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La Mostra de Venise met l'art en tête de gondole
 
La 75ème édition du festival s'ouvre demain avec First Man de Damien Chazelle. Une sélection brillante, sur fond de révolution dans l'industrie du cinéma. Avec une forte infiltration de Netflix.
 
La 75ème Mostra qui s'ouvre demain avec
le nouveau film de Damien Chazelle, First Man, où Ryan Gosling interprète le rôle-titre A de l'astronaute Neil Armstrong, propose cette année encore une sélection alléchante, qui fait briller de tous ses feux le plus ancien festival du 7ème art. Si Cannes, appuyé sur son puissant marché, reste le rendez-vous mondial incontournable du cinéma, Venise se pose en rivale artistique et bénéficie d'une position stratégique sur le calendrier : c'est le premier d'une suite de festivals qui créent une synergie et lancent la saison jusqu'aux Oscars. Ce n'est pas un hasard si Les Frères Sisters de Jacques Audiard, espéré à Cannes, se retrouve en compétition à la Mostra : c'est par la volonté de ses producteurs américains.
 
"Cannes est un très bon poste pour les ventes internationales. C'est là que je finance mes projets futurs, dit Charles Gillibert, producteur de Doubles vies d'Olivier Assayas, film français en lice pour le lion d'or, qui passera ensuite à Toronto. Mais si on veut exister aux États-Unis, Venise et les festivals américains, Toronto, Telluride, New York, sont devenus une espèce de carré d'or, qui permet d'être en flux tendu vers les Oscars. Venise avec sa sélection et son public exigeants apporte le prestige. La Mostra a eu un coup de mou il y a quelques années, mais
les Américains ont commencé à y voir le moyen de se distancier de Cannes, et il s'est créé une alliance informelle. Toronto est plus brutal pour les artistes, parce que c'est très marchand. Le public est intéressant, parce que c'est le grand public : il peut se montrer froid, mais il est bon enfant au départ." Ses réactions servent parfois de test pour prévoir et corriger éventuellement le destin commercial d'un film.
 
"Pour la réputation internationale, Venise est excellent", renchérit Denis Freyd, producteur d'Un peuple et son roi de Pierre Schoeller, sur la Révolution française. Plutôt qu'une première à Cannes dans la section Un certain regard, Denis Freyd a misé sur la sélection officielle vénitienne, où le film figure hors compétition. "Cannes est un marché puissant, et évidemment imbattable pour l'exploitation des films en France, car les directeurs de salles y viennent nombreux. Mais la qualité de la ligne éditoriale de Venise apporte une image très mobilisatrice."
 
"Un coup de vent favorable a propulsé la Mostra ces dernières années aux yeux de l'industrie, notamment américaine, confirme Giorgio Gosetti, directeur de la section très prisée Giornate degli Autori. Cannes est le festival de tout : auteurs, divertissement, people, affaires - toutes les dimensions du cinéma. Venise est en pointe comme festival de l'art - avec toutes les nuances à apporter : la sélection 2018 est assez grand public, celle de Cannes était très cinéphilique. C'est un dialogue plus qu'un antagonisme." Car, au-delà de ces différences, ce qui est en jeu aujourd'hui dans un monde qui consomme indistinctement les images sous toutes les formes et tous les supports, c'est la personnalité propre de la création cinématographique. "Et là, les grands festivals ont un rôle crucial, estime Giorgio Gosetti. Avant, ils faisaient la promotion de la découverte, aujourd'hui, ils font la promotion de la qualité. Sans cette exigence, qui se soucierait d'un auteur italien ou indonésien ?"
 
L'irruption de Netflix a brouillé les cartes. Cannes a refusé la compétition aux productions de la plateforme numérique si elles ne sortaient pas en salle, et s'est privé du coup de l'inédit d'Orson Welles The Other Side of the Wind, Netflix ayant financé le montage de ce film inachevé. On le découvrira à la Mostra, qui s'est montrée beaucoup plus souple en accueillant trois films destinés prioritairement aux abonnés Netflix : Roma d'Alfonso Cuaron,
The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen
et 22 July de Paul Greengrass. Ce qui a suscité une protestation des exploitants italiens. "La position de Netflix est compréhensible. Miser sur de grands noms du cinéma lui a permis de devenir une puissance, commente Giorgio Gosetti. Mais c'est un calcul commercial à court terme."
 
Dans une industrie en pleine révolution, "tout le monde court tous les lièvres", dit Charles Gillibert, qui approuve la décision de Cannes : "Le plus grand festival du monde est dans son rôle en maintenant que le cinéma est autre chose qu'un bien de consommation. Surtout dans un pays qui a un vrai rapport à la salle et aux cinéastes et donne des repères en faisant respecter l'un et l'autre." Les diffuseurs de séries jouent sur tous les tableaux, mettre le cinéma en flux et obtenir des festivals un label d'excellence. Pour Charles Gillibert : "Netflix joue avec cette frontière floue. On fait de vrais films, avec de vrais réalisateurs et de vrais acteurs. Venise a fait le choix tactique de dire : Cuaron, c'est du cinéma. C'est peut-être aux réalisateurs maintenant de dire s'ils veulent défendre la salle."
Mostra de Venise, du 29 août au 8 septembre 2018.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018
Publié dans A tout un chacun
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Washington consolide l'axe russo-chinois
 
CHRONIQUE - En détériorant sa relation avec Moscou et Pékin, Donald Trump prend le risque de voir les deux puissances redevenir alliées, comme elles l'étaient dans la décennie 1950-1959.
 
Lorsque Henry Kissinger pilotait la politique extérieure américaine dans la première moitié de la décennie 1970-1979, il avait inventé le concept de "triangle stratégique". Il fallait que l'Amérique s'arrange toujours pour être plus proche à la fois de la Russie et de la Chine que ces deux nations orientales pouvaient l'être entre elles. Au cours de l'année 1972, il parvint à ce que Richard Nixon se déplace en février à Pékin - pour y établir des relations diplomatiques - et en mai à Moscou - pour y signer le premier traité de limitation des armes nucléaires stratégiques.
 
L'Amérique de Donald Trump suit un chemin opposé. Il ne se passe pas une semaine sans qu'on se demande comment Washington va parvenir à détériorer encore sa relation avec Moscou et avec Pékin. Le 27 août 2018, de nouvelles sanctions américaines sont entrées en vigueur contre la Russie. Ces mesures, s'appuyant sur une législation de bannissement des armes chimiques, consistent à interdire l'exportation vers la Russie de produits américains jugés sensibles pour la sécurité nationale. L'idée est de punir le régime de Moscou d'avoir utilisé, en mars 2018, un agent neurotoxique à Salisbury (Angleterre) contre le transfuge Skripal, agent du GRU (service de renseignement militaire russe) passé naguère au service de Sa Majesté britannique. Le porte-parole du Kremlin a rejeté vigoureusement toute implication de l'État russe dans cet empoisonnement. Estimant "illégales" de telles sanctions, il a accusé les États-Unis de "sciemment choisir le chemin de la confrontation" avec la Russie. Devant le président finlandais qu'il recevait à Sotchi, Vladimir Poutine a jugé ces sanctions "très contre-productives et dénuées de sens", appelant à une "prise de conscience" de l'establishment américain.
 
En même temps, Washington poursuit son bras de fer commercial avec la Chine. Le 23 août 2018, les États-Unis ont imposé des droits de douane de 25 % sur 50 milliards de dollars d'importations en provenance de Chine. Trump estime que les Chinois traînent les pieds pour mettre fin à leur pillage de la technologie américaine, et pour réduire leur gigantesque excédent commercial (500 milliards d'exportations de la Chine vers les États-Unis, contre 125 milliards de dollars dans l'autre sens). Pékin a qualifié d'illégales ces mesures tarifaires et a déposé une plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Comme Xi Jinping ne peut se permettre de perdre la face, la Chine va prendre des mesures de représailles, et personne ne voit de fin prochaine à cette spirale. Elle peut même prendre à tout moment une vilaine tournure stratégique, par instrumentalisation du dossier nord-coréen. Déjà, Washington accuse Pékin de laxisme dans l'application des sanctions de l'ONU contre la Corée du Nord nucléarisée.
 
Les Américains n'ont pas entièrement tort lorsqu'ils accusent la Russie de vouloir retrouver par tous les moyens une "sphère d'influence" - prévue dans aucun traité - sur l'ensemble du territoire de l'ex-Union soviétique, ou lorsqu'ils reprochent à la Chine de ne pas respecter l'esprit des accords de l'OMC. Mais ils le font avec une telle maladresse qu'ils risquent d'aboutir à un résultat opposé. Sans le vouloir, par sa pratique d'une diplomatie punitive, l'Amérique ne cesse de consolider contre elle un axe russo-chinois.
 
Dans la première quinzaine du mois de septembre, la Russie va procéder, en Sibérie, aux plus importantes manœuvres militaires qu'on ait connues depuis 1981. Invitée, la Chine a décidé d'y envoyer un détachement de 900 blindés et de 3 500 hommes. Les deux puissances sont en train de redevenir alliées, comme elles l'étaient dans la décennie 1950-1959. Elles ne supportent pas la prétention des Américains à imposer leur droit sur l'ensemble du globe, tout en malmenant de manière unilatérale la Charte des Nations unies. Elles songent à remettre en cause la suprématie du dollar comme monnaie mondiale de réserve et d'échange. Elles soutiennent l'Iran, sévèrement boycotté par Washington.
 
Il y a trente ans, les stratèges américains considéraient qu'il fallait se montrer ouverts face à la Chine. Inquiets face à l'expansionnisme maritime chinois et face à la montée en puissance de l'Armée populaire de libération, ils prônent aujourd'hui une stratégie de containment. Les Russes ne les aideront certainement pas.
Dans sa guerre commerciale avec la Chine, Trump a été maladroit deux fois : il a renié le traité transpacifique qui formait un bloc asiatique efficace face à elle ; il n'a pas su s'allier avec l'Union européenne. La rivalité sino-américaine est la grande affaire stratégique du XXIe siècle. Mais l'Amérique n'a toujours pas compris qu'elle n'a aucun intérêt aujourd'hui à pousser les Russes dans les bras des Chinois.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018
Publié dans De par le monde
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Dépolitisons la retraite !
 
Ce dimanche, le Premier ministre a annoncé dans Le Journal du Dimanche que les pensions de retraite ne seraient revalorisées que de 0,3 % en 2019 et en 2020. Si la hausse des prix, qui est de retour en France au taux de 2,3 % environ, perdure les 30 prochains mois, la soustraction de pouvoir d’achat sera sévère pour les retraités. Mais sur le fond, il n’y a guère d’objection valable : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et notre système de retraites est soumis à la même contrainte budgétaire. En revanche, le fait que cette annonce provienne de Matignon montre le chemin qui reste à parcourir.
 
La nécessaire séparation de la politique et de la gestion
Quand la réforme des retraites en cours de préparation aura porté ses fruits, c’est-à-dire quand la France sera pourvue d’un système unique de retraites par répartition, que nous appellerons ici France retraites (FR), de telles décisions devront relever de la direction générale de FR, et non plus du Gouvernement et du Parlement. Si ce n’est pas le cas, notre pays aura une fois de plus été maintenu dans la marmite à pression de la politisation des décisions techniques.
Passer du système actuel, fragmenté en plus de trois douzaines de régimes hétérogènes, à un régime unique, dans lequel les droits à pension seront représentés par des points, requiert évidemment l’implication du législateur ; on pourrait même envisager, sur les principes directeurs du nouveau régime, le recours au référendum. Mais ensuite, fini la politique, place à la gestion ! Si, comme cela semble raisonnable, la loi exige du nouveau régime qu’il soit en équilibre sur moyenne période, et ne lui permet pas de réaliser cet objectif en augmentant les cotisations, la direction de FR devra utiliser, sans interférence politicienne, les instruments dont elle disposera.
 
Une direction véritablement responsable
Les trois principaux leviers de commande seront logiquement : la valeur de service du point, ajustable en hausse si les rentrées de cotisations sont excellentes, et en baisse dans le cas contraire ; l’âge pivot auquel la pension sera calculée par simple multiplication du nombre de points par la valeur du point ; et le prix d’acquisition des points. Ces trois paramètres permettront de gérer respectivement le court terme, le moyen terme, et le long terme – du moins, pour le long terme, si la réforme va suffisamment loin pour remplacer la stupide attribution des points au prorata des cotisations vieillesse, qui fait de nos retraites par répartition des systèmes de Ponzi (1), par une attribution au prorata des contributions à l’investissement dans les futurs cotisants, à savoir les enfants.
La direction de FR, responsable devant une instance politique telle que le Parlement ou, de préférence, un conseil spécifique composé majoritairement de parlementaires, sera félicitée si tout marche bien, tancée s’il se produit un dérapage, et changée si le dérapage s’aggrave.
 
Comment récompenser ou punir les dirigeants de FR si les décisions de gestion sont réservées à l’exécutif et au législatif, qui plus est mélangés à plaisir par la technique consistant à faire voter par le Parlement des textes élaborés par le Gouvernement ? La dépolitisation de la gestion des retraites est indispensable, et le Haut-Commissariat à la réforme des retraites serait bien inspiré s’il la mettait en tête de ses objectifs. La dépolitisation du reste de la sécurité sociale pourrait suivre, tout naturellement, la voie ainsi tracée par d’audacieux pionniers.
(1) Pour comprendre ce vice fondamental de la répartition actuelle, voir notre ouvrage La retraite en liberté, paru au Cherche Midi en 2017.

Envoyé par l'auteur, 27 août 2018 
Publié dans En France
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Emancipation
 
Angela Merkel voudrait changer sa stratégie américaine en émancipant l’Allemagne de la tutelle américaine et en passant de la position de vassale à celle de partenaire. Elle a enfin compris, Donald Trump aidant, que l’Europe ne pouvait pas compter sur les Etats-Unis pour sa défense et qu’elle était considérée comme une concurrente.
Parallèlement, Angela reçoit Vladimir Poutine pour parler vraisemblablement de l’Ukraine, de la Syrie mais aussi du gazoduc Nord Stream 2, pomme de discorde avec les Etats Unis.
De tout cela on ne peut qu’applaudir, c’est une prise de conscience qui aurait dû être faite depuis longtemps, mais on peut quand même s’étonner que l’Allemagne qu’on croit un farouche défenseur de l’intégration européenne, mène cette réflexion et une nouvelle stratégie, seule, sans consulter ni associer ses partenaires européens paraissant ainsi défendre les seuls intérêts allemands.
Il est inconcevable pourtant que l’Europe et l’Allemagne mènent une politique étrangère divergente et si on souhaite l’alignement une concertation préalable eût été bienvenue, d’autant qu’il va falloir maintenant en tirer les conclusions et prendre les décisions nécessaires : l’Europe devra assurer sa défense et remplacer l’OTAN, qui devrait être dissoute, par une organisation européenne. Ceci nécessite également que chacun, à commencer par l’Allemagne renforce considérablement son effort de défense, s’affranchisse du matériel américain et privilégie l’industrie d’armement européenne.
 
Le rapprochement souhaitable avec la Russie nécessite l’abandon de l’alignement sur la politique antirusse américaine. Ceci entraine l’arrêt de l’immixtion dans l’affaire ukrainienne et en particulier l’acceptation du rattachement de la Crimée à la Russie, la levée de sanctions contreproductives tant pour la Russie que pour l’Europe.
Cela nécessite aussi que les pays de l’Europe de l’est, notamment la Pologne et les Pays Baltes cessent de considérer la Russie comme une menace.
Il convient même de mettre en place une collaboration économique entre la Russie et l’Europe dont les intérêts sont sur bien des points convergents.
De l’autre côté, il faut s’affranchir des inacceptables ingérences américaines dans la politique économique de l’Europe et trouver un moyen de lutte contre le chantage basé sur des lois américaines et la prééminence du dollar. Ceci concerne en particulier l’Iran avec lequel nous devons pouvoir librement commercer tant que ce pays respecte l’accord sur le nucléaire.
Mais cette réorientation de la politique européenne ne peut se faire qu’avec l’accord de tous les pays d’Europe et il est au moins étrange de voir l’Allemagne jouer sa propre partie sans concertation aucune en particulier avec la France.

Envoyé par l'auteur, 27 août 2018
Publié dans Avec l'Europe
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Sur la Turquie d'Erdogan, Trump a raison !
 
CHRONIQUE - Le nouveau sultan essaie actuellement d'élaborer un chantage à l'Otan, expliquant urbi et orbi qu'il peut trouver d'autres puissants partenaires stratégiques. Si c'est à la Russie qu'il songe, ce ne sera pas pour lui un parcours semé de roses.
 
Faute d'avoir obtenu, après l'avoir maintes fois réclamée, la libération d'un pasteur américain injustement emprisonné depuis vingt-deux mois en Turquie, l'Administration Trump vient de prendre des sanctions contre le gouvernement islamo-nationaliste du président Recep Erdogan. Le 1er août 2018, le département du Trésor de Washington a sanctionné le ministre turc de l'Intérieur et son collègue de la Justice, responsables de l'arrestation, de la détention sans fondement sérieux, puis du simulacre de première audience judiciaire d'Andrew Brunson, un pasteur marié et père de trois enfants, qui animait très calmement depuis plus de deux décennies une très petite communauté protestante dans la ville d'Izmir (Asie mineure, l'ancienne Smyrne).
Le 10 août, le président Trump a pris la décision de doubler les droits de douane sur les importations d'acier et d'aluminium en provenance de Turquie. Cette mesure punitive symbolique - une première contre un allié de l'Otan - eut pour impact immédiat d'inquiéter les investisseurs turcs et étrangers et donc de faire décrocher la livre turque, qui perdit plus de 20 % de sa valeur en une seule séance de la Bourse.
Aussitôt, le président Erdogan accusa les États-Unis d'avoir poignardé la Turquie dans le dos, stupéfait de voir les Américains "privilégier le sort d'un prêtre par rapport à celui d'une alliance stratégique". Héritage de la guerre froide, la Turquie est en effet membre de l'Otan depuis 1952, bien qu'elle ait peu partagé et qu'elle partage de moins en moins les idéaux démocratiques des membres de l'Alliance atlantique.
 
Le nouveau sultan essaie actuellement d'élaborer un chantage à l'Otan, expliquant urbi et orbi qu'il peut trouver d'autres puissants partenaires stratégiques. Si c'est à la Russie qu'il songe, ce ne sera pas pour lui un parcours semé de roses. Il lui faudra préalablement avaler une grosse couleuvre diplomatique, et accepter telle qu'elle est la Syrie baasiste de Bachar el-Assad. À partir de 2012, Erdogan a fait tout ce qu'il a pu pour provoquer la chute d'Assad. Il a même accepté que le territoire turc serve de sanctuaire aux unités islamistes - dont celles d'al-Qaida et de l'État islamique - partant combattre pour arracher Alep au gouvernement syrien. C'est seulement en 2016, quand ces djihadistes, aux exigences toujours croissantes, ont mordu la main qui les avait nourris (en organisant des attentats meurtriers sur le territoire turc), qu'Erdogan s'est mollement retourné contre eux. Pourquoi "mollement" ? Parce que les forces turques ont toujours privilégié la lutte contre les autonomistes kurdes du PKK, avec qui Erdogan avait conclu une trêve en 2013, pour la rompre unilatéralement en 2015.
 
Recep Erdogan et Vladimir Poutine ont bien sûr de possibles terrains d'entente. Tous deux affectionnent les "démocratures", ces régimes qui pratiquent l'élection du président au suffrage universel, mais où l'exécutif écrase ensuite à sa guise le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, sans parler du prétendu "quatrième pouvoir" médiatique, complètement réduit à quia. Tous deux se sentent méprisés, voire maltraités par les Occidentaux, après avoir plus ou moins sincèrement tenté de se rapprocher au début de ce millénaire. Tous deux estiment que l'Amérique n'a plus sa place au Moyen-Orient. Mais ils entretiennent deux graves domaines de divergence. Le premier est Israël : le Russe aime l'État hébreu et admire les réalisations du sionisme, alors que le sultan néo-ottoman l'attaque de plus en plus, dans l'espoir d'apparaître comme le grand défenseur des musulmans sunnites à travers la planète.
 
La seconde fracture idéologique entre Erdogan et Poutine porte sur la religion. Celui-ci croit à la liberté religieuse, jusqu'à donner aux musulmans de Russie une immense mosquée en plein Moscou. Celui-là, Frère musulman, a entrepris de détruire la laïcité en Turquie, qui est pourtant un héritage de Mustafa Kemal, le père de la nation moderne, qu'il parvint à bâtir sur les cendres de la défaite ottomane lors de la Première Guerre mondiale. Les Russes n'ont pas oublié qu'avant 1914, plus de la moitié de la population de Constantinople était chrétienne. Ils ne se résoudront jamais à voir les chrétiens persécutés sur la terre natale de saint Paul de Tarse.
 
C'est pourtant ce qui est en train de se produire à nouveau. Car quel est le crime du pasteur Andrew Brunson, si ce n'est avoir voulu pacifiquement témoigner de sa foi chrétienne ? On l'a d'abord accusé d'être un partisan de Fethullah Gülen, ce prédicateur musulman turc, créateur d'un réseau d'écoles islamiques, qui fut d'abord l'ami puis le rival d'Erdogan. Ce dernier l'accuse d'avoir été l'inspirateur du coup d'État manqué de juillet 2016. Gülen est réfugié en Pennsylvanie, et la justice américaine refuse de l'extrader vers la Turquie, faute d'avoir obtenu d'Ankara un dossier criminel sérieux contre lui.
Les policiers et les procureurs du régime d'Erdogan ont ensuite accusé le pasteur Brunson d'être un sectateur du PKK kurde, parti ayant conservé une idéologie marxiste-léniniste. Ils ont ensuite essayé de le traiter comme un espion américain. Comme toutes ces pistes ne donnaient rien, qu'ont-ils finalement retenu comme grief ? Que par son prosélytisme chrétien, le pasteur faisait partie d'un complot visant à diviser la nation turque… On croit rêver. Après que les Arméniens ont été massacrés en 1915 et que les Grecs ont été chassés d'Asie mineure en 1923, il ne reste plus beaucoup de chrétiens sur cette terre, qui fut, il y a deux mille ans, la première à être évangélisée après la Palestine. En Turquie, les chrétiens ne représentent guère plus que 1 % de la population.
 
Pour vivre dans la paix et la prospérité, le Moyen-Orient ne peut pas se passer de tolérance religieuse. L'islamo-nationalisme d'Erdogan refuse de l'entendre. Son gouvernement n'a toujours pas reconnu la réalité du génocide arménien, qui est pourtant un fait historique incontestable (dont les consuls généraux américains furent à l'époque les témoins effarés). Donald Trump n'a pas l'intention de sacrifier le pasteur sur l'autel du partenariat stratégique avec la Turquie. Il a raison. Car les alliés qui ne partagent pas les mêmes valeurs que vous finissent systématiquement par se retourner un jour contre vous.

Paru dans Le Figaro, 13 août 2018
Publié dans De par le monde
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"''Printemps macronien'', hiver de la pensée"
 
CHRONIQUE - Le macronisme souhaitait rompre avec "le monde ancien". Le manichéisme est la désespérante grille de lecture du pouvoir "progressiste", en guerre contre les affreux "nationalistes".
 
Le macronisme disait "penser printemps" ; il allait rompre avec le "monde ancien" : la bonne blague. Le feuilleton estival de la piteuse affaire Benalla, du nom de ce garde du corps surprotégé par le chef de l'État, n'a certes pas l'envergure des grandes affaires d'État. Mais ce pauvre scandale a mis au jour la perpétuation du fait du prince, la morgue des arrivistes, les passe-droits de la cour.
Jamais le népotisme et ses injustices ne se sont si bien portés que sous le règne "exemplaire" d'Emmanuel Macron. Il avait su tirer profit des maladresses de François Fillon, en se présentant comme le porte-voix des dégoûtés de la politique et de ses pratiques. Plus d'un an après, il suffit d'observer la morosité qui paralyse les partis, y compris au sein de La République en marche, pour mesurer la gravité de la crise démocratique. Le président n'a voulu voir dans le cas Benalla qu'une "tempête dans un verre d'eau". L'affaire a plutôt été la goutte qui a fait déborder le vase. Un nouveau monde, respectueux des oubliés, reste à inventer.
 
L'euphorie nationale née de la victoire française au Mondial de football, le 15 juillet, n'aura duré que trois jours dans les médias : le temps de laisser place à la polémique sur les dérives de l'exécutif, marqué par le narcissisme aigu d'un président immature. "Qu'ils viennent me chercher !" a dit le chef de l'État le 24 juillet, entouré des siens dans un enclos, à l'adresse des journalistes et des parlementaires qui lui demandaient des comptes. Le chercher ? Chiche ! Son impunité institutionnelle ne l'exonère pas des critiques sur son goût pour l'autoritarisme et son mépris des contre-pouvoirs. Les révélations de la presse, complétées par un remarquable travail d'enquête sénatoriale, ont été les premières résistances à une "macrocrature" réduite au clan, aux technocrates, aux experts agréés. Le report de la réforme constitutionnelle, prévue pour consolider la présidentialisation du pouvoir, est la première conséquence de l'affaire Benalla. Les dormeurs se sont réveillés. Souvent, les révolutions commencent ainsi.

Paru dans Le Figaro, 24 août 2018
Publié dans Du côté des élites
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L’islam et l’histoire : un rapport ambigu (2)

L’intemporalité du Coran a des conséquences directes sur la pensée en islam, démontre Razika Adnani, philosophe d’origine algérienne : "Les recommandations du Coran ne sont soumises ni aux changements du temps ni à la variété des lieux. Elles sont donc immuables et valables en tout temps et en tout lieu […]. Selon la théorie du Coran incréé, soutenue par tous les littéralistes, parce que les recommandations de Dieu sont immuables et intemporelles, il n’y a aucune nécessité à rechercher d’autres lois ou d’autres règles". Ce qui exclut le recours à la pensée comme autre source de connaissance (Islam, quel problème ? Les défis de la réforme, UPblisher, 2017, p. 36-37).
 
Une doctrine contestée
D’autres intellectuels musulmans contestent la véracité de l’anhistoricité du Coran, recourant pour cela à une approche raisonnée. La plupart d’entre eux se réfèrent à la thèse du mouvement rationaliste des Moutazilites, très actifs à Bagdad aux VIII-IXème siècles, opposés au dogme du Coran "incréé".
 
Razika ADNANI
Pour les Moutazilites, "Dieu a créé le Coran de la même façon qu’Il a créé toute chose et tout être vivant dans l’univers ; de ce fait, il s’inscrit dans le temps et non en dehors" (op. cit., p. 37-38). Et le fait que le Coran relate des événements qui se sont réellement déroulés, comme certaines guerres menées par Mahomet, telle la bataille de Badr (3, 123), prouve que ce Livre est inscrit dans le temps et dans l’espace, celui de l’Arabie du VIIème siècle. Ce qui explique son écriture en langue arabe (op. cit., p. 59).

Nous avons fait de ce Livre explicite une lecture arabe afin que vous puissiez le comprendre(43, 2-3).
Rappelant le principe des "circonstances de la révélation", admis par certaines écoles reconnues par la tradition islamique, R. Adnani en conclut que même les tenants d’une lecture littéraliste du Coran admettent implicitement le caractère créé du Coran et la contextualisation historique de la charia (op. cit., p. 147).

Mohamed ARKOUN
Professeur à la Sorbonne et auteur de plusieurs ouvrages, ce Français d’origine algérienne (1928-2010) considérait que le Coran est un texte créé parce qu’il est "manifesté dans un langage humain – l’arabe -, qu’il est historique et que les êtres humains ont le devoir de le comprendre et de l’interpréter" (Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004, p. 107-108).

Nasr ABOU ZEID
Cet universitaire égyptien (1943-2010), professeur de sciences islamiques, a développé une pensée plus élaborée sur le rapport de l’islam à l’histoire, notamment dans son livre Critique du discours religieux (Sindbad, 1999).
Pour lui, la création est "l’inauguration de l’Histoire, car ce n’est qu’à partir de là que l’on peut parler de “temps” ".
"Si l’on disait que Dieu parlait de toute éternité, c’est-à-dire que sa Parole est incréée, cela reviendrait à dire qu’Il parlait sans destinataire – vu que le monde n’existait pas encore -, ce qui serait incompatible avec Sa sagesse […]. L’historicité est immanente à la création du monde […]. Elle signifie ici la survenance dans le temps, même si ce temps n’en était qu’à son début […]. Si l’acte divin premier – l’acte par lequel le monde est né – est l’acte de l’ouverture du temps, tous les actes qui ont succédé à cet acte inaugural sont des actes historiques, du fait qu’ils se sont accomplis dans le temps et dans l’Histoire. Et tout ce qui découle de ces actes divins est créé, en ce sens qu’il est survenu dans un des instants de l’Histoire".

Pour cet auteur, cela se situe à deux niveaux.
"Le pouvoir divin est infini en ceci qu’il représente tous les actes en puissance, tandis que les actes eux-mêmes, les actes effectifs, parce qu’ils participent du monde fini, sont nécessairement finis, bien qu’ils aient leur source dans le pouvoir infini".
 
"Il faut distinguer l’éternité du pouvoir et la temporalité des actes". La "Table bien gardée" sensée contenir le Coran est-elle éternelle ou créée ? "Pour nous, elle est forcément créée, autrement on aurait affaire à plusieurs entités éternelles, ce qu’aucun auteur de la tradition musulmane n’a jamais admis. Donc si la “Table bien gardée” est créée, comment le texte qui est inscrit dessus pourrait-il être éternel ? ".
(p. 36-41).

Dans Les nouveaux penseurs de l’islam (op. cit.), Rachid Benzine, chercheur français, résume l’explication donnée par Nasr Abou Zeid quant au choix de l’écriture arabe. Le Coran est "un texte linguistique, un texte historique et un produit culturel ". L’arabe est une langue humaine (et non divine) qui lie le divin à l’humain. Compte tenu de la reconnaissance par le Coran lui-même d’un pluralisme linguistique ayant caractérisé les Ecritures antérieures (Torah et Evangile) –
"Nous n’avons envoyé de messager qu’avec la langue de son peuple, afin qu’il les éclaire" (14, 4)– L’universitaire égyptien considère qu’il n’est "pas vraisemblable que la Parole de Dieu soit limitée au seul Coran et à sa langue arabe" (p. 196 et 203).
En 1995, les positions d’Abou Zeid ont entraîné sa condamnation pour "apostasie" par la Cour d’appel du Caire, ordonnant aussi le divorce avec sa femme. Ces décisions ont été confirmées par la Cour de cassation l’année suivante. Il lui était reproché, entre autres, d’avoir "présenté le texte du saint Coran comme un texte humain" et d’avoir "préconisé l’usage de la raison pour expliquer les concepts dérivant de la lecture littérale du texte coranique, afin de les remplacer par des concepts modernes, plus humains et progressistes" (R. Benzine, op. cit., p. 187-188).

Fazlur RAHMAN
Egalement présenté par Rachid Benzine, ce savant pakistanais (1919-1988) s’exila aux Etats-Unis en 1968 après avoir été victime d’une tentative d’assassinat à cause de ses écrits.
Il revendiquait le droit de recourir aux "circonstances de la Révélation" telles que la tradition les a retenues car elles "montrent que le Coran a été révélé en répondant en permanence à des situations historiques particulières" (Les nouveaux penseurs de l’islam, op. cit., p. 131) dans le contexte arabe du temps de Mahomet. Cela permet de distinguer les degrés d’application, générale ou limitée, des versets. Et Rahman s’interroge : "Si les mots, le style et les expressions faisaient partie du patrimoine du Prophète, comment sont-ils devenus Parole éternelle, divine et incréée ?" (ibid., p. 142).


Mohamed KHALAFALLÂH
Dans sa thèse de doctorat sur "L’art du récit dans le Coran", soutenue au Caire en 1942, cet Égyptien (v. 1916-1998) démontre qu’à côté "d’événements et de personnages ayant une historicité réelle", le Coran contient des versets "du genre parabolique" et d’autres "à base de légendes" (R. Benzine, op. cit., p. 167). Relativisant "fortement les éléments historiques des versets pour en souligner la signification religieuse ou morale", il considère comme "important que l’exégète ne reste pas esclave d’une lecture littéraliste, mais qu’il ait le souci de saisir le signifié au-delà du signifiant" (ibid., p. 170).

L’Université d’El-Azhar accusa Mohamed Khalafallâh d’avoir diffamé le Coran parce qu’en le qualifiant de "texte littéraire" il sous-entendait qu’il résulte d’une "imagination humaine", laissant supposer qu’il avait été écrit par Mahomet, donc qu’Allah n’en était pas l’unique auteur, ce qui constituait "une insulte suprême". Le jury refusant d’accueillir sa thèse, Khalafallâh, accusé d’apostasie, dut choisir un autre sujet pour pouvoir accéder à une carrière universitaire (ibid., p. 171-172).

D’autres auteurs penchent pour la contextualisation historique du Coran, du moins des passages contenant des prescriptions inadaptées au monde actuel (charia, djihad).


Abdelmajid CHARFI
Professeur de lettres à l’Université de Tunis, il réfléchit sur le rapport de l’islam à l’histoire dans son livre L’islam entre le message et l’histoire (Albin Michel, 2004). "Il serait exagéré de prétendre que le Coran seul est le Livre de Dieu : dans la logique de la révélation, il est seulement une copie qui prend en compte les conditions des gens au temps de Mahomet, en fonction de leurs schèmes mentaux à cette époque" (p. 60).

Youssef SEDDIK
Cet anthropologue tunisien, professeur d’université en France, réfutant la thèse de l’analphabétisme de Mahomet, à laquelle la plupart des musulmans sont attachés, propose d’ "oublier le dogme d’un “Prophète ignorant” " (Nous n’avons jamais lu le Coran, éd. de l’Aube, 2006, p. 25). Pour lui, "depuis la mort du prophète Mahomet jusqu’à nos jours, notre histoire est un ramassis de mensonges" (El-Hurra, 13 juin 2018). El-Hurra ("La Libre") est une chaîne de télévision arabophone créée en 2004 pour contrer l’influence des chaînes islamistes.

Mahmoud TAHA
Ingénieur et homme politique soudanais, Mahmoud Taha (1909-1985) publia dans son pays un essai intitulé Le second message de l’islam (1967), dans lequel il distingue la partie du Coran "reçue" à La Mecque, à portée universelle grâce à ses principes religieux fondamentaux et ses valeurs générales, de la partie "reçue" à Médine, restreinte aux contemporains de Mahomet, donc dépassée car inadaptée au XXème siècle. Il préconise dès lors la suppression des prescriptions contenues dans le message médinois.
Cette position, qui revient à admettre l’historicité d’au moins une partie du Coran, s’opposant ainsi au dogme du Coran incréé, entraîna la condamnation à mort de Taha qui fut pendu à Khartoum en 1985 sur ordre du président Gaafar El-Numeiry.


La distinction proposée par Taha a été contestée par Mohamed Talbi (1921-2017), historien tunisien pourtant adepte d’une lecture ouverte du Coran. "Sa thèse [de Taha]ne tient pas. Il est impossible de distinguer avec certitude les sourates mecquoises des sourates médinoises et certains versets ont été révélés antérieurement pour être placés là ensuite" (Plaidoyer pour un islam moderne, éd. Cérès-DDB, 1998, p. 50).
Aujourd’hui, la plupart des "nouveaux penseurs de l’islam" qui réclament la reconnaissance de l’historicité du Coran vivent en Occident.

Pour conclure
Il résulte de tout ce qui précède que l’apparition de l’islam au VIIème siècle, donc chronologiquement après l’Ancien et le Nouveau Testament, ne peut être retenue comme critère d’accomplissement des Écritures.
L’islam a des histoires, mais il n’est pas une histoire. La perspective est différente de celle de la Bible. La "descente" (tanzîl) du Coran relève de la transcendance absolue de Dieu tandis que, pour le christianisme, la Révélation s’accorde avec l’immanence, d’où découlent le principe d’inspiration (wahî ) et la pratique d’une exégèse des textes au moyen de méthodes historico-critiques ; ce qui est inapplicable au Coran.
"Dans ces conditions, il paraîtrait inconvenant, en pays d’islam, d’étendre au récit coranique des critères d’analyse appliqués aux textes sacrés. […] Ce serait banaliser le verbe coranique – Parole divine – que d’y associer le concept même de technique narrative, et à plus forte raison de le soumettre aux procédures en vigueur dans l’étude profane des genres littéraires" (Ali Mérad, L’exégèse coranique, PUF, coll. Que sais-je ?, 1998, p. 38).

Envoyé par l'auteur, paru sur Clarifier, La Petite Feuille Verte, 11 août 2018
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Pour la République tchèque, l'ennemi principal n'est plus le Russe
 
CHRONIQUE - La Russie n'est plus ressentie par les Tchèques comme leur ennemi principal. "L'ennemi, c'est cette anticivilisation qui s'étend de l'Afrique du Nord à l'Indonésie", proclama, dès 2011, Milos Zeman, le président de la République tchèque.
 
Dans l'inconscient collectif des Tchèques durant toute la seconde moitié du XXe siècle, l'ennemi principal de leur nation siégeait à Moscou. Deux années étaient traumatisantes pour eux : 1948 et 1968. En février 1948, Staline avait ordonné au Parti communiste le sabotage du gouvernement d'union nationale d'après-guerre et sa prise de pouvoir par la force, quitte à défénestrer Jan Masaryk, le ministre des Affaires étrangères pro-occidental. Le 21 août 1968 à l'aube, sur ordre de Leonid Brejnev (un communiste ukrainien qui était alors le maître du Kremlin), les chars du pacte de Varsovie envahirent la Tchécoslovaquie, pour tuer le vent de liberté du Printemps de Prague. À cette occasion, Brejnev avait élaboré sa théorie de la "souveraineté limitée" des pays de l'Est, formellement alliés de l'Union soviétique au sein du pacte de Varsovie.
 
En 1948, une partie non négligeable de l'intelligentsia tchèque était acquise à l'idéologie du communisme moscoutaire. En revanche, en 1968, la quasi-totalité des intellectuels tchèques se trouvèrent du côté du Printemps de Prague. La "normalisation" qui suivit l'invasion soviétique ne fut pas aussi impitoyable que la conversion forcée au communisme de 1948, mais elle fut quand même sévère : tous les intellectuels qui n'avaient pas choisi de s'exiler furent chassés de leurs emplois de professeurs, de chercheurs, d'éditeurs, de cinéastes ou de journalistes ; ils furent contraints d'exercer des travaux manuels subalternes.
C'est ce qui arriva par exemple à Milos Zeman, l'actuel président de la République tchèque, réélu à son poste au mois de janvier dernier. Jeune économiste, Zeman avait adhéré au Parti communiste réformateur de Dubcek pendant le printemps de Prague. En 1970, il en fut exclu, en raison de son opposition à l'invasion de son pays par les pays "frères" du pacte de Varsovie, et il perdit son emploi. En 1989, il participe à la Révolution de velours. À la tête du Parti social-démocrate, il gagne les élections législatives de 1998 et devient premier ministre de son pays, fonction qu'il exercera jusqu'en 2001. Après avoir un moment quitté la politique, Zeman y revint en 2013, pour gagner la première élection présidentielle organisée au suffrage universel.
 
Dans sa carrière politique, Zeman milita avec efficacité pour l'adhésion de la République tchèque à l'Otan et à l'Union européenne. Après l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, et au moment où on pensait encore que les chars russes pouvaient à tout moment déferler en Ukraine, Zeman préconisa publiquement un déploiement préventif de l'Otan à l'ouest de ce pays. Zeman n'est donc clairement pas un pion du Kremlin.
 
Mais ce qui est intéressant chez lui est qu'il se refuse à être antirusse de manière systématique. Le 9 mai 2015, alors qu'il est devenu clair que l'armée russe n'envahira pas l'Ukraine, il se rend à Moscou pour assister au défilé célébrant le 70ème anniversaire de la victoire sur le nazisme. À ceux qui le critiquent, il répond : "N'est-ce pas grâce aux Russes que nous, Tchèques, ne sommes pas obligés de dire “Heil Hitler” ?" Il interdit de palais présidentiel l'ambassadeur américain à Prague qui a critiqué publiquement son voyage à Moscou. "Que diraient les Américains si l'ambassadeur tchèque à Washington se permettait de dire à leur président où aller ou ne pas aller en voyage ?" explique-t-il.
En novembre 2017, il se rend en visite d'État en Russie, accompagné par 140 hommes d'affaires tchèques. Devant Poutine, il déclare publiquement que "le futur de l'Union européenne réside dans de bonnes relations avec la Russie !". De nombreux Tchèques reprochent alors au russophone Zeman de faire une politique étrangère divergente de celle de son premier ministre, demeuré dans une ligne otanienne classique. En dépit de ses sentiments prorusses clairement affichés, Zeman est réélu au suffrage universel en janvier 2018.
 
Comment expliquer un tel tournant stratégique au sein de la population tchèque, pourtant restée très attachée à l'Union européenne ? La Russie n'est plus ressentie par les Tchèques comme leur ennemi principal. "L'ennemi, c'est cette anticivilisation qui s'étend de l'Afrique du Nord à l'Indonésie. Deux milliards de gens y vivent et elle est financée en partie par les ventes de pétrole, et en partie par le trafic de drogue", proclama, dès 2011, Milos Zeman.
Comme leurs voisins du groupe de Visegrad, les Tchèques sont effarés par les problèmes que se sont créés les Européens occidentaux avec leur immigration musulmane. Jamais ils n'auraient pu imaginer qu'un massacre comme celui du Bataclan puisse arriver à Paris. Ils refusent donc les migrants que la France et l'Allemagne leur demandent d'accueillir chez eux. Comme réfugiés du Moyen-Orient, ils n'acceptent que les chrétiens. Entre 1968 et 2018, le ressenti de la menace venue de l'étranger a totalement changé au sein de la population tchèque.

Paru dans Le Figaro, 21 août 2018
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Monsanto et le prix de la vie humaine
 
Un tribunal américain a condamné Monsanto, la société productrice du Roundup, le désherbant à base de glyphosate, à verser 289 millions de dollars de dommages et intérêts à un plaignant, Dewayne Johnson, ayant contracté un cancer à cause, pense-t-on, de son travail : asperger deux années de suite de glyphosate sous forme concentrée les pelouses (1) d’une école. Le cancer a été diagnostiqué en 2014, et Johnson a intenté un procès en réclamant 400 millions de dollars.
Un article du journal Les Echos du 13 août relate cet évènement. Il insiste sur les conséquences que la décision judiciaire, si elle est confirmée en appel, aura sur l’avenir de Monsanto et de sa maison-mère (Bayer), sachant que près de 5 000 procédures analogues sont à l’examen aux Etats-Unis. Curieusement, l’article ne commente pas l’énormité de la somme demandée, comme s’il s’agissait là de quelque chose de normal.
Pourtant l’OCDE a publié en 2012 un rapport sur le prix "statistique" de la vie humaine qui fait autorité. Ce rapport conseille d’utiliser, notamment pour les décisions à prendre concernant les travaux susceptibles d’éviter des morts accidentelles, un "prix de la vie humaine" allant, selon les pays, de 1,5 à 4,5 millions de dollars américains. Retenons le haut de la fourchette, et passons de 4,5 à 5 M$ pour tenir compte de la hausse des prix depuis 2012 : il reste que 289 M$, c’est plus de cinquante fois la "valeur de la vie statistique" estimée par l’OCDE.
Cette valeur sert à déterminer si un investissement, donc une dépense, susceptible d’éviter des accidents ou maladies mortels, est ou non rationnel. En effet, il serait anormal de consacrer à des travaux, dispositions ou recherches devant permettre d’épargner dix vies un budget qui, mieux employé, permettrait d’éviter cent décès. Il s’agit donc d’un montant destiné à éclairer les décisions des Pouvoirs publics : ceux-ci devraient par exemple faire ce genre de calculs avant d’engager des travaux permettant d’éliminer un tournant dangereux.
 
Les tribunaux font partie de cette "autorité judiciaire" à laquelle, en France, est consacré le titre VIII de la Constitution. Ne devraient-ils pas, pour respecter cette règle de bon sens qui s’applique à l’ensemble des pouvoirs publics, faire des raisonnements et calculs du même genre ? Cela semblerait logique. Or, supposons qu’une sur cinq des 5 000 plaintes relatives au glyphosate soit jugée fondée : Monsanto serait condamné à payer 289 milliards de dollars. Premièrement, il est douteux que l’entreprise puisse réunir une somme pareille, très supérieure à sa valeur marchande (Bayer l’a acquise il y a quelques mois 63 Md$). Deuxièmement, ne vaudrait-il pas mieux consacrer la majeure partie de ces 289 Md$ à des opérations permettant de sauver des vies plutôt que de donner aux victimes des sommes dont la centième partie suffirait pour qu’elles vivent dans le luxe et transmettent de coquets héritages ? Au "tarif" maximal de 5 M$ pour sauver une vie, cela ferait quand même 57 000 vies préservées ! Indemniser une personne de manière pharaonique plutôt que raisonnable, c’est condamner statistiquement à mort des dizaines de personnes inconnues qui auraient pu vivre plutôt que mourir si des entreprises telles que Monsanto étaient condamnées à des indemnités raisonnables auxquelles s’ajouteraient des amendes conséquentes destinées à financer la prévention des risques et l’amélioration des thérapeutiques.
Les magistrats ne sont pas forcément familiers de ce genre de considérations, et les lois ne leur permettent pas forcément d’agir de cette manière. Aux législateurs d’édicter les textes voulus pour limiter les indemnisations à des niveaux raisonnables et permettre de condamner à des amendes dont l’usage serait fléché sauvetage des vies humaines.
(1) C’est ce que dit l’article du quotidien cité ci-après. Ne s’agirait-il pas plutôt des cours et allées, puisque le glyphosate est réputé faire périr les herbes ? L’information journalistique laisse parfois à désirer … 

Envoyé par l'auteur, 13 août 2018
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De la Chine...                                                         
 
Le président Xi Jinping ne publie pas de Petit livre rouge. Il se contente de jolis cahiers blancs, traduits en 9 langues qui expliquent à ses concitoyens et au reste du monde sa version du bonheur en Chine, présent et à venir.
Il existe 2 volumes relatifs à La gouvernance de la Chine, le second ayant été lancé en grande pompe à Londres en avril dernier. S'y ajoute un Livre Blanc diffusé fin Juin, relatif au rôle que la Chine entend jouer dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), dans laquelle elle eut tant de mal à entrer, seulement en 2001, mais dont elle aborde désormais les principes avec sérénité et dont elle entend même élargir les ambitions de coopération.
Que raconte ces essais littéraires ?
 
D'abord, ils sont inattendus. Il est rarissime, exceptionnel, pour ne pas dire incongru, qu'un chef d'état (ou du moins une structure gouvernementale) dévoile à ce point ses intentions, ses projets de long terme, ses différentes pistes d'évolution pour soi-même et son peuple. Cela est avant tout destiné à prouver au monde et à soi-même la solidité de l'entreprise, ainsi que son aspect pacifique.
Il faut souligner cette nouveauté : la croissance de la Chine et les multiples démarches qui l'environnent, dans des directions très variées, et dont la plupart des Occidentaux n'a pas vraiment conscience, sont envisagées et pratiquées dans un esprit de Paix, objectivement bienfaisant et au destin mondial.
C'est très confucéen, très loin des rodomontades batailleuses émanant des Etats Unis, le principal destinataire de ces messages : selon Confucius, le pouvoir n'est pas destiné à oppresser, mais à faire progresser matériellement et surtout spirituellement les peuples dont il a la charge - car le pouvoir est "fardeau" : de bons sens, de compassion et de pacification ; le chef d'état doit être un "chef de famille" pour son peuple : bienveillant, mais sévère quand il le faut. Il doit aussi respecter les dieux et les ancêtres, établir les structures assurant l'avenir, notamment par l'instruction et le respect des "rites".
Les 2 livres de gouvernance renouent avec cette tradition : après les tumultes et saccages perpétrés depuis des décennies, le pouvoir en Chine réhabilite le passé, la tradition, les évolutions opérées par les différentes dynasties, ce qu'elles ont apporté, ce qui les perpétue dans le présent, et sans gommer le séisme maoiste.
 
Le second aspect de la gouvernance complète solidement et de manière moderne la vision ancestrale : un gouvernement peut être autoritaire et très centralisé sans être oppressif et dévastateur ; qu'il s'agisse d'un gouvernement de Parti Unique (Chine Populaire) ou d'un Clan partisan ou familial (Singapour ou Corée), la pratique d'un centralisme politique peut parfaitement s'accompagner et même être soutenue par un code de droits, adapté aux désirs citoyens et d'un libéralisme économique favorable au progrès qu'il soit d'initiative privée ou publique. Ce libéralisme économique s'internationalisera quasi automatiquement grâce aux interdépendances économiques et financières qui sont le tissu du progrès moderne.
Au surplus et dans une stratégie d'information internationale, le Président Xi, désormais élu pratiquement à vie, se démarque par cette continuité toute chinoise, des frénésies électorales de l'Occident, notamment celles qui occupent un peu trop son rival direct : les Etats Unis américains et leur président. Le Tome 2 met en avant la stabilité politique, garante par sa solidité d'une croissance cohérente et bénéfique, qui ne sera pas interrompue par les lubies électorales et les changements de majorités qui détricotent tous les 4, 5, ou 6 ans toutes les intentions économiques, même les meilleures. Le socle de la réussite économique de la République Populaire est donc en béton.
 
En fait, il s'agit, dans une autre version, du système "control and confort ", pratiqué avec succès par d'autres Etats du pourtour Pacifique : Il est demandé aux citoyens - dès l'enfance - d'avoir un comportement conforme, raisonnable et suffisamment coopératif, en échange de quoi le progrès individuel et collectif, la prospérité et le confort économique leur seront assurés. La version chinoise semble consister dans la grande idée du Crédit social, développé dans les banlieues urbaines et les villages les plus éloignés du pouvoir. Car dans cette immensité, le pouvoir central est à peu près absent. Les citoyens sont appréciés localement en fonction de leur participation au bonheur de la collectivité, par leur travail, leur disponibilité, leur empathie : cela par les membres de la collectivité à laquelle ils appartiennent. Ce qui n'est pas tellement nouveau et rappelle d'inquiétantes périodes d'autocritique généralisée. Les mieux notés obtiennent des bonus en produits gratuits, billets de transports, excursions, … etc. En principe il n'y a aucune sanction, si ce n'est la désapprobation collective et l'injonction à s'améliorer…
 
Quelles sont les axes les plus visibles exposés dans cesCahiers blancs ?
1° la gestion des espaces et des populations :
l'immensité territoriale est, dans le contexte moderne, une découverte : à partir des années 90 le regard s'est porté sur la conquête – ou la reconquête – de l'intérieur du territoire. Le développement économique s'est d'abord concentré à l'Est, le long du littoral, provoquant un profond déséquilibre entre sa prospérité et la grande pauvreté des provinces intérieures, les vidant de leur population jeune et active. Le rééquilibrage économique et démographique était urgent. Le développement rapide d'une ville comme Ghengdu, capitale du pauvre Sechuan – qu'aimait tant notre fils du consul, Lucien Bodard -  inverse la tendance et y stabilise les jeunes générations, située au surplus sur la route du Tibet résolument intégré au patrimoine chinois. L'exemple est également valable pour Wuweï tout au nord au Gansu, ou encore à Xi'an sur le fleuve Jaune. Il y a aussi la création de Cités idéales, telle Xiong'an, au nord-ouest de Beijin.
 
La politique de l'enfant unique, qui fut une terrifiante bonne idée en son temps, pour résoudre le problème de la croissance trop rapide d'une population trop nombreuse et éloigner les perspectives de famine, s'avère catastrophique 50 ans plus tard, avec une charge énorme en personnes âgées et l'insuffisance dramatique de population jeune, féminine (puisqu'on éliminait surtout les filles) et le manque de main d'œuvre à venir. Il faut donc redéployer une stratégie démographique différente, tournée vers des familles prospères à 2 ou 3 enfants et un repeuplement de l'intérieur, en le basant sur le principe de l'égalité homme/femme, mais le chemin à faire est encore bien long et les habitudes du passé difficiles à combattre ...
Le grand projet d'expansion OBOR y est d'ailleurs lié, tourné vers un éventail élargi de possibilités individuelles...Tout cela prendra du temps, d'où l'impératif de la stabilité politique et sociale.
 
2° L'immense littoral de l'Est devient - fort tardivement – un pion essentiel de développement et d'ambition.
La Chine de Monsieur Xi se découvre soudainement "à fort potentiel maritime". Cela engendre, d'une part une politique maritime internationale assez agressive destinée à protéger et agrandir sa mer de Chine intérieure, ce qui est très mal vécu par le Japon et la Corée du Sud directement visés et a déjà provoqué de multiples incidents. Par ailleurs le gouvernement a adopté la "politique des ports moyens" dispersés le long de la côte, - comme la pratiquent les Etats Unis depuis la fin du 19ème siècle : cela évite la trop grande concentration des moyens dans un seul point et permet une politique de distribution commerciale et alimentaire bien plus efficace vers l'intérieur et permet d'exporter dans le monde entier du Nord au Sud, sans rupture avec les lieux de production. Rude concurrence à venir pour les "princes" du commerce international maritime tels Singapour, Busan ou Yokohama.
 
3° l'ouverture au capitalisme libéral pratiquée par Dieng Xiaoping
a fait très rapidement de la Chine l'atelier du monde, ce qui a permis d'engranger des milliards de billions de dollars. Il s'agit désormais de se tourner vers le marché intérieur, d'en exploiter l'infini potentiel et d'en assurer la pérennité. Là est le pari de ce début de siècle : la plus grande crainte est de ne plus pouvoir assurer la subsistance de la population, par manque de ressource agricole et saturation de l'expansion urbaine. D'où le retournement récent de la stratégie : certes, continuer à inonder le monde des productions chinoises, mais – en même temps – donner la priorité aux différents potentiels internes. Afin de faire face aux nécessités démographiques, la Chine fait l'acquisition de terres agricoles dans le monde entier, et assure au surplus leur exploitation et l'exportation de leurs produits vers ses ports. Car il ne s'agit pas que les peuples se révoltent. Xi reprend à son compte la phrase la plus importante prononcée par Mao Zedong en Mai 68 : L'essor du monde paysan est d'une extrême importance. Surtout à une époque où désormais la planète consomme plus qu'elle ne peut "naturellement" fournir.
Par ailleurs les différents savoirs, techniques et activités, après avoir été appris de l'Occident, puis copiés et reproduits, sont désormais autonomes, originaux et avant gardistes, qu'il s'agisse de tous les produits électroniques, de la construction automobile, aéronautique, ferroviaire ou même spatiale, tous les artefacts indispensables à la vie moderne. C'est la raison pour laquelle le récentlivre blanc relatif à l'Organisation Mondiale du Commerce est si important : il dessine les stratégies futures, les possibilités innovantes et manufacturières, les alliances productives et les ouvertures en matière d'investissements. L'ouverture du marché et la baisse des taxes sont aux antipodes des outrances de blocage trumpien. 
 
4° Et, peut être le plus important :
la conquête du monde par la Chine du souriant Monsieur Xi sera aussi celle des esprits : c'est déjà amplement commencé par le nombre et la qualité des Universités, des Centres de recherche et des milliers de contrats de coopération conclus depuis plus de 40 ans. Désormais plusieurs Universités chinoises sont dans le TOP 15 des meilleurs du monde, égalant ainsi les Occidentaux. Mais il y a mieux : une stratégie d'imprégnation généralisée de la planète, par l'art, l'histoire, les programmes de télévision, les films, les produits de tous ordres diffusés par les ondes. La Chine inonde – en douceur – le monde de sa propre culture : les milliers de documentaires diffusés chaque jour sur les chaines et sites, les brochures, livres et affiches, les troupes de danse, de prestigieux musiciens et orchestres, l'opéra, l'accueil de toutes sortes de compétitions sportives, à commences par les J.O., les domaines de la création de mode, d'objets usuels, l'offre de voyages touristiques etc...
 
Les documentaires – en particulier – couvrent 4 domaines principaux : la découverte touristique de la splendide Chine si variée, l'histoire ancienne et les fouilles archéologiques, l'histoire récente avec sa violence, sa tragédie permanente et ses immenses sacrifices, la vie quotidienne actuelle des paysans pauvres, des ouvriers disciplinés et de la moyenne bourgeoisie naissante. Le spectacle des départs en vacances dans les gares des grandes villes pour le Nouvel An Lunaire a sidéré les braves Occidentaux (mais finalement ce n'est pas pire que les 700 kms de bouchon routier en France début août ; simplement une autre version d'une société débordée par ses propres incohérences, acceptées dans le silence et la résignation).
 
Les premiers à s'inquiéter de cette "pénétration" dans leur quotidien ont été les Australiens, qui depuis quelques années se sentent de plus en plus "sinisés", notamment par la quantité d'étudiants chinois dans leurs universités. Cela s'est étalé discrètement sur environ 25 ans, dans une grande urbanité, avec des moyens financiers importants. Le tourisme mondialisé est également un outil performant : les groupes compacts de Chinois aisés, dûment encadrés et très disciplinés qui s'extasient volontiers sur tout et n'importe quoi, dépensent beaucoup d'argent, représentent une tendance qui n'ira qu'en augmentation vu l'évolution probable de la classe moyenne chinoise. Enfin, il n'est pas besoin de revenir sur les gigantesques potentiels industriels et commerciaux, déployés avec art dans des directions très variées, dont les Etats Unis d'Amérique sont indéniablement dépendants. Les différents déficits de commerce extérieur de l'Occident sont à eux seuls une implacable démonstration.
 
5° Enfin, on ne saurait oublier la Défense et surtout le rôle diplomatique majeur de la République de Chine :
la capacité de Défense de la République populaire est considérée comme la seconde mondiale, après celle des USA. Mais elle est peut-être, depuis peu, la première ; l'évaluation est délicate. Les chiffres indiquent, depuis les réformes de 2002 et surtout août 2016, un budget augmenté de 200 %, la capacité d'aligner 318 millions d'hommes (ou 385 ?), 5 Régions militaires opérationnelles, environ 15 000 entreprises travaillant tout ou partie pour la défense. La modernisation est devenue permanente : après avoir longtemps liée à la grande sœur soviétique pour son équipement, l'ouverture des marchés a permis des achats diversifiés, la possibilité de copier les matériels importés, puis d'avoir ses propres manufactures. L'achat massif d'avions de chasse, la conception de missiles, l'informatisation des systèmes par des moyens autonomes, le développement de la Marine (longtemps parente pauvre) afin de sécuriser la mer littorale, sont autant de nouveautés. Par ailleurs, il faut le souligner, les troupes chinoises sont massivement intervenues dans plusieurs conflits africains, sans oublier l'important soutien logistique accordé à la Corée du Nord.
 
La Diplomatie connaît également une évolution considérable, La Chine Populaire dut attendre 1971 pour devenir membre de l'ONU, mais dans le contexte de Guerre Froide, presque toujours à la remorque de l'URSS. Toutefois, la visite à Pékin du président Nixon en 1972, les efforts d'ouverture du ministre Zhou En Lai, la disparition de Mao en 76 puis, plus tard, la chute du Mur, la dislocation de l'URSS, l'évolution générale des équilibres, et la volonté d'ouverture de Deng Xiao Ping (malgré les affaires du Tibet et du Vietnam) changèrent progressivement la donne. La sidérante croissance économique, les exportations massives dans le monde entier et le potentiel financier qu'elles suscitent, permettent d'installer les relations internationales sur un velours d'urbanité et de conciliants échanges. Les ambitions de déploiement vers l'Ouest du continent eurasiatique, la modification prévisible des grands axes commerciaux, l'ascendant que la République Populaire a pris dans le bassin Pacifique, engendrent une diplomatie d'apaisement mais également ambitieuse. Il est indéniable que la Chine de monsieur Xi a joué un rôle de premier plan dans l'apaisement des relations entre les 2 Corées, dans le conflit pseudo nucléaire avec les Etats Unis. Par ailleurs Xi a trouvé en Vladimir Poutine, non plus un mentor mais un égal et un allié poursuivant des ambitions à peu près identiques, notamment celle de restaurer la grandeur et le prestige d'une patrie méprisée par des Occidentaux ivres de réussite.
Sans être pythonisse, on peut être certain que la Chine joue la carte du long terme au service de l'articulation d'un projet cohérent de mainmise sur l'équilibre mondial.
 
Ces esquisses amènent plusieurs réflexions :  en premier lieu, ce qui est frappant est l'imbrication, l'interpénétration des projets internes et externes, de la réussite sociale liée au commerce extérieur et du déploiement économique interne lié à l'utilisation de procédés de stratégie internationale. C'est Un Grand Tout, dans une optique très cosmique. Encore faut-il, dans cette optique, arriver à contourner la profonde fragmentation sociale et la corruption endémique. Ce qui n'est pas acquis. Le second aspect est cette perspective du temps long, laquelle se démarque et contrarie complètement les fracassantes immédiatetés nord américaines. D'un côté America First, de l'autre China Eterna.
 
Le premier Empereur Qing, l'unificateur et l'inventeur de la Chine, rêva en son temps d'un monde idéal. Mao Zedong imagina et promit une Chine parfaite et collectiviste, le Président Xi aspire à une Chine exemplaire, puissante et prospère. Ses petits livres blancs fixent 2 bornes de bilans : 2021 (très proche), qui sera le Centenaire du Parti Communiste Chinois (PCC), date à laquelle la tentaculaire Nouvelle Route de la Soie et ses nombreuses ramifications seront assez avancées pour en juger. Puis 2049 verra le Centenaire de la République Populaire de Chine, l'occasion de rendre sublime une étincelante réussite, ou affronter un échec cuisant. Nul ne sait.

Envoyé par l'auteur, 14 août 2018
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