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Retraites : les fourmis se révoltent
 
Les fourmis ne veulent pas payer pour les cigales. Ce lundi, les premières seront dans les rues de Paris pour protester contre la réforme des retraites : elle prévoit de leur faire les poches pour financer les secondes. Avocats, médecins, pilote, hôtesses, etc., n’entendent pas être essorés au nom de l’instauration d’un "système universel" qui viendrait colmater les déficits des régimes spéciaux et les incapacités de l’Etat à gérer des retraites équilibrées. Dans cette rébellion, menée par le collectif SOS Retraites, les 70.000 avocats sont plus particulièrement mobilisés. Alors que leur régime autonome – qui n’est pas un régime spécial – ne coûte pas un sous au contribuable, le pouvoir envisage de faire main basse sur ses deux milliards d’euros de réserves, gérées par la caisse nationale des barreaux. Dans cette perspective, les cotisations des avocats passeraient aussi de 14 à 28%, pour des redistributions moindres. Pour sa part, vendredi dernier, la RATP a paralysé les transports parisiens pour défendre, elle, son régime spécial de retraite. Mais lui est financé à hauteur de 60% par l’argent public – donc par tous les autres citoyens. Ce régime permet un départ à la retraite à 57 ans, et même à 52 ans pour les roulants et les travailleurs en souterrain. La pension brute moyenne est de 3 705 euros mensuels, contre 2 206 euros pour un fonctionnaire d’Etat (chiffres de la Cour des Comptes). La cigale, qui vient se plaindre, est indéfendable.
L’injustice est l’aiguillon des révoltes populaires. L’insurrection des Gilets jaunes a été motivée par le sentiment d’iniquité partagé par une classe moyenne appelée à payer toujours davantage de taxes et d’impôts sans en percevoir les retours. La France périphérique est venue rappeler qu’elle valait autant d’attention que la France des cités, arrosée par les milliards de la "politique de la ville". La solidarité nationale, principe sur lequel s’est construit l’Etat-providence dans la France homogène de l’après-guerre, est appelée à être de plus en plus contestée, dans une société qui ne cesse de se morceler. Dans un entretien au Figaro, vendredi, l’essayiste Denis Olivennes remarque : "Notre Etat-providence a engendré une égalité injuste". Plus gravement, le système redistributif en vient à avaliser des spoliations, en pénalisant les plus prévoyants au profit de ceux qui ont pris goût à vivre, comme à la RATP, au dépens de la collectivité. Or cette politique, qui est celle que veut suivre le gouvernement sur les retraites, ne peut être comprise dans sa brutalité. La France éclatée vit sur un volcan. Plutôt que de chercher à casser ce qui fonctionne et ne coûte rien à la collectivité, en s’en prenant aux régimes autonomes, le gouvernement ferait mieux d’inciter les cigales à imiter les fourmis.

Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol, 16 septembre 2019
Publié dans En France
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Sur les droits de l'Homme. Une citation à méditer
 
"Il ne suffit pas de décréter les droits des hommes : il se pourra qu’un tyran s’arme de ces mêmes droits contre le peuple ; et celui de tous les peuples qui sera le plus opprimé sera celui qui, par une tyrannie pleine de douceur, le serait au nom de ses propres droits. Sous une tyrannie aussi sainte, ce peuple n’oserait plus rien sans crime contre la liberté. Le crime adroit s’érigerait en une sorte de religion, et les fripons seraient dans l’arche sacrée." 
 
Voici l'auteur :
Son nom : Antoine-Louis de Saint-Just,
Référence : "Discours sur la constitution de la France", prononcé à la Convention nationale le 24 avril 1793,
Source : Saint-Just, Œuvres complètes, édition établie et présentée par Anne Kupiec et Miguel Abensour, Paris, Gallimard, 2004, p. 539.  

Paru sur www.henrihude.fr, 4 septembre 2019
Publié dans A tout un chacun
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La déroute des hommes de Davos
 
Ce premier papier de la nouvelle année annonce une bonne, une très bonne nouvelle : les hommes de Davos et autres Oints du Seigneur ont perdu toute crédibilité en ce qui concerne la gestion des économies. Voilà la thèse que je vais défendre dans ce papier.
Je n’ai pas l’habitude de tirer sur une ambulance, mais quand je vois l’un des plus éminents (?) d’entre eux, monsieur Minc, dire comme il l’a fait cette semaine que plus personne ne comprend plus rien à l’économie et que nous avons besoin d’un nouveau Keynes ou d’un nouveau Friedman, je dois dire que je ne peux pas cacher mon envie de rigoler un bon coup et ce d’autant plus que monsieur Attali, cet autre puissant génie, avait dit la même chose quelques mois avant. 
 
Je vais donc me livrer à une petite "explication de texte" pour que le lecteur puisse comprendre ce que monsieur Minc a voulu dire dans le langage codé qui est le sien, où l’on emploie des mots compliqués pour dissimuler une totale absence de compréhension. Je n’ai rien contre monsieur Minc, mais pour moi, il est emblématique de cette classe qui a toujours prétendu qu’elle devait influencer le pouvoir politique en raison de sa meilleure compréhension des phénomènes économiques. Et c’est cette croyance qui nous a mené là où nous sommes, au fond du trou. Et leur recommandation est bien sûr de continuer à creuser.
 
La première interrogation à laquelle il nous faut répondre st la suivante : pourquoi monsieur Minc nous parle-t-il de Keynes et de Milton Friedman, que tout oppose ?
La réponse est simple.
- Keynes, comme l’avait fort bien souligné Hayek en son temps, est celui qui a justifié intellectuellement l’intervention de l’Etat dans l’économie dont chacun constate aujourd’hui les succès foudroyants.
- Milton Friedman a été le chantre de la non intervention de l’Etat dans cette même économie.   
- Soit l’un, soit l’autre a raison car ils ne peuvent tous les deux être dans le vrai, sauf si un esprit puissant réussissait à faire une synthèse de deux thèses qui pour un esprit plus limité pourraient apparaitre comme contradictoires. Minc laisse entendre modestement que lui avait réussi la synthèse entre les deux, les ODS étant autorisés à intervenir massivement dans l’économie domestique et refusant (soi-disant) toute intervention dans le commerce international qui devait rester l’apanage des grands groupes internationaux, le but final étant bien entendu de toujours de laisser le terrain le plus libre possible au capitalisme de connivence que le même auteur décrivait il y a quelques temps comme la "mondialisation heureuse".
 
Dans ce papier, je vais traiter uniquement des croyances Keynésiennes de la "caste" à laquelle appartient notre illustre penseur, laissant une critique de la compréhension par cette caste de la pensée Friedmanienne pour un jour où je serai totalement en panne d’idées. 
La doxa keynésienne telle que développée par la classe dominante repose sur deux piliers.
Dans le premier cas, "on" explique que si l’économie ralentit c’est à cause d’un "excès d’épargne" créée par la classe détestable des "rentiers". Il faut donc procéder à ce que Keynes appelait "l’euthanasie du rentier" et pour cela maintenir des taux d’intérêts très bas (ce qui revient à spolier l’épargnant). 
Le premier pilier du Keynésianisme est donc que des taux d’intérêts bas favorisent la croissance, ce qui ne marche pas et n’a jamais marché tout simplement parce que c’est une imbécillité économique. 
Reprenons ces deux points, l’un après l’autre
Ça n’a jamais marché.




La ligne noire représente la croissance moyenne du PIB Américain par habitant sur les 7 années précédentes. Chacun peut voir les grandes périodes de hausse et de baisse de cette mesure. D’après les Keynésiens, les périodes de croissance auraient dû correspondre aux moments où les taux d’intérêts étaient bas et les périodes de moindre croissance aux autres. Il n’en est rien, en fait c’est exactement le contraire qui se passe et cela est vrai dans tous les pays du monde.  
En voici une preuve visuelle. Les périodes hachurées en rose sont celles ou les taux réels (ajustés pour l’inflation) sont en dessous de la moyenne de ces taux depuis 1950 et j’ai poussé ces périodes de deux ans sur la droite pour bien montrer que des taux bas précèdent toujours le désastre économique.

La conclusion est simple. Lorsque les taux sont anormalement bas pour une période supérieure à deux ans, la croissance ralentit toujours, pour finir par devenir nulle. Dans la réalité, tuer le rentier revient à tuer la croissance ce qui est exactement le contraire de ce que disait Keynes. Or cette réalité – des tatrop bas tuent la croissance- est parfaitement logique, bien que contre intuitive. 

Pourquoi est-ce logique ?
La réponse est toute simple. Si la rentabilité moyenne des placements dans l’économie est de 4 % et si le cout de l’argent est de 4 %, les seuls qui empruntent sont ceux qui gagnent plus de 4 % et qui ont une forte croissance dans leurs activités. L’épargne va donc aux entrepreneurs, qui empruntent pour se développer en faisant de nouveaux investissements et en embauchant de nouveaux salariés. Le stock de capital augmentant, la productivité du travail monte et le niveau de vie de la population (le PIB par habitant) suit. Tout le monde est gagnant.
Si le cout de l’argent est de 1 % (taux très bas), tous ceux qui ont des actifs pourront emprunter à 1 % pour acheter des actifs existants qui rapportent plus que 1 %. Or seuls peuvent emprunter pour acheter des actifs existants les "riches"c’est à dire ceux qui ont déjà des actifs. Pour eux, pour s’enrichir encore plus, il est beaucoup plus facile d’acheter des actifs existants et qui rapportent plus que le cout de l’emprunt plutôt que d’en créer de nouveaux, ce qui est toujours risqué…  L’épargne va aux riches et non aux entrepreneurs car bien sûr, les banques préfèrent prêter aux premiers qu’aux seconds…Et du coup le stock de capital n’augmentant pas, la productivité du travail baisse tandis que la dette augmente ainsi que le prix des actifs (l’un étant la cause de l’autre) et les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres…
Et donc, les clients de monsieur Minc, tels les fonds de LBO et les fonds vautour s’enrichissent aux détriments des salariés (qui sont virés pour cause de rationalisation et de "dégraissage"). Et les vrais entrepreneurs sont soumis à la concurrence déloyale des sociétés "zombie" qui devraient faire faillite mais ne le font pas puisqu’emprunter pour survivre ne coute rien. Les taux bas maintiennent en vie les dinosaures et du coup, empêchent l’émergence des mammifères. Les taux bas entravent la sélection naturelle, ce qui empêche la création destructrice de se produire. Et la croissance disparait.  
Ce qui m’amène à une loi économique qui ne connait pas d’exception : Une politique durable de taux bas favorise toujours les anciens riches (Goldman-Sachs, monsieur Minc, les activités de fusion et acquisition) au détriment des pauvres, des salariés et des petits entrepreneurs, qui ne trouvant pas à se financer ne peuvent embaucher ceux qui ont été virés par les pilleurs d’épaves et sont obligés de se vendre aux financiers.  
 
Venons-en au deuxième point central du Keynesianisme, la dépense étatique comme origine et stabilisateur de la croissance.
Voila la deuxième grande idée de monsieur Keynes : La croissance ne vient ni de l’invention (Schumpeter) ni de la bonne gestion (Ricardo), mais vient des actions de l’Etat (c’est-à-dire des ODS) veillant à ce que la demande "finale" ne baisse pas, ce qui revient à dire que la solution est de payer des gens à ne rien faire si l’économie ralentit. Keynes conseillait d’embaucher des gens qui feraient des trous le matin pour les reboucher pendant l’après-midi…Les tenants de cette thèse appellent cela "la gestion de la demande globale par l’Etat" et ils sévissent en France depuis la présidence Giscard. 
Inutile de dire qu’il s’agit là d’une idée à nouveau totalement stupide et qui n’a jamais marché et pour une raison très simple : comme le disait Milton Friedman : "il n’y a rien de plus durable qu’un programme temporaire lancé par le gouvernement". Si le poids de l’Etat dans l’économie augmente, cela veut dire inévitablement  la part du secteur privé y baisse. Admettons que le secteur public fonctionne la plupart du temps sans prix de marché, sous monopole et grâce à la contrainte (je n’ai pas le droit de ne pas m’inscrire à la Sécu…). 
 
Il s’agit donc là d’une économie communiste et comme le disait l’un de mes vieux professeurs à Toulouse : il n’y a que deux sortes d’économies possibles, celles qui fonctionnent selon la main invisible d’Adam Smith ou celles qui fonctionnent grâce au grand coup de pied dans le derrière de Joseph Staline. 
Liberté ou contrainte, il faut choisir. Et choisir le système de production communiste a rarement amené à une hausse du niveau de vie. Le nombre de gardiens dans les camps de rééducation par contre en général explose.
 
Grace à Dieu, il existe un pays où le choix à chaque élection a toujours été entre la main invisible et le coup de pied dans le derrière, ce qui nous permet de vérifier l’effet sur la croissance de chacun des deux systèmes dans le même pays, et ce pays c’est la Grande Bretagne. Un coup, les lecteurs choisissent Smith, un coup ils choisissent Staline.
Les travaillistes sont pour un accroissement des dépenses de l’Etat, les Conservateurs pour une baisse. Quand l’un ou l’autre est élu, le gouvernement mis en place augmente ou baisse les dépenses de l’Etat en fonction des promesses électorales. Les Anglais dans l’ensemble obtiennent ce pour quoi ils ont voté, ce qui chacun en conviendra est une preuve de plus de leur immense fourberie. Quand les travaillistes prennent le pouvoir, ils suivent une politique de hausse des dépenses étatiques et la croissance structurelle s’effondre deux après.  Et quand les conservateurs l’emportent, le contraire se passe. C’est ce que montre le deuxième graphique et comme chacun peut le voir, il faut deux ans à nouveau pour que les résultats des choix politiques du pays apparaissent.



Conclusion
Dans le fond, tout observateur à l’esprit scientifique sait que ce que je viens d’écrire est vrai. La question est donc : pourquoi des gens qui devraient être informés disent-ils que des taux bas et une forte croissance de l’Etat dans l’économie sont une bonne chose alors qu’à l’évidence c’est le contraire qui est vrai ? 
La réponse est dans les délais et dans les objectifs que vous vous fixez. Quand vous suivez une politique que vous savez idiote, mais que cette politique a des effets favorables pendant ses deux premières années, et désastreux ensuite, si vous êtes un démagogue et un salaud, vous la recommanderez à ceux qui sont au pouvoir deux ans avant les élections pour qu’ils puissent s’y maintenir.  Et au diable les conséquences à long-terme. Ce qui compte est que vos amis restent au pouvoir le plus longtemps possible pour que le capitalisme de connivence reste en place. 
Et ce qui est en train d’arriver à monsieur Minc et à tous les thuriféraires du Keynésianisme est simple : après des décennies de démagogie et de mensonge, les effets désastreux à long-terme des politiques visant à influencer les deux prochaines années sont en train de submerger les effets positifs à court terme. 
 
Je ne ferai pas l’insulte à monsieur Minc et aux autres de dire qu’ils ne savent pas que ce que je viens de décrire est vrai. Ce que veut donc dire monsieur Minc en appelant à l’émergence d’un nouveau Keynes ou d’un nouveau Friedman, c’est qu’il espère que quelqu’un va trouver à nouveau une manipulation qui permette aux démagogues de continuer à tromper le peuple. Il s’agit tout simplement de piller les pauvres pour enrichir les puissants. Et donc, le Keynésianisme va échouer, comme le Marxisme a échoué, et pour les mêmes raisons.
On disait autrefois que nul ne pouvait être communiste, intelligent et honnête à la fois. Il faut bien se rendre compte que le Keynésianisme est au communisme ce que le coca-zéro est au coca. Et donc nul ne peut être keynésien, intelligent et honnête à la fois…
La croissance économique vient de la possibilité pour tout un chacun d’exercer sa Liberté en fonction de ses choix individuels, sous le contrôle d’une Loi qui est la même pour tous et non pas de recettes de cuisine des Minc de ce monde qui ont permis aux puissants de conserver un pouvoir qu’ils auraient dû perdre depuis bien longtemps. Mais cela est fini.  
Le Roi est nu. Les ODS, comme le parti communiste en URSS ont perdu toute légitimité et ils vont donc perdre le pouvoir, partout. Et c’est une bonne, une très bonne nouvelle.

Paru sur www.institutdeslibertes.org, 2 septembre 2019
Publié dans Du côté des élites
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Les droits de l’homme sont-ils sans limite ?
 
FIGAROVOX/TRIBUNE - Les droits de l’homme ne sont plus universels et immuables mais catégoriels et sans cesse croissants. Aussi est-il légitime de leur poser des bornes, argumente le professeur de philosophie politique*.
 
Aux États-Unis, une "commission des droits inaliénables" a été récemment mise en place par le secrétaire d’État, Mike Pompeo. Son objet est de réfléchir sur ce que sont devenus les droits de l’homme depuis leur affirmation solennelle en 1948 dans la déclaration universelle des droits de l’homme. La présidente de la commission, Mary Ann Glendon, professeur de droit à Harvard, a affirmé que la commission travaillerait "au plan des principes, pas de la politique". Les membres de la commission sont inquiets de voir les droits, catégorie sacrée au sens culturel du terme, se développer anarchiquement. Les opposants à la création de cette commission, eux, sont inquiets en pensant, non sans raison, qu’on pourrait conclure à la relativisation de certains droits.

Alors que la modernité nourrissait des idéologies censées susciter des sociétés parfaites, la post-modernité ne se voue qu’au développement de la liberté individuelle sur tous les plans. Les droits sont inflationnistes, parce que l’envie individuelle a tendance à susciter chaque fois un nouveau droit. Sauf l’impossibilité technique, il n’y a pas de limitation à mes désirs. Même la fameuse liberté qui "s’arrête là où commence celle de l’autre" est entamée : face à l’être faible qu’est l’enfant, c’est ma volonté d’adulte qui seule compte - j’ai le "droit" de produire un enfant sans père parce que j’en ai envie, j’ai "droit" à un enfant si je veux. Et tous ces nouveaux droits réclament aussitôt leur inaliénabilité. On met en avant la souffrance des demandeurs pour justifier la légitimité de leurs souhaits.
Les choses vont si loin que Muriel Fabre-Magnan, s’appuyant sur des textes européens, se demande si le sadomasochisme doit être considéré comme un droit de l’homme, après avoir vu la Cour européenne des droits de l’homme établir lors d’un procès pour sadomasochisme, le droit de l’autonomie personnelle à "s’adonner à des activités perçues comme étant d’une nature physiquement ou moralement dommageables ou dangereuses pour sa personne". La "commission des droits inaliénables" veut pointer du doigt cet engrenage déraisonnable.

L’inflation des droits a été patente depuis la Seconde Guerre. On pourrait parler des droits dits de seconde et de troisième génération, dont la signification a changé par rapport aux affirmations premières. Mais surtout, et depuis peu, l’universalité a été mise à mal pour laisser place aux droits des groupes, parfois des groupuscules. Pour la Déclaration originelle de 1948, il n’y a ni des Iroquois ni des Français, il n’y a que des humains, et c’est cela qui fait la grandeur de la Déclaration. C’est cela d’ailleurs qui suscitait la moquerie des contempteurs des droits de l’homme : je ne connais pas l’Homme, je ne connais que des Français et des Anglais, disait Joseph de Maistre. Or, aujourd’hui, les droits universels des humains quels qu’ils soient, c’est-à-dire hors leurs appartenances sociales et autres, s’éclipsent pour laisser place aux droits des groupes comportementaux ou identitaires. Il y a les droits des femmes. Les droits des homosexuels. Les droits des "LGBTQI", etc. Ils renvoient à des possibilités légales d’adopter certains comportements, qui revendiquent à grand bruit d’être aussitôt traduits en droits inaliénables, suscitant un nuage de droits concernant tous les domaines de la vie, et figeant (c’est bien le but) ces comportements dans le marbre comme s’il s’agissait de dogmes théologiques.

Les droits de l’homme originels, ceux énoncés au départ par les Déclarations, équivalent pour nous à des dogmes théologiques, et ils sont gravés dans le marbre ("tout homme a droit à la liberté de penser"), même s’ils ne sont pas toujours respectés. C’est leur généralité, leur universalité, leur côté lapidaire et parfois laconique, qui garantit leur insigne valeur. Mais tous ces droits dérivés et particuliers qui fleurissent chaque jour doivent être discutés, et non pas imposés par quelques groupuscules : c’est ce que signifie cette commission.
Lorsqu’on a le sentiment d’avoir laissé des principes enfler indûment, de s’être peut-être fourvoyé avec le temps qui passe, on revient alors aux fondements : aux pères fondateurs dont on a pu s’éloigner sans penser aux conséquences. On refonde ce qui a été altéré en revenant aux sources, comme l’avait bien montré Machiavel à propos des républiques. C’est pourquoi la commission parle d’en venir à distinguer des droits humains inaliénables et des "droits ad hoc". Il est clair qu’il est question d’enlever à certains droits leur inaliénabilité. Et l’on comprend l’inquiétude des opposants.
Car il s’agit, essentiellement, de répondre à la pression du courant progressiste qui veut imposer le caractère inaliénable de bien des nouvelles revendications, revendiquées sous peine de manquement à la modernité toute-puissante. Certains pays (la France, l’Allemagne) considèrent que le mariage entre deux personnes de même sexe est un droit de l’homme. Mais d’autres pays, comme la Hongrie ou la Pologne, contestent rigoureusement ce droit. Et ils sont injuriés et traités d’analphabètes. Or ces différences devraient entraîner non des insultes, mais la reconnaissance de spécificités légitimes, et c’est pourquoi la commission parle de "droits ad hoc". Autrement dit, on pourrait considérer que ces divergences ne sont pas une question de retard provincial ou d’idiotie congénitale, mais de point de vue et de conviction. On peut avoir des raisons de penser que l’IVG n’est pas un droit, mais une tolérance devant des cas graves, un respect de la décision individuelle en situation tragique. C’était d’ailleurs la pensée et le propos de Simone Veil, qui a été rapidement détournée par l’effet de cette enflure, justement.
La dénomination de droits ad hoc permettrait aux différents pays ou régions, comme les États américains, de définir leurs visions des droits au-delà des droits fondamentaux définis par les Déclarations. Ce serait un gage de la pluralité des opinions. Le problème étant que le courant dominant n’accepte pas du tout des challengers et ostracise tout ce qui diffère de lui.

La pensée conservatrice se saisit ici des droits de l’homme en posant une question qu’elle juge essentielle : les droits de l’homme n’ont-ils pas des limites ? Ils en ont bien au regard de notre responsabilité face à l’environnement. Et, certainement, ils sont limités par notre responsabilité à l’égard des humains, qui ont aussi leurs exigences. La position de ces limites est chaque fois discutable, et exige par conséquent des débats entre les différentes visions du monde. Significativement, les opposants de la commission s’indignent qu’on veuille poser des limites, qui vont "discriminer" - c’est-à-dire récuser des souhaits. Ils légitiment l’inflation des droits. Les conservateurs, au contraire, pensent que les droits humains ne dépendent pas de nos désirs, qui sont en effet exponentiels, mais d’exigences humaines plus profondes et plus complexes. Refuser d’en débattre, c’est donner la prime aux émotions, qui dans ce genre d’affaires ne sont jamais bonnes conseillères.

* De l’Institut. "La Démocratie dans l’adversité et les démocraties illibérales", enquête internationale codirigée par Chantal Delsol et Giulio De Ligio, vient de paraître aux Éditions du Cerf.

Avec l'autorisation de l'auteur - Paru dans Le Figaro, 13 septembre 2019
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Pour en finir avec notre Etat profond… Très profond !
 
Le discrédit de la classe politique tient en grande partie à cette incapacité de réveiller cet "état profond" caractérisé par la résistance passive d'une administration qui a le pouvoir absolu de ne rien faire.
 
"Etat profond". C'est l'expression utilisée par le président de la République, lorsque celui-ci a assisté, impuissant, à 
la réponse d'un policier au téléphone à une femme battue, apeurée qui lui demandait de la raccompagner chez elle pour prendre quelques affaires et qu'elle avait peur... Le président était venu incognito écouter les appels du numéro spécial destiné à ces femmes : impossible de réagir. Au-delà de l'exaspération partagée par chacun d'entre nous, on est presque heureux qu'Emmanuel Macron ait vécu en direct cette opposition statique que nous constatons tous régulièrement dans nos vies professionnelles et personnelles.
Il y a une réalité insupportable de ces pesanteurs indifférentes qui bloque les réformes de la France.

Le concept d’Etat profond n'a pas été inventé dans cette circonstance, il est né en Turquie lorsque les réseaux s'opposaient à la démocratisation du pays, puis dans les États-Unis de Barak Obama et de 
Donal Trump qui se sont plaints à plusieurs reprises d'une forme de résistance de l'administration malgré le "spoil system" qui  permet à chaque élection présidentielle de remplacer les fonctionnaires au pouvoir.
On peut légitimement penser que le discrédit de la classe politique tient partiellement à cet "état profond" on aurait pu dire léthargique. Les mesures, les lois, les décrets d'application prennent un temps fou qui n'a rien à voir avec le temps réel devant les urgences de la vie et les besoins des citoyens ; mais il y a bien pire, c'est la résistance passive d'une administration profonde qui, de fait, a le pouvoir absolu de ne rien faire, de faire trainer, d'enterrer...
Les "strates" administratives ont la peau des plus dynamiques.
Face à cela, la réaction antinomique consiste à ajouter des commissions aux commissions, des règlements aux règlements, des formulaires aux formulaires, on simplifie par ajouts. Les "fonctionnaires profonds", appelons-les ainsi, se sentent légitimes, c'est le mode de fonctionnement qu'ils ont toujours connu, protégés par ces mille feuilles que personne n’a cherché à détruire : à ce stade, il s'agit bien de détruire et non plus de réformer, il faut repartir de zéro.
 
Responsables peut-être, coupables jamais
R
éaction d'un "préposé" aux forces de l'ordre qui ne réfléchissait pas
, son devoir ne se posait plus en terme de cas de conscience mais de règlement : était-il obligé de raccompagner une femme apeurée chez elle ? Non. Tout était dit. Alors certes, on a parlé de nécessaire formation mais la formation ne résout en rien un état d'esprit et les cas quotidiens et multiples d'une France engluée dans la non-responsabilité individuelle.
Tout est fait pour, qu'au pire, on soit responsable mais pas coupable et même que l'on ne soit pas responsable du tout. Les syndicats y veillent avec une ardeur acharnée.
L'interprétation et le sens du devoir, le sens de l'exécution, la rapidité d’action, le sentiment de participer à une avancée, à une réforme, n'existe pas.
Dans le monde de l'entreprise, les contrôleurs n'ont pas en face d'eux de contre- pouvoirs, ils exécutent ce que l'administration a traduit avec ses propres termes et son vocabulaire abscons des lois et décrets.
Le fameux droit à l'erreur était supposé remédier partiellement à cet état (profond) des choses, mais qui a bénéficié du fameux droit à l'erreur ? Qui a su comment s'y prendre ? Qui s'est attaqué à cette contestation imaginaire du législateur ? Qui a l'énergie de s'opposer à une force aveugle et dépersonnalisée, on constate un décalage entre ce qui est pensé par les textes législatifs et administratifs et l’action concrète qui est menée par les agents de l’État. Cela peut s’expliquer par une excessive formalisation des tâches qui peuvent nuire in fine à la rationalité de l’action et crée un dysfonctionnement des institutions bureaucratiques.
 
Le pouvoir politique entre les mains des acteurs de terrain
Ces difficultés aboutissent à des conséquences inverses que celles attendues. La théorie de la "rationalité limitée" de Siemens, sociologue américain, peut également expliquer ces différences sachant que nous avons un accès limité à l’information et notre réflexe n’est pas de choisir la solution la plus optimale mais la première solution qui vient à l’esprit. Dès lors, cette solution appliquée par les agents n’est pas celle envisagée par le gouvernement. Enfin, les agents administratifs sont dotés d’un pouvoir d’interprétation des textes malgré la présence de circulaires et de directives et d’un pouvoir de contrôle de l’information.
 
C’est ce qu’a constaté Alexis Spire lors de son enquête sur l’administration de l’immigration en France. Les agents de cette administration possèdent une grande autonomie décisionnelle par le flou de la directive qu’ils doivent appliquer. Ainsi, leur marge de manœuvre très importante et le fait qu’ils se sentent investis d’une mission de maintien de l’ordre les conduit à voir dans chaque étranger un fraudeur potentiel qu’il faut "trier" ou pas. Il n’est donc pas question de remettre en cause le travail de ces agents mais d’expliquer un comportement cristallisé dans une routine administrative. Cependant, ce tri varie dans le temps, dans les années 50 l’administration fut très sévère envers les demandeurs diplômés car ces derniers sont vus comme des concurrents potentiels. A l’inverse, dans les années 70, ce sont les moins diplômés qui sont sévèrement jugés car le chômage de masse touche la France.
Dès lors, la mise en œuvre n’a souvent pas grand-chose à voir avec les intentions de décideurs et l’approche bottum-up nous apprend que les acteurs majeurs mais méconnus de l’action publique sont les acteurs de terrain. Le vrai pouvoir politique c’est eux...

Envoyé par l'auteur, paru sur Challenges, 12 septembre 2019
Publié dans Du côté des élites
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Le Moloch médiatique dévore ses propres enfants
 
TRIBUNE - Yann Moix, Lilian Thuram et Patrick Bruel : le tribunal médiatique accuse désormais des personnalités qui siégeaient jusqu’alors "du bon côté", analyse l’essayiste et historien.
 
La rentrée politico-médiatique 2019 est dominée par trois polémiques de grande ampleur concernant Yann Moix, Lilian Thuram et Patrick Bruel. Peu importe l’antipathie éventuelle que peut susciter une ou plusieurs de ces personnes. On s’intéresse ici à l’engrenage à l’œuvre.
Les trois controverses n’ont guère de rapport dans leur cause : dessins et écrits de jeunesse antisémites pour l’un, déclaration à connotation racialiste pour l’autre, enfin accusation de gestes sexuels déplacés pour le troisième. Cependant, ces polémiques se rejoignent sur un point : elles frappent des personnalités irréprochables au regard des valeurs idéologiques dominantes dans le star-system : antiracisme affiché, accueil inconditionnel des migrants, ferveur dans l’engagement antipopuliste. Les controverses de la rentrée ne frappent pas des personnalités présumées "réactionnaires", ni des élus, cibles faciles de la vindicte médiatique, mais des people parfaitement bien-pensants, comme si la révolution du politiquement correct se mettait à dévorer ses propres enfants.
 
S’agissant de Yann Moix, l’ampleur, la violence et la durée de son lynchage, ainsi que ses conséquences dévastatrices pour l’intéressé, ont une explication rationnelle. Ce dernier a poussé à son paroxysme l’affirmation de la vertu idéologique, qualifiant de "criminelles" les tentatives de maîtriser l’immigration. À l’issue d’une sordide affaire de règlement de compte familial, ses dessins et écrits antisémites de jeunesse ont été révélés. Éternel décalage entre le discours moralisateur et la réalité d’un parcours. Le vernis de la pensée vertueuse couvrait un obscurantisme d’un autre âge. D’où le tumulte qui s’est ensuivi.
 
Lilian Thuram, lui, fait partie de ces icônes médiatiques issues du show-business ou des terrains de football, érigées désormais en professeurs de vertu à la place des grands intellectuels d’antan. L’intéressé a prononcé une phrase explosive, parlant de "culture blanche" raciste. A-t-il eu conscience de la portée de ses mots ? La machine médiatique s’est aussitôt mise en marche. Et des paroles qui fussent peut-être passées inaperçues chez une personne qui ne prétend pas exercer un magistère moral suscitent cette fois-ci une tempête.
 
Le lynchage de Patrick Bruel est d’un autre ordre. Le chanteur est accusé par une jeune femme d’exhibitionnisme pendant son massage dans un hôtel en Corse. Comme tout justiciable, indépendamment des suites judiciaires possibles, l’intéressé a droit à la présomption d’innocence. Or les médias révèlent sans vergogne cette accusation et la portent au rang d’une affaire d’État. Le plus grand flou entoure pourtant les faits : à ce jour, un signalement à la gendarmerie a été effectué, mais nulle plainte déposée, aucun soupçon de viol ou d’agression physique n’existe, semble-t-il, et l’accusé dément catégoriquement tout comportement blâmable.
Or la mise en cause de Patrick Bruel déclenche un phénomène d’hystérie de la part d’un monde médiatique qui s’est emparé de cet incident avec une jubilation digne de la danse du scalp ou de la chasse aux sorcières. Et voici Bruel, jadis idole de la jeunesse, véritable sex-symbol national autour duquel se déchaînaient des flots de jeunes filles amoureuses, connu en outre, dans le passé, pour son hostilité au Front national, traîné dans la boue, humilié, ridiculisé, sans le moindre commencement d’une preuve et encore moins d’une condamnation.
 
Pourquoi la meute brûle-t-elle sans vergogne et avec autant de jubilation ce qu’elle a si longtemps adoré ? Le lynchage de Patrick Bruel, fondé sur un réflexe délateur, réminiscence de la grande vague de "Balance ton porc", peut heurter. La logique du lynchage médiatique est entrée dans une spirale sans fin. Elle était auparavant fondée sur le seul critère idéologique, celui des médias "progressistes" contribuant au lynchage de personnalités suspectées de déviance idéologique, de sympathie "réactionnaire" (procédé naturellement scandaleux). Mais voilà qu’aujourd’hui le processus de lynchage médiatique a pris une ampleur nouvelle, s’est autonomisé. On ne lynche plus seulement au nom du Bien contre le Mal. Il faut lyncher pour lyncher, sans raison, à l’aveuglette, tout ce qui passe à portée de lynchage, dans une jubilation sadique, absurde, une corrida ludique. Toutes les têtes qui dépassent, sans exception, sont susceptibles de tomber sous le couperet.

Avec l'autorisation de l'auteur - Paru dans Le Figaro, 12 septembre 2019
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Jeanne, si petite et si grande
 
CRITIQUE - Avec toujours beaucoup de liberté, Bruno Dumont poursuit son adaptation de Charles Péguy. Sous une gangue rugueuse, son film s’apparente à un joyau très pur.
 
Après Jeannette, Jeanne. Après Domrémy,Les Batailles et Rouen. Bruno Dumont poursuit son adaptation du triptyque de 1897 de Charles Péguy avec la même liberté que l’écrivain alors débutant, et socialiste, prenait pour conter une histoire de
Jeanne d’Arc pleine de trous, évitant les événements saillants de son épopée pour privilégier la solitude lyrique et mystique d’une enfant du peuple au milieu du monde. À partir de la fin de 1429, le monde l’abandonne, à commencer par le roi (Luchini dans le film, faux-jeton patelin) puis les capitaines, rendus au fatalisme cynique et à la grossièreté ordinaire des gens d’armes qu’elle avait un moment suspendus, soulevés.
Elle garde son exigence : "Les hommes sont comme ils sont. Mais il nous faut penser, nous, à ce qu’il faut que nous soyons." Ses voix ne lui parlent plus : "Et vous m’avez laissée ici-bas sans conseil/Seule à faire à présent la tâche difficile." Pour ne pas renoncer, elle est prête à devenir chef de bande. Elle sera prisonnière, jugée par des hommes d’Église, savants théologiens, convaincus de tout faire pour sauver cette enfant ignorante que sa seule obstination conduira au bûcher.
Bruno Dumont suit un âpre chemin de cinéma, qui passe par une mise en scène souvent ingrate, à force de stylisation outrée. Le paysage est toujours uniformément de dunes et de sable, insituable. La guerre est une étrange parade équestre au rituel abstrait. Les personnages semblent relever d’une typologie caricaturale avec ses rustres patoisants simili-médiévaux et ses clercs mielleux, incontestablement les plus pénibles, tous plus grimaçants les uns que les autres.
 
Mesurer ses responsabilités
Le film adopte une lenteur emphatique qui ne fait rien pour amadouer le spectateur. Mais il en émerge des plans d’une grande beauté (les muets dialogues entre la minuscule Jeanne et le ciel immense, la prison blockhaus), des scènes fortes et expressives, comme le face-à-face avec
Gilles de Rais
, jeune prédateur sauvage et arrogant. Et surtout, il y a une Jeanne très inattendue.
Bruno Dumont avait d’abord songé, dit-il, à l’adolescente qui l’interprète à la fin de son premier film. Le hasard a fait qu’elle n’était pas disponible, et le cinéaste a confié le rôle à sa petite Jeannette de 10 ans, Lise Leplat-Prudhomme. On a vu des actrices plus âgées que la Pucelle, pourquoi pas une plus jeune? Avec elle Dumont filme l’enfance. La gravité de l’enfance. La solitude de l’enfance. Tout l’abandonne, le solide Gaucourt et le tendre maître Jean qui console son cafard. La fillette en armure est déjà à l’heure où on relit sa vie, où on mesure ses responsabilités. Cela fait avec ses 10 ans un contraste rendu plus troublant encore par la voix de Christophe chantant les vers de Péguy : "J’ai connu la douleur d’être chef de bataille…" Cette voix reviendra à la fin du procès lui peindre les tortures de l’enfer. Le petit visage de Jeanne, si pur, absorbe silencieusement l’injure, la menace, l’effroi, et rarement on a été ainsi plongé au cœur de son épreuve, bouleversé par ce qu’elle subit autant que par sa fidélité intrépide. À la fin, tondue et vêtue d’un bure, cette Falconetti miniature est inoubliable.
Avec Lise Leplat-Prudhomme, Julien Manier, Fabrice Luchini

Paru dans Le Figaro, 11 septembre 2019
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Le retour de l’ordre moral
 
S’il est une chose du passé honnie c’est bien la notion d’ "ordre moral", ordre moral qui a certes eu ses incontestables travers sous la domination bourgeoise du XIXe siècle, mais qui n’a pas non plus été la caricature que l’on en a faite a posteriori, comme pour mieux se persuader qu’aujourd’hui est forcément toujours mieux qu’hier ! Ce qui est risible, c’est que nos bien-pensants si réfractaires à l’ "ordre moral" sont parvenus, sous couvert de "progrès" et d’ "ouverture", à imposer un nouvel ordre moral plus étouffant encore que celui qu’ils dénoncent avec fougue et sans doute sincérité.
Un moralisme envahissant sévit désormais partout, il pourchasse, stigmatise et élimine avec une impitoyable rigueur toute pensée déviante selon une vision manichéenne du bien et du mal. Le dogme sacré de cette morale est l’égalité et son corollaire, la lutte contre toutes les discriminations, sans distinction de celles qui pourraient être légitimes, nécessaires ou naturelles. Et tous les opposants au dogme nouveau sont forcément des malades victimes d’une "phobie", avec lesquels on ne discute pas et que l’on "criminalise" avec des lois ad hoc.
 
La "PMA pour toutes" : un cas d’école
Nous en avons eu un cas d’école cet été avec le projet du gouvernement d’instituer la "PMA pour toutes" : il n’y a pas de débat possible ; on a beau rappeler que la médecine n’a pas pour fin d’établir l’égalité, mais de guérir et soulager des malades, rien n’y fait, s’y opposer relève nécessairement de l’homophobie. Ce moralisme prend aussi parfois un tour amusant et ridicule lorsque les néo-féministes en viennent à réclamer la fin des hôtesses sur les podiums du Tour de France en tant que "tradition sexiste".
D’une façon plus générale, le contenu de la nouvelle morale est simple et tourne autour de quelques sujets obsessionnels :
– Les "avancées" sociétales comme autant de nouveaux droits de l’homme : reconnaissance de la théorie du genre (et donc de la liberté de décider de son genre), du "mariage" entre personnes de même sexe, de la PMA et GPA pour tous (avec l’eugénisme et la marchandisation de l’enfant qui les accompagnent), de l’euthanasie, sans parler d’"acquis" plus anciens comme l’avortement, plus intouchable à mesure qu’il s’étend.
– Le multiculturalisme avec l’effacement des frontières et des nations, l’immigration massive, avec l’islam qu’il importe, étant regardé comme un bienfait, ainsi que la mondialisation qui s’opère sous l’égide d’un libéralisme débridé (financier notamment) qui ne supporte aucune limite (cf. le CETA).
– Ajoutons la religion du climat (étrangère à l’écologie véritable contraire au modèle consumériste actuel) qui a trouvé en Greta Thunberg, l’ado déguisée en fillette, sa nouvelle prophétesse devant laquelle les grands de ce monde s’inclinent ridiculement ! Son message culpabilisant répand la peur, sentiment habituellement fustigé comme le signe d’un esprit fermé, mais qui devient soudainement raisonnable lorsqu’il s’agit du climat.
Sur ces thèmes, la police de la pensée – le camp du bien – impose un politiquement correct d’une extrême virulence qui verrouille tout débat, toute prise de position contraire à ses dogmes – le camp du mal – étant immédiatement taxée d’homophobie, de machisme, de racisme, d’islamophobie, de populisme… discréditant les récalcitrants et les rejetant en dehors du débat public.
 
Un ordre moral inversé
C’est bien un retour à un "ordre moral" auquel nous assistons, sauf que cet ordre-là a été comme inversé : on relativise désormais ce qui n’était pas discutable (Dieu, la vie, la nature, le bien commun et même la culture) et l’on absolutise ce qui relève de la pure volonté et de choix contingents. En effet, la nouvelle morale est celle de la volonté toute-puissante qui décide souverainement du bien et du mal en fonction du désir de petites minorités qui font l’opinion. C’est une morale par définition instable, mouvante et potentiellement tyrannique, puisque c’est l’homme qui décrète subjectivement de son contenu (ou une majorité parlementaire de circonstance) quand la morale traditionnelle s’inscrivait dans la nature des choses et nous était donc donnée sans possibilité de la façonner à notre gré. Une morale qui s’appuie sur le divin ou la nature impose une limite au pouvoir de l’homme, elle est une protection indispensable pour éviter le dérapage totalitaire de la démocratie, d’où la nécessité de travailler à réhabiliter la loi morale naturelle.
Certes, on en est loin, mais nos sociétés sont tombées à un tel degré de déliquescence politique, sociale et morale, qu’il suffirait de peu de choses pour faire basculer les esprits, beaucoup étant las de voir combien on les trompe depuis trop longtemps. Et n’oublions pas que les fameuses avancées sociétales ne sont "populaires" qu’en raison d’une propagande effrénée digne d’un régime dictatorial, une véritable liberté dans les médias pourrait donc retourner l’opinion plus vite qu’on ne le croit.

Editorial paru dans La Nef, septembre 2019
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Afghanistan, ne pas partir trop tôt !
 
CHRONIQUE - La population afghane a suffisamment montré son attachement à la démocratie pour qu’on ne laisse pas le champ libre aux talibans, en cas de retrait des troupes américaines.
 
À la dernière minute, par un tweet, Donald Trump a annulé, le samedi 7 septembre 2019, une rencontre qu’il devait tenir secrètement le lendemain, à Camp David, avec une délégation de talibans afghans. Était également attendu, dans cette villégiature du Maryland, le président d’Afghanistan, Ashraf Ghani, pour un entretien séparé avec son homologue américain.
Le deal que Trump était censé passer avec les rebelles islamistes devait être le suivant : en échange du retrait d’un tiers des soldats américains d’Afghanistan (aujourd’hui au nombre de 14.000), les talibans auraient accepté un cessez-le-feu, ainsi que l’ouverture d’un dialogue direct avec le gouvernement légitime d’Ashraf Ghani. Tout avait été préparé par des contacts directs, à Doha (Qatar), entre délégations américaine et talibane. Mais le jeudi 5 septembre, un soldat américain ainsi que douze autres personnes sont morts dans l’explosion d’une voiture piégée à Kaboul. C’était l’attentat de trop. Trump est devenu furieux, pensant que les talibans voulaient l’intimider juste avant leur rencontre, au prix d’une nouvelle vie américaine.
 
La reculade inattendue du président américain a du bon. Car les talibans méritent-ils vraiment que les États-Unis leur remettent, sur un plateau d’argent, l’Afghanistan, où ils ont refait les grandes routes et créé d’excellents réseaux téléphoniques ? Peut-on vraiment faire confiance à ces Pachtounes fanatiques pour renoncer à imposer par la force leurs lois rétrogrades à la population afghane ? Celle-ci n’a-t-elle pas montré, en se rendant courageusement aux urnes à plusieurs reprises, qu’elle préférait la démocratie à tout "émirat islamique" ?
Si on commence à compter, au-delà des intellectuels "occidentalisés", les Afghans qui n’ont aucun intérêt à voir revenir les talibans au pouvoir, on trouve vite beaucoup de monde. Il y a d’abord toutes les jeunes filles. Il y a ensuite la minorité religieuse (chiite) des Hazaras, que les talibans persécutent comme apostats. Il y a enfin les Ouzbeks et les Tadjiks, ceux-là mêmes qui avaient formé l’Alliance du Nord du célèbre commandant Massoud, assassiné deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001.
À part les talibans, les seuls qui ont intérêt à un retour de l’émirat islamique d’Afghanistan (qu’on a vu à l’œuvre de 1996 à 2001) sont les militaires pakistanais, qui restent obsédés, dans leur confrontation avec l’Inde, par leur désir de "profondeur stratégique".
 
Trump s’impatiente de voir la présence militaire américaine en Afghanistan se prolonger d’année en année. Dix-huit ans de guerre contre les talibans, cela fait plus que les quatorze ans de guerre contre les communistes au Vietnam du Sud (1961-1975). La chute de Saïgon, le 30 avril 1975, avec sa photo de l’exfiltration dramatique par hélicoptère des diplomates américains depuis le toit de leur ambassade, marqua la première défaite des États-Unis au XXe siècle. Veut-on un scénario identique à Kaboul ? Est-ce bien le moment, pour l’Amérique, de se montrer faible en Asie centrale, notamment aux yeux du voisin chinois ?
Ce que Trump ne comprend pas bien, c’est qu’il est, en tant que président, comptable de toute l’histoire de l’Amérique, et pas seulement de celle de son mandat. Après que l’Alliance du Nord (financée par la CIA, épaulée par l’US Air Force, soutenue par la Russie) eut pris Kaboul le 13 octobre 2001, et que les bases terroristes des combattants arabes internationalistes eurent été détruites, les États-Unis avaient la possibilité de quitter la région rapidement. Il leur fallait simplement continuer à financer le combat anti-arabes et anti-talibans de l’Alliance du Nord et exiger du Pakistan un grand nettoyage de ses zones tribales pachtounes, où s’était réfugié le gros des talibans.

Au lieu de cela, les élites néoconservatrices de Washington furent prises d’une hubris néocoloniale. À la conférence de Bonn (5 décembre 2001), les États-Unis promirent qu’ils allaient reconstruire, démocratiser et développer économiquement l’Afghanistan. C’était beau comme la "mission civilisatrice" de la colonisation de Jules Ferry. Au début, cela a bien marché. Mais très rapidement, les talibans revinrent sur le terrain, depuis leurs sanctuaires pakistanais, pour saboter les efforts de l’Otan. Quand les Américains, occupés en Irak à partir de mars 2003, s’en aperçurent et essayèrent de réagir, il était trop tard. Laisser Islamabad jouer un double jeu fut, pour Washington, une erreur stratégique.
Dans un monde en permanence médiatisé, le "nation building" est, pour les démocraties, une tâche herculéenne. Mais quand on décide de la commencer, il faut la finir décemment. Ne serait-ce que par respect pour les innombrables autochtones qu’on a sollicités puis entraînés dans cette aventure.

Paru dans Le Figaro, 10 septembre 2019
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Palmarès équilibré à la Mostra de Venise
 
Le lion d’or de cette 76e édition va au Joker de Todd Phillips, avec Joaquin Phoenix dans le rôle-titre.
 
Joker, donc ! À Venise, l’Américain Todd Phillips remporte le lion d’or de la 76
e  Mostra. On peut dire conjointement avec son interprète Joaquin Phoenix. Ils sont montés ensemble sur scène pour recevoir le prix et, si le comédien était peut-être un peu déçu de ne pas obtenir la coupe Volpi du meilleur acteur, le triomphe du film ne peut se dissocier de sa prodigieuse composition dans le rôle-titre. C’est son histoire que raconte Phillips (réalisateur notamment de Very Bad Tripet de War Dogs), isolant le célèbre méchant des comic strips pour lui donner un destin humain.
 
Avant de prendre le nom de Joker, Arthur Fleck est un marginal sans emploi qui vit seul avec sa mère entre deux visites à un bureau d’aide sociale, rêve de percer à la télévision mais souffre d’une étrange maladie nerveuse qui se traduit par des crises de rire terrifiantes. Pendant que le réalisateur peint un contexte social de ville sinistrée des années 1980, Joaquin Phoenix exprime dans sa puissante performance une misère existentielle indicible, et tous deux composent une symphonie de douleur et de violence qui culmine presque fatidiquement dans le crime.
Le jury présidé par la réalisatrice argentine Lucrecia Martel a également tiré de son jeu un vrai joker avec ce film qui répond à toutes les situations. Il couronne un film d’auteur et d’acteur avant tout spectaculaire mais qui a aussi une dimension politique : c’est une certaine histoire du mal sous ses aspects psychopathologiques, sociaux, économiques.
 
Le reste du palmarès suit la ligne qui a caractérisé cette édition, en tenant la balance entre art et politique. Le jury fait un choix clairement artistique quand il accorde le lion d’argent du meilleur réalisateur à Roy Andersson pour About Endlessness, où le Suédois perfectionne son style raffiné d’absurde métaphysique. Dans ce sens, on aurait pu aller vers l’étonnant Ad Astra de James Gray, grand oublié. Le choix est en revanche nettement politique avec le prix spécial du jury à La mafia non e piu qualle di una volta, enquête satirique de Franco Maresco sur le "silence palermitain", cette complicité inavouée avec les agissements mafieux.
 
Entre les deux, le grand prix du jury est attribué à J’accuse
, de Roman Polanski
, habile dosage entre le talent de la mise en scène et de l’interprétation (Dujardin faisait un bon candidat à la coupe Volpi) et le politiquement correct. Ce choix permet aussi d’affirmer l’impartialité du jury, après la sortie polémique de sa présidente contre Polanski à propos de sa condamnation pour viol de mineure (qui l’a empêché de venir à la Mostra).
Dans un festival riche en belles compositions d’acteurs, les deux coupes Volpi d’interprétation prennent un relief particulier. Luca Marinelli dans le film de Pietro Marcello transposé du roman de Jack London campe un Martin Eden napolitain captivant, qui refuse les déterminismes socioculturels avec une fougue et une sensibilité de pur-sang. Du côté féminin, on peut regretter de voir oubliée Scarlett Johansson, si intelligente et émouvante dans Marriage Story, de Noah Baumbach. Avec Ariane Ascaride, c’est toute la famille cinématographique et politique de Robert Guédiguian qui est récompensée pour Gloria mundi.
 
Équilibré dans ses appréciations, le palmarès se répartit assez diplomatiquement aussi entre les cinématographies. La forte présence américaine, italienne et française n’empêche pas de saluer l’Asie, et plus précisément et opportunément Hongkong, avec le prix du scénario à Yonfan pour son film d’animation o 7 Cherry Lane, où les émeutes de 1967 renvoient à celles d’aujourd’hui.
D’autres prix complètent ce tour d’horizon : les Giornate degli Autori confirment le talent du Guatémaltèque Jairo Bustamente, le lion d’or du futur distingue le Soudanais Amjad Abu Alala pour You Will Die at 20. La création en réalité virtuelle est de plus en plus représentée. Le public suit en masse : 11 % de plus qu’en 2018, et beaucoup de jeunes. C’est une Mostra intelligente et vivante qui vient de s’achever.

Paru dans Le Figaro, 9 septembre 2019
Publié dans De par le monde
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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