasin dévasté... On crée un effet d'entrainement !

Une information en appât du profit
Ne jetons toutefois pas la pierre à ces chaînes de TV en continu, il faudrait être commercialement suicidaire pour aborder d'autres sujets, le samedi entre autre, puisque les mêmes qui protestent - les téléspectateurs - sont au rendez-vous ! Tout le monde participe à cette descente aux enfers au détriment de chacun, y compris des Gilets jaunes. Nous paierons cher cette addition et cette addiction. Alors, il faut lancer un appel à la déontologie journalistique et à l'éthique collective. Que les patrons des chaines de télévision se réunissent et s'imposent une auto discipline commune. Est-ce trop demander qu'ils signent un accord se contentant d'informer : montrer les événements oui, mais renoncer à ces fonds d'écran "vendeurs", arrêter de faire la promo de cette émeute de 50 000 personnes...
Oui, les Français soutiennent (de moins en moins) une démarche consistant au départ à demander moins impôts, mois de taxes, un meilleur pouvoir d'achat et des politiques efficaces ! Qui ne serait pas d'accord ? Qui n'est pas outré par les vases communiquant consistant immédiatement à remettre une taxe quelque part pour récupérer ce que l'on vient de céder ?
 
Mais reprenons nos esprits et méditons le constat de Victor Hugo "la populace ne peut faire que des émeutes, pour faire une révolution il faut le peuple". Il serait salutaire que les chaines d'info ne jouent pas le catalyseur qui peut faire croire à une révolution. Que celles-ci soient conscientes de leur responsabilité dans ce qui se passe sous nos yeux, c'est le cas de le dire !
Informer oui, mais profiter de l'actualité et mettre de l'huile sur le feu en permanence par appât du profit, finit par être insupportable ! Il y a un moment ou un code déontologique respectable et respecté s'avère indispensable.
Vous avez dit CSA ? Qu'attend le régulateur de l'audiovisuel ?

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 10 janvier 2019
Publié dans Du côté des élites
Écrit par
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Bioéthique, LaREM et le choix risqué du durcissement
 
Agnès Thill est députée LaREM de l'Oise. Elle est hostile à l'extension de la PMA et l'a redit à la suite du rapport de son collègue Jean-Louis Touraine sur la révision de la loi de bioéthique. Minoritaire au sein de son groupe ? Oui, mais elle pensait que le respect du pluralisme de convictions devrait aller de soi chez les macronistes. C'était sans compter sur l'intransigeance d'une partie des députés LaREM qui refusent toute déviance par rapport à leur définition du "progressisme" ; alors qu'Emmanuel Macron en a lui-même une conception plus équilibrée.
Certes, Aurélien Taché et ceux qui réclament rien de moins que l'"exclusion" de leur collègue ne lui reprochent pas stricto sensu son opposition à la PMA. Mais un raisonnement selon lequel l'introduction de la notion de "parent d'intention" brouillait la conception habituelle du mot de "parent" et que les musulmans "que nous savons opposés à cet éloignement progressif des concepts de père-mère, homme-femme" seraient tentés d'extraire leurs enfants de l'école publique, ce qui favoriserait "l'éclosion d'écoles coraniques".
C'est cette phrase qui a conduit une vingtaine de députés de son propre groupe à l'accuser d'"homophobie", d'"islamophobie", de "complotisme" et autres amabilités. Des mots aussi durs que ceux utilisés contre les élus mélenchonistes ou lepénistes.
 
Agnès Thill fait parfois des raccourcis nuisant à la clarté de ses propos. On peut s'étonner qu'elle brandisse contre la PMA les réactions supposées de la communauté musulmane alors qu'elle déniait récemment aux catholiques, dont elle est, le droit de s'exprimer au nom de leur foi sur ces sujets et qu'elle portait sur les catholiques de Sens commun le même le jugement caricatural que ses "amis" portent sur elle. Mais le "cas Thill" est révélateur de l'esprit dans lequel se prépare la révision des lois de bioéthique. La dureté des réactions contre la députée de l'Oise, la focalisation sur certaines maladresses d'expression traduisent une volonté de la diaboliser en faisant l'économie du débat de fond qu'elle soulève. L'assimilation de l'hostilité à la PMA à de l'homophobie disqualifie par avance tout dialogue et laisse deviner que seul l'argument d'autorité comptera au moment du vote de la loi.
 
Ce recours à la stigmatisation est contraire à l'esprit de la grande consultation où aucun sujet ne doit être interdit ni aucun point de vue, même minoritaire, discrédité par principe. Or, non seulement les conclusions de la mission Touraine n'ont tenu aucun compte de la très large participation aux États généraux de la bioéthique, mais elles ont durci les engagements de campagne de Macron. Sur ces questions de bioéthique (clause de conscience, PMA, expérimentations sur l'embryon…), la Marche pour la vie a réuni plusieurs dizaines milliers de personnes à Paris - au moins autant que de "gilets jaunes" la veille. C'est une incitation pour Emmanuel Macron à rechercher l'apaisement sur ces questions sensibles plutôt qu'à laisser une partie de ces troupes durcir le ton, au risque qu'une fracture sociétale prenne le relais de la fracture sociale déjà si éprouvante.

Paru dans Le Figaro, 21 janvier 2019
Publié dans Du côté des élites
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La baisse de la natalité en France est un effet de la détérioration de la politique familiale
 
Les décisions prises ces dernières années, ainsi que la réduction des dotations aux collectivités territoriales, participent à la chute continue du nombre de naissances, explique le démographe Gérard-François Dumont.
 
LE FIGARO- Comment s'explique cette quatrième année de baisse des naissances ?
Gérard-François DUMONT- Cette baisse des naissances est avant tout liée à la diminution de la fécondité. Le bilan démographique de l'année 2018 confirme les effets de la détérioration de la politique familiale. Car la confiance dans la politique familiale joue un rôle dans la décision des couples d'agrandir leur famille. Aujourd'hui, nous sommes toujours dans un cycle de baisse qui a débuté en 2015, après la mise sous condition de ressources des allocations familiales. Depuis, toute une série de décisions se sont accumulées et ont entraîné une perte de confiance.
On peut y ajouter de nouveaux signaux négatifs, avec la revalorisation des plafonds de ressources et des allocations familiales à un niveau inférieur à celui de l'inflation. Ce genre de mesures touche tout particulièrement les Français des classes moyennes et inférieures. Enfin, la politique familiale a aussi été très durement touchée, de manière indirecte, par les 13 milliards d'euros de réductions des dotations aux collectivités territoriales. Beaucoup de collectivités qui avaient envisagé de créer de nouvelles crèches ou des relais d'assistantes maternelles ont dû suspendre leur projet. Le nombre de places de crèches a donc bien moins progressé qu'annoncé.
 
D'autres démographes évoquent l'influence de la crise économique et les maternités de plus en plus tardives pour expliquer cette baisse de la natalité. Vous ne partagez pas leur analyse ?
Certains considèrent sans doute qu'il n'est pas politiquement correct d'étudier l'impact de la politique familiale sur la fécondité… Il n'y a pas eu d'effets de la crise économique de 2008 sur les naissances car la France a maintenu une fécondité plus élevée pendant cette période difficile et jusqu'à 2014. Ces dernières années, il est vrai que les Françaises ont reporté les naissances, notamment en raison de l'allongement des études. Mais ce phénomène de retard de la maternité ne s'exerce plus guère. En effet, la fécondité ne remonte pas chez les femmes plus âgées comme par le passé. Enfin, le nombre de mariages n'a plus d'influence sur la fécondité. Contrairement à l'Italie ou à l'Espagne, où les couples se marient avant d'avoir des enfants, la France est "championne d'Europe" des naissances hors mariage.
 
La France reste tout de même "championne d'Europe" des bébés…
Malgré des coups de rabot successifs, la France conserve une politique familiale nettement meilleure que la moyenne européenne. Là encore, on peut observer le lien entre fécondité et politique familiale. Les pays européens les moins généreux pour les familles - comme l'Italie, l'Espagne, la Grèce ou le Portugal - affichent les indices de fécondité les plus faibles. L'Allemagne fait figure d'exception car elle enregistre peu de naissances malgré un budget élevé consacré à la politique familiale. Cette particularité s'explique par un état d'esprit peu propice à la conciliation de la vie professionnelle et familiale. Les Allemands considèrent que les femmes qui ont un bébé doivent se consacrer uniquement à son éducation durant les premières années de sa vie. Celles qui reprennent un travail - traitées de "mères corbeaux" - restent mal jugées. Récemment, l'Allemagne a fini par prendre des mesures en faveur de l'aide à la garde d'enfant et la fécondité est remontée à 1,6 enfant par femme en 2016.
 
Les Français voient dans la forte natalité un signe de confiance en l'avenir. La crise sociale des "gilets jaunes" pourrait-elle entraîner une nouvelle baisse des naissances ?
Tout dépend évidemment des réponses apportées à cette crise. On peut imaginer que le gouvernement décide de revoir sa politique familiale. Dans les cahiers de doléances, certains ont déjà demandé que les allocations familiales soient revalorisées à hauteur de l'inflation ! Il faut aussi voir les "gilets jaunes" comme un mouvement créateur de liens sociaux. Des Français qui vivaient seuls se sont rencontrés, les ronds-points sont devenus de nouveaux lieux de sociabilité. Il n'est pas exclu que ce mouvement favorise la création de nouveaux couples et de nouveaux bébés !
Paru dans Le Figaro, 16 janvier 2019
Le recteur Gérard-François Dumont, géographe et démographe, est professeur à l'université de Paris-IV Sorbonne. Il préside aussi la revue Population & Avenir.
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Nourrir la planète
 
J’apprends par la presse qu’un groupe de trente-sept experts non identifiés appartenant à 16 pays nous donne la recette d’un "régime de santé planétaire" qui permettrait à notre planète de nourrir 10 milliards d’individus en 2050. C’est vraiment prendre le problème par le mauvais bout, les pays qui ont une croissance démographique forte sont justement ceux qui dès maintenant, n’ont pas de quoi se nourrir. La solution n’est pas alimentaire mais démographique, si 820 millions de personnes dans le monde souffrent de sous-nutrition elles appartiennent à des pays qui sont incapables de se gouverner et de se développer et qui prolifèrent comme des lapins.
Il est bien possible que 2,4 milliards soient au contraire en situation de surconsommation, et il est gentil de se préoccuper de leurs diabète, hypertension et troubles vasculaires, mais la richesse dont ils profitent n’est pas née de rien, mais de leur civilisation, de leur ingéniosité et de leur travail.
La première action à entreprendre est de limiter la croissance démographique qui entraine l’appauvrissement de pays qui pourraient ainsi se développer et atteindre la suffisance alimentaire. Comment peut-on espérer que dix milliards d’humains puissent se nourrir un jour de la même manière si on tient compte des différentes habitudes alimentaires et des climats.
Les experts préconisent un menu type ramenant la moyenne actuelle des pays riches de 3700 calories à 2500 par jour. Il conviendrait de manger par jour 500 grammes de légumes et de fruits complétés par des céréales complètes, des produits laitiers et "quelques cuillerées d’huile végétale de préférence insaturée". Par contre on serait réduit à 14 grammes de viande par jour, soit un steak ou un hamburger par semaine - Sully lui souhaitait une poule au pot tous les dimanches ! -
Par exemple un Nord-Américain devrait diviser par plus de six sa ration actuelle de viande rouge tandis qu’un habitant d’Asie du Sud-Est devrait la multiplier par deux. On imagine que l’Américain devrait se rabattre alors sur le riz libéré par le changement de régime alimentaire des Asiatiques.
Notre groupe d’experts fait remarquer qu’ainsi 11 millions de morts prématurées pourraient être évitées chaque année dans le monde, ce qui, remarquons-le, augmenterait encore la croissance démographique cause de tous nos maux.
On imagine l’ONU mettant en place un système mondial de tickets de rationnement et combattant l’inévitable marché noir. On pourrait aussi rationner le tabac et n’autoriser la vente d’alcool qu’un jour sur deux. J’ai connu ça pendant les années les plus noires de notre histoire et ne suis pas sûr de vouloir recommencer par solidarité mondiale.
Je me demande qui paye tous ces experts pour leurs fumeuses théories mais je pense qu’il serait plus pertinent de les conduire aux champs pour qu’ils participent aux travaux de la terre qui elle "ne ment pas".

Envoyé par l'auteur, 18 janvier 2019
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Monsieur le maire, si proche des gens, si loin de la technostructure parisienne
 
C'est le dernier sauveur suprême. Celui qu'on aurait dû écouter, celui qui nous aurait évité ça, celui qui va nous arranger ça : le maire. Le petit maire ou le grand maire : le maire qui parle, le maire qui écoute, le maire qui alerte, le maire qui comprend, le maire au plus près de ses administrés, le maire au plus près du terrain. La classe politique et les médias, tout le monde ne jure que par lui. Même le président de la République, qui les avait jusqu'alors dédaignés, a fait son mea culpa. On peut comprendre un tel enthousiasme : le maire est le dernier corps intermédiaire qui reste populaire. Le dernier qui peut se prévaloir de résultats concrets. Le dernier qui conserve un contact avec ceux que la technostructure parisienne méprise et a évacué de ses tableaux Excel.
 
Mais l'enthousiasme risque de vite retomber. Les "gilets jaunes" ne se sont pas révoltés parce que le président de la République avait méprisé les corps intermédiaires - mais c'est parce que les corps intermédiaires (partis, syndicats et élus locaux) ne représentaient plus grand-chose qu'il les a méprisés. La révolte des "gilets jaunes" vient de loin, de choix politiques, nationaux et européens, qui se situent au-delà des maires : virage libéral et européen de 1983, monnaie unique, libre-échange mondialisé, désindustrialisation, immigration. Les maires subissent ces choix stratégiques comme le reste de la population.
 
Ils tentent d'en réparer les effets les plus néfastes en jouant les assistantes sociales de luxe. Ils s'efforcent de maintenir à bout de bras les commerces de centres-villes laminés par les grandes surfaces qu'on a laissées s'implanter partout. Ils embauchent dans les mairies les jeunes que les usines, délocalisées en Chine, n'embauchent plus. Ils arment une police municipale contre des trafiquants de drogue qui ne la craignent pas. Certains d'entre eux croient habile de construire des mosquées pour obtenir les voix musulmanes ; certains même financent des voyous qui leur servent de rabatteurs. Ce sont les élus locaux qui ont construit à tour de bras les fameux ronds-points qui servent désormais de lieu de rendez-vous des "gilets jaunes" ; à la télévision, les porte-voix de la décentralisation vantent ces "investissements publics qui soutiennent la croissance" qu'en d'autres temps on aurait appelés gaspillages. Et ces départements se ruinent pour accueillir "les mineurs isolés" venus de toute l'Afrique, qui ne sont en vérité ni mineurs ni isolés.
 
Les sauveurs sont désespérés : la plupart n'ont pas les moyens ni en hommes ni en argent de remplir les compétences que les lois faussement généreuses de la décentralisation leur ont accordées. Ils se sont fait absorber les compétences qu'ils possédaient par les communautés de communes ou les Régions, toutes ces structures superfétatoires qui ont embauché à tour de bras sans que personne ne réduise ailleurs les effectifs publics. Macron n'avait pas tort de vouloir juguler cette hémorragie. Il jure sans doute désormais qu'on ne l'y reprendra plus.
Paru dans Le Figaro, 18 janvier 2019
Publié dans Du côté des élites
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Y a-t-il des guerres justes ? (1)
 
La guerre étant toujours cruelle, on se dit, non sans raison, qu'elle ne peut jamais être juste. Pourtant, qu'on y réfléchisse : s’il ne pouvait pas du tout y avoir de "guerre juste", toute résistance, toute autodéfense serait aussi injuste que toute agression. Ce serait une bonne affaire pour les méchants. Néanmoins, chercher la paix et la justice par le moyen d’une action de force ne peut se justifier que de la part de l’autorité légitime, avec une intention droite, et si le bien commun est gravement mis en cause.
La guerre est un affrontement sanglant entre groupes et non entre individus. L’homme est très social. Il est sensible à la justice et gouvernable par raison. Et pourtant il pratique la guerre, affrontement meurtrier entre sociétés ou groupes sociaux. Contrairement à une idée reçue, le meurtre n’est pas chez l’homme un résidu d’animalité. Il est au contraire un propre de l’homme. Les animaux d’une même espèce se battent beaucoup en combat singulier, mais le plus souvent ne se tuent pas, et pas en réunion. Des processus naturels de régulation bloquent l’agressivité du vainqueur dès que le combat a désigné le vainqueur.
 
La guerre est quelque chose de propre à l’homme
Il faut d’abord prendre la mesure du fait "guerre" : tous les éléments à notre disposition montrent que l’affrontement armé entre groupes humains est un fait universel dans le temps et dans l’espace, non pas exceptionnel mais assez courant (Jean Zammit et Jean Guilaine, Le sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Seuil, 2000 ; voir aussi John Keegan, Histoire de la la guerre, 1993, traduction française, Perrin, 2014). La guerre est une caractéristique humaine aussi regrettable qu’indiscutable.
 
Chez les animaux mammifères, il y a des processus de régulation de la violence dans le groupe, qui évitent la guerre. Au cours d’un "duel" ou en guerre, l’homme peut lutter à mort. La violence, chez l’homme, doit être régulée par la culture et le droit, car le sentiment d'humanité n'y suffit pas et elle ne l’est pas par des mécanismes ou des instincts. Une culture fonctionnelle est une culture de paix et en même temps une culture de limitation de la guerre, quand il y a recours collectif à la force armé. C’est pourquoi, si les barrières culturelles sautent, ou si la culture prend un caractère pervers, les humains peuvent se tuer sans limite. Les animaux ne font généralement pas ainsi. Le combat, l’épreuve de force sont souvent la règle, entre individus d’une même espèce, pour le territoire, la nourriture, la reproduction, le rang. Toutefois, il est très rare qu’il y ait une mort provoquée à l'intérieur d'une même espèce. C’est un peu comme dans certains duels jadis, qui s’arrêtaient "au premier sang". Certains conflits armés, chez des primitifs, mais pas toujours, se conforment à un schéma semblable. S'il y a un mort, ou même un blessé grave, tout s'arrête. Chez les insectes sociaux, il y a des affrontements à mort pour le territoire, mais là encore entre sociétés de différentes espèces (par exemple, fourmis contre termites), pas, que je sache, à l'intérieur d'une même espèce. 
 
Quand l’épreuve de force animale a suffisamment désigné son vainqueur, tout se calme
Chez les chiens, par exemple, c’est ritualisé : le vaincu exhibe un comportement de soumission, sur le dos, pattes en l’air. Souvent, après un combat, la hiérarchie est fixée entre dominant et dominé, et il n’y a plus de conflit. De plus, l’exhibition du comportement de soumission inhibe l’agressivité du vainqueur (Konrad Lorenz, L’Homme dans le fleuve du vivant, Flammarion, 1992). En outre, il n’y a pas de guerre entre meutes, bien que les prédateurs puissent chasser en meutes. 
Les spécialistes discutent la question, au sujet des primates et surtout des chimpanzés, à partir de faits qui semblent tout de même assez isolés. Quand un mâle dominant en remplace un autre, il arrive que le nouveau détruise la progéniture du prédécesseur. Il y a aussi quelques faits d’élimination d’un groupe chimpanzé par autre groupe, qui peuvent évoquer certains raids chez des primitifs aboutissant à des meurtres d'individus isolés. Est-ce lié un phénomène instinctif, comme lorsqu’une poule tue ses propres poussins, quand elle ne peut plus les reconnaître à l’odeur ? Est-ce en rapport avec un besoin d’espace vital ? Des truites peuvent s'entre-dévorer, si l'espace vital fait défaut. Ce sont des questions disputées. 
 
La guerre se trouve dans l’homme en tant qu’homme et non pas dans l’homme en tant qu’animal
Globalement, disons que la guerre est une particularité humaine. Cela éclaire sur les causes de la guerre. Comme il est faux que la guerre soit un résidu d’animalité, le progrès de la raison ne va pas l’éliminer automatiquement – car la raison peut être structurée plus qu’on ne croit par une logique de méfiance et de guerre (par le "doute", par exemple). L’homme, dépourvu des régulations instinctuelles de l’animal, n’évite la guerre et ne régule sa violence que par la religion, la morale et le droit. Si ces régulateurs viennent à manquer ou ne fonctionnement pas, la guerre peut prendre un caractère dévastateur. En outre, il est courant que l’homme, subvertissant la fonction de la culture, en fasse un motif de guerre (guerres de religions ou d’idéologies, par exemple).
La guerre se trouve dans l’homme en tant qu’homme et non pas dans l’homme en tant qu’animal. 
 
La guerre est spécifiquement humaine et elle est la meilleure démonstration possible des effets du péché originel
L’homme est une espèce hyper sociale, dont les moyens intellectuels et physiques lui permettent de progresser et, de plus en plus, de ne pas être soumise à la loi de la rareté. Il dispose d'un langage de double articulation, unique en son genre. Il a par ailleurs une aptitude forte à l’amitié, à l’amour, il est très sociable, et la longueur de l’éducation est exceptionnelle (de l’ordre de 15 ans, au moins), les animaux étant tous adultes beaucoup plus vite. Un être si social et doué de raison devrait normalement régler les différents non par épreuve de force mais par discussion ou arbitrage. Or le fait est qu’il n’y arrive pas si souvent. C’est la marque d’un déséquilibre fondamental, que l’on constate chez l’homme et chez l’homme seulement. C’est donc un fait que l’homme est un être de la nature, qui très couramment ne suit pas sa loi naturelle.
 
La notion de justice est très importante pour l’homme
Être juste consiste à obéir à la loi de paix, appelée loi naturelle (Thomas d'Aquin, Somme Théologique, Ia-IIae, q. 91, art. 1 et q.94. Pour une approche par le bas, voir Henri Hude, Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2013, ch.11-13). Vivre en paix, en bienveillance mutuelle, est de plus l’intérêt commun. Le droit, essentiel à la constitution de l’homme, est la mise en œuvre raisonnable de cette loi de paix inscrite dans notre constitution, notre nature. Le langage humain a la particularité de signifier le vrai et le faux, le juste et l’injuste (Aristote, Politique, Livre I, 1253a, voir citation, plus bas). La guerre se manifeste lorsque l’homme ne suit pas cette loi qui est inscrite en lui et quand les hommes ne se parlent plus. Si l’homme en vient à ne pas suivre sa propre loi, il se détruit, car il retombe au niveau des animaux, à cette différence près que les animaux, eux, ont une régulation naturelle de la violence.

Citation d’Aristote : "La voix peut bien exprimer la joie et la douleur ; aussi ne manque-t-elle pas aux autres animaux, parce que leur organisation va jusqu'à ressentir ces deux affections et à se les communiquer. Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste ; et l'homme a ceci de spécial, parmi tous les animaux, que seul il conçoit le bien et le mal, le juste et l'injuste, et tous les sentiments de même ordre, qui en s'associant constituent précisément la famille et l'État."

Paru sur www.henrihude.fr, 17 janvier 2019
Publié dans A tout un chacun
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