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Une drôle de campagne ou une campagne pour rien ?
 
Bien sûr, il y a Penelope. Le travail de Penelope, les salaires de Penelope, les enfants de Penelope. Et puis les costumes de Fillon. Et demain ? Les voitures de Fillon ? Les cigares de Fillon ? Les maîtresses de Fillon ? Mais il y a aussi Marine Le Pen ! Les emplois fictifs de Marine Le Pen. Et demain, il y aura le patrimoine de Marine Le Pen. Et celui de son père. Et de toute la famille. Et l’on parle désormais d’une plainte de l’association Anticor contre la déclaration de patrimoine d’Emmanuel Macron.
L’élection présidentielle avait été conçue par de Gaulle comme la rencontre d’un homme et d’un peuple ; elle tourne à la rencontre d’un homme et d’un juge. La présidentielle a été conçue comme le sommet de notre vie politique ; elle devient le sommet d’une vie morale. On croyait être dans le monde de Machiavel et l’on se retrouve dans celui de Savonarole. On croyait voter pour le plus utile, ou au pire, pour le plus habile ; on est sommé de choisir le plus vertueux. On ignorait que l’Elysée était l’antichambre d’un monastère où l’on devait, pour y entrer, faire vœu de probité ou de chasteté.
 
Les juges, aidés par les médias, ont détourné et vidé de son sens la campagne présidentielle. Un véritable putsch. Du coup, on ne parle ni de chômage, ni d’immigration, ni de sécurité, ni d’islam, ni de terrorisme, ni de laïcité, ni de banlieues, ni d’industrie, ni d’Europe, ni de libre-échange, ni d’euro, ni de dettes. Rien. Déjà, lors des primaires, on avait remarqué que certains sujets étaient occultés. Jacques Julliard avait ainsi relevé avec ironie que "l’islam (était) le passager clandestin de l’élection présidentielle".
Les candidats font de la résistance : Hamon parle de son revenu universel ; Mélenchon chiffre son plan de relance keynésien ; Marine Le Pen défend les PME et condamne l’euro ; Macron supprime la taxe d’habitation ; Fillon continue de supprimer les 35 heures et 500 000 emplois de fonctionnaires. On lit dans les journaux de grandes tirades cata­strophiques en cas de sortie de l’euro ; on avait lu les mêmes avant le Brexit. Les arguments sont sur la table, mais il n’y a pas de véritable débat. On n’argumente pas, on fait peur. On n’accuse pas, on fait la morale. On ne sait si cela est voulu ou pas. Si le "système" médiatico-politique fait tout pour ne pas aborder les sujets qui fâchent ? Ou si les Français sont complices.
Ils étaient jusqu’alors cyniques en politique. Ils avaient eu Mazarin et Talleyrand ; ils estimaient que la valeur morale passait derrière la capacité d’un homme d’Etat à préserver les intérêts, voire la survie de la nation. Ils auraient changé ? Ou ils jugeraient que les politiques d’aujourd’hui ne rempliraient plus leur mission de protection de la nation ? S’ils ne servent à rien, qu’ils soient honnêtes ! Ou les Français ne parviendraient pas à se faire entendre dans le brouhaha judiciaro-médiatique, comme une partie d’entre eux l’a montré au Trocadéro en sauvant la mise de Fillon ? Quand la campagne présidentielle commencera-t-elle vraiment ?
Paru dans Le Figaro Magazine, 17 mars 2017
Publié dans En France
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La "clause Molière", ou l’esprit des lieux
 
Un élu d’Angoulême, Vincent You, instaure une dite "clause Molière" qui consiste à imposer l’usage de la langue française sur les chantiers. Il y a là en premier lieu une volonté d’assurer la sécurité sur des lieux dangereux. Un grand nombre de collectivités, régions, départements ou villes, votent cette clause. D’où l’indignation d’un certain nombre d’élus qui voient là une volonté dissimulée de favoriser l’emploi local, ou si l’on dit les choses de façon plus désagréable, de promouvoir la "préférence nationale" Comme on exige alors que les entrepreneurs dont les salariés ne parleraient pas français, financent un interprète, on imagine bien que cela décourage d’embaucher des étrangers. A moins que cela n’incite les travailleurs à apprendre le français… Au-delà de la question de sécurité qui est bien réelle et certainement pas à négliger, il y a derrière cela deux idées : l’unité des personnes et la société durable.
 
L’être humain n’est pas une machine dotée de bras qu’on trimballe de pays en pays comme on se passerait une clé à molette. Il est pourvu d’une culture et d’une langue, d’un art de vivre et de sentiments et d’émotions qui, pour être universellement humains, n’en sont pas moins aussi culturels.
La mondialisation ne sera heureuse que si l’on en tient compte. L’Europe est un espace de libre échange, mais cela ne suppose pas qu’elle échange des travailleurs d’un pays à l’autre comme on se passe des bordereaux. Elle échange aussi des cultures. Celui qui s’installe ailleurs que chez lui doit s’adapter à une culture.
S’il ne s’efforce pas d’apprendre la langue, c’est qu’il considère le pays-hôte comme une auberge de passage, et ce sera autant désastreux pour l’auberge, qui deviendra un corridor ouvert à tous les vents, que pour lui, qui deviendra une sorte de zombi réduit à ses gestes techniques. Il serait naturel, aussi, que l’on impose l’apprentissage du français à tous les étrangers qui s’installent chez nous, comme cela se fait dans l’ensemble des pays, et on tremble quand on voit dans nos écoles des parents se faire porter pâles aux rendez-vous organisés par les enseignants parce qu’incapables de parler de l’avenir de leur enfant dans la langue de Molière. L’adaptation langagière des hôtes, et pas seulement des hôtes travailleurs du bâtiment, est à la fois une politesse, une nécessité pour le pays qui reçoit, et un gage d’unité pour la personne reçue. Laquelle doit bien adopter les coutumes essentielles du pays où elle a décidé de vivre, si elle veut vivre convenablement, même si elle a laissé là-bas une partie de son cœur. La langue est l’architecture de la culture et pour ainsi dire, l’esprit des lieux.
 
Il faut être un idéologue frénétique pour parler encore de discrimination dans ce cas. Ce n’est pas une "clause Molière", c’est une clause Tartuffe, car elle est "ouvertement discriminatoire", a déclaré Bernard Cazeneuve. La discrimination signifie en vocabulaire d’aujourd’hui une différenciation criminelle. Pourtant, refuser la France à quelqu’un qui ne veut pas accepter notre art de vivre, ce n’est pas le discriminer, c’est tirer les conclusions de son non-choix. On interdit bien le travail du chantier à quelqu’un qui ne sait pas conduire les engins, sans parler pour autant de discrimination.
Les travailleurs ne sont pas des robots, leur culture compte autant que leur force de travail, et c’est bien là le gage d’une société durable. Il est insensé de vouloir laisser courir des travailleurs d’un pays à l’autre, là où les embauches existent, sans apprendre langue et coutumes et sans s’accrocher nulle part, pour le plus grand bien sans doute de l’économie pure. Vincent You, l’inventeur de la clause Molière, précise que sa clause "ne choque qu’une élite déconnectée". Il s’agit en effet d’une élite cosmopolite qui, ayant l’habitude de passer d’un pays à l’autre et parlant plusieurs langues, croit qu’il faut transformer chaque pays en passoire : c’est bien mal connaître les exigences humaines ! L’élite cosmopolite des gens d’affaires, des politiques ou des universitaires, est utile et nécessaire à un pays dont elle représente une toute petite frange de passeurs d’idées, garants de l’ouverture sur le monde.
 
Mais l’essentiel pour n’importe quelle société est l’inscription dans la durée. Les capitaux vagabonds, qui augmentent par le seul butinage d’une entreprise à l’autre, devraient bénéficier d’un avantage fiscal s’ils s’implantaient dans une entreprise dont ils accepteraient d’accompagner le destin. Mais la chose est pire encore pour les travailleurs vagabonds, car il s’agit là d’êtres humains, qui ont nécessairement besoin d’ancrages dont la langue est l’essentiel. Il est curieux que l’on comprenne l’importance de la durabilité si facilement pour la nature et si difficilement pour les humains ! Il est curieux que les valeurs fondamentales de l’Europe soient comprises, en tout cas par ceux qui ont la parole, comme une circulation permanente, sans frein ni lois et à toute vitesse, des capitaux et des humains, sans respect pour autre chose que le changement frénétique et la rentabilité. Alors que la seule chose essentielle à échanger ce n’est pas l’argent, simple moyen : c’est la culture, l’esprit des lieux.

Paru dans Le Figaro, 17 mars 2017
Publié dans Du côté des élites
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L’engrenage de la guerre en mer Rouge
 
Une information stratégique, relative au Moyen-Orient, est passée récemment inaperçue en Occident. À la demande de l’Arabie saoudite, l’armée pakistanaise a déployé une brigade mécanisée au sud du royaume, le long de sa frontière avec le Yémen.
Voici donc une nouvelle puissance qui se jette dans le "grand jeu" stratégique se déroulant autour de la mer Rouge. Beaucoup plus complexe que celui qui se joua au XIXe siècle pour le contrôle de l’Afghanistan, ce nouveau kriegspiel rappelle plutôt, par le grand nombre de ses acteurs et par sa dangerosité, les crises balkaniques du début du XXe siècle. Ce conflit de basse intensité - qui a quand même fait en deux ans 12 000 tués sur le seul territoire yéménite et engendré une vaste famine - se déroule sur terre, mais aussi sur cette mer que sillonnait jadis Henri de Monfreid. Le 31 janvier 2017, 80 soldats émiriens et saoudiens, basés sur l’île de Zuqar (20 milles nautiques au large du Yémen), ont été tués par un missile provenant de la zone nord du pays.
 
Tout a commencé avec la vague du "printemps arabe" de 2011, qui touche Sanaa, comme beaucoup d’autres capitales de la Ligue arabe. Contesté par de très larges manifestations, le président Ali Saleh, un homme du Nord en poste depuis 1978, doit laisser le pouvoir au vice-président Mansour Hadi, un homme du Sud, qui apparaît alors comme un bon candidat de compromis. Le problème est qu’il manque non seulement de soutien au Nord (dont la confession majoritaire est le zaydisme, secte très dissidente du chiisme), mais aussi dans le Sud sunnite, en raison de son manque absolu de charisme. En novembre 2011, des milices zaydites, en provenance des montagnes du Nord et dirigées par le prédicateur Abdelmalik al-Houthi en rébellion contre le gouvernement central depuis 2004, profitent du chaos créé par la "révolte démocratique" pour s’emparer de Sanaa. Le mouvement houthiste reçoit bientôt le soutien de son ancien ennemi le président Saleh et des unités de l’armée yéménite qui lui étaient restées fidèles. C’est alors que les autorités saoudiennes vont commettre une grave erreur d’analyse, en jugeant que les houthistes sont la cinquième colonne de l’Iran sur les rives de la mer Rouge. Or, au Yémen, contrairement à la Syrie, il n’y a pas de "volontaires" iraniens et le conflit est plus politique et tribal que confessionnel chiites-sunnites. Paniqués à l’idée de voir le Hezbollah s’installer à leur frontière sud, les Saoudiens décident d’entrer en guerre contre les houthistes. Ils obtiennent le concours des Émirats arabes unis, qu’inquiète l’implantation, à la faveur du chaos, de cellules d’al-Qaida dans le sud-est du pays. La coalition arabe menée par Riyad obtient un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU pour rétablir par la force au Yémen le gouvernement Hadi internationalement reconnu.
 
La guerre chaude commence le 25 mars 2015. Les chasseurs bombardiers saoudiens et émiriens pilonnent les zones houthistes. Ces frappes aériennes n’ont aucun impact militaire ; mais, tuant de nombreux civils, elles accroissent l’hostilité traditionnelle des tribus yéménites du Nord à l’égard de la dynastie saoudienne. Excellents guérilleros, les montagnards houthistes répliquent en opérant des raids de commandos à l’intérieur du territoire saoudien.
Le conflit ne tarde pas à enjamber la mer Rouge. Les Émiriens obtiennent de l’Érythrée le droit d’utiliser sa base aérienne d’Assab, qu’ils rénovent. Parallèlement, le dictateur érythréen se rapproche du régime militaire égyptien. Comme l’Arabie saoudite et les Émiriens ne disposent pas d’infanterie suffisamment vaillante pour se battre à terre contre les houthistes, ils demandent, moyennant finances, l’aide de régiments venus d’Érythrée et du Soudan (cinq mille soldats en tout, déployés en première ligne).
Mais voici que le gouvernement éthiopien s’inquiète de voir son rival ancestral érythréen se renforcer démesurément grâce à un front arabe. Là encore, la paranoïa joue son rôle. Le 12 juin 2016, l’armée éthiopienne pénètre pendant deux jours en Érythrée, afin de tester la force de son ennemi. L’Éthiopie craint que les Érythréens accueillent un jour sur la base d’Assab des avions égyptiens capables d’aller bombarder le chantier du barrage géant qu’elle veut construire sur le Nil, et auquel s’oppose radicalement Le Caire. Pour contrer ce front arabe soutenu par l’Érythrée, l’Éthiopie conclut un pacte avec Djibouti, où elle installe des forces au nord du golfe de Tadjoura. Djibouti, où la France, l’Amérique et la Chine disposent de bases militaires importantes.
Les dominos sont sur la table. Comment éviter qu’ils se renversent ? La diplomatie française, qui entretient de bonnes relations avec l’ensemble des acteurs de ce kriegspiel, serait bien avisée de s’y intéresser davantage, afin d’y proposer sa médiation.
Paru dans Le Figaro, 14 mars 2017
Publié dans De par le monde
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Aspects du Vietnam d’aujourd’hui
 
Le Vietnam fut longtemps sous les feux de la rampe médiatique : guerre d’Indochine, puis guerre américaine, "libération" du Sud par le Nord communiste sous les applaudissements de la bien-pensance, tragédie des boat people, regain passager d’intérêt pour l’ancienne colonie avec l’ "ouverture" (Doï Moï) des années 90, retour d’un tourisme souvent empreint de nostalgie, quelques beaux films réalisés (dont "L’Amant", d’après le roman de Marguerite Duras), un foisonnement d’études historiques qui ont fait avancer considérablement la connaissance du pays, des souvenirs, des romans, des colloques et des expositions où le meilleur a côtoyé le pire. Et puis, l’intérêt s’est estompé peu à peu.
 
Si l’on doit résumer en quelques mots la situation actuelle du Vietnam, la phrase de l’écrivain dissident Duyen Anh est la première et la plus juste qui vient à l’esprit : "Communisme et capitalisme sont comme les lèvres et les dents, quand les premières s’ouvrent, c’est pour que les secondes mordent." C’est bien ainsi que se présente l’ "ouverture" politique à laquelle le gouvernement vietnamien fut contraint après la disparition de son mentor, l’Union soviétique. Le pays cumule depuis lors les pires excès d’un capitalisme sauvage et d’un régime dictatorial qui ne laisse pas la moindre place à une quelconque opposition. Les pères fondateurs du communisme vietnamien ont disparu (Ho Chi Minh, Giap, Le Duc Tho…), ils sont remplacés par des apparatchiks dont le public étranger ignore même le nom. Qui sait que l’actuel président de la République s’appelle Tran Dai Quang, que la réalité du pouvoir est détenue par le secrétaire général du parti communiste, Nguyen Phu Trong, et que le Premier ministre est Nguyen Xuan Phuc ? Qui connaît leurs attributions et leurs bilans ? En réalité, ces gens sont les commis d’un système maffieux où les "élites" du parti communiste se sont approprié la terre et les outils de production autrefois collectivisés. Leur mission est de proroger cette domination économique et politique. Ils s’y emploient par tous les moyens, dont un régime policier ultra-répressif. Le peuple est maintenu dans une grande pauvreté et privé de libertés tandis que la nomenklatura s’enrichit dans des proportions considérables.
 
La relation de l’état avec les religions est un jeu du chat et de la souris, où tantôt le pouvoir semble lâcher du lest, tantôt il resserre la vis. Aujourd’hui, nous sommes dans le deuxième cas de figure. Les négociations avec le Vatican (grand enjeu de liberté religieuse) marquent le pas malgré une récente visite à Rome du président Tran Dai Quang. Des occidentaux suspectés "d’action humanitaire non-autorisée" (sic) ont été récemment expulsés du pays manu militari. Car même pour aider les plus pauvres, il faut cracher au bassinet de la corruption en payant à l’état un droit de verser des dons.
 
Plus grave, une affaire de pollution à grande échelle vient encore corroborer la collusion de l’état avec de grands complexes industriels au détriment des populations les plus faibles. Une usine du groupe taïwanais Formosa a provoqué une catastrophe écologique sans précédent en rejetant dans la mer de Chine (avril 2016) des produits hautement toxiques. Les côtes de la province du Nghe Anh (Centre-Nord) ont été dévastées. Des tonnes de poissons morts se sont échouées sur les rivages. Par endroits, les coquillages ont totalement disparu. En l’absence de liberté de communication sur le sujet, il est difficile de connaître les conséquences exactes de ce désastre. On ignore donc beaucoup de choses, dont l’impact sur la santé des populations elles-mêmes. Le gouvernement vietnamien n’a même pas inscrit cette catastrophe sur la liste officielle des évènements écologiques de l’année 2016. Formosa a indemnisé une partie des populations concernées (500 000 dollars en tout), mais c’est loin d’être suffisant et la révolte gronde. Les habitants de plusieurs villages de la province de Vinh ont voulu porter plainte contre Formosa. Le gouvernement a fait interdire la circulation de tout véhicule transportant d’éventuels plaignants ! Qu’à cela ne tienne, les villageois ont décidé de se rendre au tribunal à pieds, sous la conduite de leur curé. C’était compter sans la folie répressive d’un système aux racines staliniennes : les marcheurs ont été dispersés par la police avec une violence inouïe. Le prêtre lui-même a été frappé. Le droit élémentaire (et constitutionnel au Vietnam) de porter plainte a été ouvertement bafoué. Sur cette affaire, le silence des écolo-gauchistes et de la presse française est total. Il y a sans doute les bons et les mauvais pollueurs, les bonnes et les mauvaises victimes. Où sont les manifestations médiatiques indignées et les pétitions d’artistes engagés ? Où sont les cris d’alarme des sauveurs de la planète ? On cherche en vain…
 
Autre signe inquiétant : la reprise des expropriations de terrains dévolus à des congrégations religieuses ou à des paroisses, et l’emprisonnement de ceux qui ne sont pas d’accord. A Saigon, l’un des plus anciens couvents catholiques du Vietnam est menacé par un projet immobilier. Il s’agit de bâtiments que l'on peut qualifier d'historiques, puisqu’ils remontent à une présence catholique antérieure à la colonisation française. C’est donc une rareté, et un témoignage exceptionnel. Eh bien, ce que des guerres impitoyables et des révolutions sanglantes n’ont pas réussi à faire, la cupidité de la nomenklatura risque d’y parvenir.
 
En somme, malgré une augmentation sensible du niveau de vie moyen (un peu plus de 100 dollars par mois par habitant), une industrialisation importante, le développement significatif du tourisme et certaines apparences de modernité, le Vietnam reste, par bien des aspects, englué dans une tradition politique stalinienne. Une manifestation notable de l’emprise idéologique marxiste vient toutefois de disparaître, et l’on ne peut que s’en réjouir : les haut-parleurs qui diffusaient la propagande d’état dans les rues sont retirés progressivement du paysage. Plus personne n’y faisait attention ; c’est moins un renoncement du pouvoir que l’application d’un principe de réalité face à l’influence déterminante d’autres moyens de propagande.
 
Au-delà de la propagande, pour le contrôle effectif des populations demeure le très efficace système de l’ilotage : chaque unité d’habitation collective, chaque pâté de maisons, chaque quartier possède son indicateur, lequel fait un ou plusieurs rapports quotidiens à la police. La marchande de fleurs installée au coin de la rue est vraisemblablement un de ces indics. Le portier de votre petit hôtel, le guide touristique obligatoire, comme des milliers de Vietnamiens, émargent ainsi à ce système de délation généralisé. Le pouvoir tient encore grâce à ce maillage impressionnant, assez bien caché au touriste lambda, mais qui saute aux yeux dès que l’on sort des sentiers battus. On ne voit guère d’issue à cette situation, tant la dictature est solidement implantée et tant elle sait très habilement éviter une révolution en maintenant la grande masse du peuple légèrement au-dessus du seuil, non pas de pauvreté, mais de misère. On se demande seulement pourquoi, après avoir eu les yeux de Chimène pour le Nord-Vietnam communiste, les médias occidentaux semblent se désintéresser complètement du Vietnam d'aujourd'hui.
Publié dans De par le monde
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Parlons d'argent                                                 
 
Ce qui se passe en France, en ces semaines chaotiques, n'est intéressant que si on le replace dans un contexte comparatif : comme il l'a déjà été exprimé, l'Europe (et peut être le monde) est sans doute à la fin d'un cycle politique : cela arrive régulièrement, sur de plus ou moins longues périodes.
Deux nouveautés interviennent cette fois : les procédés de nouvelles technologies avec leur information instantanée à laquelle résistent bien mal les procédures politiques classiques. L'omniprésence de l'argent dans toutes les démarches politiques de quelque importance. La dernière élection nord-américaine en est une démonstration flagrante : l'utilisation ou le torpillage de tout acte ou déclaration (même privée) dans les médias avec la guerre sournoise que se livrent informateurs et gens de politique sont désormais étalés sans retenue. Enfin, le gagnant est celui (ou celle) qui paie le plus, au cours de campagnes électorales délirantes qui s'étalent désormais sur pratiquement la dernière moitié du mandat présidentiel. Les "soutiens" sont avoués, avouables, recherchés. Le nouveau Dieu s'appelle Dollar, même si on continue à prêter serment sur la Bible. Où est l'intérêt des citoyens dans ce magma confus ?
 
En Europe, certes, c'est plus modeste. On a encore un peu de moralité et une longue pratique des abus perpétrés par les différents pouvoirs. L'Europe politique a appris une certaine discrétion, un moindre apparat, même si cela n'élimine pas les scandales dus à l'ambition ou à l'aveuglement de certains. Les acteurs du monde politique perdent parfois le sens des plus simples réalités. Trop de pouvoir rend fou, c'est bien connu, surtout si l'on vient de très loin dans la hiérarchie sociale. Il y a eu aussi, pendant des siècles, confusion de l'argent public et de l'argent privé : les Médicis faisaient peu la différence ; Richelieu, Mazarin, ont bâti de colossales fortunes privées tout en prêtant à l'Etat sur leurs propres deniers. Bonaparte piochait dans la caisse pour doter sa famille... les exemples sont innombrables. La richesse de nos Empires et de nos industries recouvrait d'un épais rideau de fumée patriotique les démarches les plus extravagantes. Ce n'est plus le cas. Car le "tout dire et tout savoir" a transformé l'information en censeur.
 
La naïveté n'est plus de mise ; soyons clairs : nous sommes en Ploutocratie, cette forme dévoyée de l'oligarchie, que craignaient tant les Anciens, qui mit à genoux Athènes et Rome ; système d'une caste tournée vers ses intérêts personnels, ses profits et avantages, avant le souci du mieux-être collectif. Cela a toujours existé et existera toujours. On le sait : on paie pour exister, pour réaliser, pour avancer... On se fait payer pour autoriser à exister, à réaliser, à avancer. Ainsi va la nature humaine dans la perpétuelle quête de la réussite, du pouvoir. Souvent la politique n'a qu'une morale de façade. Régulièrement, en France, le plus souvent à la suite d'un nouveau scandale, on refabrique et l'on vote des textes sur "la transparence" des financements de la vie politique, des élections ; cela peut être un assainissement salutaire, mais toujours provisoire car l'argent prend ses propres chemins, toujours pleins d'imagination.
 
Le très intéressant Bureau de la Transparence Internationale basé à Berlin, après avoir soigneusement éreinté les Européens, s'est penché sur la corruption dans 16 pays de la Zone Asie. C'est d'autant plus intéressant que le monde occidental est désormais très imbriqué dans des relations financières et commerciales avec ces pays, et la contamination est tentante. L'Europe méditerranéenne était largement épinglée : Espagne et Italie, également la Grèce où la pauvreté endémique depuis 15 ans a enclenché un monde de "combinaisons". Pas le Portugal, à la population peu nombreuse, donc contrôlable. Les Nordiques ne sont pas loin de l'angélisme mais pas tout à fait, avec des "accidents" dus surtout à des placements off-shore très discrets. Il y a peu, le Royaume Uni a connu de retentissants scandales, mais la rigueur a été instituée avec détermination, et le "off-shore" permet quelques "arrangements" au sein du Commonwealth. La Pologne n'était pas bon élève. La Turquie (liée au bassin méditerranéen) appréciée comme "douteuse" sur de nombreux points.
 
Pour les 16 Asiatiques, avec plus de 20 000 consultations, il est avéré que près de 900 millions de personnes sont impliquées dans des actions de corruptions (corrupteurs ou corrompus) : le taux le plus élevé est en Inde et au Vietnam (69 et 65 % des actes examinés ont un "lien" de corruption) ; viennent ensuite la Thaïlande, le Myanmar, le Cambodge et le Pakistan (40%). Le moins corrompu étant le Japon (moins de 2 %). La Chine reste dans une marge "raisonnable" (26 %). Les services les plus corrompus sont la Police (à 30 %), les administrations gouvernementales et territoriales (notamment pour l'obtention de papiers d'identité, de bulletins de vote, de permis de tous ordres), les Cours de justice (23 %), l'accès aux écoles publiques (22 %) et à l'hôpital (18 %).
Une évaluation prévisionnelle permet de parier sur une augmentation phénoménale de ces comportements, liée à l'augmentation des populations et à l'écart de plus en plus grand entre les différentes classes sociales : dans les 10 ans à venir, la Chine, l'Indonésie, la Malaisie, le Vietnam et la Corée du Sud devraient franchir la barre des 50 % d'actes corrompus. Singapour n'apparait pas dans ce bilan, bien qu'actuellement un des patrons de la BP locale soit assigné pour avoir reçu plus de 4 millions de dollars Singapour pour "services rendus" à des contractants.
 
La France est, dans ces analyses, est très moyennement corrompue : désormais Etat moyen, l'argent en cause n'a rien à voir avec les masses de dollars remuées dans d'autres pays. Toutefois, on peut s'interroger sur le train de vie de la République. La corruption à la française réside souvent dans une exploitation des ressources de l'Etat par ses acteurs : on vit "sur la bête", dans des systèmes de gestion administrativo-politiques très peu contrôlés. Une obsession très fréquente est le logement gratuit ou de fonction (très ancienne tradition de l'Etat central) de même que la voiture avec chauffeur. Alors que leurs homologues européens rentrent paisiblement dans leur logis après leur journée, nos responsables restent dans nos palais. C'est même "post mortem politica" puisque le Décret présidentiel 2016-1302 en date du 4 octobre 2016 (J.O.)  prévoit pour les 5 années suivant la fin de sa fonction, bureaux, personnels, véhicule, et autres facilités, pour le Président sortant. Ce n'est pas nouveau, mais dans le contexte actuel, c'est plutôt choquant, eu égard à l'abondance de moyens à disposition. Quant à la corruption classique, les liens financiers Public-Privé, elle reste anecdotique, nos élus étant le plus souvent des hommes de bien essayant d'être utiles à leurs administrés. La "grande corruption" reste dans l'omerta ou n'est peut-être pas dans nos moyens ?
 
La France a inventé un nouveau genre politique : le shadow president ou président fantôme : depuis son renoncement à "rempiler" (un bruit court... d'intention secrète, mais il est peu crédible), jusqu'en fonction à la mi-mai notre président a pris un style très Quatrième République, inaugurateur d'expositions et de colloques, louant le tricentenaire maçonnique, jouant le racommodeur d'Europe en pleine zizanie, se taisant sur la politique interne, mais louant ou sermonnant les responsables étrangers.
Cela ne veut pas dire qu'il ne fait rien : dans l'ombre de la renonciation, conservant ses habitudes de manœuvrier de parti politique, il continue certainement de tirer les ficelles sous la nappe d'un apparent festin d'adieu.
En juin, il aura peut-être la nostalgie de la pompe présidentielle (bien qu'il ait proclamé sa détestation du palais de l'Elysée), de la domesticité, des égards, d'être protégé comme un précieux tanagra. Mais il partira avec son Décret sous le bras, lequel témoigne d'une longue préparation de ce départ et de la suite... Il a certainement pris goût aux costumes sur mesure, aux souliers griffés qui permettent de rester debout si longtemps sans souffrir, à serrer des mains et couper des rubans. Aura-t-il le droit de les emporter ? Après tout, ce sont des "avantages de fonction". S'il était Suédois, peut-être devrait-il les restituer à la Chancellerie, laquelle les redistribuerait à des associations caritatives afin de vêtir "ceux qui sont un peu nus et mal chaussés" ?
Publié dans De par le monde
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"Moins d’État" ? Séduisant mais trompeur
 
La gravité de la situation que connait la France exige de ne pas appliquer sans discernement des politiques libérales conçues dans les années 1980, argumente l’historien*.
 
C'est devenu un cliché du débat public français : l’État devrait désormais s’en tenir à ses grandes fonctions "régaliennes", et se retirer de tous les domaines de la vie collective où il ne fait qu’encombrer le monde de ses fonctionnaires et de ses réglementations inutiles. La notion de "régalien" est même devenue un marqueur puissant qui tient lieu de frontière entre le domaine d’intervention présumé "légitime" de l’État et celui de "la société civile" : en deçà, vous êtes un libéral bon teint ; au-delà vous êtes un affreux étatiste, au mieux un gaulliste nostalgique.
Tout ceci dans un climat surréaliste où l’on feint d’ignorer la situation extrêmement difficile du pays. Ainsi se laisse-t-on entraîner dans des prévisions plus ou moins vagues et improbables de réduction des effectifs publics, pendant que le Front national, lui, laboure avec persévérance les terres de la Ve République laissées fort imprudemment en jachère.
 
Notons, tout d’abord, que personne ne définit jamais ce substantif d’usage, le "régalien". Le Littré en donnait au XIXe siècle une définition toute simple : "Qui appartient à la royauté." Et le même énonçait les "droits régaliens" propres aux rois et aux souverains : faire des lois, accorder des grâces, battre monnaie, etc. L’État, personnification juridique de la Nation, a pris la succession du souverain. Or, précisément : battre monnaie, c’en est fini - en principe - depuis la ratification du traité de Maastricht, en 1992… Que reste-t-il ? A priori, la défense, la diplomatie, la justice, la police, la fiscalité. Il semble difficile, en effet, de remettre en cause ces grands monopoles étatiques - d’ailleurs pour certains ébréchés - dans un pays où plusieurs centaines de nos concitoyens se sont fait massacrer en pleine rue au cours des quinze derniers mois, et qui s’apprête à voter pour l’élection présidentielle sous le régime de l’état d’urgence…
 
Cette distinction très artificielle entre "l’État régalien" et "l’État-providence" est en réalité datée. Elle repose sur une vision extraordinairement statique de la société, sur une conception totalement linéaire de l’Histoire, comme si la France en était au même point qu’il y a trente ans. Or ce sont parfois les faits qui gouvernent. Considérons, par exemple, un grand ministère régalien comme l’Intérieur. À ses fonctions traditionnelles (sécurité et ordre public, administration territoriale, sécurité civile, libertés publiques), est venu s’ajouter, depuis quelques années, l’immense domaine des politiques de l’immigration et de l’intégration. Les relations avec les cultes sont devenues à nouveau un enjeu politique et sociétal considérable. La Place Beauvau redevient un grand ministère des "affaires du dedans", comme on disait jadis. Tout le monde n’en est pas conscient. C’est pourtant une évolution majeure, et très certainement nécessaire.
 
C’est le fruit naturel des circonstances, mais aussi la conséquence de transformations plus profondes. La population française s’est fortement accrue depuis vingt-cinq ans. Le tissu social est devenu d’une extrême fragilité, comme l’expriment les incertitudes ou les mouvements d’ampleur du corps électoral. Nous nous trouvons dans une situation assez proche de 1958, même si les circonstances et les personnages sont loin d’être identiques. Comme l’écrit Charles de Gaulle au début des Mémoires d’espoir : "Aussi l’État, qui répond de la France, est-il en charge, à la fois, de son héritage d’hier, de ses intérêts d’aujourd’hui et de ses espoirs de demain." Il suffit de lire l’ensemble des écrits ou déclarations publiques du Général pour en déduire qu’à ses yeux, tout, ou à peu près, entrait alors dans le champ du régalien. Mais cette conception des choses ne relevait pas d’une vision purement absolutiste du pouvoir, comme le concluent un peu vite les esprits rapides. Chez lui, l’exercice du pouvoir en démocratie, ainsi que sa dramaturgie, obéissait à une pétition de principe : sa fragilité. Fragilité des institutions - dont l’histoire de France offrait de multiples exemples, pour certains vécus par lui-même de fort près -, mais aussi fragilité du tissu social et de la cohésion du territoire. Les cycles de vie heureuse en démocratie étaient à ses yeux toujours très courts, en raison même de la faiblesse humaine - qu’aucune forme d’institution, même la plus étudiée, ne pouvait complètement conjurer -, mais aussi par le simple jeu des réalités. L’État était donc pour lui l’incarnation de la nécessité : "Nécessité vitale, qui en cas de péril public s’impose tôt ou tard à la collectivité !"
 
Qui peut nier que la situation présente de la France impose aujourd’hui une lecture du "régalien" un peu singulière et extensive ? L’éducation, l’environnement, la culture elle-même - réponse nécessaire à la barbarie - ne sont-ils pas, au moment présent, des impératifs majeurs de l’action publique, et même de l’action publique d’État ? Le "régalien", au-delà des limites traditionnellement identifiées et de ses compétences présumées naturelles, n’est autre, en réalité, que le champ d’intervention que l’État est susceptible d’investir ou de réinvestir à tout moment en fonction des circonstances - celui dont, en tout état de cause, il ne saurait jamais se dessaisir de manière irréversible.
Nous ne sommes plus dans les années 1980 : c’est cette nostalgie-là, pas celle du gaullisme, qui en vérité nous étouffe. Tout semblait alors si simple quand il s’agissait de corriger les effets de la première version, très socialiste et très idéologique, du mitterrandisme… En 1985, peu de temps avant sa mort, Fernand Braudel disait déjà : "Le passé intervient dans le présent, il le “brûle”. » Et ajoutait : "Le premier point important, décisif, c’est l’unité de la France."
 
Nous y sommes. L’État est bien plus qu’une fiction juridique ou même un ensemble d’institutions : c’est avant tout un pouvoir d’action. Ce pouvoir fait peur à ceux qui prétendent l’exercer, car les menaces sont considérables et les risques qu’il faut prendre, dans tous les domaines, sont innombrables. D’où ce refuge dans une idéologie facile du "moins d’État" qui, à l’heure précise où nous vivons, est totalement décalée et fait l’économie de tout réalisme.
Après tout, n’est-ce pas Margaret Thatcher qui stigmatisait, en 2003, dans Statecraft, son livre ultime jamais traduit en France, cette « répugnance à gouverner » ("distaste for power") qui lui semblait la marque des temps nouveaux ? N’est-ce pas elle encore qui prédisait : "Si vous écoutez les commentateurs, vous croiriez que la globalisation sonne le glas de l’État tel que nous l’avons connu à travers les siècles. Ils ont tort."
 
* Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure
Arnaud Teyssier, qui fut le collaborateur de Philippe Séguin, est l'auteur de plusieurs biographies remarquées, en particulier Charles Péguy – Une humanité française (Perrin, Tempus, 2014) et Richelieu – l'Aigle et la Colombe (Perrin, 2014)

Paru dans Le Figaro, 13 mars 2017
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Non à l’ingérence turque en Europe
 
"Une bonne action est toujours sévèrement punie." L’adage de nos arrière-grands-mères s’appliquerait-il à la géopolitique contemporaine ? C’est la question qu’on peut se poser au regard des propos tenus, le 5 mars 2017 à Istanbul, par le tout-puissant président de Turquie. En meeting électoral en faveur du oui au référendum constitutionnel, qu’il a convoqué pour le 16 avril, afin de renforcer ses pouvoirs de président, Recep Erdogan s’en est pris violemment à l’Allemagne, qu’il a accusée d’avoir, dans sa vie politique, conservé les "pratiques du nazisme".
L’avant-veille, trois municipalités allemandes avaient décidé d’annuler des meetings électoraux en faveur du oui, destinés à la communauté turque d’Allemagne, qui compte quelque 1,4 million d’électeurs. La ville de Cologne s’était plainte d’avoir été trompée quant au motif réel du rassemblement qu’elle avait, dans un premier temps, autorisé. Des membres du gouvernement d’Ankara devaient participer à ces meetings politiques, contents d’utiliser sur le sol allemand une liberté d’expression qu’ils répriment chez eux.
Deniz Yücel, le correspondant germano-turc de Die Welt en Turquie, vient d’être jeté en prison pour "propagande terroriste". Il a rejoint la petite centaine de ses confrères journalistes turcs qui sont actuellement incarcérés. À Istanbul, une patrouille de police a battu un groupe de jeunes activistes politiques, dont le seul délit était de coller des affiches en faveur du non au référendum. Le maire d’Ankara a officiellement qualifié de "traîtres" à la patrie les citoyens qui s’apprêtaient à voter non. C’est à se demander dans quel pays apparaissent vraiment ces "pratiques nazies" évoquées par Erdogan.
 
Le président turc est bien sûr libre de vouloir supprimer chez lui le poste de premier ministre et d’y renforcer la mainmise de l’exécutif sur le judiciaire. Mais son discours du 5 mars 2017 ajoute l’ingratitude à la mauvaise foi. Depuis Konrad Adenauer, l’Allemagne n’est pas seulement un État de droit exemplaire, respecté par l’ensemble des démocraties du monde. C’est aussi un pays dont les chanceliers n’ont cessé de soutenir diplomatiquement et économiquement la Turquie et les Turcs depuis deux tiers de siècle. Le 25 février 2013, Angela Merkel avait par exemple déclaré qu’elle était favorable à l’ouverture d’un nouveau chapitre de négociations en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. C’était à l’occasion d’une visite officielle, qui avait amené la chancelière à se rendre sur la frontière turco-syrienne, afin d’y passer en revue 280 soldats allemands. Ils servaient, dans le cadre de l’Otan, deux batteries de missiles Patriot, protégeant la Turquie contre une improbable agression syrienne.
En Allemagne même, la communauté turque jouit de tous les droits possibles et imaginables. Si un reproche devait être fait aux autorités allemandes, ce serait plutôt celui du laxisme, notamment au regard de la protection du droit des femmes. Les Allemands ont parfois fermé les yeux sur les "crimes d’honneur", perpétrés par les "grands frères" turcs contre leurs sœurs, trop occidentalisées à leur goût.
 
Les pays de l’Union européenne n’ont longtemps pas voulu voir le manque d’assimilation, à leurs valeurs et à leur culture, de certaines communautés originaires de pays musulmans. Ils ont eu tort. La démocratie, la tolérance religieuse, l’égalité hommes-femmes ne sont hélas pas des concepts qui prospèrent en terre d’islam. Le dimanche 4 octobre 2015, Erdogan avait tenu un meeting à Strasbourg devant 12 000 membres de la communauté turque. Le président, frère musulman gouvernant la Turquie sans partage depuis 2003, avait invité les Turcs vivant en Europe à réussir sur le plan économique, mais à ne pas s’intégrer à la culture et aux valeurs de l’Occident. Dans la salle, hommes et femmes étaient séparés.
Le chancelier d’Autriche a proposé que l’Union européenne interdise sur son territoire ce genre de meeting politique, importé depuis des pays extérieurs à l’Union (et à ses valeurs), afin que Berlin ne se retrouve pas seul sous la pression d’Ankara. Juridiquement, cela représentera peut-être un casse-tête. Politiquement, c’est une proposition de bon sens. À l’été 2014, des manifestations parisiennes contre la guerre à Gaza avaient dégénéré dans l’antisémitisme ; les Français avaient découvert avec effroi qu’on avait importé chez eux le conflit israélo-palestinien (dans lequel la France ne porte pas la moindre responsabilité).
Les affrontements politiques orientaux peuvent bien sûr faire l’objet de meetings politiques. Mais il serait préférable qu’ils se tiennent en Orient, et pas sur le territoire de l’Union européenne : elle croule déjà sous le nombre de ses propres problèmes à régler.

Paru dans Le Figaro, 7 mars 2017
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L'opportunisme d'E. Macron

Emmanuel Macron a pris ce jeudi la tête des sondages en vue de l'élection présidentielle. Pour Mezri Haddad, le candidat ne doit sa popularité qu'à un brillant opportunisme et une stratégie consistant à plaire à tout le monde, quitte à dire tout et son contraire.
 
Le disciple clandestin de Paul Ricoeur serait à la fois philosophe et politique, Messie et antéchrist, jésuite et existentialiste, théoricien et pragmatique, libéral et socialiste, apparatchik et prolétaire, banquier et marxiste, tiers-mondiste et atlantiste, nationaliste et cosmopolite, identitaire et islamophile, révolutionnaire et gradualiste, droit-de-l'hommiste et jacobin, individualiste et holiste, moraliste et laxiste, progressiste et conservateur, sarkozyste et hollandien, pourfendeur du "système" et, en même temps, sa quintessence. Il faut vraiment maîtriser l'art de la prestidigitation pour réunir dans le même couffin le prolétariat et les banquiers, Friedrich Hayek et Karl Marx, Raymond Aron et Jean-Paul Sartre !
Sans doute faut-il incarner tout cela, ou plus exactement le simuler, pour espérer ratisser large et capter les voix de la France qui souffre et celle qui se délecte ; le vote du travailleur qui se lève tôt et du chômeur qui se couche tard, celui du prolétariat et du capitalisme, celui du policier qu'on stigmatise et du brigand qu'on exalte, celui du professeur qu'on culpabilise et de l'élève qu'on autorise, celui de l'entrepreneur qu'on gruge par les impôts et du paria qu'on gave par les aides sociales, celui du Jean qui grogne et du Jean qui rit, celui de la France d'en bas et celle d'en haut, comme le disait si justement le maître et défunt ami, Philippe Séguin.
 
Après tout, vouloir ratisser large, c'est concevable et même légitime dans la logique machiavélienne, lorsque la fin doit justifier les moyens et que le but ultime de l'action politique consiste à se loger au palais de l'Élysée. Courir derrière toutes les idéologies, valeurs, catégories, professions et strates sociales pour attraper le pouvoir, cela peut se comprendre. Telle est l'essence même de la démocratie depuis que les Athéniens ont eu la mauvaise idée de l'inventer, nonobstant les avertissements de Socrate et les injonctions de Platon. En démocratie, toutes les voix se valent même lorsque les voies divergent ! Dans une formule qui embarrasse la gauche intellectuelle, qui a fait de Rousseau le précurseur de la révolution et de la démocratie, ce dernier dit : "S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un régime si parfait ne convient pas à des hommes" !
Être tout et son contraire, est un signe de progrès en cette époque de décadence, une preuve de génie en ces temps de leucémie morale, intellectuelle et politique, une marque de brillance en ces moments des Lumières éteintes. Mais à force de vouloir être tout, on finit par n'être rien, si ce n'est une création ex nihilo des faiseurs occultes de rois et des permanents de la révolution permanente.
 
Monsieur Macron a commencé sa très longue marche vers le pouvoir, il y a quelques mois, par une page Facebook et un essai hautement philosophique et politique intitulé Révolution. Quitte à plagier Tocqueville, il aurait été préférable de le titrer L'Ancien régime et la révolution, le régime hollandiste dont il n'est que l'émanation machiavélique. Commencer ainsi pour se trouver aujourd'hui mieux noté que François Fillon dans les sondages et hypothétiquement face à Marine le Pen au second tour, cela relève du miracle et dénote chez lui des qualités intrinsèques indéniables, ainsi qu'un sens aigu de l'opportunisme. Sans aucune ironie, monsieur Macron est respectable dans son ambition, louable dans son abnégation et parfait dans sa marche. Mon illustre ancêtre carthaginois, Saint Augustin, disait bien en substance, "Marche, même lorsque tu ne vois pas ta route, car la route n'existe que par ta marche". Le problème est que cette marche d'Emmanuel Macron a été aussi courte que celle de Mao Zedong fuyant l'armée nationale révolutionnaire de Tchang Kaï-chek !
 
Désirer le pouvoir, c'est d'autant plus légitime et honorable pour un jeune de 39 ans que l'ère est au jeunisme, comme ce fut le cas de Barack Hussein Obama aux États-Unis, et comme c'est le cas aujourd'hui du Canada avec Justin Trudeau, du Qatar avec Tamim, et de la Corée du Nord avec Kim Jong-un ! Encore faut-il en avoir l'étoffe et en incarner la majesté. Vouloir le pouvoir pour une révolution libérale dans la continuité socialiste ?
Tel semble être le cas lorsqu'on regarde de près les bribes du programme électoral d'Emmanuel Macron. Sur le plan économique, on ne sait toujours pas s'il appartient à l'école libérale, au marxisme, au keynésianisme, ou à la théorie des organisations. Sans doute est-il la synthèse magistrale de ces quatre principales visions économiques. Et c'est peut-être pour cette raison que son passage à la tête du ministère de l'Économie a laissé derrière lui près de 600 000 chômeurs de plus. Serait-ce l'une des conséquences du dérèglement par les entreprises transnationales qu'il prône dans son projet programmatique?
Mais c'est sur les questions névralgiques de l'identité nationale, du relativisme culturel, de l'immigration, de la nationalité, des banlieues, du communautarisme, de la "discrimination positive", que le changement libéral dans la continuité socialiste est le plus perceptible. Lors de son déplacement aux Mureaux, et dans ce qu'il a appelé la "reconquête culturelle" des banlieues, Macron a plaidé pour une "politique assumée de discrimination positive" en faveur des habitants des quartiers dits sensibles car, "ce que veulent les banlieues, nos concitoyens, qu'ils soient de la France rurale, des villes moyennes, c'est accéder à leur part de réussite du pays. Or on ne leur a plus donné cette chance. Je veux leur redonner".
De même que dans son récent entretien fleuve à l'AFP, il a affirmé que "La droite a parlé à la France qui réussit, la gauche a parlé à la France populaire, la plus en difficulté", ce qui a conduit au clivage droite-gauche, "qui s'est fracassé sur cette France périphérique".
 
Après la laïcité positive, voici revenu la symphonie anesthésiante et l'empathie jésuite de la discrimination positive. Celle-ci, est-il besoin de le démontrer, est l'exact contraire de la méritocratie ; c'est la dogmatique qui est aux antipodes même de la philosophie du mérite et du labeur. Pis encore, elle introduit un nivellement par le bas et une discrimination négative entre le brillant et le cancre, entre le riche et le pauvre, entre celui qui désire s'arracher au déterminisme social par sa volonté de vaincre le destin, et celui que la Providence a fait naître dans un milieu économiquement aisé.
Il me semble bien pourtant avoir entendu Macron dire que "le meilleur moyen de se payer un costard, c'est de travailler" ! Beaucoup de ceux dont la gauche en général courtise les voix ont un travail de nuit comme de jour : le vol et les indemnités sociales. L'on sait par ailleurs ce que la sempiternelle discrimination positive a généré à Science Po : au "Hijab Day", en avril 2016 et en réaction au souhait de Valls d'interdire le voile dans les universités.
Histoire en contraste radical avec le "Hijab Day", celle d'un jeune français de 24 ans, qui m'a pris il y a un mois dans son véhicule Uber. Il était 2h du matin. Ce jeune travaille nuit et jour pour gagner sa vie et aider ses parents. En discutant avec lui, j'apprends qu'il est pilote de ligne, sorti il y a un an premier de sa promotion. Tous ses camarades de promotion ont trouvé un boulot chez Air France et dans d'autres compagnies aériennes. Mais pas lui. Il s'appelle Mehdi et il est franco-marocain !
En matière de droit de vote des étrangers, et pour tacler François Hollande, Macron - qui se dit favorable à une telle mesure - a affiché sa préférence pour "que l'exercice de la citoyenneté se fasse d'abord par l'accès à la nationalité avec un vrai examen de maîtrise de la langue". En d'autres termes, puisque mon ex président a échoué à imposer cette mesure impopulaire mais ô combien profitable électoralement, nous allons la réaliser autrement : moyennant un test de langue, offrir la nationalité aux migrants, afin qu'ils puissent voter en toute légalité. C'est en effet subtil et même remarquable de contourner la Constitution par un tour de passe-passe linguistique, et pourquoi pas géométrique !
 
Monsieur Macron ne semble pas être conscient du fait que le problème n'est pas celui de la langue, mais de l'atavisme culturel et religieux qu'elle recèle. La langue, ce n'est pas uniquement un moyen de communication ou une manifestation phonétique. C'est surtout une âme, un esprit, une histoire, une civilisation, des valeurs. Le candidat refoulé du parti socialiste devrait réécouter le discours aux intonations renaniennes de Manuel Valls, en novembre 2016 : "être français, c'est aimer la France… c'est faire sien l'héritage qui vient de très loin… c'est avoir le cœur qui se serre quand retentit la Marseillaise". Il est vrai que Macron s'était nettement démarqué de son ancien Premier ministre au sujet de la déchéance de nationalité pour les terroristes et les mercenaires de Daech.
En réalité, les chantres du républicanisme, de l'égalitarisme et du laïcisme courtisent le vote des "Français de la diversité", comme ils disent. Ce faisant, ils se comportent consciemment ou involontairement en communautaristes, ce fléau et péril qu'ils prétendent combattre par ailleurs, et qui est l'une des couveuses de l'islamo-fascisme et de l'islamo-terrorisme en France.
 
Dans cette compétition électorale, il y a le candidat de la feuille de route, celui de la feuille de soin, celui de la feuille de paie, celui de la feuille de suivi, et celui de la feuille de chou… bio. Selon Macron le démiurge, François Fillon a "la radicalisation du discours en matière de sécurité et d'identité, et la décision stratégique de poursuivre le Front national". Outre le fait que le candidat de la droite républicaine est dans le sens de l'Histoire et dans la trajectoire de la société, n'est-il pas indécent de porter de tels propos réducteurs, d'autant plus que leur auteur est lui-même dans braconnage électoraliste pour piquer des voix à Madame Marine le Pen, la seule à assumer haut et fort ses idées patriotiques. Si le Front national est si "dangereux" et "détestable" aux yeux des dépositaires de la conscience française, pourquoi donc cherchent-ils à séduire son électorat, qui est - je le signale au passage - inconversible et inconvertible, pour emprunter cette expression aux banquiers ?
En bon banquier précisément, le Messie rédempteur de la religion socialiste résonne en termes de parts de marché électoral et de retour sur investissement. Il risque de faire faillite et de décevoir ainsi le philosophe Rothschild… et le banquier Platon.

Paru sur Figarovox, 10 mars 2017
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"M. Macron, la discrimination positive fracture la France"
 
Lors de son déplacement aux Mureaux, Emmanuel Macron a dévoilé, dans toute sa splendeur, son ignorance du réel et son mépris de classe pour la part des enfants issus de l'immigration qui habitent les "quartiers difficiles", selon son expression : "pour s'en sortir quand on vient des quartiers, il faut bien jouer au football ou être comique ou acteur."
Voilà donc l'idée qu'il se fait de ces populations.
À n'en pas douter, Emmanuel Macron est otage de préjugés bien-pensants véhiculés ces dernières décennies, qui posent sur l'immigré, ou ses descendants, un regard misérabiliste et empreint de condescendance. Ses propos aux Mureaux rappellent furieusement ceux qu'il avait tenus en septembre 2014 sur l'antenne d'Europe 1 au sujet des ouvrières de l'entreprise Gad : "Il y a dans cette société une majorité de femmes, pour beaucoup illettrées". Comme l'avait alors souligné Patrick Piguel, délégué CFDT chez Gad, "pour nous, ouvriers, c'est une insulte stigmatisante". Être considéré sur la base de ce que l'on est en tant qu'individu, et non à l'aune de clichés éculés sur des catégories de populations, demeure un combat.
Nombreux sont pourtant les enfants des quartiers qui ont pu gravir, une à une, les marches de l'ascension sociale ; et qui l'ont fait le plus souvent en dépit de lourds handicaps de départ. La sociologue finlandaise Jouni Välijärvi l'avait en effet très justement analysé dans le Rapport mondial de suivi sur l'éducation de l'Unesco : "on sait que les performances des élèves ont pour moteur le capital culturel et les centres d'intérêt qu'ils apportent de chez eux à l'école".
 
Manifestement, Emmanuel Macron ne s'est pas donné la peine de simplement écouter le maire des Mureaux François Garay, comme nous l'avons fait dans le cadre de la Section prospective du Conseil économique, social et environnemental régional d'Ile-de-France. À rebours de la discrimination positive qu'Emmanuel Macron dit vouloir assumer pour les quartiers, François Garay a mis en œuvre une multitude de mesures judicieuses qui, toutes, s'inscrivent dans le respect de nos principes républicains, comme par exemple des partenariats noués avec des entreprises pour financer les études de jeunes qui intègrent nos grandes écoles d'ingénieurs, ou encore l'école Boulle qui participe de la culture de l'excellence et contribue au rayonnement de la France. En contrepartie, ces jeunes doivent encadrer d'autres jeunes du quartier pendant un mois, durant l'été. Eh oui, Monsieur Macron, des enfants issus des quartiers ont d'ores et déjà intégré nos écoles d'ingénieurs et bien d'autres formations de haut niveau ! S'il y a un domaine où l'on ne peut tricher sur les acquis, c'est bien celui des sciences et technologies. Demandons donc à Emmanuel Macron s'il préférera monter dans un avion conçu par des équipes recrutées sur la base de sa discrimination positive, ou bien selon notre méritocratie républicaine...
 
La discrimination positive n'a rien de moderne. Elle a déjà été déployée aux États-Unis. Elle y a fait les preuves de sa haute toxicité. C'est un poison qui sème le ressentiment dans le cœur des hommes, car elle prend appui sur le postulat selon lequel les uns discriminent les autres. Qui peut imaginer récolter la paix, après avoir ainsi divisé le corps social entre victimes et bourreaux ?
Dans un discours prononcé à Philadelphie en mars 2008, Barack Obama l'avait même rendue responsable de la fracture raciale dont son pays est prisonnier, avec les conséquences dévastatrices que nous savons sur le vivre ensemble entre Noirs et Blancs. En privilégiant les uns, elle se transforme en discrimination négative pour tous les autres. Elle installe de nouvelles fractures au sein de la société. Les uns après les autres, les États des États-Unis ont fini par l'abroger. Est-il responsable de proposer une telle politique inégalitaire en France alors même que de nombreuses familles des classes moyennes basculent chaque jour dans la pauvreté ? Est-il raisonnable d'instaurer une nouvelle source de tensions entre groupes, alors que les tensions n'ont cessé de s'exacerber au fil des ans ? La France n'a nul besoin d'apprentis sorciers.
 
Lors de ce déplacement, Emmanuel Macron a également exprimé sa volonté de "favoriser l'accès à la nationalité française". Il s'inscrit dans la parfaite continuité de ce qui a été accompli par les socialistes depuis leur arrivée au pouvoir en 2012. Un petit retour en arrière s'impose. Dès l'arrivée au pouvoir de François Hollande, Manuel Valls, qui s'installe Place Beauvau, adresse de nouvelles directives aux préfets. C'est ainsi que, l'année suivante, les naturalisations font un bond de 14 %. Cela ne suffit pas aux socialistes, puisque quelques mois plus tard, Manuel Valls prend de nouvelles dispositions pour "faciliter l'accès à la nationalité des précaires, des jeunes et des talents, notamment". Comme l'avait rapporté Le Point dans une enquête publiée en août 2013, les consignes de Manuel Valls "ont eu leur effet : sur l'ensemble des demandes, 40 % obtenaient un avis favorable des préfets en 2011, ce taux est remonté à 61 %".
Manuel Valls a également introduit la notion de "présomption d'assimilation": il suffit aux moins de 25 ans d'avoir résidé plus de dix ans en France et y avoir été scolarisés au moins cinq ans sans discontinuer pour en bénéficier. Nous spéculons sans fin autour des sondages en ce début 2017 alors que la totale inconnue, à cette heure, demeure l'influence de la modification induite par toutes ces mesures sur la composition du corps électoral, celui qui ira déposer un bulletin dans l'urne pour la prochaine élection présidentielle et les législatives qui suivront.
 
Souvenons-nous ici des stratégies élaborées par le laboratoire d'idées de la gauche Terra Nova : "Une nouvelle coalition émerge. Elle dessine une nouvelle identité sociologique de la gauche, la France de demain, face à une droite dépositaire de la France traditionnelle. […] La population des Français issus de l'immigration est en expansion démographique et en mutation identitaire […] Au-delà des non-religieux, ce sont aussi tous les non-catholiques, notamment les individus d'“autres religions”, composés à 80 % de musulmans, qui sont plutôt enclins à voter à gauche. Dans ces conditions, la dynamique démographique est très favorable à la gauche." En l'absence d'intégration culturelle massive ou d'assimilation, une question se fait jour : sommes-nous déjà, ou non, en passe de basculer d'une démocratie fondée sur les idées à une démocratie basée sur la démographie ? À quelles fins les socialistes ont-ils souhaité modifier la loi électorale, et notamment la date limite d'inscription sur les listes électorales, de sorte que tous ceux qui atteignent 18 ans entre le 1er janvier et le 22 avril 2017 (pour la présidentielle) ou le 10 juin 2017 (pour les législatives), ainsi que toute personne acquérant la nationalité française ou retrouvant l'exercice du droit de vote après le 1er janvier 2017, puisse aller voter?
Par les volontés qu'il a exprimées lors de son déplacement aux Mureaux, Emmanuel Macron vient une nouvelle fois confirmer la véracité de la confidence faite par François Hollande aux journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme : "Emmanuel Macron, c'est moi".

Paru sur Figarovox, 8 mars 2017
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Cessons de calomnier les Russes
 
Surtout, nous autres Français. En 1815, le tsar Alexandre interdit à ses troupes d’entrer dans Paris pour épargner ses habitants. La bataille de la Marne fut gagnée avec le concours des Russes qui lancèrent une offensive à la demande de Joffre pour soulager l’armée française face à la pression allemande. Personne ne doute que les Alliés ont libéré la France mais combien savent qu’en juin 1944 plus rien ne pouvait arrêter Joukov dans sa marche sur Berlin après qu’il eut libéré Stalingrad et gagné la plus grande bataille de chars de tous les temps à Koursk. Combien savent que 26 millions de Soviétiques sont morts pendant la Seconde Guerre contre 300 000 Américains – un rapport de 1 à 100, pratiquement.
 
Oublions le passé, venons-en au présent.
L’élection présidentielle américaine a été l’occasion d’une virulente campagne antirusse affirmant, sans jamais le prouver, que Vladimir Poutine tentait de favoriser l’élection de Donald Trump. L’accusation ne manquerait pas de sel, si l’affaire n’était pas aussi sérieuse. En effet, depuis 1945, les Etats-Unis n’ont cessé d’intervenir dans les affaires intérieures de nombreuses nations, comme en Iran (Mossadegh), en Italie (affaire Gladio) ou au Chili (Allende). Qui doute qu’Al-Qaïda est une création américaine ? Le conseiller à la sécurité de Jimmy Carter, Zbigniew Brezinski, l’a reconnu lui-même dans Libération. En Ukraine, le président Viktor Ianoukovitch, élu démocratiquement, a été victime d’un coup d’état, fomenté par les Etats-Unis. La secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, Victoria Nuland s’en est vantée, ajoutant qu’elle avait dépensé 5 milliards de dollars à cet effet.
 
Les premières accusations à l’encontre de la Russie ont été formulées en juillet 2016, quelques jours après le scandale de la Convention démocrate et la démission de sa présidente, Debbie Wasserman Schultz. Les choses se sont calmées. Puis, les charges ont repris après l’élection de Donald Trump pour se porter sur Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale, qui dut démissionner. C’est maintenant autour de Jeff Sessions, ancien sénateur et nouveau ministre de la justice, d’être accusé d’entente avec "l’ennemi". Jack Matlock, ancien ambassadeur à Moscou, s’étonne de ces accusations. C’est une pratique courante pour les sénateurs de s’entretenir avec les dirigeants de nations étrangères. Stephen Cohen, spécialiste de la Russie, déplore cette campagne antirusse qu’il considère très dangereuse. Noam Chomsky, linguiste reconnu et activiste politique, se désole d’une situation où les Etats-Unis sont la risée du monde entier, en l’absence de preuves justifiant ces accusations.
 
A quoi est due cette campagne ? Au fait que Donald Trump souhaite rétablir des relations normales avec la Russie. Quel mal y aurait-il à atteindre cet objectif ? Le monde n’en serait-il pas apaisé ? Cet objectif va à l’encontre de la politique néoconservatrice de domination mondiale. Lors de la réunification de l’Allemagne, les Etats-Unis se sont engagés à ne pas étendre l’OTAN à l’Est. Que constatons-nous aujourd’hui ? Que douze nations de l’Europe de l’Est ont rejoint l’Alliance atlantique. Que George W. Bush a mis fin unilatéralement au traité sur les missiles antimissiles balistiques de 1972. Que des missiles Tomahawk ont été installés en Pologne et en Roumanie sous le fallacieux prétexte de menacer l’Iran alors qu’ils visent la Russie. Que les Occidentaux conduisent les manœuvres militaires les plus grandes depuis l’opération Barbarossa de juin 1941 dans les pays baltes.
 
Si les Russes ont interféré dans l’élection présidentielle, que preuve en soit donnée. Sinon, cessons de les calomnier. La Russie est une grande nation, dotée d’une histoire et d’une culture exceptionnelles, avec laquelle la France se doit d’avoir les relations les meilleures dans le respect de sa souveraineté.
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