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L’honneur de la France
 
Dimanche dernier, le Président de la République a commémoré l’arrestation, les 16 et 17 juillet 1942, de treize mille Juifs par la police parisienne, leur internement au Vel d’Hiv et leur livraison à l’occupant allemand. Il est juste que les plus hautes autorités de l’Etat manifestent par leur présence, le regret et la douleur de la nation devant cet acte cruel. Nous savons aujourd’hui que ces déportés ont presque tous péri dans les camps de concentration nazis.
Mais Emmanuel Macron a cru bon de faire plus. Reprenant un thème initié par Jacques Chirac en 1995 et développé par François Hollande en 2012, il a affirmé que la responsabilité de la sinistre rafle retombait exclusivement sur notre peuple. Il a fustigé une salissure indélébile sur notre honneur national : "C’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation". "Pas un seul Allemand n’y prêta la main".
     
Dans le demi-siècle qui a suivi la guerre, cette interprétation ignominieuse de l’événement en question a été repoussée par tous les responsables de l’Etat. De Charles de Gaulle à François Mitterrand, ils ont fait la distinction entre la France, qui s’opposait à l’occupant, et quelques Français dévoyés qui collaboraient avec lui. Une autre génération est aujourd’hui au pouvoir. Elle se croit meilleure juge de notre histoire que ceux qui l’ont faite. Elle affirme s’appuyer sur les recherches historiques les plus récentes pour rétablir la vérité.
Si faible que soit ma voix, je veux dénoncer ce qui est aujourd’hui un mensonge officiel. Il m’est insupportable que quiconque et surtout le chef de notre propre Etat, porte des coups à la dignité de la France. Certes, comme l’a dit le même Macron, un peuple se grandit quand il reconnaît les fautes qu’il a commises. L’Allemagne nous en donne l’exemple. Mais imputer à notre patrie un crime dont elle est innocente, c’est l’humilier et l’abaisser.
Pour prouver la culpabilité nationale, le Président nous présente un raisonnement simple. Les ordres d’arrestation sont venus de Vichy. Or "Vichy était le gouvernement de la France". Donc la France est responsable de la rafle.
       
Jusqu’en 1995, pareille énormité aurait scandalisé l’opinion publique. Jacques Chirac avait veillé à en atténuer l’effet en proclamant l’existence de deux France, l’une à Vichy, l’autre à Londres, l’une mauvaise, l’autre bonne. L’héroïsme de la seconde ne rachetait pas le crime de  la première mais il lui était une sorte de contrepoids. Sarkozy et Hollande ont repris cette thèse embrouillée et contradictoire sans rien y changer.  Macron ne s’embarrasse plus des précautions de ses trois prédécesseurs. Il choisit d’aller droit à ce qu’il considère comme une vérité "implacable". Pour lui, il n’y a jamais eu qu’un seul Etat français et une seule France : celle dont le chef s’appelait Pétain. Certes le régime a eu des adversaires : "ceux qui s’étaient engagés dans la résistance intérieure et extérieure" et ceux qui ont sauvé des Juifs. Mais ils n’étaient pas la France. Ils ne constituaient même pas une force significative. La preuve ?  Vichy "a pu compter sur toutes les forces vives du pays pour mener sa politique de collaboration". De glissement en glissement, le régime de Vichy retrouve aujourd’hui sa légitimité et la "France libre" perd la sienne.  Macron offre aux maudits de notre passé une revanche éclatante. Je ne sais pas s’il en est conscient.         
        
Comment explique-t-il que la vérité officielle de notre temps n’ait pas été admise par les survivants de la guerre ? Emmanuel Macron répond à nouveau sans détour. Il écarte les explications confuses de François Hollande, pour qui "l’époque (de 1945 à 1995) était à l’indifférence". "La France ne voulait ni voir ni savoir" et elle cachait le massacre "sous une chape de plomb". Notre Président refuse d’insinuer que ses deux grands prédécesseurs, Charles de Gaulle et François Mitterrand, ont été indifférents ou timorés. Il sait que personne n’y croit. Il leur accorde une excuse de nature politique : s’ils ont choisi d’être "mutiques" c’est parce qu’ils "ont fait primer l’apaisement et la réconciliation" des Français sur la vérité.
Mais cette "vérité irrévocable" est-elle aussi prouvée que Macron le proclame ? Examinons les faits. Qui exerçait le pouvoir à Vichy en juillet 1942 ? Exprimait-il la volonté libre de notre peuple ? Quatre mois plus tôt, Pétain, Chef de l’Etat en titre, s’était résigné, sous la pression de l’occupant, à nommer chef du gouvernement un homme qui n’avait pas sa confiance : Pierre Laval. "Pour avoir cédé aux intrigues de quelques Français et aux chantages des Allemands" écrit l’historien Robert Aron, le vieillard "a été forcé de couvrir de son autorité la politique de Laval sans pouvoir la modifier ni y mettre fin". Pitoyable "potiche" (l’expression est de Laval lui-même), Pétain a signé en avril un "acte constitutionnel" qui stipulait que "la direction effective de la politique extérieure et intérieure de la France est assumée par le chef du gouvernement", c’est à dire par un politicien honni par l’opinion publique, imposé par l’ennemi et engagé dans une "collaboration" que les Français vomissaient dans leur immense majorité. Qui peut, de bonne foi, prétendre que ce personnage, c’était la France ?
       
Fin juin 1942, les émissaires nazis exigent une "action" générale contre les Juifs, qu’ils soient français ou étrangers, résidant en zones libre ou occupée. Faute de quoi, ils menacent de faire subir à notre pays le sort de la Pologne martyrisée. Laval essaie, selon sa politique constante, de "finasser" sans s’opposer. Il arrive à une "transaction" : les Allemands ne déporteront pas les Juifs français de zone occupée ; en échange, la police française recevra de lui l’ordre d’arrêter les Juifs étrangers qui s’y trouvent, notamment à Paris. Laval décide seul, sans l’approbation d’aucune "force vive". Marché déshonorant, qui flétrit la mémoire de son auteur et de ses complices actifs, comme le sinistre Darquier de Pellepoix, commissaire aux affaires juives, ou passifs comme Benoît-Méchin, secrétaire d’Etat chargé des relations franco-allemandes. C’est accorder à de tels individus un honneur bien étrange que de proclamer aujourd’hui qu’ils étaient la France. Ils faisaient horreur à leurs contemporains qui les ont condamné à mort comme traîtres à la patrie. Et personne, a l’époque, n’a osé dire que de Gaulle avait tenté de les soustraire à la justice au nom de je ne sais quelle priorité à "l’apaisement et à la réconciliation".
      
La bonne question, n’est-ce pas alors de nous demander pourquoi nos dirigeants actuels s’acharnent à travestir les faits et à imposer une "vérité" outrageante ? La réponse tient en peu de mots : notre classe dirigeante déteste secrètement Charles de Gaulle et son œuvre. Elle ne supporte pas ce rebelle, qui a mis la souveraineté française plus haut que tout, a contesté l’ordre international organisé par Washington et a montré peu de tendresse pour les possédants. Elle voit en lui, à juste titre, un reproche constant à sa politique de souverainetés partagées, de solidarité atlantique à tout prix et de respect religieux de la liberté des marchés financiers. Le meilleur moyen de se débarrasser de ce gêneur, c’est de lui retirer toute légitimité. Macron s’y emploie avec l’ardeur d’un débutant. C’est pourquoi il est tant applaudi par la France d’en haut.      

Envoyé par l’auteur, Michel Pinton, Ancien député au Parlement européen, 19 juillet 2017
Publié dans Devant l'histoire
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Fiscalité locale : comment remplacer un projet incohérent
 
Supprimer la taxe d’habitation telle qu’elle est actuellement n’est pas une mauvaise idée, puisque l’administration fiscale connaît mal la valeur locative des biens immobiliers et fonciers, et puisque le chantier requis pour procéder à une bonne révision de dizaines de millions de valeurs locatives serait long et onéreux. Mais cela n’implique nullement qu’il faille faire dépendre encore davantage de l’État le financement des collectivités territoriales. Tout au contraire, la réforme devrait s’inspirer, en ce domaine comme en bien d’autres, des principes de responsabilité, de subsidiarité, de simplicité, de paiement des services rendus et d’efficacité.
Les élus locaux doivent être rendus clairement responsables aux yeux de leurs mandants de la part de pression fiscale qui découle des dépenses qu’ils engagent. Il importe donc que communes, départements et régions lèvent l’impôt au niveau requis par leurs dépenses. Toute dotation budgétaire en provenance de l’État devrait disparaître ; la seule exception concerne l’indemnisation par la collectivité nationale de sinistres difficilement assurables – évènements exceptionnels qui relèvent de la solidarité nationale.
 
Pour parvenir à ce but, il n’est pas nécessaire de disposer d’impôts spécifiques, comme la taxe d’habitation, actuellement dans le viseur des pouvoirs publics. Il serait à la fois efficace et simple de donner aux collectivités territoriales le droit d’ajouter un certain pourcentage à un impôt national. Les élections locales permettraient alors à chaque résident de choisir l’équipe présentant à ses yeux le meilleur rapport qualité/prix – ce qui est très difficile actuellement puisque les ressources des collectivités sont éparpillées entre divers impôts et les dotations budgétaires versées par l’État.
À titre d’exemple, prenons comme base l’impôt sur le revenu, préalablement rendu universel par incorporation de la CSG et de la CRDS. Cette opération est simple à réaliser : chaque tranche de l’IR, y compris la première, actuellement à taux zéro, verrait son taux augmenté de celui de la CSG-CRDS, dont les modulations selon la nature des revenus disparaîtraient. Communes, départements et régions n’auraient plus qu’à décider chacun d’une augmentation en pourcentage du taux de l’IR : chaque foyer fiscal saurait ainsi exactement à combien lui reviennent les services que lui rend chacune de ces 3 collectivités.
Il est également possible de rendre les seules communes bénéficiaires directs de cette fiscalité, charge à elles de financer départements et régions. Cette solution, logiquement, s’accompagnerait d’une élection des conseils départementaux et régionaux par les seuls conseillers municipaux : on permettrait ainsi au citoyen lambda, sans le surcharger de devoirs électoraux, de se voir proposer quelques "votations" sur des projets spécifiques, comme cela se fait chez nos voisins suisses, sans majorer au total les coûts électoraux (les élections au suffrage universel reviennent assez cher : plus de 200 M€ par exemple en 2012 pour les présidentielles et à peu près autant pour les législatives qui les ont suivies).
Le projet gouvernemental actuel – réserver la taxe d’habitation au cinquième le plus fortuné des contribuables – est incohérent : il n’évitera pas l’énorme travail de révision des valeurs locatives, et surtout il ancrera encore davantage la population dans l’idée que l’impôt n’est pas le paiement des services rendus par les collectivités territoriales ou par l’État, mais une sorte de punition infligée aux riches. Plus l’État organisera le pillage ostentatoire des riches, plus ceux-ci se sentiront moralement justifiés à organiser le pillage (plus discret mais bien réel) des classes moyennes, et cela, bien entendu, avec l’appui des pouvoirs publics.
Il est à craindre que le nouveau Président de la République ne soit pas hostile à cette façon de faire, mais il faut au contraire sortir de ce cercle vicieux où la démagogie nous enferme. Nous n’y parviendrons qu’en revitalisant la démocratie locale, et donc en rendant les élus locaux entièrement responsables des recettes comme des dépenses des collectivités qu’ils administrent.

Envoyé par l'auteur, 19 juillet 2017
Publié dans A tout un chacun
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Les faits parlent pour la "Grande Muette"
 
Silence dans les rangs... Alignement ... Je ne veux voir qu’une seule tête : la mienne. ... Ce jeudi 13 juillet, sans le nommer, le Président de la République a vertement ”recadré” le Général d’armée de Villiers, chef d’Etat-major des armées (CEMA) qui avait observé en commission que les promesses de la campagne électorale sur l’augmentation des crédits militaires n’étaient pas tenues. Quoi de plus naturel ? Souvent ce sont les médias qui sont à fustiger quand ils construisent des scandales pour exister ! Ici, le scandale vient du fait que le CEMA a été tancé devant la France entière et à tort. En conscience et en responsabilité, il n’a fait que justifier les moyens nécessaires pour remplir les missions qui lui sont assignée. Au final, il y va de la vie des éxécutants.
 
Là encore les réflexes du Président datent d’un autre âge. Lyautey, un homme de notre temps, disait : "Quand les talons claquent, les esprits se referment". Une référence à ce Maréchal de France, qui ne confondait pas autorité et autoritarisme, s’impose :
"Un chef, celui qui commence par servir et par obéir pour apprendre à commander, et le fait de servir et d'obéir au mieux est déjà un acte de chef, puisque c'est donner l'exemple. Mais aussi, celui qui en servant et en obéissant n'abdique ni l'indépendance de son jugement ni le libre jeu de son initiative, qui observe et se prépare”, celui qui, plus tard, en donnant toujours l'exemple de la déférente discipline, saura ne pas se borner à obéir passivement et osera, quand sa conscience et la situation lui en font un devoir, soumettre librement son avis, avis qu'accueillent toujours, provoquent même les chefs dignes de ce nom"
Il va de soi qu’un tel chef connaît les codes écrits ou non qui font “la grandeur et les servitudes” de la vie militaire. Jamais un chef ne met en cause un de ses subordonnés devant les subordonnés de celui-ci. J’ajoute me souvenir du Général Bigeard qui, avec ses mots, disait qu’un militaire était propriétaire de son grade acquis par son travail et son courage (il y a malheureusement des exceptions) et que le mandat d’un élu n’était que provisoire et ne pouvait être renouvelé qu’en flattant, sinon en trompant, ses électeurs pour être réélu.
Après tout, les esprits avisés avaient tout de suite compris que la suppression du ministère de la Défense n’était pas un fait anodin. La Défense est partie à l’Elysée. Le ministère des armées n’est plus que le gestionnaire de hommes et du matériel des armées.
 
Avant de parler de service national universel, il serait temps de donner à lire au Président "Le rôle social de l’officier dans le service universel", écrit par le capitaine Lyautey en 1891. Il y énonce les règles de base d’un management à visage humain bien différent de celui qui se met en place selon les codes des potentats.
Et c'est bien là que le bât blesse. D'un côté, il y a le rôle social : "L'essentiel est de savoir ce que l'on veut et va l'on va. Or cela, écrivait-il, je le sais : faire prédominer sur tous mes actes le devoir social".  De l'autre, il y a le management déshumanisé, lié au rendement et à la productivité.
Cette actualité devient un jalon dans l'éclairage à donner sur la montée en puissance d'un autoritarisme qui se nourrit de la pratique des manipulations et qui exploite insidieusement la panoplie des faiblesses humaines. Le désaccord, (le mot est faible) sur le budget des armées n'est que l'arbre qui cache la forêt. Après tout ce qu'on a vu au cours de la dernière campagne présidentielle il est plausible de penser que le pouvoir avait, d'entrée de jeu, décidé d'évincer le Général de Villiers et que la fuite du huis clos avait été organisée. 
Un préfet en retraite m'a glissé que ce n'était que l'expression du complexe des jeunes "énarques" qui n'ont fait la guerre que devant une caisse à sable en s'adonnant au "Kriegspiel".  En tout cas, ce mercredi 19 juillet, le Général Pierre de Villiers (CEMA) a démissionné sans attendre le rendez-vous tardif fixé par le Président au vendredi, prenant ainsi de court ceux qui mettaient en place des contre-feu médiatiques pour le dédouaner. Il a repris la main et privé le Président de la République du plaisir de l'humilier une nouvelle fois en le "chassant" et par ricochet d'humilier tous les "soldats" des trois armées qu'il représente et défend.
Sa démission était bien le but recherché par le pouvoir. La recette est connue. Quand on veut se débarrasser de quelqu'un, sans mettre "les mains dans le cambouis", on crée les conditions opportunes pour l'amener à démissionner et, au mieux, à le faire condamner par l'opinion publique ; ceci avec l'appui complice de la majorité des médias. Sauf que ... l'avenir le dira.
 
C'est l'occasion de rappeler qu'Hubert LYAUTEY, victime idéologique de la mémoire sélective, a vécu le même type de situation à deux reprises.
Ministre de la Guerre en 1917, le Général Lyautey a été amené à démissionner parce que les politiques et les politiciens ne supportaient pas ses exigences visionnaires sur la conduite de la guerre. Il faudra attendre Clémenceau pour les mettre en oeuvre après le dramatique échec de “l’offensive Nivelle” à laquelle il était opposé. 
Résident général de France au Maroc, le Maréchal de France Lyautey estimant grave en 1924 la menace d'Abd el Krim à partir du RIF, se voit refusés par le Cartel des gauches les renforts qu'il demande. Devant son insistance, les pouvoirs militaires lui sont retirés, en septembre 1925, au profit du maréchal Pétain "bien vu" du Cartel. Il arrive au Maroc avec des moyens surdimensionnés, pour ne pas avoir compris que lorsqu'on veut montrer sa force pour en éviter l'emploi, on ne fait pas la guerre dans le Rif comme on l'a fait à Verdun.
Ne conservant que ses pouvoirs civils, le Maréchal Lyautey perdait la face : par ce biais on l'avait tout simplement amené à démissionner. Tout comme, pour l'évincer, on a refusé au Général de Villiers les moyens de remplir sa mission. Sa démission le grandit encore plus.

Envoyé par l'auteur, 20 juillet 2017
Colonel (er) P. Geoffroy, Président de l'Association Nationale Maréchal Lyautey
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La crise de la parole militaire
 
Il faut remonter au putsch du 21 avril 1961 pour trouver une crise aussi aigüe entre le chef de l’exécutif et la hiérarchie militaire. La grande différence est que le coupable du jour, le général d’armée Pierre de Villiers brutalement poussé à la démission, est aussi légitime au sein des armées que parfaitement loyal envers la République et son chef le Président, aussi unanimement apprécié des femmes et des hommes de l’Institution militaire que reconnu par l’ensemble de la classe politique.
Cette issue brutale est l’aboutissement d’une crise latente. Le feu couvait depuis longtemps que les responsables politiques étouffaient sous le couvercle d’un devoir de réserve perverti ; il a explosé sous l’effet d’un autoritarisme juvénile qui, détruisant brutalement une image forgée en deux mois par Emmanuel Macron à coup d’habiles postures martiales, a placé une institution et une nation dans la stupéfaction, brisant durablement le lien de confiance entre le chef des armées et ces dernières.
Cette acmé cristallise un malaise grandissant au sein de l’institution militaire, né certes de l’écart grandissant entre les missions et les moyens avec une nette aggravation depuis 2013, mais surtout de la croissante incompréhension par les responsables politiques de ce que sont l’armée, les militaires, leur psychologie, leur métier si spécifique. De plus en plus nombreux furent les responsables militaires, en activité ou non, à prendre la parole. Par peur du message on fit taire les messagers, les accusant de déloyauté, les punissant pour faire exemple. Les auditions des grands chefs devant la représentation nationale ne produisant que peu d’effet, c’est naturellement dans l’espace public – l’agora démocratique – que se réfugia la parole. Lors du dernier quinquennat, ce furent ainsi la voix des familles qui imposa au ministre l’amélioration des conditions de vie sur les théâtres d’opération ou l’accélération de la refonte du système de solde Louvois. C’est la multiplication des prises de parole sur le caractère impératif des réinvestissements de défense qui imposa l’idée lors de la campagne présidentielle du printemps dernier.
Ces propos officiellement combattus se sont faits mieux entendre parce qu’ils étaient plus légitimes. Pendant la guerre froide, la centralité de la dissuasion nucléaire, le nombre limité des opérations extérieures, avaient fait de la défense un exercice essentiellement politique et réduit le rôle du militaire dans la nation. La professionnalisation, la multiplication des opérations extérieures, la guerre réelle, son cortège de morts et de blessés, ont changé la donne. La guerre est devenue réalité : le sentiment de la responsabilité directe de la hiérarchie s’est accru tandis que l’expertise militaire a retrouvé une importance que le politique ne veut pourtant plus reconnaître. La tendance a même été d’en nier la nécessité : ainsi, la "nouvelle gouvernance" installée au cours du dernier quinquennat visait ouvertement à reléguer le militaire à son rôle technique, lui retirant par exemple la réflexion stratégique et la politique des ressources humaines, tel roitelet du cabinet décidant pour sa part des promotions et des carrières.
Parallèlement, l’intelligence de la chose militaire s’est réduite au sein de la classe politique, provoquant des crises politico-militaires graves comme celle née de l’accident de Carcassonne (2008) ou, pire, celle de ce 14 juillet, les deux ne traduisant au fond qu’une incompréhension profonde. Le sentiment juste de subir plus que les autres ministères – et souvent à leur place - les déflations et les réductions budgétaires a encore accru les aigreurs nées du décalage entre le temps court des préoccupations politiciennes et le temps long de la défense. Des tensions de plus en plus vives, des nécessités de plus en plus criantes, un couvercle de plus en plus lourd : inévitablement les prises de parole se sont multipliées, les rapports se sont tendus. La corde a cassé.
Crise dramatique que celle de ce 14 juillet ! La première erreur présidentielle est celle de l’humiliation publique devant les siens d’un grand serviteur de l’Etat se battant pour la défense des Français. La deuxième est celle du rapt des 850 millions d’euros dont tous les experts, de droite comme de gauche, estiment qu’il est une faute. La troisième est, au-delà des postures, l’évidence d’un manque de considération pour les armées. Mais le plus grave est le reproche fait à un fonctionnaire de très haut rang de donner - à huis clos - son avis technique à la représentation nationale.
Si le Parlement ne doit plus entendre que la doxa concoctée au plus haut niveau, alors la France fait bien face à une crise institutionnelle grave.

Envoyé par l’auteur, paru dans Le Monde, 20 juillet 2017
 
Général (2S) Vincent Desportes
Professeur des universités associé à Sciences Po, ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Dernier ouvrage : La dernière bataille de France, Gallimard, Grand Prix 2016 de l’Académie Française
Publié dans Du côté des élites
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La grande muette ?
 
Le différent entre le Président de la République et le chef d’état-major des armées incite à poser plusieurs questions :
1 - Est–il croyable que le candidat puis Président  Macron puisse soutenir qu’il a découvert le gouffre de nos finances après son élection ? Il y a dix ans le Premier Ministre Fillon constatait déjà qu’il était à la tête d’un Etat en faillite.
2 - On parle souvent de "Grande muette" à propos de nos armées. Mais quel texte de loi interdirait aux militaires de dire la vérité aux représentants de la nation ?
3 - Les responsabilités du pouvoir politique et des militaires sont différentes. Nul ne conteste le devoir du gouvernement de rétablir l’équilibre de nos finances. Mais le devoir des militaires est bien de se préparer à l’affrontement avec des ennemis de la France. En ont-ils les moyens actuellement ? Tout laisse penser que nos forces ne disposent plus des moyens nécessaires pour être utilisées de la Métropole au Sahel africain ou au Proche-Orient.
4 - Pour limiter nos dépenses, quelles opérations faut-il arrêter ? La réponse ne peut être donnée que par le gouvernement.
5 - De toute façon, plusieurs propositions du candidat Macron étaient irréalistes dans le contexte actuel. Comme je l’ai déjà écrit précédemment, rétablir un service militaire d’un mois pour toute une classe d’âge, hommes et femmes, était farfelu.
6 - Les divergences entre le ministère des finances et celui des armées sont une constante de l’histoire de la République. Rappelons qu’avant 1914, le ministère des finances s’opposa à la mise sur pied d’une artillerie mobile de gros calibre, estimant que le "75" suffirait. Il fallut les hécatombes d’août 1914 pour le ramener à la raison. A quand le désastre qui prouvera que le principe de précaution devrait s’appliquer au budget des armées ?
7 - Cela dit, le Général de Villiers a bien fait de donner sa démission : il faut, à un moment, contraindre nos dirigeants à une réflexion sur leur rôle et celui des armées.

Envoyé par l'auteur, 19 jullet 2017
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Derrière les propos de Macron, l'enjeu fondamental de la démographie africaine
 
Emmanuel Macron a provoqué un tollé avec sa déclaration sur la démographie africaine. Maxime Tandonnet rappelle que si l'Afrique ne s'engage pas dans un processus de transition à la fois économique et démographique, les conséquences migratoires seraient "désastreuses pour l'Europe".
 
La polémique stérile est devenue une figure imposée de la vie politico-médiatique française. Un mot, une phrase, ressentis comme sortant des sentiers battus de la pensée correcte et la crise d'hystérie se déclenche. Le psychodrame de la semaine est venu du chef de l'État en personne. "Des pays ont encore sept à huit enfants par femme. Vous pouvez décider d'y dépenser des milliards d'euros, vous ne stabiliserez rien". Cette déclaration a provoqué un tollé dans une partie de la presse et des médias. Le mot de "racisme" a même été lâché. Ces paroles méritent-elles une pareille accusation ? Le sujet de la démographie africaine doit-il relever du tabou absolu ?
En vérité, d'après la division des populations de l'ONU, le taux de fécondité moyen de l'Afrique subsaharienne est de 5,4 enfants par femme, contre 1,5 en Europe. Toutefois, il est de 7,6 enfants au Niger, 7,1 en Somalie, 6,8 au Mali et au Tchad. À cet égard, M. Macron n'a fait qu'énoncer une réalité.
D'après les estimations de l'ONU, le nombre d'habitants du continent africain, de 808 millions en 2000 atteint aujourd'hui 1,2 milliard et sera de 4,2 milliards en 2100, soit un tiers de la population mondiale. L'Afrique sera alors 9 fois plus peuplée que l'Europe (500 millions d'habitants). Or, la démographie relève de tendances lourdes, difficiles à infléchir sur une ou deux générations : 41 % des Africains ont aujourd'hui moins de 15 ans et rien ne laisse prévoir pour l'instant une baisse de la natalité future.
La croissance économique permettra-t-elle à l'Afrique subsaharienne de nourrir cette population et de vivre dignement ? Telle est la vraie question... Or, la course de vitesse entre les courbes de la croissance démographique et de la croissance économique est loin d'être gagnée. Depuis deux ans, la première, de 2,7 % par an, excède même la seconde (1,5 % en 2016 et 2,5 % en 2017 selon la Banque mondiale) même si quelques pays réalisent plus de 7 % de croissance économique (Éthiopie, Rwanda, Tanzanie). La pauvreté est globalement en recul en Afrique, mais les inégalités internationales se creusent. Ainsi, selon la banque mondiale, le revenu annuel moyen en France est de $ 42 250 et celui du Niger de $ 410 : une différence de plus de 1 à 100 ! 250 millions d'Africains sont sous-alimentés (PNUD). Un tiers des enfants n'est pas scolarisé.
Toute l'histoire de l'humanité démontre que le développement économique et l'accès à la prospérité s'accompagnent d'une transition démographique et d'une chute de la fécondité. Pourquoi l'Afrique subsaharienne ferait-elle exception à ce constat ? Il n'est pas illégitime de souligner, comme l'a fait M. Macron, le lien entre démographie et développement.
L'enjeu est colossal pour l'avenir de la planète. Si l'Afrique ne s'engage pas à la fois dans un processus de stabilisation de sa démographie et de progrès économiques, politiques et sociaux de grande ampleur dans les décennies à venir, ce continent risque de devenir une poudrière. L'émergence de gigantesques métropoles livrées à la misère se traduira alors par une explosion de conflits ethniques et religieux, une montée des fanatismes, de la violence et du terrorisme. L'émigration fournira sans doute une solution à une partie de la population mais elle se heurtera inévitablement aux limites des capacités d'accueil et aux enjeux de cohésion sociale des pays de destination. Si l'Afrique devait sombrer dans le chaos, à l'horizon du siècle à venir, l'Europe y plongerait avec elle. L'avenir de l'Europe et celui de l'Afrique sont indissociables.
Il est entendu que le futur de l'Afrique dépend des Africains eux-mêmes. Cependant, dans un monde global, certaines questions fondamentales relatives à l'Afrique s'imposent aussi à l'échelle planétaire : le volume et la réforme de l'aide au développement ; les règles du commerce international ; l'action internationale pour faciliter la modernisation économique, politique et sociale, la stabilisation et la transition démographique du continent africain. L'émancipation de la femme par l'instruction et le contrôle des naissances, notamment, est un sujet de caractère universel qui devrait transcender toute forme de tradition.
L'avenir du continent africain représente sans doute l'un des grands enjeux planétaires du siècle. Le destin de l'Afrique au cœur de l'avenir de l'humanité, mérite mieux qu'un procès en inquisition et une misérable polémique franco-française.
Paru sur Figarovox, 13 juillet 2017
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Jaurès / Péguy : le politique et le mystique
 
Une amitié intellectuelle liait l'homme politique et l'écrivain. Ensemble ils se sont battus pour faire reconnaître l'innocence d'Alfred Dreyfus mais, très vite, Péguy verra dans "le dreyfusisme" une "profanation". Il s'éloignera du tribun devenu, selon lui, "un politicien comme les autres".
 
C'est moins l'histoire d'un duel que d'une amitié rompue. Une amitié puissante, inégale, dissymétrique, qui tourna chez Péguy en répulsion. Son esprit indomptable finit par prendre en détestation Jaurès, cet aîné trop ondoyant qu'il avait tant chéri et admiré mais qui, à ses yeux, avait tout trahi : le socialisme peut-être, le dreyfusisme certainement, et surtout sa condition d'homme libre. Pour un regard superficiel, tout aurait dû lier à jamais ces deux superbes intelligences ; tout finit par les opposer.
Ce qui les rapprocha jusqu'aux premiers jours du XXe siècle ? Les origines, assez peu : Jaurès était un bourgeois du pays castrais, Péguy était resté dans ses tréfonds un paysan du Bourbonnais. Le physique, l'allure, encore moins : Jaurès était un homme corpulent, un orateur prolixe à la voix forte quand Péguy était un homme court, carré et robuste, "à la parole brève et plein d'autorité" - selon le mot de son ami Daniel Halévy. Quant à l'âge, il les séparait de près de quinze années qui devaient compter double: Jaurès avait 11 ans en 1870, lors de la défaite de Sedan et de la proclamation de la République. Péguy, lui, ne naquit que trois ans plus tard, et son destin en fut profondément marqué. Vers 1880, Jaurès entrait dans sa vingtaine et bientôt dans la politique active, au moment où le régime républicain triomphait définitivement des retours possibles de la monarchie. Il s'installait dans la vie avec aisance - d'abord dans les rangs des modérés - mais avec déjà une foi ardente dans l'avenir et le progrès. A la même époque, Péguy n'était encore qu'un petit écolier, précocement remarqué par son directeur d'école et ses instituteurs, les "hussards noirs de la République", mais que son incroyable intelligence et la vigueur de ses lectures préparaient pour d'insatiables reconquêtes - tant il éprouva très tôt la révolte d'appartenir à "un peuple de vaincus".
Des caractères, donc, et des vies bien différentes jusqu'à l'entrée de Charles à l'Ecole normale, en 1894. Ce fut là le moment décisif. La rue d'Ulm, naguère une communauté plutôt âpre et rude, était devenue un lieu de liberté et de débat intellectuel intense, tandis que les anciens de l'Ecole formaient une confrérie élitiste et républicaine. Pour le fils de "la rempailleuse de chaises", venu lointainement d'Orléans et passé depuis par toutes les étapes d'une ascension due au mérite, l'Ecole normale supérieure était le lieu de bien des séductions. Ses camarades de chambre, la fameuse "turne Utopie", étaient réputés pour leur engagement socialiste. Et le socialisme, à cette époque, était encore un mouvement foisonnant, peu enrégimenté, où la générosité avait grande part et le marxisme une prise imparfaite.

Dans cet univers intellectuellement bouillonnant, dont l'épicentre était la bibliothèque de l'Ecole, régnait un homme prêt à s'emparer des jeunes esprits et à les orienter : Lucien Herr, dont la culture, l'aplomb et une certaine amertume habillée d'intransigeance feraient bientôt le pilier du "parti intellectuel". C'est là que Péguy devait rencontrer le normalien Jaurès et le fréquenter assidûment. Il était charmé - dirait plus tard Tharaud, son ancien camarade de Sainte-Barbe - par la profondeur de sa culture grecque et latine, par sa cordialité, mais aussi par "cette admirable inélégance dans la personne et dans la mise, ce cou de taureau, ces gros bras courts, cette totale négligence à laquelle ne résistait pas cinq minutes un habit neuf et qui, d'une certaine façon, témoignait à nos yeux de sa pureté socialiste".
Ce fut comme un moment de grâce: le politicien déjà éprouvé se trouvait soudain hors du monde. Le jeune Péguy projeta sur cet homme remarquable et généreux, mais si différent de lui à tant d'égards, une fermeté d'idées, une pureté absolue qui étaient en réalité la marque de sa propre personnalité. Ainsi naquit le grand malentendu. Dans le sillage de Jaurès et de quelques autres, Péguy s'engagea, donc, dans le socialisme et dans l'écriture. Le normalien si singulier mais si vif oublia aussitôt "cette gaieté malicieuse qui était comme la fleur de sa race paysanne" - ce sont les propres mots qu'il devait s'appliquer plus tard à lui-même -, prit une figure austère et se vêtit d'une pèlerine noire. Son socialisme était tout sauf dogmatique, comme en témoignèrent ses premiers écrits, tournés entièrement vers l'éducation du peuple et vers un partage du travail destiné dans son esprit à une meilleure répartition du loisir : non les jeux du cirque ou le "tout-culturel" tel que nous l'entendons aujourd'hui, mais le loisir compris au sens noble, inspiré de l'otium des Latins, qui, dans la "cité harmonieuse", devait être tourné vers l'esprit, et l'amélioration de l'homme. Un petit mot qu'il adressa alors à son ami et ancien camarade de classe Paul Meunier laisse deviner que son engagement ne se faisait pas sans une certaine distance : "Pour le moment, je me suis contenté de me ranger officiellement parmi les socialistes. Ils sont en effet, de tous les partis constitués, ceux qui sont le moins en arrière de moi."
Car la nature du jeune paysan-normalien était double ; peu de gens le savaient alors. Une passion parallèle depuis longtemps le possédait, elle était sans doute plus ardente que ce socialisme atypique, idéaliste, teinté d'anarchisme qui l'entraînait aussi: cette passion, c'était Jeanne d'Arc, qui hantait son imagination depuis son enfance orléanaise et allait devenir la source première de son inspiration poétique. Il travaillait sans cesse, pendant même les conférences de l'Ecole, à une sorte de vaste poème en prose qui serait sa première œuvre maîtresse et dont il dissimulait la composition à ses camarades.

C'est au milieu de cette effervescence que survint "l'Affaire". A partir de 1898, le combat pour l'innocence de Dreyfus, pour la Justice, pour la Vérité, fut la cause qu'attendait cette grande âme de Péguy, prête à la lutte : elle engageait ses deux passions parallèles, Jeanne et le socialisme, sans qu'il eût à se poser plus de questions. Les liens avec Jaurès en furent renforcés, ils survécurent même aux premières brouilles qui opposèrent Péguy à son camarade Léon Blum, à Lucien Herr et tous ces grands esprits qui prétendaient le diriger - brouilles qui le conduisirent à créer sa propre revue, la grande aventure intellectuelle des Cahiers de la Quinzaine.
Puis le député de Carmaux entreprit d'unifier les tendances si diverses du socialisme français pour fonder la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière - le parti socialiste). En dépit de ce mouvement de fond qui défiait son indépendance d'esprit, Péguy continua un peu d'aimer cet homme. Non pour sa pensée en tant que telle, même si Jaurès, agrégé de philosophie, portait en lui un système d'idées d'une belle profondeur. Péguy l'aimait plutôt pour son humanité, pour cette fraîcheur dont il devait garder longtemps la nostalgie douloureuse: nostalgie d'un Jaurès "de plein air et de bois d'automne dont le pied sonnait sur le sol des routes. Un Jaurès des brumes claires et dorées des commencements de l'automne." Il arrivait naguère aux deux hommes de marcher ensemble jusqu'à l'imprimerie des Cahiers, à Suresnes, et de parler d'une conversation libre et sans fin où les paysages - ceux de l'Ile-de-France, mais aussi "la beauté industrielle" de Puteaux - se mêlaient à l'évocation des classiques latins et des grands poètes français. Le tribun socialiste était capable de réciter entièrement Phèdre ou Polyeucte et parlait avec une telle vivacité qu'il lui fallait par moments s'arrêter, moins pour reprendre son souffle que pour laisser s'écouler le flot de ses paroles devant son compagnon de promenade et les passants médusés. "Il n'y avait d'accidents, se souviendra Péguy, que quand se rappelant qu'il avait commencé, normalien, par être un brillant agrégé de philosophie, il entreprenait de faire le philosophe. Alors ces entretiens devenaient désastreux." A sa manière, le Jaurès de ces années-là, privé de l'espace théâtral de la Chambre, formait une part de cette France éternelle, de ce peuple que Péguy élevait depuis son plus jeune âge au rang d'un mythe et dont il était l'incarnation intellectuelle singulièrement vivante. Mais depuis, Péguy avait cru comprendre qu'en faisant le philosophe, Jaurès faisait peut-être semblant de ne pas être un politicien.
Puis tout se rompit. Pourquoi ? Parce qu'au cours de ces premières années du siècle, le dreyfusisme se décomposait et cédait la place à sa contrefaçon, qui était aussi, pour Péguy, sa profanation. L'arrivée au pouvoir d'Emile Combes, en juin 1902, transforma bientôt le combat pour la Justice et l'innocence d'un homme, qui était une cause morale, en une cause purement politique: la lutte contre les congrégations et contre l'Eglise, et l'édification d'une contre-Eglise dont la République radicale prendrait le visage, dont les dogmes seraient "formulés par l'Etat enseignant" et les officiants fournis par "le parti intellectuel". En soutenant la politique de Combes, Jaurès trahissait la grande cause. Selon l'expression célèbre de Péguy, la mystique s'était laissé "dévorer" par la politique à laquelle elle avait donné naissance. Pour lui, la République qu'il fallait fonder à partir du dreyfusisme - question autant spirituelle que temporelle - était d'un autre ordre que cette pauvre version radicale-socialiste qui n'en était que l'institutionnalisation sectaire et partisane.

Pourtant, Péguy revit encore une fois Jaurès, après leur séparation, parce que son ancien ami, son aîné, était venu le demander à l'imprimerie : "Je me présentai chez lui. Je croyais qu'il avait quelque chose à me dire. Il n'avait rien. Il était un tout autre homme. Vieilli, changé, on ne sait combien." Ils marchèrent un peu, comme autrefois : Jaurès était "lassé, voûté, ravagé", il avait peut-être, écrit Péguy, "un pressentiment de la vie atroce où il allait entrer", ou même "un regret obscur" au moment de "quitter à jamais un pays où il avait eu quelque bonheur, et quelque tranquillité de conscience, avant d'entrer dans les marais de la politique".
Ce fut leur dernière rencontre, et aussi les dernières paroles d'affection attristée de Péguy pour Jaurès. Son retour vers le christianisme, le regard rétrospectif et fier qu'il porta sur ses combats des premières années et qu'il retraça plus tard dans son admirable ouvrage Notre Jeunesse n'expliquent pas tout. A partir de la crise de Tanger en 1905, Péguy vit dans la résurgence de l'impérialisme allemand une menace directe contre la France et la civilisation dont elle était porteuse au nom de tous les peuples. Son patriotisme s'exalta et Jeanne d'Arc, héroïne à la fois française et chrétienne, reprit une place prépondérante dans son œuvre. Jaurès devenait l'ennemi, le traître absolu : en unifiant le socialisme français sous une forme partisane et exclusive, en soutenant le "système combiste", mais surtout en prenant des positions de plus en plus pacifistes alors même que le danger prenait forme, il désertait une bataille qui n'était pas finie tout en feignant de la poursuivre. Pour Péguy, la vérité était désormais aveuglante. "Lui entre tous, lui au chef de l'opération, il était un politicien comme les autres, pire que les autres, un retors entre les retors, un fourbe entre les fourbes" Il avait joué au "professeur délégué dans la politique, mais qui n'était pas un politique", et voilà qu'il se révélait être le contraire même de ce qu'il prétendait - un politique travesti en professeur.
A mesure que la guerre approchait, Péguy concentra ses reproches sur la personne de l'auteur de L'Armée nouvelle, qui s'opposait avec force à l'instauration du service de trois ans et voulait croire encore que les ouvriers allemands et les ouvriers français s'uniraient pour empêcher le grand affrontement. Il le fit avec une dureté qui ne faisait que traduire l'exaltation qui le portait, donnait la mesure d'une grande passion déçue, exprimait aussi une vision de l'Histoire qui se répétait : le retour de la faiblesse éternelle, celle de Louis XVI. "En temps de guerre, il n'y a plus que la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale, c'est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix."
 
L'assassinat du tribun, le 31 juillet 1914, ne changea rien à l'affaire. "Je suis bien obligé de dire que c'est une chose abominable, confia Péguy à l'un de ses proches. Et pourtant… Il y a en cet homme une telle puissance de capitulation !" On dit que Jaurès avait ce jour-là en poche la dernière publication de son ancien camarade. On dit aussi qu'il s'apprêtait à réviser sa position face à la guerre qui venait, jugeant désormais impossible de l'empêcher.
Le 5 septembre, à Villeroy, à la veille de la contre-offensive française sur la Marne, le lieutenant Péguy tombait sous les balles allemandes. A quelques semaines de distance, les deux normaliens se retrouvaient dans la mort sans avoir pu faire ensemble - aurait dit Péguy - "un dernier voyage aux anciens pays de l'amitié".
Paru dans Le Figaro Magazine, 13 juillet 2017
 
*Arnaud Teyssier est l'auteur de plusieurs biographies saluées par la critique, parmi lesquelles Richelieu. L'aigle et la colombe (Perrin, 2014) et Charles Péguy. Une humanité française (Tempus, 2014), Arnaud Teyssier publie en septembre une biographie consacrée à Philippe Séguin (Perrin).
Publié dans Devant l'histoire
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"La destruction de l'EI ne changerait rien à la situation française"
 
Mossoul a été reprise cette semaine aux forces de l'État islamique. À cette occasion, Renaud Girard fait le point pour FigaroVox sur la situation des conflits en Irak, en Syrie et dans l'ensemble du Moyen-Orient et rappelle la nécessité d'un retour durable au réalisme diplomatique.
 
FIGAROVOX.- Les forces irakiennes ont repris Mossoul aux djihadistes de l'État islamique, qui contrôlait la ville depuis trois ans et en avait fait sa capitale. En Syrie, les Kurdes sont tout proches de reprendre la ville de Raqqa. Certaines sources affirment que le chef de l'EI, Abou Bakr al-Baghdadi, est mort. Est-ce la fin de l'État islamique ?
Non.
Faisons un peu de chronologie. L'EI a conquis Mossoul et proclamé le Califat en 2014, mais l'EI avait été créé dès 2006. D'ailleurs, sa vraie origine remonte à la création d'Al-Qaeda en Mésopotamie en 2003, dont "État Islamique" n'a été que le nouveau nom. L'EI a existé avant la proclamation du Califat et la conquête de Mossoul, l'EI continuera d'exister après la chute de Mossoul.
Il s'agit d'une organisation résiliente et fluide. La bataille de Mossoul a été tellement longue et son issue finale tellement prévisible que Daech a eu tout le temps d'anticiper la chute de sa capitale irakienne et de prendre les dispositions qui s'imposaient pour assurer sa survie.
Comme l'analyse le Général américain David Petraeus, "sur le plan militaire, même après la chute de Mossoul, Daech restera une menace importante dans quelques fiefs secondaires comme Hawidjah et même à Bagdad, où il dispose toujours de cellules actives capables de perpétrer des attentats majeurs."
Et l'EI continuera d'autant plus à exister que les problèmes structurels qui ont permis son développement sont loin d'être réglés : marginalisation des sunnites irakiens, faiblesse de l'État central irakien, force de l'idéologie salafiste...
Quid de la mort possible d'al-Baghdadi ? Revenons un peu sur l'organigramme de l'EI. Tous les dirigeants de cette organisation sont irakiens (et non pas syriens). L'EI est une organisation irakienne, qui a profité de manière opportuniste et tardive du chaos syrien pour s'implanter en Syrie après 2011. Mais il faut savoir que l'EI est un monstre bicéphale. Al-Baghdadi, la première tête du monstre, s'occupait des affaires religieuses, de la police des mœurs et assurait une visibilité médiatique au mouvement. C'était le grand méchant. Mais, dans l'ombre, il existe une deuxième tête. Ce sont les anciens officiers de l'armée de Saddam Hussein et ce sont eux qui s'occupent des affaires militaires. Ces hommes sont avant tout des sunnites. Sous la dictature de Saddam Hussein, la laïcité du parti Baas était le meilleur moyen de défendre les intérêts de la minorité sunnite. Ils étaient donc baassistes. Aujourd'hui que le baassisme s'est effondré et que les sunnites irakiens ont perdu leur prédominance politique (qu'ils détenaient depuis le Mandat britannique en 1920 jusqu'à l'invasion américaine en 2003), c'est le djihadisme qui leur semble la meilleure idéologie pour défendre la communauté sunnite face aux chiites. Derrière le changement d'oripeaux idéologiques, il y a une continuité de leur appartenance sunnite. C'est grâce à eux que l'EI a pu avoir une efficacité militaire. Et eux, rien ne prouve qu'ils soient tous morts.
Bien sûr, la chute de Mossoul porte un rude coup à l'image de l'EI. Il est donc possible que l'EI change de nom, mais sous son nom ou sous un autre, l'EI continuera d'exister.
 
La prise de Raqqa, en plus de celle de Mossoul, serait-elle une victoire totale pour les Occidentaux ?
La prise de Raqqa, en plus de celle de Mossoul, serait en effet a priori une excellente nouvelle pour les Occidentaux. Et ce d'autant plus que l'essentiel des djihadistes occidentaux (notamment français) se trouve en Syrie (et non en Irak). Cependant, il ne s'agirait pas d'une victoire totale, pour les raisons que j'ai expliquées plus haut.
On peut envisager deux théories. La première théorie est celle qui considère que la prise de Raqqa et de Mossoul est une bonne chose. La seconde théorie est celle qui considère que, finalement, Raqqa et Mossoul, constituaient des points d'ancrage territoriaux qui permettaient de fixer les terroristes. Comme une sorte de réserve indienne qui les empêchait de se répandre partout sans contrôle. On pourrait prendre la métaphore des punaises : il vaut mieux éviter de les écraser, car alors elles répandent leurs œufs partout, qui éclosent ensuite.
Entre ces deux théories, je ne peux pas trancher. Le problème de la géopolitique et de l'histoire, c'est que (contrairement aux sciences dures) on ne peut pas refaire l'expérience. C'est-à-dire qu'on ne peut pas faire une expérience dans laquelle Mossoul ne tomberait pas pour voir ce qui se passerait.
Mais, le gouvernement irakien ne pouvait de toute façon pas accepter l'existence d'un tel micro-État terroriste sur son sol. De même, les États-Unis ne pouvaient pas accepter que leur intervention militaire de 2003 aboutisse à la création d'un sanctuaire terroriste pérenne en Irak.
Toutefois une chose est sûre : il faudra gérer l'après-Mossoul et l'après-Raqqa avec l'éventuel retour des djihadistes européens. Pour cela, il faut un renseignement de qualité. Et, une fois le renseignement obtenu, il faut intervenir avec célérité et (j'ose le dire) brutalité. Avec une seule idée en tête : la préservation de nos intérêts et de notre sécurité.
 
Les Kurdes ne risquent-ils pas, une fois l'EI vaincu en Syrie, de devenir à leur tour incontrôlables et de provoquer de nouveaux conflits ?
En ce qui concerne les Kurdes, il faut faire plusieurs remarques.
Tout d'abord, les Kurdes ont toujours été incontrôlables. Cela leur a d'ailleurs valu d'être instrumentalisés à de nombreuses reprises par le passé. Ainsi les Kurdes de Turquie ont été utilisés par la Syrie d'Hafez el-Assad (le père de Bachar) pour déstabiliser la Turquie. Durant la Guerre Irak-Iran (1980 - 1988), les Kurdes irakiens étaient soutenus par l'Iran et les Kurdes iraniens par l'Irak de Saddam Hussein.

Ensuite, les Kurdes n'auront jamais d'État. Il n'existera jamais un grand État indépendant, un Kurdistan qui regrouperait les Kurdes d'Irak, de Syrie, d'Iran et de Turquie. En 1920, le Traité de Sèvres prévoyait le démantèlement de la Turquie et la naissance d'un Kurdistan indépendant. Mais la résistance nationaliste de Mustafa Kemal rendit caduc ce projet. Aujourd'hui, la création d'un Kurdistan est impossible. D'une part, les grands acteurs régionaux (Turquie, Iran…) y sont bien sûr opposés. Et on assiste aujourd'hui à un rapprochement entre l'Iran et la Turquie (Ankara et Téhéran soutiennent tous deux par exemple le Qatar) qui ne va pas dans le sens des intérêts des Kurdes de Syrie. De même la réconciliation de 2016 entre la Turquie (qui leur est hostile) et la Russie (qui leur est favorable) ne faisait déjà pas les affaires des Kurdes syriens. Et, il faut dire quelque chose de triste ici. La résistance héroïque des Kurdes syriens face à Daech leur avait donné en 2015 une aura médiatique en Occident, tout à fait légitime. Mais, hélas, le déclin de l'EI diminue grandement leur intérêt stratégique aux yeux des Occidentaux. D'autre part, les Kurdes sont bien trop divisés entre eux. Par exemple, les Kurdes irakiens sont eux-mêmes très divisés. Ainsi, le PDK de Massoud Barzani, soutenu par la Turquie, s'oppose à l'UPK de Jalal Talabani, soutenu par l'Iran. De plus, les Kurdes irakiens de Barzani, qui contrôlent le Kurdistan irakien et sont les clients d'Erdogan, sont très opposés aux Kurdes de Turquie et de Syrie, militant au PKK et au PYD, hostiles au gouvernement turc.
Entre les intérêts turcs et les intérêts des Kurdes de Syrie, les États-Unis et la Russie vont couper la poire en deux. Ils n'accepteront pas que l'armée turque pénètre en profondeur dans la zone kurde syrienne. En contrepartie, ils ne soutiendront pas la création d'un Kurdistan indépendant et ils laisseront les Turcs agir pour que les Kurdes syriens n'aient ni accès à la mer, ni continuité territoriale entre les deux zones séparées qu'ils contrôlent aujourd'hui. On va donc assister à une pérennisation du statu quo : un Kurdistan syrien autonome mais pas indépendant, coupé en deux, sans accès à la mer, dont on n'acceptera ni qu'il s'étende (ce que souhaiteraient pourtant ses dirigeants) ni qu'il soit détruit (ce que souhaiterait pourtant la Turquie).

Enfin, il faut noter que les Kurdes syriens s'appuient sur leurs propres forces. Ils ont fait preuve d'un grand courage à la bataille de Kobané en 2015. Ils ont leurs propres intérêts et leur propre agenda. Ils ne sont les laquais de personne.
Enfin, je ne pense pas que les Kurdes syriens provoqueront de nouveaux conflits. Certes incontrôlables, ils ont toutefois deux grandes qualités. D'une part, ils sont très disciplinés, qualité que ces combattants crypto-marxistes partagent avec leur allié objectif qu'est le Hezbollah libanais. D'autre part, ils sont réalistes. Depuis 2011, les Kurdes syriens sont les alliés de Bachar el-Assad. Ainsi, dans Alep reconquise, Damas a accepté la présence politique des Kurdes. Si la Syrie retrouve un jour la paix et parvient à échapper à la partition, avec un État contrôlé par le clan el-Assad, il est certain que cet État sera cependant différent de ce qu'il était avant la Guerre civile. Il s'agira d'un État fédéral, dans lequel les Kurdes bénéficieront d'un territoire autonome. Dans une telle configuration, ni les Kurdes, ni le clan el-Assad (qui sont alliés) n'auraient intérêt à s'affronter et à replonger le pays dans la guerre.
Les rebelles hostiles à Bachar el-Assad et le clan el-Assad ont des vues différentes sur l'organisation de la société syrienne et c'est pour cela qu'ils se font la guerre. Au contraire, les Kurdes syriens et le gouvernement de Bachar el-Assad possèdent un même attachement à la laïcité (qui est une protection pour les minorités -qu'elles soient kurde, alaouite ou encore druze ou chrétienne- face à la masse des Arabes sunnites). De plus, les ambitions des Kurdes ne concernent que la région kurde et pas l'ensemble de la société syrienne. Les Kurdes peuvent très bien s'accommoder du maintien du clan el-Assad à Damas. Les prétentions des Kurdes se restreignent donc à une partie du territoire syrien, contrairement à la Rébellion qui entend chasser le clan el-Assad pour prendre sa place et réorganiser la société syrienne.
Cependant, d'un point de vue strictement humanitaire, il faudra faire attention à la tentation de la purification ethnique (arabe ou kurde) qui pourrait voir le jour dans les zones limitrophes qui sépareront la zone autonome des Kurdes de la zone arabe.
 
Quelles sont les prochaines grandes étapes pour vaincre l'EI ?
Il est possible de dessiner un programme en trois étapes.
Tout d'abord, après la chute de Mossoul, il faudra continuer d'assurer la lutte militaire contre l'EI en Syrie et en Irak. Et ce jusqu'à la totale destruction de cette organisation. Comme je l'ai dit, l'EI a eu le temps d'anticiper et de préparer la chute finale de Mossoul. L'EI est un ennemi polymorphe, fluide, opportuniste et mouvant. Il va revenir à une tactique de guérilla désertique.
Ensuite, pour parvenir à la destruction totale de l'EI et à l'extirpation du mal, il faudra associer les populations locales (notamment les tribus sunnites) à la lutte contre l'EI.
Enfin, détruire les branches de l'EI qui existent dans d'autres régions du monde. Notamment au Sahel, en Somalie, en Afghanistan et au sud des Philippines. Là aussi, il faudra s'appuyer partout sur des acteurs locaux. Par exemple, les Touaregs dans le Sahel.
 
La coalition internationale contre Daech en Irak et en Syrie réunit plus de soixante États. Qui en sont les principaux acteurs ? Quelle est la place de la France dans cette coalition ?
Les principaux acteurs de la Coalition internationale contre Daech sont les États-Unis (fer de lance de cette coalition), la France, le Royaume-Uni, l'Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis (vraie puissance militaire montante du Golfe), la Jordanie (un pilote jordanien avait été ainsi capturé et brûlé vif par Daech en 2015).
La France participe à la coalition à hauteur de 1200 hommes. Elle contribue à la campagne aérienne, à des missions de renseignement et à la formation des militaires irakiens et des Kurdes peshmergas. Elle fournit un appui notable à l'armée irakienne dans le domaine de l'artillerie.

Trois remarques sur cette Coalition.
Première remarque, la Turquie (qui pourrait jouer un rôle fondamental grâce à sa position géographique et à son poids militaire) s'est très peu engagé dans la lutte contre Daech en Syrie et en Irak.
Deuxième remarque, la Russie mène une action très efficace contre Daech et Al-Nosra, mais en dehors du cadre de la Coalition (qui est en fait une coalition occidentale et arabe). Pour gagner en efficacité dans la lutte contre le djihadisme sunnite, qui est notre ennemi principal (car c'est lui qui tue nos enfants dans nos rues), il faudrait fusionner l'opération russe et l'opération de la Coalition. On voit bien que la Russie et l'Occident partagent une culture commune et des intérêts communs (notamment la lutte contre le djihadisme) : il faut donc, plus largement, ramener la Russie dans la famille occidentale.
Troisième remarque, l'Arabie Saoudite fait partie de la Coalition internationale contre l'EI. C'est une très bonne nouvelle. Mais il faudrait également que les autorités saoudiennes prennent les mesures nécessaires pour empêcher de riches particuliers saoudiens de financer le terrorisme.
 
Quels sont les enjeux diplomatiques liés au conflit irakien pour la France ?
Pour la France, l'enjeu en Irak est surtout militaire et sécuritaire. Il n'y a pas de gros enjeu diplomatique.
Cependant, la France peut constituer l'allié idéal pour l'Irak. En effet, la France a une tradition d'influence au Moyen-Orient et d'intérêt pour cette région. Elle a su adopter des positions modérées (par exemple sur le conflit israélo-palestinien ou dans son opposition à la Guerre d'Irak de 2003) qui l'ont rendue populaire auprès des populations arabes. Elle incarne une forme d'équilibre, attentive aux intérêts arabes. Mais en même temps, elle n'a aucun projet impérialiste sur cette région et tout le monde le sait bien. Contrairement aux États-Unis, elle n'a pas envahi l'Irak et elle s'est même opposée à la Guerre en Irak de 2003. La France n'excite pas le ressentiment nationaliste irakien. Il n'y a donc pas de contentieux avec l'Irak et on ne redoute aucune agression de notre part.
Alors que la France a eu des positions néoconservatrices et anti-iraniennes sous la présidence de François Hollande (2012 - 2017), notamment lorsque Laurent Fabius était au Quai d'Orsay (2012 - 2014), il semble qu'elle adopte aujourd'hui une ligne plus réaliste et plus pragmatique (comme le laissent penser la venue de Vladimir Poutine et de Donald Trump en France ainsi que les déclarations d'Emmanuel Macron et de Jean-Yves Le Drian) et donc moins anti-iranienne (comme le laisse penser la signature d'un contrat de 4,8 milliards de dollars par Total en Iran).
Si elle venait à se confirmer, cette détente avec l'Iran renforcerait encore le statut d'allié idéal de la France vis-à-vis de l'Irak. Comme le gouvernement irakien est chiite et soutenu par l'Iran, notre collaboration est moins problématique que la collaboration des États-Unis, qui affichent des positions anti-iraniennes et s'inquiètent de la montée d'un hégémonisme irano-chiite. Il y aurait alors un cercle vertueux. Notre engagement aux côtés du gouvernement irakien aiderait à la détente avec l'Iran et la détente avec l'Iran renforcerait encore notre collaboration avec l'Irak.
 
Donald Trump a affirmé que les jours de l'EI étaient comptés. S'il est vaincu, il faudra stabiliser durablement la zone. Peut-on empêcher l'émergence de nouveaux conflits et de nouvelles formes de terrorisme islamiste dans cette région ? Comment ?
Je pense que l'épisode de la domination de Daech sur Mossoul nous apprend une chose. En géopolitique, il vaut mieux prévenir que guérir. La prévention a un coût mille fois inférieur. Certes, Mossoul est reconquise… mais à quel prix ! Comme Alep, elle est détruite. Il aurait évidemment mieux valu que Daech ne la conquière jamais. La lutte a été inexpiable, car les djihadistes avaient creusé tout un réseau de tunnels, prenaient des civils en otage, multipliaient les pièges. En janvier 2014, l'EI s'emparait de Falloujah. J'avais d'ailleurs alors consacré ma chronique hebdomadaire du Figaro à cet épisode. Et l'EI n'a pris Mossoul que cinq mois plus tard, à l'été 2014. Pendant, ce laps de temps, les États-Unis, alertés par la chute de Falloujah, auraient dû intervenir contre Daech.
S'ils avaient agi ainsi, Mossoul (deuxième ville d'Irak!) ne serait pas tombée, Daech n'en aurait pas fait sa capitale et n'y aurait pas exercé son ubuesque dictature, les chrétiens mossouliotes y vivraient encore, la restauration du Califat n'aurait pu être proclamée et la ville n'aurait pas été détruite par une longue reconquête. Mais Washington, pour des raisons de pure politique intérieure, a préféré ne pas intervenir après la chute de Falloujah, alors que la politique extérieure devrait toujours être indépendante des considérations intérieures. En Irak, les États-Unis ont agi en dépit du bon sens. En 2003, ils sont intervenus alors qu'ils n'auraient pas dû. Au début de 2014, ils n'ont pas bougé alors qu'ils auraient dû intervenir. On connaît la suite.
Déjà, dans les Balkans, nous avions vu le coût exorbitant de la non-prévention. Le 3 janvier 1992, la Serbie et la Croatie signaient un accord de cessez-le-feu. Le 6 avril 1992, la guerre de Bosnie éclatait. Il aurait fallu mettre ces trois mois à profit pour prévenir l'éclatement de la guerre en Bosnie. Nous ne l'avons pas fait, nous en avons payé le prix.
Dans la crise ukrainienne, la prévention aurait pu faciliter bien des choses. Si l'accord intra-ukrainien de Kiev du 21 février 2014, avait été mieux appliqué par ses parrains, la France, l'Allemagne et la Pologne, les événements n'auraient pas dégénérés dans l'annexion de la Crimée en mars, puis dans l'ingérence militaire russe dans le combat à partir de l'été 2014.
Essayons avant tout de ne plus oublier cette importance de la prévention dans notre politique moyen-orientale! Le renseignement et la prévention doivent être les deux mamelles de notre politique.

Maintenant, quatre directions peuvent être évoquées pour stabiliser la région.
Tout d'abord, le renforcement des États pour contrôler les frontières et lutter contre l'insécurité galopante.
Ensuite, l'empowerment des sunnites irakiens. En 2007, Petraeus a brisé Al-Qaeda en Irak en détachant les tribus sunnites d'Al-Qaeda et en les utilisant - moyennant finances - contre elle. Quand les Américains ont quitté l'Irak, les sunnites ont été marginalisés par la majorité chiite, ce qui a favorisé leur ralliement à Daech. Aujourd'hui, il faut donner des garanties aux tribus sunnites (en termes de sécurité, de redistribution de la manne pétrolière, de représentation politique…) pour les désolidariser de l'EI et les retourner contre lui.
Puis, la mise en place d'un processus de paix en Syrie. Il faut réunir la France, les États-Unis, la Russie, la Turquie, l'Iran et les différents acteurs syriens (pouvoir de Damas, Kurdes, factions rebelles…) pour diviser le pays en différentes zones autonomes dans une logique de fédéralisation.
Enfin, la mise en place d'une vraie politique de développement, notamment dans le domaine du planning familial, de la construction d'infrastructures et de l'accès à l'eau potable.
Il faudra également que l'islam sunnite fasse enfin sa réforme, rejette le salafisme, ainsi que cette forme dure de puritanisme qu'est le wahhabisme. Mais cela ne peut venir que des musulmans eux-mêmes.
 
Si elle devait avoir lieu, la destruction de l'EI mettrait-elle un terme aux attentats en France ?

Non.
La destruction de l'EI ne changerait rien à la situation française.
Là encore, il faut faire de la chronologie. Daech a commencé à émerger médiatiquement en 2013-2014 et pris Mossoul et proclamé le Califat en 2014. Pourtant, les attentats islamistes en France ont commencé bien avant Daech. Dès 1994, la France était frappée par ce fléau à travers le détournement de l'Airbus Alger-Paris. 20 ans avant la prise de Mossoul! Immédiatement après vinrent les attentats de 95 - 96, organisés par des islamistes algériens et qui ensanglantèrent Paris. En 1996, était également démantelé le gang de Roubaix, gang ultra-violent de braqueurs islamistes revenus du Djihad bosniaque. En 2000, un attentat était évité de justesse au Marché de Noel et à la Cathédrale de Strasbourg. En 2012, Merah commettait ses crimes. Encore en 2015, les frères Kouachi se revendiquaient d'Al Qaeda. C'est Al-Qaeda qui a commis les attentats de New-York et Washington en 2001, Madrid en 2004, Londres en 2005. Il y a eu des attentats avant Daech, il y en aura après.
Les attentats sur le sol français ne sont pas liés à ce qui se passe au Moyen-Orient. Ils viennent d'un problème simple: certains musulmans vivant en France adhèrent à l'islam radical et haïssent la France. À partir de là, ils commettent des attentats islamistes. Ils se revendiquent de Daech car Daech est à la mode et téléguide parfois les opérations. Mais si Daech disparaît, ils se revendiqueront d'une autre organisation.
Ce n'est pas ce qui se passe à des milliers de kilomètres de nos frontières, dans les confins de l'Irak, qui va régler ce problème intérieur de la société française. Pour enrayer le terrorisme, il faut sur le court terme récupérer toutes les armes de guerre qui circulent sur le territoire. À moyen terme, il faut développer le renseignement et l'infiltration, démanteler toutes les cellules islamistes, fermer les mosquées radicales, expulser les imams radicaux étrangers. Sur le long terme, il faut suspendre l'immigration, mettre en place des politiques assimilationnistes, sortir du discours de la repentance (qui inculque la haine de la France aux jeunes générations), restaurer la discipline à l'école et revenir au Roman national.
Le combat culturel et moral est fondamental si l'on veut gagner la guerre mondiale contre l'islamisme. N'oublions pas les leçons de Gramsci. Face aux djihadistes, nous sommes dans une position asymétrique. À l'époque des Croisades, les Croisés et les Musulmans étaient tous deux mus par un moteur eschatologique : leur foi religieuse (chrétienne ou musulmane) les faisait avancer et, comme elle leur promettait un au-delà, leur permettait de braver la mort au combat. Il n'y avait pas de dissymétrie. Au contraire, de nos jours, l'Occident matérialiste et consumériste a perdu son moteur eschatologique alors que l'Orient musulman l'a conservé, ce qui crée une asymétrie en notre défaveur. Nous devons absolument retrouver la conscience de notre identité civilisationnelle et renouer avec un idéal patriotique, car notre vide spirituel ne nous permettra pas de l'emporter à long terme.
Paru sur Figarovox, 14 juillet 2017

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre. Chroniqueur international du Figaro, journal pour lequel il a couvert les principaux conflits de la planète depuis 1984, il est également professeur de Stratégie à Sciences Po Paris. Il est notamment l'auteur de Retour à Peshawar (éd. Grasset, 2010) , Le Monde en guerre (éd. Montparnasse, 2016) et vient de publier Quelle diplomatie pour la France? (éd. du Cerf, 2017).
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Servir les armées de la France - Lettre au Ministre
 
Madame la Ministre,
Les armées sont dans un état critique. Le seul ministère dont les administrés ne peuvent refuser une mission, dusse-t-elle entraîner leur mort, vous ont vu arriver avec soulagement après cinq années de difficulté croissante. Vous êtes ministre aux armées, appellation inusitée depuis quatre décennies. Opportunément, cette nouvelle appellation indique clairement votre mission : produire des armées équipées et entraînées, porteuses des capacités opérationnelles leur permettant de tenir toute leur place dans la politique de défense de la France définie par le Président de la République, chef des armées. Les autres directions, délégations et secrétariats sont ainsi intelligemment replacées, au service des armées qui sont la raison d’être de ce ministère.
Les militaires  attendent beaucoup de vous car votre tâche sera immense. En effet, depuis un quart de siècle, malgré l’évidence de la montée constante des risques et menaces, malgré les mises en garde répétées des chefs d’état-major lors de leurs auditions par les commissions de la Défense, les armées ont terriblement souffert. Il a été trop demandé à leurs ressortissants, alors même que diminuaient les compensations de leurs immenses sujétions. Il a été facile de leur faire supporter l’essentiel des économies budgétaires et des diminutions d’emplois publics puisque l’obéissance des militaires, leur silence imposé, leur sens de l’abnégation et du devoir les a conduits à appliquer à la lettre, sans récrimination ni murmure, les coupes budgétaires franches, les déflations constantes d’effectifs, la dégradation de leurs conditions de travail, la disparition progressive des moyens indispensables à l’exercice de leur profession, à leur formation, à leur entraînement.

Pour des résultats bien faibles, le dernier quinquennat a terriblement accéléré cette dégradation. Cinq années de suremploi des armées, une addition d’engagements réactifs sans stratégie globale n’ont produit aucun résultat solide, ni en France, ni au Sahel, ni en Afrique noire, ni au Moyen Orient : dispersées sur de trop nombreuses missions, éparpillées sur de vastes espaces hors de mesure avec les moyens engagés, les armées n’ont jamais pu déployer les masses critiques suffisantes pendant un temps suffisant pour transformer leurs remarquables succès tactiques en succès stratégiques durables. Des engagements largement supérieurs à ceux qui avaient été définis dans le dernier Livre Blanc - lequel n’avait déjà pas attribué les moyens indispensables - ont entraîné les forces sur la pente dangereuse du déclassement. Les déploiements se sont multipliés sans qu’en soient mesurées les obligations budgétaires, sans qu’aux guerres que la France conduisait correspondent les indispensables moyens. Il aura fallu l’action ignominieuse de trois terroristes, en janvier 2015, pour qu’enfin soient prises quelques mesures – dont vous assurerez d’ailleurs vous-même l’essentiel du financement décalé - ralentissant la dégradation des armées. Sur-engagements, sous-budgétisation : le résultat est terrible. Votre priorité, Madame la Ministre, devra être de rétablir l’adéquation entre les moyens et les missions. La rupture est proche, mais vous pouvez encore l’éviter à la France.

Vos visites au sein des Forces vous étonneront, pour peu que vous grattiez sous la surface brillante qui vous sera présentée. Vous y rencontrerez une armée profondément républicaine et citoyenne, des femmes et des hommes totalement investis dans leur engagement au service de la nation mais désabusés par le manque de considération concrète que la République leur porte. Ils vous montreront avec fierté le meilleur d’eux-mêmes, mais si vous allez au-delà, vous serez surprise par ce que vous verrez : des casernements et des infrastructures militaires dans un état trop souvent désastreux, pour lesquels les mesures élémentaires de maintien en condition ne sont plus prises depuis longtemps faute de financements ; des personnels très absents de leurs garnisons et de leurs familles (jusqu’à 240 jours par an pour certains, avec des taux de divorce en augmentation constante) ; des stocks de munitions parfois très en dessous des seuils acceptables en ce temps de menace ; dans les trois armées, des taux de disponibilité opérationnelle des équipements catastrophiques, un vieillissement accéléré des matériels, des niveaux d’entraînement tombés depuis longtemps sous les normes de l’OTAN alors même que notre armée est la plus engagée au combat ; des organisations de soutien local aux forces souvent aberrantes parce que, à coup de mutualisation, externalisation, matricialisation, civilianisation, des réorganisations douloureuses ont été imposées au mépris de la réalité militaire ; des opérations extérieures sous-financées depuis bien longtemps, ce qui rend le succès opérationnel et stratégique beaucoup plus difficile et met en danger nos soldats.
Vous découvrirez une organisation qui a beaucoup souffert de l’empilement rapide de réformes successives, de la LOLF à la RGPP jusqu’à la "nouvelle gouvernance" de votre prédécesseur. Vous constaterez qu’il n’est plus raisonnable de chercher encore "du gras", qu’il faut non seulement faire une pause mais revenir sur certaines décisions prises par esprit de système. Vous comprendrez qu’il est essentiel de "respecter les contraintes humaines et matérielles" comme s’y est engagé lui-même le Président Macron à Gao le 18 mai.

La défense de l’Europe doit être européenne : ce projet devra rester l’horizon, mais sans sacrifice pour les armées françaises qui sont aujourd’hui la défense de la France mais aussi celle de l’Europe comme le rappelait récemment le Président de la Commission européenne. Il faudra reconstruire l’autonomie stratégique de la France profondément mise à mal par une succession de renoncements : la France ne peut conduire aujourd’hui aucune opération d’importance sans le soutien des armées américaines. Il faudra donc combler en marche forcée les trous capacitaires essentiels - renseignement, ravitaillement en vol, transports stratégiques, pour ne citer que les manques les plus criants.
Forger une politique militaire à la hauteur des enjeux de défense : c’est à un réinvestissement massif dans les armées que vous conduiront vos premières analyses d’autant que l’indispensable modernisation de notre système de dissuasion et la reconstitution de nos capacités d’action conventionnelle sont strictement incompatibles sans une nette croissance du budget. Réinvestissement massif… et rapide si la France veut éviter que ses armées, trop fortement sollicitées, trop chichement financées, ne s’effondrent littéralement. Les premières décisions ne supposent pas la rédaction d’un nouveau Livre Blanc, exercice qui, de surcroit, en subordonnant l’effort de défense à une volonté arrêtée de restriction budgétaire, a désormais perdu toute crédibilité. Rompre avec le précédent quinquennat, lancer au plus vite les rectifications de trajectoire, relancer d’emblée une nouvelle loi de programmation militaire : le chemin est tout tracé pour vous qui, plus que tout autre, êtes bien davantage le ministre du futur que celui du présent. Le président de la République l’a affirmé haut et fort au soir de son élection : il veut se mettre au service de la France. Je ne doute pas que vous serez vous, à son instar, au service de ses armées.

Envoyé par l'auteur, 13 juillet 2017
Général (2S) Vincent DESPORTES
Professeur des universités associé à Sciences Po, ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Dernier ouvrage : La dernière bataille de France, Gallimard, Grand Prix 2016 de l’Académie Française
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A propos de la loi Veil
 
Il est inhabituel qu’un article de Magistro commente un autre article, publié sur le même site. Je vais cependant m’y risquer. Le sujet abordé et la manière dont il a été traité soulèvent des questions trop importantes pour ne pas appeler leur approfondissement.
    
Dans la dernière livraison de Magistro, Chantal Delsol a présenté son point de vue sur la loi Veil. L’auteur eest à juste titre considérée comme une représentante éminente de la pensée catholique contemporaine. Je ne pense pas déformer ses propos en les résumant comme suit : en 1974, une part majoritaire de l’opinion publique réclamait la dépénalisation de l’avortement. Giscard, alors président de la République et Simone Veil, ministre de la Santé publique, ont constaté que, "la France n’étant plus en chrétienté", il "devenait illégitime de lui imposer de vivre selon une loi" qui avait été "inspirée par l’autorité ecclésiale". Ils ont choisi de laisser aux consciences individuelles des femmes la responsabilité de décider si, oui ou non, elles devaient poursuivre leurs grossesses. La loi Veil est, pour cette raison, une "loi juste". Les catholiques ont eu le tort de s’y opposer. Ils ont manifesté une "jactance" et une "cruauté" inadmissibles qui ont "engendré des désirs de vengeance".
 
J’ai été témoin direct du processus qui a conduit à la dépénalisation de l’avortement. J’aurais beaucoup de réserves à apporter quant aux vœux supposés de l’opinion publique à cette époque et aujourd’hui encore. Je me limiterai ici à une observation. Ni Giscard ni Simone Veil n’ont pensé en termes de "rupture de civilisation". Ils savaient parfaitement que "l’autorité ecclésiale" avait été abolie en France depuis près de deux siècles et ils ne s’en souciaient nullement. L’un et l’autre étaient acquis à ce qu’ils appelaient la modernité, c’est à dire au libre choix des femmes en matière d’avortement. S’ils ont placé devant cette liberté le modeste obstacle d’un délai de huit jours entre le dépôt d’une demande à l’hôpital et l’exécution de l’acte par les médecins, ce n’était pas pour que "les consciences individuelles puissent peser gravement le pour et le contre. En citant cette phrase, Chantal Delsol ne fait que reprendre un argument de propagande. En réalité, Giscard redoutait la colère de l’électorat catholique. Il a voulu l’apaiser en donnant à la loi Veil l’apparence d’un compromis prudent et équilibré entre les camps opposés : l’avortement serait limité à des situations d’extrême détresse auxquelles personne ne pouvait refuser sa compassion, surtout si elles étaient confirmées par huit jours de réflexion. Dans les faits, l’interruption volontaire de grossesse est vite devenue le phénomène massif qui était prévisible et le législateur s’est peu à peu débarrassé des hypocrisies de la loi de 1974. Aujourd’hui il ne parle plus d’exceptions malheureuses mais de droit fondamental. Le "renversement d’intention" contre lequel Chantal Delsol proteste, n’a jamais existé. Jamais Simone Veil ni Giscard n’ont dénoncé les modifications qui auraient "fait de l’I.V.G. le contraire exact de ce qu’elle était" avec eux.
      
Cette divergence entre la philosophe et les deux responsables politiques étant exposée, il reste que tous trois se retrouvent pour affirmer leur attachement aux valeurs judéo-chrétiennes. Mais elles ne concernent que leurs personnes privées. Ils ont établi, l’une dans ses raisonnements, les deux autres par leurs actes, une séparation rigoureuse entre leurs comportements individuels et leur participation à la vie publique. Ils n’hésitent pas à trouver juste une loi qui bafoue leur morale personnelle. Ils ont renoncé à l’idée selon laquelle le christianisme a un prolongement politique et social. Ils sont d’accord pour que leur religion organise des œuvres caritatives de nature privée mais tiennent pour dépassée et blâmable l’aspiration de certains catholiques à donner un caractère légal à la morale chrétienne.
Ils ne sont pas seuls. Beaucoup de croyants pensent comme eux. C’était en 1974 le point de vue du philosophe Maurice Clavel. Il n’hésitait pas à traiter de "canaille" le cardinal archevêque de Paris au motif que le prélat s’opposait publiquement à la loi Veil.
Leur dualisme, qui fait un partage très inégal entre ce qui est dû à Dieu et ce qui est dû à César, est une application moderne de vieilles idées gnostiques, hérésie maintes fois anathémisée par l’Eglise. Mais ils ne semblent pas en être conscients.
     
S’il ne s’agissait pas que d’un problème doctrinal, il conviendrait de l’abandonner aux théologiens, profession à laquelle je n’appartiens pas. Mais le point de vue des intellectuels dont je parle, et leur forte influence sur la masse des croyants, ont d’importantes conséquences pratiques. Elle interdit que les catholiques examinent en quoi la loi Veil affecte le bien commun des Français. Si, en effet, l’avortement n’est qu’une question de choix privé sur lequel l’Etat et la société n’ont rien à dire, il devient impensable d’envisager des mesures légales qui en restreindraient l’exercice, même si ce dernier a des répercussions sur notre devenir national. J’en donne deux exemples : notre peuple peut-il tenir pour négligeable la blessure qui lui est infligée chaque année depuis près d’un demi-siècle, par la suppression de deux cent mille vies humaines ? L’affaiblissement démographique qui en résulte a des effets considérables sur notre prospérité et notre rang dans le monde. L’immigration massive que nous devons accepter, le compense mal et contient des risques graves. Ensuite, est-il vrai que la loi Veil ait égalisé la condition des femmes devant l’interruption volontaire de grossesse ? La réponse est évidemment oui sur le plan formel. Mais un examen, même sommaire, de la réalité sociale, montre qu’elle a accentué les inégalités entre les femmes riches et diplômées et celles qui appartiennent aux milieux défavorisés. Les premières y ont gagné en émancipation professionnelle et aisance financière ; les secondes se sont trouvé plus dépendantes des choix égoïstes des hommes. Ce n’est pas par hasard si la catégorie la plus pauvre, la plus broyée de la population française est constituée, dans son écrasante majorité, de femmes seules, chargées ou non d’enfants.
 
Giscard et Simone Veil ont délibérément écarté les questions que la liberté d’avortement pose à notre bien commun. Leurs successeurs se sont obstinés dans le même refus, quitte à nier des réalités de plus en plus dérangeantes. Il se trouve des intellectuels chrétiens, depuis Maurice Clavel jusqu’à aujourd’hui, pour leur apporter une caution morale. C’est dommage pour le catholicisme français et c’est une grande perte pour le débat public dans notre pays.
Envoyé par l'auteur, Michel Pinton, Ancien secrétaire général de l’UDF       
Publié dans Du côté des élites
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